Les confessions de saint Augustin, évêque d'Hippone: précédées de sa vie par S. Possidius, évêque de Calame... ; traduction nouvelle par L. Moreau

Part 26

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Courage, mon esprit; redouble d’attention et d’efforts! Dieu est notre aide; «nous sommes son ouvrage et non pas le nôtre»; attention où l’aube de la vérité commence à poindre. Une voix corporelle se fait entendre; le son continue, et puis il cesse. Et voilà le silence; et la voix est passée; et il n’y a plus rien: avant le son elle était à venir, et ne pouvait se mesurer, n’étant pas encore; elle ne le peut plus, n’étant plus. Elle le pouvait donc, quand elle vibrait, puisqu’elle était; sans stabilité toutefois; car elle venait et passait. Et n’est-ce point cette instabilité même qui la rendait mesurable? Son passage ne lui donnait-il pas une étendue dans certain espace de temps, qui formait sa mesure, le présent étant sans espace?

S’il en est ainsi, écoute; voici une nouvelle voix: elle commence, se soutient et continue sans interruption: mesurons-la, pendant qu’elle se fait entendre; le son expiré, elle sera passée, elle ne sera plus. Mesurons-la donc; évaluons son étendue. Mais elle dure encore; et sa mesure ne peut se prendre que de son commencement à sa fin: car c’est l’intervalle même de ces deux termes, quels qu’ils soient, que nous mesurons. Ainsi, la voix qui dure encore n’est pas mesurable. Peut-on apprécier son étendue? sa différence ou son égalité avec une autre? Et quand elle aura cessé de vibrer, elle aura cessé d’être. Comment donc la mesurer? Toutefois, le temps se mesure; mais ce n’est ni celui qui doit être ni celui qui n’est déjà plus, ni celui qui est sans étendue, ni celui qui est sans limites; ce n’est donc ni le temps à venir, ni le passé, ni le temps présent, ni celui qui passe que nous mesurons; et toutefois nous mesurons le temps.

Ce vers: «DEUS CREATOR OMNIUM» est de huit syllabes, alternativement brèves et longues; quatre brèves, la première, la troisième, la cinquième et la septième, simples par rapport aux seconde, quatrième, sixième et huitième, qui durent le double de temps. Je le sens bien en les prononçant: et il en est ainsi, au rapport de l’évidence sensible. Autant que j’en puis croire ce témoignage, je mesure une longue par une brève, et je la sens double de celle-ci. Mais elles ne résonnent que l’une après l’autre, et si la brève précède la longue, comment retenir la brève pour l’appliquer comme mesure à la longue, puisque la longue ne commence que lorsque la brève a fini? Et cette longue même, je ne la mesure pas tant qu’elle est présente, puisque je ne saurais la mesurer avant sa fin: cette fin, c’est sa fuite. Qu’est-ce donc que je mesure? où est la brève qui mesure? où est la longue à mesurer? Leur son rendu, envolées, passées toutes deux, et elles ne sont plus! et pourtant je les mesure, et je réponds hardiment, sur la foi de mes sens, que l’une est simple, l’autre double en durée; ce que je ne puis assurer, qu’elles ne soient passées et finies. Ce n’est donc pas elles que je mesure, puisqu’elles ne sont plus, mais quelque chose qui demeure dans ma mémoire, profondément imprimé.

C’est en toi, mon esprit, que je mesure le temps. Ne laisse pas bourdonner à ton oreille: Comment? comment? et ne laisse pas bourdonner autour de toi l’essaim de tes impressions; oui, c’est en toi que je mesure l’impression qu’y laissent les réalités qui passent, impression survivante à leur passage. Elle seule demeure présente; je la mesure, et non les objets qui l’ont fait naître par leur passage. C’est elle que je mesure quand je mesure le temps: donc, le temps n’est autre chose que cette impression, ou il échappe à ma mesure.

Mais quoi! ne mesurons-nous pas le silence? Ne disons-nous pas: Ce silence a autant de durée que cette parole? Et notre pensée ne se représente-t-elle pas alors la durée du son, comme s’il régnait encore? et cet espace ne lui sert-il pas de mesure pour calculer l’étendue silencieuse? Ainsi, la voix et les lèvres muettes, nous récitons intérieurement des poèmes, des vers, des discours, quels qu’en soient le mouvement et les proportions; et nous apprécions le rapport des mots, des syllabes, comme si notre bouche en articulait le son. Je veux soutenir le ton de ma voix, la durée préméditée de mes paroles est un espace déjà franchi en silence, et confié à la garde de ma mémoire. Je commence, ma voix résonne jusqu’à ce qu’elle arrive au but déterminé. Que dis-je! elle a résonné, et résonnera. Ce qui s’est écoulé d’elle, son évanoui; le reste, son futur. Et la durée s’accomplit par l’action présente de l’esprit, poussant l’avenir au passé, qui grossit du déchet de l’avenir, jusqu’au moment où, l’avenir étant épuisé, tout n’est plus que passé.

XXVIII

L’esprit est la mesure du temps.

Mais qu’est-ce donc que la diminution ou l’épuisement de l’avenir qui n’est pas encore? Qu’est-ce que l’accroissement du passé qui n’est plus, si ce n’est que dans l’esprit, où cet effet s’opère, il se rencontre trois termes: l’attente, l’attention et le souvenir? L’objet de l’attente passe par l’attention, pour tourner en souvenir. L’avenir n’est pas encore; qui le nie? et pourtant son attente est déjà dans notre esprit. Le passé n’est plus, qui en doute? et pourtant son souvenir est encore dans notre esprit. Le présent est sans étendue, il n’est qu’un point fugitif; qui l’ignore? et pourtant l’attention est durable; elle par qui doit passer ce qui court à l’absence: ainsi, ce n’est pas le temps à venir, le temps absent; ce n’est pas le temps passé, le temps évanoui qui est long: un long avenir, c’est une longue attente de l’avenir; un long passé, c’est un long souvenir du passé.

Je veux réciter un cantique; je l’ai retenu. Avant de commencer, c’est une attente intérieure qui s’étend à l’ensemble. Ai-je commencé, tout ce qui accroît successivement au pécule du passé entre au domaine de ma mémoire: alors, toute la vie de ma pensée n’est que mémoire par rapport à ce que j’ai dit, qu’attente par rapport à ce qui me reste à dire. Et pourtant mon attention reste présente, elle qui précipite ce qui n’est pas encore à n’être déjà plus. Et à mesure que je continue ce récit, l’attente s’abrège, le souvenir s’étend jusqu’au moment où, l’attente étant toute consommée, mon attention sera tout entière passée dans ma mémoire. Et il en est ainsi, non-seulement du cantique lui-même, mais de chacune de ses parties, de chacune de ses syllabes: ainsi d’une hymne plus longue, dont ce cantique n’est peut-être qu’un verset; ainsi de la vie entière de l’homme, dont les actions de l’homme sont autant de parties; ainsi de cette mer des générations humaines, dont chaque vie est un flot.

XXIX

De l’union avec Dieu.

Mais «votre miséricorde vaut mieux que toutes les vies[271]»; et toute ma vie à moi n’est qu’une dissipation; et votre main m’a rassemblé en mon Seigneur, fils de l’homme, médiateur en votre unité et nous, multitude, multiplicité et division, afin qu’en lui j’appréhende celui qui m’a appréhendé par lui, et que, ralliant mon être dissipé au caprice de mes anciens jours, je demeure à la suite de votre unité, sans souvenance de ce qui n’est plus, sans aspiration inquiète vers ce qui doit venir et passer, mais recueilli «dans l’immutabilité toujours présente», et ravi par un attrait sans distraction à la poursuite de cette «palme que votre voix me promet dans la gloire[272]» où j’entendrai l’hymne de vos louanges, où je contemplerai votre joie sans avenir et sans passé.

[271] Ps. XLII, 4.

[272] Philipp., III, 13, 14.

Maintenant «mes années s’écoulent dans les gémissements[273]», et vous, ô ma consolation, ô Seigneur, ô mon Père, vous êtes éternel. Et moi je suis devenu la proie des temps, dont l’ordre m’est inconnu; et ils m’ont partagé; et les tourmentes de la vicissitude déchirent mes pensées, ces entrailles de mon âme, tant que le jour n’est pas venu où, purifié de mes souillures et fondu au feu de votre amour, je m’écoulerai tout en vous.

[273] Ps. XXX, 11.

XXX

Point de temps sans œuvre.

Et alors en vous, dans votre vérité, type de mon être, je serai ferme et stable; et je n’aurai plus à essuyer les questions des hommes frappés par la déchéance de cette hydropisie de curiosité qui demande: Que faisait Dieu avant de créer le ciel et la terre? ou: Comment lui est venu la pensée de faire quelque chose, puisqu’il n’avait jamais rien fait jusque-là?

Inspirez-leur, ô mon Dieu, des pensers meilleurs que leurs paroles! Qu’ils reconnaissent que JAMAIS ne saurait être où le TEMPS n’est pas! Ainsi dire qu’on n’a jamais rien fait, n’est-ce pas dire que rien ne se fait que dans le temps? Hommes, concevez donc qu’il ne peut y avoir de temps sans œuvre, et voyez l’inanité de votre langage! Qu’ils fixent leur attention, Seigneur, sur ce qui demeure présent devant eux; qu’ils comprennent que vous êtes avant tous les temps, Créateur éternel de tous les temps; que vous n’admettez au partage de votre éternité aucun temps, aucune créature, en fût-il une qui eût devancé les temps!

XXXI

Dieu connaît autrement que les hommes.

O Seigneur, ô mon Dieu, combien est profond l’abîme de votre secret! Combien les tristes suites de mon iniquité m’en ont jeté loin! Guérissez mes yeux; qu’ils s’ouvrent à la joie de votre lumière. Certes, s’il était un esprit assez grand, assez étendu en science et en prescience, pour avoir du passé et de l’avenir une connaissance aussi présente que l’est à ma pensée celle de ce cantique, notre admiration pour lui ne tiendrait-elle pas de l’épouvante? Rien, en effet, rien qui lui fût inconnu dans la vicissitude des siècles, passés ou à venir: tous seraient sous son regard, comme ce cantique, que je chante, est tout entier devant moi; car je sais ce qu’il s’en est écoulé de versets depuis le commencement, et ce qu’il en reste à courir jusqu’à la fin. Mais loin de moi la pensée d’assimiler une telle connaissance à la vôtre, ô Créateur du monde, Créateur des âmes et des corps! Loin de moi cette pensée! Votre science du passé et de l’avenir est bien autrement admirable et cachée. Le cantique que je chante ou que j’entends chanter m’affecte de sentiments divers; ma pensée se partage en attente des paroles futures et en souvenir des paroles expirées; mais rien de tel ne survient dans votre immuable éternité; c’est que vous êtes vraiment éternel, ô Créateur des esprits!

Vous avez connu, dès le principe, le ciel et la terre sans succession de connaissance, et vous avez créé, dès le principe, le ciel et la terre sans division d’action. Que l’esprit ouvert, que l’esprit fermé à l’intelligence de ces pensées confessent votre nom! Oh! que vous êtes grand! et les humbles sont votre famille. «Brisés, vous les relevez[274]»; et ils n’ont plus de chute à craindre, car vous êtes leur élévation.

[274] Ps. CXLV, 7.

LIVRE DOUZIÈME

Le CIEL, création des natures spirituelles. La TERRE, création de la matière primitive. Profondeur de l’Écriture. Des divers sens qu’elle peut recevoir. Tous les sens prévus par le Saint-Esprit.

I

La recherche de la vérité est pénible.

Sollicité, sous les haillons de cette vie, par les paroles de votre sainte Écriture, mon cœur, ô Dieu! est en proie aux plus vives perplexités. Et de là ce luxe indigent de langage qu’étale d’ordinaire l’intelligence humaine; car la recherche de la vérité coûte plus de paroles que sa découverte; la demande d’une grâce, plus de temps que le succès; et la porte est plus dure à frapper que l’aumône à recevoir. Mais nous avons votre promesse; qui pourrait la détruire? «Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous? Demandez, et vous recevrez; cherchez, et vous trouverez; frappez, et il vous sera ouvert: car qui demande, reçoit; qui cherche, trouve, et on ouvre à qui frappe[275]». Telles sont vos promesses; et qui craindra d’être trompé, quand la Vérité même s’engage?

[275] Matth., VII, 7, 8.

II

Deux sortes de cieux.

L’humilité de ma langue confesse à votre majesté sublime que vous avez fait le ciel et la terre; ce ciel que je vois, cette terre que je foule, et dont vous avez façonné la terre que je porte avec moi. Mais, Seigneur, où est ce ciel du ciel dont le Psalmiste parle ainsi: «Le ciel du ciel est au Seigneur, et il a donné la terre aux enfants des hommes[276]»? Où est ce ciel invisible, auprès duquel le visible n’est que terre? Car cet ensemble matériel n’est pas revêtu dans toutes ses parties d’une égale beauté, et surtout aux régions inférieures dont ce monde est la dernière. Mais à l’égard de ce ciel des cieux, les cieux de notre terre ne sont que terre. Et l’on peut affirmer sans crainte que ces deux grands corps ne sont que terre par rapport à ce ciel inconnu qui est au Seigneur, et non aux enfants des hommes.

[276] Ps. CXIII, 16.

III

Des ténèbres répandues sur la surface de l’abîme.

«Or la terre était invisible et informe», espèce d’abîme profond sur qui ne planait aucune lumière, chaos inapparent. C’est pourquoi vous avez dicté ces paroles: «Les ténèbres étaient à la surface de l’abîme[277]». Qu’est-ce que les ténèbres, sinon l’absence de la lumière? Et si la lumière eût été déjà, où donc eût-elle été, sinon au-dessus des choses, les dominant de ses clartés? Or la lumière n’étant pas encore, la présence des ténèbres c’est son absence. Les ténèbres étaient,--c’est-à-dire, la lumière n’était pas, comme il y a silence où il n’y a point de son. Qu’est-ce en effet que le règne du silence, sinon la vacuité du son? N’est-ce pas vous, Seigneur, qui enseignez ainsi cette âme qui vous parle? n’est-ce pas vous qui lui enseignez qu’avant de recevoir de vous la forme et l’ordre, cette matière n’était qu’une confusion, sans couleur, sans figure, sans corps, sans esprit; non pas un pur néant toutefois, mais je ne sais quelle informité dépourvue d’apparence?

[277] Gen., I, 2.

IV

Matière primitive.

Et cela, comment le désigner pour être compris des intelligences plus lentes, autrement que par une dénomination vulgaire? Où trouver, dans toutes les parties du monde, quelque chose de plus analogue à cette informité vague, que la terre et l’abîme? car, placés l’un et l’autre au dernier échelon de l’existence, sont-ils comparables aux créatures supérieures, revêtues de gloire et de lumière? Pourquoi donc n’admettrais-je pas que, par complaisance pour la faiblesse de l’homme, l’Écriture ait nommé «terre invisible et sans forme» cette informité matérielle, que vous aviez créée d’abord dans cette aride nudité, pour en faire un monde paré de formes et de beauté?

V

Sa nature.

Et lorsque notre pensée y cherche ce que les sens en peuvent atteindre, en se disant: Ce n’est ni une forme intelligible, comme la vie, comme la justice, puisqu’elle est matière des corps; ni une forme sensible, puisque ni la vue, ni le sens n’ont de prise sur ce qui est invisible et sans forme; quand l’esprit de l’homme, dis-je, se parle ainsi, il faut qu’il se condamne à l’ignorance pour la connaître, et se résigne à l’ignorer en la connaissant.

VI

Comment il faut la concevoir.

S’il faut, Seigneur, que ma voix et ma plume publient à votre gloire tout ce que vous m’avez appris sur cette matière primitive, j’avoue qu’autrefois, entendant son nom dans la bouche de gens qui m’en parlaient, sans pouvoir m’en donner une intelligence qu’ils n’avaient pas eux-mêmes, ma pensée se la représentait sous une infinité de formes diverses; ou plutôt ce n’était pas elle que ma pensée se représentait, c’était un pêle-mêle de formes horribles, hideuses, mais pêle-mêle de formes que je nommais informe, non pour être dépourvu de formes, mais pour en affecter d’inouïes, d’étranges, et telles qu’une réalité semblable offerte à mes yeux eût rempli ma faible nature de trouble et d’horreur. Cet être de mon imagination n’était donc pas informe par absence de formes, mais par rapport à des formes plus belles. Et cependant la raison me démontrait que, pour concevoir un être absolument informe, il fallait le dépouiller des derniers restes de forme, et je ne pouvais; j’avais plus tôt fait de tenir pour néant l’objet auquel la forme était refusée, que de concevoir un milieu entre la forme et rien, entre le néant et la réalité formée, une informité, un presque néant.

Et ma raison cessa de consulter mon esprit tout rempli d’images formelles, qu’il varie et combine à son gré. J’attachai sur les corps eux-mêmes un regard plus attentif, et je méditai plus profondément sur cette mutabilité qui les fait cesser d’être ce qu’ils étaient, et devenir ce qu’ils n’étaient pas; alors je soupçonnai que ce passage d’une forme à l’autre se faisait par je ne sais quoi d’informe qui n’était pas absolument rien. Mais le soupçon ne me suffisait pas; je désirais une connaissance certaine.

Et maintenant, si ma voix et ma plume vous confessaient toutes les lumières dont vous avez éclairé pour moi ces obscurités, quel lecteur pourrait prêter une attention assez durable? Et toutefois mon cœur ne laissera pas de vous glorifier et de vous chanter un cantique d’actions de grâces; car les paroles me manquent pour exprimer ce que vous m’avez révélé. Il est donc vrai que la mutabilité des choses est la possibilité de toutes les formes qu’elles subissent. Elle-même, qu’est-elle donc? un esprit? un corps? esprit, corps, d’une certaine nature? Si l’on pouvait dire un certain néant qui est et n’est pas, je la définirais ainsi. Et pourtant il fallait bien qu’elle eût une sorte d’être pour revêtir ces formes visibles et harmonieuses.

VII

Le ciel plus excellent que la terre.

Et cette matière, quelle qu’elle fût, d’où pouvait-elle tirer son être, sinon de vous, par qui toutes choses sont tout ce qu’elles sont? mais d’autant plus éloignées de vous qu’elles vous sont moins semblables; car cet éloignement n’est point une distance. Ainsi donc, ô Seigneur, toujours stable au-dessus de la mobilité des temps et de la diversité des lieux, le même, toujours le même; saint, saint, saint; Seigneur, Dieu tout-puissant; c’est dans le principe procédant de vous, dans votre Sagesse née de votre substance, que vous avez créé, créé quelque chose de rien.

Vous avez fait le ciel et la terre, sans les tirer de vous. Car ils seraient égaux à votre Fils unique, et par conséquent à vous; et ce qui ne procède pas de vous ne saurait, sans déraison, être égal à vous. Existait-il donc hors de vous, ô Dieu, Trinité une, unité trinitaire, existait-il rien dont vous les eussiez pu former? C’est donc de rien que vous avez fait le ciel et la terre, tant et si peu. Artisan tout-puissant et bon de toute espèce de biens, vous avez fait le ciel si haut, la terre si bas! Vous étiez; et rien avec vous dont vous pussiez les former tous deux; l’un si près de vous, l’autre si près du néant; l’un qui n’a que vous au-dessus de lui, l’autre qui n’a rien au-dessous d’elle.

VIII

Matière primitive faite de rien.

Mais ce ciel du ciel est à vous, Seigneur; et cette terre, que vous avez donnée aux enfants des hommes pour la voir et la toucher, n’était pas alors telle que nos yeux la voient, et que notre main la touche; elle était invisible et informe, abîme que nulle lumière ne dominait. «Les ténèbres étaient répandues sur l’abîme», c’est-à-dire nuit plus profonde qu’au plus profond de l’abîme aujourd’hui. Car cet abîme des eaux, visible maintenant, reçoit dans ses gouffres mêmes un certain degré de lumière sensible aux poissons et aux êtres animés qui rampent dans son sein. Mais tout cet abîme primitif était presque un néant dans cette entière absence de la forme. Toutefois, il était déjà quelque chose qui pût la recevoir. Ainsi donc vous formez le monde d’une matière informe, convertie par vous de rien en un presque rien, dont vous faites sortir ces chefs-d’œuvre qu’admirent les enfants des hommes.

Chose admirable, en effet, que ce ciel corporel, ce firmament étendu entre les eaux et les eaux, œuvre du second jour qui suivit la naissance de la lumière; création d’un mot: «Qu’il soit! et il fut[278]»; firmament nommé par vous ciel, mais ciel de cette terre, de cette mer que vous fîtes le troisième jour, en douant d’une forme visible cette matière informe que vous aviez créée avant tous les jours. Un ciel était déjà, qui les avait précédés; mais c’était le ciel de nos cieux: car, dans le principe, vous créâtes le ciel et la terre. Pour cette terre dès lors créée, ce n’était qu’une matière informe, puisqu’elle était invisible, sans ordre, abîme ténébreux. C’est de cette terre obscure, inordonnée, de cette informité, de ce presque rien, que vous deviez produire tous les êtres par qui subsiste ce monde instable et changeant. Et c’est en ce monde que commence à paraître la mutabilité qui nous donne le sentiment et la mesure des temps; car ils naissent de la succession des choses, de la vicissitude et de l’altération des formes dont l’origine est cette matière primitive, cette terre invisible.

[278] Gen., VI, 7.

IX

Le ciel du ciel.

Aussi le Maître de votre grand serviteur, en racontant que vous avez créé dans le principe le ciel et la terre, l’Esprit-Saint ne dit mot des temps, est muet sur les jours. Car ce ciel du ciel, que vous avez fait dans le principe, est une création d’intelligence, qui sans vous être coéternelle, ô Trinité, participe néanmoins à votre éternité. L’ineffable bonheur de contempler votre présence arrête sa mobilité, et depuis son origine, invinciblement attachée à vous, elle s’est élevée au-dessus des vicissitudes du temps. Et cette terre invisible, informe, n’a pas été non plus comptée dans l’œuvre des jours; car, où l’ordre, où la forme ne sont pas, rien n’arrive, rien ne passe, et dès lors point de jours, point de succession de temps.

X

Invocation.

O vérité, lumière de mon cœur! ne laissez pas la parole à mes ténèbres. Entraîné au courant de l’instabilité, la nuit m’a pénétré; mais c’est du fond de ma chute que je me suis senti renaître à votre amour. Égaré, j’ai retrouvé votre souvenir; j’ai entendu votre voix me rappeler; et la révolte tumultueuse de mes péchés me permettait à peine de l’entendre. Et me voici, maintenant, tout en nage, hors d’haleine, revenu à votre fontaine sainte. Oh! ne souffrez pas qu’on m’en repousse. Que je m’y désaltère, que j’y puise la vie! Car je ne suis pas ma vie à moi-même. Quand je vivais mal, j’ai bien pu être ma mort; mais ce n’est qu’en vous que je puis revivre. Parlez-moi; instruisez-moi! Je crois au témoignage de vos livres saints; mais quels profonds mystères sous leurs paroles!

XI

Ce que Dieu lui a enseigné.

Seigneur, vous m’avez déjà dit à l’oreille du cœur, d’une voix forte, que vous êtes «seul éternel, seul en possession de l’immortalité[279]»; parce que rien ne change en vous, ni forme, ni mouvement; que votre volonté n’est point sujette à l’inconstance des temps, car une volonté variable ne saurait être une volonté immortelle. Je vois clairement cette vérité en votre présence; qu’elle m’apparaisse chaque jour plus claire, je vous en conjure! et qu’à l’ombre de vos ailes, je demeure humblement dans cette connaissance que vous m’avez révélée! Seigneur, vous m’avez encore dit à l’oreille, d’une voix forte, que vous êtes l’auteur de toutes les natures, de toutes les substances qui ne sont pas ce que vous êtes, et sont néanmoins; qu’il n’est rien qui ne soit votre ouvrage, hors le néant et ce mouvement de la volonté qui, s’éloignant de vous, abandonne l’être par excellence pour l’être inférieur: car ce mouvement est une défaillance et un péché; qu’enfin nul péché, soit au faîte, soit au dernier degré de votre création, ne saurait vous nuire ou troubler votre ordre souverain. Je vois clairement cette vérité en votre présence; qu’elle m’apparaisse chaque jour plus claire, je vous en conjure! et qu’à l’ombre de vos ailes, je demeure humblement dans cette connaissance que vous m’avez révélée!

[279] I Tim., VI, 16.