Les confessions de saint Augustin, évêque d'Hippone: précédées de sa vie par S. Possidius, évêque de Calame... ; traduction nouvelle par L. Moreau

Part 27

Chapter 273,846 wordsPublic domain

Seigneur, vous m’avez dit encore à l’oreille du cœur, d’une voix forte, que cette créature même ne vous est pas coéternelle, qui n’a d’autre volonté que la vôtre; qui, s’enivrant des intarissables délices d’une possession chaste et permanente, ne trahit nulle part et jamais sa mutabilité de nature, et, liée de tout son amour à votre présente éternité, n’a point d’avenir à attendre, point de passé dont la fuite ne lui laisse qu’un souvenir, supérieure à la vicissitude, étrangère aux atteintes du temps. O créature bienheureuse! si elle existe; heureuse de cet invincible attachement à votre béatitude; heureuse d’être à jamais la demeure de votre éternité, et le miroir de votre lumière! Et qui mérite mieux le nom de ciel du ciel que ce temple spirituel, plongé dans l’ivresse de votre joie sans que nulle fantaisie incline ailleurs sa défaillance; pure intelligence, unie par le lien d’une paix divine aux esprits de sainteté, habitants de votre cité sainte, cité céleste, et par delà tous les cieux? C’est de là que vient à l’âme la grâce de comprendre jusqu’où son malheureux pèlerinage l’a éloignée de vous, et si elle a déjà soif de vous; «si ses larmes sont devenues son pain, quand chaque jour on lui demande: Où est ton Dieu[280]»? Si elle ne vous adresse d’autre vœu, d’autre prière, qu’afin d’habiter votre maison tous les jours de sa vie. Et quelle est sa vie que vous-même? et quels sont vos jours que votre éternité; puisque vos années ne manquent jamais, et que vous êtes le même?

[280] Ps. XLI, 3, 4, 11.

Que l’âme comprenne donc combien votre éternité plane au-dessus de tous les temps, puisque les intelligences, votre temple, qui n’ont pas voyagé aux régions étrangères, demeurent par leur fidélité à votre amour affranchies des caprices du temps. Je vois clairement cette vérité en votre présence; qu’elle m’apparaisse chaque jour plus claire, je vous en conjure! et, qu’à l’ombre de vos ailes, je demeure humblement dans cette connaissance que vous m’avez révélée!

Mais je ne sais quoi d’informe se trouve dans les changements qui altèrent les choses de l’ordre inférieur. Et quel autre que l’insensé, égaré dans le vide, et flottant sur les vagues chimères de son cœur, pourrait me dire que, si toute forme était arrivée par réduction successive à l’anéantissement, la seule existence de cette informité, substance inapparente de toute transformation, suffirait à produire les vicissitudes du temps? Chose impossible: car, point de temps sans variété de mouvements, et point de variété sans formes.

XII

Deux ordres de créatures.

J’ai considéré ces vérités, mon Dieu, autant que vous m’en avez fait la grâce, autant que vous m’avez excité à frapper, autant qu’il vous a plu de m’ouvrir; et je trouve deux créatures, que vous avez faites hors du temps, quoiqu’elles ne vous soient, ni l’une ni l’autre, coéternelles: l’une si parfaite, que, dans la joie non interrompue de votre contemplation, inaccessible à l’impression de l’inconstance, elle demeure sans changer, malgré sa mutabilité naturelle, et jouit de votre immuable éternité; et l’autre si informe, que, dépourvue de l’être suffisant pour accuser le mouvement ou le repos, elle n’offre aucune prise à la domination du temps. Mais vous ne l’avez pas laissée dans cette informité, puisque dans le principe, avant les jours, vous avez formé ce ciel et cette terre, dont je parle.

«Or, la terre était invisible, informe, et les ténèbres couvraient l’abîme». Par ces paroles s’insinue peu à peu, dans les esprits qui ne peuvent concevoir la privation de la forme autrement que comme l’absence de l’être, la notion de cette informité, germe d’un autre ciel, d’une terre visible et ordonnée, source des eaux transparentes, et de toutes les merveilles que la tradition comprend dans l’œuvre des jours, parce que les évolutions de formes et de mouvements, prescrites à leur nature, la soumettent aux vicissitudes des temps.

XIII

Créatures spirituelles; matière informe.

Lorsque la voix de votre Écriture parle ainsi: «Dans le principe, Dieu créa le ciel et la terre: or, la terre était invisible, informe; et les ténèbres couvraient la face de l’abîme»; sans assigner aucun jour à cette création, je pense que par ce ciel, ciel de nos cieux, on doit entendre le ciel spirituel où l’intelligence n’est qu’une intuition qui voit tout d’un coup, «non pas en partie, ni en énigme, ou comme en un miroir, mais de pleine évidence, face à face[281]», d’un regard invariable et fixe; claire vue, sans succession, sans instabilité de temps; et le temps ne saurait non plus atteindre cette terre invisible et informe. Ceci, puis cela, telle est la pâture de la vicissitude; mais le changement peut-il être où la forme n’est pas? C’est donc, suivant moi, de ces deux créatures, produites, l’une dans la perfection, l’autre dans l’indigence de la forme; ciel d’une part, mais ciel du ciel; terre de l’autre, mais terre invisible et informe, que l’Écriture dit sans mention de jour: «Dans le principe, Dieu fit le ciel et la terre». Car elle dit aussitôt quelle terre. Et comme elle rapporte au second jour «la création du firmament, qui fut appelé ciel», elle insinue la distinction de cet autre ciel né avant les jours.

[281] I Cor., XIII, 12.

XIV

Profondeur des Écritures.

Étonnante profondeur de vos Écritures! leur surface semble nous sourire, comme à des petits enfants; mais quelle profondeur, ô mon Dieu! insondable profondeur! A la considérer, je me sens un vertige d’effroi, effroi de respect, tremblement d’amour! Oh! de quelle haine je hais ses ennemis! Que ne les passez-vous au fil de votre glaive doublement acéré, afin de les retrancher du nombre de vos ennemis? Que j’aimerais les voir ainsi frappés de mort à eux-mêmes pour vivre à vous! Il en est d’autres, non plus détracteurs, mais admirateurs respectueux de la Genèse, qui me disent: «Le Saint-Esprit, qui a dicté ces paroles à Moïse, son serviteur, n’a pas voulu qu’elles fussent prises dans le sens où tu les interprètes, mais dans celui-ci, dans le nôtre». Seigneur, notre Dieu, je vous prends pour arbitre! voilà ma réponse.

XV

Vérités constantes, malgré la diversité des interprétations.

Taxerez-vous de fausseté ce que la vérité m’a dit d’une voix forte à l’oreille du cœur; tout ce qu’elle m’a révélé de l’éternité du Créateur, de l’immutabilité de sa substance et de sa sa volonté? Volonté sans succession, une, pleine et constante; sans contradiction et sans caprice, car le caprice, c’est le changement, et ce qui change n’est pas éternel. Or, notre Dieu est l’éternité même. Démentirez-vous encore la même voix, qui m’a dit: L’attente des choses à venir devient une vision directe quand elles sont présentes. Sont-elles passées? cette vision n’est plus que mémoire. Mais toute connaissance qui varie est muable; et ce qui est muable n’est pas éternel. Or, notre Dieu est l’éternité même. Je rassemble, je réunis ces vérités, et vois que ce n’est point une survenance de volonté en Dieu qui a créé le monde, et que sa science ne souffre rien d’éphémère.

Contradicteurs, qu’avez-vous à répondre? Ai-je avancé une erreur?--Non.--Quoi donc? Est-ce une erreur de prétendre que toute nature formée, que toute matière capable de forme, ne tiennent leur être que de celui qui est la souveraine bonté, parce qu’il est le souverain être? Non, dites-vous. Quoi donc? que niez-vous? serait-ce l’existence d’une créature supérieure, dont le chaste amour embrasse si étroitement le vrai Dieu, le Dieu de l’éternité, que, sans lui être coéternelle, elle ne se détache jamais de lui pour tomber dans le torrent des jours, et se repose dans la contemplation de son unique vérité? Aimé de cette heureuse créature, de tout l’amour que vous exigez, ô Dieu, vous vous montrez à elle, et vous lui suffisez, et elle ne se détourne jamais de vous, pas même pour se tourner vers soi. Voilà cette maison de Dieu, qui n’est faite d’aucun élément emprunté à la terre ou aux cieux corporels; demeure spirituelle; admise à la jouissance de votre éternité, parce qu’elle demeure dans une pureté éternelle. Vous l’avez fondée à jamais; tel est votre ordre, et il ne passe point. Et cependant elle ne vous est point coéternelle; elle a commencé, car elle a été créée. Nous ne trouvons pas, il est vrai, de temps avant elle, selon cette parole: «La sagesse a été créée la première[282]»; non pas cette Sagesse dont vous êtes le père, ô mon Dieu, égale et coéternelle à vous-même, par qui toutes choses ont été créées; principes en qui vous avez fait le ciel et la terre; mais cette Sagesse, créature, substance intelligente, lumière par la contemplation de votre lumière; car, toute créature qu’elle est, elle porte aussi le nom de Sagesse; mais la lumière illuminante diffère de la lumière illuminée; la Sagesse créatrice, de la Sagesse créée; comme la Justice justifiante, de la Justice opérée par la justification. Ne sommes-nous pas appelés aussi votre Justice? L’un de vos serviteurs n’a-t-il pas dit: «Afin que nous soyons la Justice de Dieu en lui[283]»? Il est donc une Sagesse créée la première; et cette Sagesse n’est autre chose que ces essences intelligentes, membres de votre Ville Sainte, notre mère, qui est en haut, libre, éternelle dans les cieux; et quels cieux, sinon ces cieux sublimes, vos hymnes vivantes, ce ciel des cieux qui est à vous?

[282] Eccl., I, 4.

[283] II Cor., V, 21.

Sans doute, nous ne trouvons pas de temps qui précède cette Sagesse. Créée la première, elle devance la création du temps; mais avant elle préexiste l’éternité du Créateur dont elle tire sa naissance, non pas selon le temps, qui n’était pas encore, mais suivant sa condition d’être créé. Elle procède donc de vous, ô mon Dieu! toutefois bien différente de vous, loin d’être vous-même. Il est vrai que, ni avant elle, ni en elle, nous ne trouvons aucun temps; que, demeurant toujours devant votre face, sans défaillance, sans infidélité, cette constance l’élève au-dessus du changement; mais sa nature, qui le comporte, ne serait plus qu’une froide nuit, si son amour ne trouvait dans l’intimité de votre union un éternel midi de lumière et de chaleur.

Rayonnante demeure, palais resplendissant, «oh! que ta beauté m’est chère, résidence de la gloire de mon Dieu[284]», sublime ouvrier qui réside dans son ouvrage! combien je soupire vers toi du fond de ce lointain exil, et je conjure ton Créateur de me posséder aussi, de me posséder en toi! car ce créateur est le mien. Je me suis égaré comme une brebis perdue; mais je compte sur les épaules du bon Pasteur, ton divin architecte, pour être reporté dans ton enceinte.

[284] Ps. XXV, 8.

Que répondez-vous maintenant, contradicteurs à qui je parlais, vous qui pourtant reconnaissez Moïse pour un fidèle serviteur de Dieu, et ses livres pour les oracles du Saint-Esprit? Dites, n’est-ce pas là cette maison de Dieu qui, sans lui être coéternelle, a néanmoins son éternité propre dans les cieux? Vainement vous cherchez en elle la vicissitude et le temps, vous ne les trouverez jamais; n’est-elle pas exaltée au-dessus de toute étendue fugitive, la créature qui puise sa félicité dans une permanente union avec Dieu? Oui, sans doute. Eh bien! que trouvez-vous donc à reprendre dans toutes ces vérités que le cri de mon cœur a fait remonter vers mon Dieu, quand je prêtais l’oreille intérieure à la voix de ses louanges? Dites, où est donc l’erreur? Est-ce dans cette opinion que la matière était informe; que, là où la forme n’est pas, l’ordre ne saurait être; que l’absence de l’ordre faisait l’absence du temps, et qu’il n’y avait pourtant là qu’un presque néant, qui, doué toutefois d’une sorte d’être, ne le pouvait tenir que du principe de tout être et de toute existence? C’est ce que nous accordons encore, dites-vous.

XVI

Contre les contradicteurs de la vérité.

Je veux m’entretenir un instant en votre présence, ô mon Dieu! avec ceux qui reconnaissent pour véritables toutes les révélations dont la parole de votre Vérité a éclairé mon âme. Pour ceux qui les nient, qu’ils s’assourdissent eux-mêmes tant qu’ils voudront de leurs aboiements; je les inviterai de toutes mes forces à rentrer dans le calme, pour préparer en eux la voie à votre Verbe. S’ils s’y refusent, s’ils me repoussent, je vous en supplie, mon Dieu, «ne me laissez pas dans votre silence»; oh! parlez à mon cœur en vérité; car il n’appartient qu’à vous de parler ainsi, et ces insensés, qu’ils restent dehors, soulevant de leur souffle la terre poudreuse qui aveugle leurs yeux; et j’entrerai dans le plus secret de mon âme; et mes chants vous diront mon amour, et mes gémissements, les ineffables souffrances de mon pèlerinage; et mon cœur, toujours élevé en haut dans la chère souvenance de Jérusalem, n’aura de soupirs que pour Jérusalem, ma patrie, Jérusalem, ma mère, Jérusalem et vous, son roi, son soleil, son père, son protecteur, son époux, ses chastes et puissantes délices, son immuable joie; joie au-dessus de toute parole; sa félicité parfaite, son bien unique et véritable, vous, le seul bien, le bien en vérité et par excellence; non, mes soupirs ne se tairont pas que vous ne m’ayez reçu dans la paix de cette mère chérie, dépositaire des prémices de mon esprit, foyer d’où s’élancent vers moi toutes ces lumières, et que votre main n’ait rassemblé les dissipations, réformé les difformités de mon âme, pour la soutenir dans une impérissable beauté, ô ma miséricorde! ô mon Dieu!

Quant à ceux qui ne contestent point ces vérités, dont la vénération, d’accord avec la nôtre, élève au plus haut point d’autorité les saintes Écritures tracées par Moïse, votre saint serviteur, mais qui trouvent à reprendre dans mes paroles, voici ce que je leur réponds: «Seigneur notre Dieu, soyez l’arbitre entre mes humbles révélations et leurs censures».

XVII

Ce que l’on doit entendre par le ciel et la terre.

Tout cela est vrai, disent-ils; mais ce n’est pas ces deux créatures que Moïse avait en vue lorsqu’il écrivait sous la dictée du Saint-Esprit: «Dans le principe, Dieu fit le ciel et la terre». Non, il n’a pas désigné par le ciel une essence spirituelle ou intelligente, ravie dans l’éternelle contemplation de Dieu, ni par la terre une matière informe.--Qu’entend-il donc?--Ce que nous disons, répondent-ils; il n’entend pas, il n’exprime pas autre chose que nous.--Quoi donc enfin?--Sous les noms de ciel et de terre, il a d’abord compris sommairement et en peu de mots tout ce monde visible, pour distinguer ensuite en détail, selon le nombre des jours, ce qu’il a plu au Saint-Esprit de nommer en général le ciel et la terre. Car, s’adressant au peuple juif, à ce troupeau d’hommes grossiers et charnels, il ne voulait lui signaler que la partie visible des œuvres de Dieu. Mais par «cette terre invisible et informe, par cet abîme de ténèbres» qui servit de matière à l’œuvre successive des six jours, à la création et à l’ordonnance de ce monde visible, ils m’accordent que l’on peut entendre cette matière informe dont j’ai parlé.

Un autre dira peut-être que cette confusion de matière informe a été d’abord désignée sous le nom de ciel et terre, parce qu’elle est comme la matière de ce monde visible et de l’ensemble des natures qui s’y manifestent, souvent appelées ainsi. Ne peut-on pas dire aussi que c’est avec assez de raison que toutes les substances invisibles et visibles sont dénommées ciel et terre, et que ces deux termes comprennent la création entière accomplie dans le principe, c’est-à-dire dans la sagesse divine; mais que tous les êtres étant sortis du néant, et non de la substance de Dieu, puisqu’ils ne participent pas à sa nature et qu’ils ont en eux-mêmes le principe de la mutabilité, soit qu’ils demeurent comme l’éternelle maison du Seigneur, soit qu’ils changent comme l’âme et le corps de l’homme, la matière de toutes choses visibles et invisibles encore dénuée de la forme, capable toutefois de la recevoir pour devenir le ciel et la terre, a été justement nommée «terre invisible et informe, abîme de ténèbres», sauf cette distinction nécessaire entre la terre invisible et sans ordre ou la matière corporelle avant l’investiture de la forme, et les ténèbres répandues sur l’abîme ou la matière spirituelle avant la compression de sa fluide mobilité et le «FIAT LUX» de votre Sagesse?

Un autre peut dire encore, s’il lui plaît, que ces paroles de l’Écriture: «Dans le principe Dieu fit le ciel et la terre», ne sauraient s’entendre des créatures invisibles et visibles arrivées à la perfection de leur être, mais qu’elles désignent une informe ébauche de forme et de création, germe obscur où s’agitaient confusément, sans distinction de formes et de qualités, les substances qui, dans l’ordre où elles sont aujourd’hui disposées, s’appellent le ciel ou le monde des esprits, la terre ou le monde des corps.

XVIII

On peut donner plusieurs sens à l’écriture.

J’écoute, je pèse ces opinions; mais loin de moi toute dispute. «La dispute n’est bonne qu’à ruiner la foi des auditeurs[285]», tandis que la loi édifie ceux qui en savent le bon usage; son but est l’amour qui naît d’un cœur pur, d’une bonne conscience et d’une foi sincère, et le divin maître n’ignore pas quels sont «les deux commandements où il a réduit la loi et les prophètes[286]». Que m’importe donc, ô mon Dieu, ô lumière de mes yeux intérieurs, que m’importe, tant que mon amour confesse votre gloire, que ces paroles soient susceptibles d’interprétations différentes? Que m’importe, dis-je, qu’un autre tienne pour le sens vrai de Moïse un sens étranger au mien? Nous cherchons tous, dans la lecture de ces livres, à pénétrer et à comprendre la pensée de l’homme de Dieu, et le reconnaissant pour véridique, oserions-nous lui attribuer ce que nous savons ou croyons faux? Ainsi donc, tandis que chacun s’applique à trouver l’intention de l’auteur inspiré, où est le mal, si à votre clarté, ô lumière des intelligences sincères, je découvre un sens que vous me démontrez véritable, quoique ce sens ne soit pas le sien, et, malgré cette différence, laisse le sien dans toute sa vérité?

[285] II Tim., II, 14.

[286] Matth., XXII, 40.

XIX

Vérités incontestables.

C’est une vérité, Seigneur, que vous avez créé le ciel et la terre, c’est une vérité que votre Sagesse est le principe en qui vous avez créé toutes choses; c’est une vérité que ce monde visible présente deux grandes divisions, le ciel et la terre, et que ces deux mots résument toutes les créatures. C’est une vérité que tout être muable nous suggère l’idée d’une certaine informité, ou susceptibilité de forme, d’altération et de changement. C’est une vérité que le temps est sans pouvoir sur l’être muable par sa nature, mais immuable par son intime union avec la forme immuable. C’est une vérité que l’informité, ce presque néant, est également exempte des révolutions du temps. C’est une vérité que la matière d’une entité peut porter par anticipation le nom de cette entité même; qu’ainsi on a pu nommer le ciel et la terre ce je ne sais quoi d’informe dont le ciel et la terre ont été formés. C’est une vérité que, de toutes les réalités formelles, rien n’est plus voisin de l’informité que la terre et l’abîme. C’est une vérité que tout être créé et formé, que toute possibilité de création et de forme, est votre ouvrage, ô Principe de toutes choses! C’est une vérité que tout être informe qui est formé était d’abord dans l’informité pour passer à la forme.

XX

Interprétations diverses des premières paroles de la genèse.

De toutes ces vérités, dont ne doutent point ceux à qui vous avez fait la grâce d’ouvrir les yeux de l’âme et de croire fermement que Moïse n’a parlé que suivant l’Esprit de vérité, l’un en choisit une et dit: Dans le principe, Dieu fit le ciel et la terre, c’est-à-dire Dieu fit, dans son Verbe, coéternel à lui-même, des créatures intelligentes et spirituelles, sensibles ou corporelles. Un autre: Dans le principe, Dieu fit le ciel et la terre, c’est-à-dire Dieu fit, dans son Verbe, coéternel à lui-même, ce monde corporel avec cet ensemble de réalités évidentes à nos yeux et à notre esprit.

Cet autre: Dans le principe, Dieu fit le ciel et la terre, c’est-à-dire dans son Verbe, coéternel à lui-même, Dieu fit la matière informe de toute création spirituelle et corporelle. Celui-ci: Dans le principe, Dieu fit le ciel et la terre, c’est-à-dire dans son Verbe, coéternel à lui-même, Dieu créa le germe informe du monde corporel, la matière où étaient confondus le ciel et la terre, qui depuis ont reçu l’ordonnance et la forme dont nos yeux sont témoins. Celui-là dit enfin: Dans le principe, Dieu fit le ciel et la terre, c’est-à-dire, aux préliminaires de son œuvre, Dieu créa cette matière, grosse du ciel et de la terre, qui depuis sont sortis de son sein avec les formes qu’ils manifestent et les êtres qu’ils renferment.

XXI

Explications différentes de ces mots: «La terre était invisible».

De même, quant à l’intelligence des paroles suivantes, chacun trouve une vérité dont il s’empare. L’un s’exprime ainsi: «La terre était invisible, informe, et les ténèbres couvraient l’abîme»; c’est-à-dire: cette création corporelle, ouvrage de Dieu, était la matière de toutes les réalités corporelles, mais sans forme, sans ordre et sans lumière. Un autre dit: «La terre était invisible, informe, et les ténèbres couvraient l’abîme»; c’est-à-dire: cet ensemble qu’on appelle le ciel et la terre n’était encore qu’une matière informe et ténébreuse d’où devaient sortir ce ciel corporel, cette terre corporelle, avec toutes les réalités corporelles connues de nos sens. Celui-ci: «La terre était invisible, informe, et les ténèbres couvraient l’abîme»; c’est-à-dire: cet ensemble, qui a reçu le nom de ciel et de terre, n’était encore qu’une matière informe et ténébreuse qui devait produire le ciel intelligible, autrement dit le ciel du ciel, et la terre; c’est-à-dire toute la nature apparente, y compris les corps célestes; en un mot, le monde invisible et le monde visible.

Un autre: «La terre était invisible, informe, et les ténèbres couvraient l’abîme». Ce n’est pas ce chaos que l’Écriture appelle le ciel et la terre; mais, après avoir signalé la création des esprits et des corps, elle désigne, sous le nom de terre invisible et sans ordre, d’abîme ténébreux, cette matière préexistante dont Dieu les avait formés. Un autre vient et dit: «La terre était invisible, informe, et les ténèbres couvraient l’abîme»; c’est-à-dire: il y avait déjà une matière informe, d’où l’action créatrice, préalablement attestée par l’Écriture, a tiré le ciel et la terre, en d’autres termes, cette masse de l’univers, partagée en deux grandes divisions: l’une supérieure et l’autre inférieure, avec tous les êtres qu’elles présentent à notre connaissance.

XXII

Plusieurs créations de Dieu passées sous silence.

Vainement voudrait-on réfuter ces deux dernières opinions, en disant: Si vous ne voulez pas admettre que cette informité matérielle soit désignée par le nom de ciel et de terre, il existait donc quelque chose, indépendant de l’action créatrice, dont Dieu s’est servi pour faire le ciel et la terre? Car l’Écriture ne dit point que Dieu ait créé cette matière, à moins qu’elle ne soit exprimée par la dénomination de ciel et de terre, ou de terre seulement, lorsqu’il dit: «Dans le principe, Dieu fit le ciel et la terre: or, la terre était invisible et informe»; et, quand même le Saint-Esprit eût voulu désigner, par ces derniers mots, la matière informe, nous ne pourrions toujours entendre que cette création divine, attestée par ce verset: «Dieu fit le ciel et la terre».