Part 25
Puisque vous êtes l’artisan de tous les temps, si l’on suppose quelque temps avant que vous eussiez créé le ciel et la terre, pourquoi donc prétendre que vous demeuriez dans l’inaction? Car ce temps même était votre ouvrage, et nul temps n’a pu courir avant que vous eussiez fait le temps. Que si avant le ciel et la terre il n’était point de temps, pourquoi demander ce que vous faisiez ALORS? Car, où le TEMPS n’était pas, ALORS ne pouvait être; et ce n’est point par le temps que vous précédez les temps, autrement vous ne seriez pas avant tous les temps. Mais vous précédez les temps passés par l’éminence de votre éternité toujours présente; vous dominez les temps à venir, parce qu’ils sont à venir, et qu’aussitôt venus, ils seront passés. «Et vous, vous «êtes toujours le même, et vos années ne s’évanouissent point[264]».
[264] Ps. CI, 28.
Vos années ne vont ni ne viennent, et les nôtres vont et viennent afin d’arriver toutes. Vos années demeurent toutes à la fois, parce qu’elles demeurent. Elles ne se chassent pas pour se succéder, parce qu’elles ne passent pas. Et les nôtres ne seront toutes que lorsque toutes auront cessé d’être. Vos années ne sont qu’un jour; et ce jour est sans semaine, il est aujourd’hui; et votre aujourd’hui ne cède pas au lendemain, il ne succède pas à la veille. Votre aujourd’hui, c’est l’éternité. Ainsi vous avez engendré coéternel à vous-même Celui à qui vous avez dit: «Je t’ai engendré aujourd’hui[265]». Vous avez fait tous les temps, et vous êtes avant tous les temps, et il ne fut pas de temps où le temps n’était pas.
[265] Ps. II, 7; Hebr., V, 5.
XIV
Qu’est-ce que le temps?
Il n’y a donc pas eu de temps où vous n’ayez rien fait, puisque vous aviez déjà fait le temps. Et nul temps ne vous est coéternel, car vous demeurez; et si le temps demeurait, il cesserait d’être temps. Qu’est-ce donc que le temps? Qui pourra le dire clairement et en peu de mots? Qui pourra le saisir même par la pensée, pour traduire cette conception en paroles? Quoi de plus connu, quoi de plus familièrement présent à nos entretiens, que le temps? Et quand nous en parlons, nous concevons ce que nous disons; et nous concevons ce qu’on nous dit quand on nous en parle.
Qu’est-ce donc que le temps? Si personne ne m’interroge, je le sais; si je veux répondre à cette demande, je l’ignore. Et pourtant j’affirme hardiment, que si rien ne passait, il n’y aurait point de temps passé; que si rien n’advenait, il n’y aurait point de temps à venir, et que si rien n’était, il n’y aurait point de temps présent. Or, ces deux temps, le passé et l’avenir, comment sont-ils, puisque le passé n’est plus, et que l’avenir n’est pas encore? Pour le présent, s’il était toujours présent sans voler au passé, il ne serait plus temps, il serait l’éternité. Si donc le présent, pour être temps, doit s’en aller en passé, comment pouvons-nous dire qu’une chose soit, qui ne peut être qu’à la condition de n’être plus? Et peut-on dire, en vérité, que le temps soit, sinon parce qu’il tend à n’être pas?
XV
Quelle est la mesure du temps?
Et cependant nous disons qu’un temps est long et qu’un temps est court, et nous ne le disons que du passé et de l’avenir; ainsi, par exemple, cent ans passés, cent ans à venir, voilà ce que nous appelons longtemps; et, peu de temps, dix jours écoulés, dix jours à attendre. Mais comment peut être long ou court ce qui n’est pas? car le passé n’est plus, et l’avenir n’est pas encore. Cessons donc de dire: Ce temps est long; disons du passé: il a été long; et: il sera long, de l’avenir.
Seigneur, mon Dieu, ma lumière, votre Vérité ne se moquera-t-elle pas de l’homme, de ce néant qui parle ainsi? Car ce long passé, est-ce quand il était déjà passé qu’il a été long, ou quand il était encore présent? En effet, il n’a pu être long que tant qu’il fut quelque chose qui pût être long. Mais passé, il n’était déjà plus; et comment pouvait-il être long, lui qui n’avait plus d’être? Ne disons plus donc: Le passé a été long; car nous ne retrouverons pas ce qui a été long, puisque, du moment où il passe, il n’est plus. Disons: Ce temps présent a été long, car il était long en tant que présent. Il ne s’était pas encore écoulé au non-être, il était donc quelque chose qui pouvait être long. Mais aussitôt qu’il a passé, aussitôt il a cessé d’être long, en cessant d’être.
Voyons donc, ô âme de l’homme, si le temps présent peut être long; car tu as reçu la faculté de concevoir et de mesurer ses pauses. Que vas-tu me répondre? Est-ce un long temps que cent années présentes? Vois d’abord si cent années peuvent être présentes! Est-ce la première qui s’accomplit? elle seule est présente; les quatre-vingt-dix-neuf autres sont à venir; et partant, ne sont pas encore. Est-ce la seconde? il en est une déjà passée, une présente; le reste est futur. Ainsi de toute année que nous fixerons comme présente dans la révolution d’un siècle; tout ce qui la devance est passé; tout ce qui la suit est futur. Cent années ne sauraient donc être présentes.
Mais vois si du moins l’année actuelle est elle-même présente. Est-ce son premier mois qui court? les autres sont à venir. Est-ce le second, le premier est déjà passé; le reste n’est pas encore; ainsi, l’année actuelle n’est pas tout entière présente: et partant, ce n’est pas une année présente; car l’année, c’est douze mois, dont chacun, à son tour est présent; le reste, passé ou futur. Et le mois courant, même, n’est pas présent, mais un seul de ses jours. Est-il le premier? le reste est dans l’avenir. Est-il le dernier? le reste est dans le passé. Est-il intermédiaire? il est entre ce qui n’est plus et ce qui n’est pas encore.
Voilà donc ce temps présent que nous avons trouvé, le seul qu’on pût appeler long; le voilà réduit à peine à l’espace d’un jour. Et ce jour même, encore, discutons-le; non, ce seul jour n’est pas tout entier présent: car il s’accomplit en vingt-quatre heures, douze de jour, douze de nuit, dont la première précède, et la dernière suit toutes les autres, l’intermédiaire suit et précède.
Et cette même heure se compose elle-même de parcelles fugitives. Tout ce qui s’en détache, s’envole dans le passé; ce qui en reste est avenir. Que si l’on conçoit un point dans le temps, sans division possible de moment, c’est ce point-là seul qu’on peut nommer présent. Et ce point vole rapide de l’avenir au passé, durée sans étendue; car, s’il est étendu, il se divise en passé et avenir.
Ainsi, le présent est sans étendue. Où donc est le temps que nous puissions appeler long? Est-ce l’avenir! Non; car il ne peut être long sans être. Nous disons donc: Il sera long. Mais quand le sera-t-il? Non sans doute tant qu’il sera avenir, n’étant pas encore, pour être long. Que s’il ne doit être long qu’au moment où, de futur, il commencera d’être ce qu’il n’est pas encore, c’est-à-dire présent, ayant un être, et de quoi être long, n’oublions pas que le présent nous a crié à haute voix: Non, je ne saurais être long.
XVI
Comment se mesure le temps?
Et pourtant, Seigneur, nous apercevons bien les intervalles des temps, nous les comparons entre eux, et nous disons les uns plus longs, les autres plus courts; nous mesurons encore la différence; nous la mesurons double, triple, etc., ou nous affirmons l’égalité. Mais notre aperception qui mesure les temps ne mesure que leur passage: car le passé, qui n’est plus, l’avenir, qui n’est pas encore, peuvent-ils se mesurer, à moins que l’on ne prétende que le néant soit mesurable? Ce n’est donc que dans sa fuite que le temps s’aperçoit et se mesure. Est-il passé? il n’est point mesurable, car il n’est plus.
XVII
Où est le passé, où est l’avenir?
Je cherche, ô Père, je n’affirme rien; mon Dieu, soyez l’arbitre et le guide de mes efforts. Qui oserait me dire qu’il n’existe pas trois temps, comme notre enfance l’a appris, comme nous l’enseignons à l’enfance: le passé, le présent et l’avenir, mais que le présent seul existe, les deux autres n’étant point? Ou bien faut-il dire qu’ils sont, et que le temps sort d’une retraite inconnue, quand, de futur, il devient présent, et qu’il rentre dans une autre également inconnue, quand, de présent, il devient passé? Car si l’avenir n’est pas encore, où donc l’ont vu ceux qui l’ont prédit? Ce qui n’est pas peut-il se voir? Et les narrateurs du passé seraient-ils vrais, si ce passé n’était visible à leur esprit! Et pourraient-ils se voir l’un et l’autre, s’ils n’étaient que pur néant. Il faut donc que le passé et l’avenir aient un être.
XVIII
Comment le passé et l’avenir sont présents.
Permettez-moi, Seigneur, de chercher encore. O mon espérance, éloignez le trouble de mes efforts. S’il est vrai que l’avenir et le passé soient, où sont-ils? Si cette connaissance est encore au-dessus de moi, je sais pourtant que, où qu’ils soient, ils n’y sont ni passé ni futur, mais présent: le futur, comme tel, n’y est pas encore; le passé, comme tel, n’y est déjà plus. Où donc qu’ils soient, quels qu’ils soient, ils ne sont qu’en tant que présent. Ainsi dans un récit véritable d’événements passés, la mémoire ne reproduit pas les réalités qui ne sont plus, mais les mots nés des images qu’elles ont laissées en passant par nos sens, comme les traces de leurs pas. Mon enfance évanouie est dans le passé, évanoui comme elle. Mais quand j’y pense, quand j’en parle, je revois son image dans le temps présent, parce qu’elle est encore dans ma mémoire.
Est-ce ainsi que se prédit l’avenir? Est-ce en présence d’images, messagères de ce qui n’es pas encore? Mon Dieu, je confesse ici mon ignorance. Mais, ce dont je suis certain, c’est que d’ordinaire nous préméditons nos actes futurs; que cette préméditation est présente, tandis que l’acte prémédité, en tant que futur, n’est pas encore. Notre préméditation commençant à se réaliser l’acte sera, non plus à venir, mais présent.
Quel que soit donc ce secret pressentiment de l’avenir, on ne saurait voir que ce qui est. Or, ce qui est déjà, n’est point à venir, mais présent. Ainsi, voir l’avenir, ce n’est pas voir ces réalités futures qui ne sont pas encore, mais peut-être les causes et les symptômes qui existent déjà, prémices de l’avenir déjà présentes aux regards de la pensée qui le conçoit; cette conception est déjà dans l’esprit, et elle est présente à la vision prophétique.
Une preuve éloquente entre tant de témoignages: je vois l’aurore et je prédis le lever du soleil. Ce que je vois est présent, ce que je prédis est futur; non pas le soleil qui est déjà, mais son lever qui n’est pas encore; et si mon esprit ne se l’imaginait, comme au moment où j’en parle, cette prédiction serait impossible. Or, cette aurore, que je vois dans le ciel, n’est pas le lever du soleil, quoiqu’elle le devance, non plus que cette image que je vois dans mon esprit, mais leur présence coïncidente me fait augurer le phénomène futur. Ainsi, l’avenir n’est pas encore; donc il n’est pas, donc il ne peut se voir; mais il se peut prédire d’après des circonstances déjà présentes et visibles.
XIX
De la prescience de l’avenir.
Mais dites, Monarque souverain de votre création, comment enseignez-vous aux âmes les événements futurs? Ne les avez-vous pas révélés à vos prophètes? Dites, comment enseignez-vous l’avenir, vous pour qui rien n’est avenir; ou, plutôt, comment enseignez-vous ce qui de l’avenir est déjà présent? Car le néant pourrait-il s’enseigner? C’est un secret, je le sens, supérieur à mon intelligence; «faible par elle-même, ma vue n’y saurait atteindre»; mais vous serez sa force, si vous voulez, ô douce lumière des yeux de mon âme!
XX
Quel nom donner aux différences du temps?
Or, ce qui devient évident et clair, c’est que le futur et le passé ne sont point; et, rigoureusement, on ne saurait admettre ces trois temps: passé, présent et futur. Mais peut-être dira-t-on, avec vérité: Il y a trois temps, le présent du passé, le présent du présent et le présent de l’avenir. Car ce triple mode de présence existe dans l’esprit; je ne le vois pas ailleurs. Le présent du passé, c’est la mémoire; le présent du présent, c’est l’attention actuelle; le présent de l’avenir, c’est son attente. Si l’on m’accorde de l’entendre ainsi, je vois et je confesse trois temps; et que l’on dise encore, par un abus de l’usage: Il y a trois temps, le passé, le présent et l’avenir; qu’on le dise, peu m’importe; je ne m’y oppose pas, j’y consens, pourvu qu’on entende ce qu’on dit, et que l’on ne pense point que l’avenir soit déjà, que le passé soit encore. Nous avons bien peu de locutions justes, beaucoup d’inexactes; mais on ne laisse pas d’en comprendre l’intention.
XXI
Comment mesurer le temps?
Nous mesurons le temps à son passage, ai-je dit plus haut; en sorte que nous pouvons affirmer qu’un temps est double d’un autre, ou égal à un autre, ou tel autre rapport que cette mesure exprime. Ainsi donc c’est à son passage que nous mesurons le temps. D’où le sais-tu? dira-t-on peut-être. Je sais, répondrai-je, que nous le mesurons, que nous ne saurions mesurer ce qui n’est pas, et que le passé ou l’avenir n’est qu’un néant. Or, comment mesurons-nous le temps présent, puisqu’il est sans étendue? Il ne se mesure qu’à son passage; passé, il ne se mesure plus; car il n’est plus rien de mesurable.
Mais d’où vient, par où passe, où va le temps, quand on le mesure? D’où, sinon de l’avenir? Par où, sinon par le présent? Où, sinon dans le passé? Sorti de ce qui n’est pas encore, il passe par l’inétendu pour arriver à ce qui n’est plus. Comment donc mesurer le temps, si ce n’est par certains espaces? Ces distinctions des temps simples, doubles, triples ou égaux, qu’est-ce autre chose que des espaces de temps? Quel espace est donc pour nous la mesure du temps qui passe? Est-ce l’avenir d’où il vient? Mais mesure-t-on ce qui n’est pas encore? Est-ce le présent par où il passe? Mais l’inétendu se mesure-t-il? Est-ce le passé où il entre? Mais comment mesurer ce qui n’est plus?
XXII
Il demande à Dieu la connaissance de ce mystère.
Mon esprit brûle de connaître cette énigme profonde. Je vous en conjure, Seigneur mon Dieu, mon bon père, je vous en conjure au nom du Christ, ne fermez pas à mon désir l’accès d’une question si ordinaire et si mystérieuse. Laissez-moi pénétrer dans ses replis; que la lumière de votre miséricorde les éclaire, Seigneur! A qui m’adresser? à quel autre confesser plus utilement mon ignorance qu’à vous, ô Dieu, qui ne désapprouvez pas le zèle ardent où m’emporte l’étude de vos Écritures? Donnez-moi ce que j’aime. Car j’aime, et vous m’avez donné d’aimer. Donnez-moi mon amour, ô Père qui «savez ne donner que de vrais biens à vos fils[266]». Donnez-moi de connaître cette vérité que je poursuis. C’est une porte fermée à tous mes labeurs, si vous ne l’ouvrez vous-même.
[266] Matth., VII, 2.
Par le Christ, au nom du Saint des saints, je vous en conjure, que nul ne me trouble ici. Je crois, «et ma foi inspire ma parole[267]». J’espère et je ne vis qu’à l’espérance de contempler les délices du Seigneur. «Et vous avez fait mes jours périssables, et ils passent[268]». Et comment? Je l’ignore. Et nous avons sans cesse à la bouche ces mots: époque et temps. Combien de temps a-t-il mis à ce discours, à cette œuvre? Qu’il y a longtemps que je n’ai vu cela! Et, cette syllabe longue est le double de temps de cette brève. Nous parlons et on nous parle tous les jours ainsi; nous comprenons et sommes compris. Rien de plus clair et de plus usité; rien en même temps de plus caché; rien, jusqu’ici, de plus impénétrable.
[267] Ps. CXX, 1.
[268] Ps. XXXVIII, 6.
XXIII
Nature du temps.
J’ai entendu dire à un savant que le temps, c’est le mouvement du soleil, de la lune et des astres; je ne suis pas de cet avis; car, pourquoi le mouvement de tout autre corps ne serait-il pas le temps? Quoi! le cours des astres demeurant suspendu, si la roue d’un potier continuait à tourner, n’y aurait-il plus de temps pour mesurer ses tours? Ne nous serait-il plus possible d’exprimer l’égalité de leurs intervalles ou la différence de leurs mouvements, si les vitesses sont différentes? Et en énonçant ces rapports, ne serait-ce pas dans le temps que nous parlerions? N’y aurait-il dans nos paroles ni longues, ni brèves? Et comment les reconnaître, sinon à l’inégale durée de leur son? O Dieu! accordez à l’homme de trouver en un point la lumière qui lui découvre toute grandeur et toute petitesse!
Il est, je le sais, «des astres et des flambeaux célestes qui mesurent les saisons, les temps, les années et les jours[269]». C’est une vérité, et je ne prétendrais jamais que le mouvement de cette roue du potier fût notre jour, sans lui refuser toutefois d’être un temps, n’en déplaise à ce philosophe. Ce que je veux savoir, moi, c’est la puissance et la nature du temps, qui nous sert de mesure aux mouvements des corps, et nous permet de dire, par exemple: Tel mouvement dure une fois plus que tel autre; car, enfin, le jour n’est pas seulement la présence rapide du soleil sur l’horizon, mais encore le cercle qu’il décrit de l’orient à l’orient, et qui règle le nombre des jours écoulés, les nuits mêmes comprises, dont le compte n’est jamais séparé. Ainsi, le jour n’étant accompli que par le mouvement du soleil et sa révolution d’orient en orient, est-ce le mouvement, est-ce la durée du mouvement, est-ce l’un et l’autre ensemble qui forment le jour? Est-ce le mouvement? Alors, une heure serait le jour, si cet espace de temps suffisait au soleil pour achever sa carrière. Est-ce le jour entier? Alors il n’y aurait point de jour si, d’un lever à l’autre, il ne s’écoulait pas plus d’une heure, et s’il fallait vingt-quatre révolutions solaires pour former le jour. Est-ce à la fois le mouvement et le temps? Alors le soleil accomplirait son tour en une heure, et, supposé qu’il s’arrêtât, le même intervalle que sa course mesure d’un matin à l’autre se serait écoulé, qu’il n’y aurait pas eu de véritable jour.
[269] Gen., I, 14.
Ainsi, je ne me demande plus, qu’est-ce qu’on nomme le jour, mais qu’est-ce que le temps: ce temps, mesure du mouvement solaire, que nous dirions moindre de moitié, si douze heures avaient suffi au parcours de l’espace accoutumé? En comparant cette différence de temps, ne dirions-nous pas que l’un est double de l’autre, lors même que la course du soleil d’orient en orient serait tantôt plus longue, tantôt plus courte de moitié? Qu’on ne vienne donc plus me dire: Le temps, c’est le mouvement des corps célestes. Quand le soleil s’arrêta à la prière d’un homme, pour lui laisser le loisir d’achever sa victoire, le temps s’arrêta-t-il avec le soleil, et n’est-ce point dans l’espace de temps nécessaire que le combat se continua et finit? Je vois donc enfin que le temps est une sorte d’étendue. Mais n’est-ce pas une illusion? suis-je bien certain de le voir? O vérité, ô lumière! éclairez-moi.
XXIV
Le temps est-il la mesure du mouvement?
Si l’on me dit: Le temps, c’est le mouvement des corps, m’ordonnez-vous de le croire? Non, vous ne l’ordonnez pas. Nul corps ne saurait se mouvoir que dans le temps. Vous le dites, et je l’entends; mais que ce mouvement soit le temps, c’est ce que je n’entends pas; ce n’est pas vous qui le dites. Lorsque, en effet, un corps se meut, c’est par le temps que je mesure la durée de ce mouvement, depuis son origine jusqu’à sa fin. Si je ne l’ai pas vu commencer, et si sa durée ne me permet pas de le voir finir, il n’est point en ma puissance de le mesurer, si ce n’est peut-être du moment où j’ai commencé à celui où j’ai cessé de le voir. Si je l’ai vu longtemps, j’affirme la longueur du temps sans la déterminer; car cette détermination suppose un rapport de différence ou d’égalité. Si, supposé un mouvement circulaire, nous pouvions remarquer le point de l’espace où prend sa course et où la termine le corps mobile, ou l’une de ses parties, nous pourrions dire en combien de temps s’est accompli, de tel point à tel autre, le mouvement de ce corps ou de l’une de ses parties.
Ainsi le mouvement d’un corps étant distinct de la mesure de sa durée, peut-on chercher encore à qui appartient le nom de temps? Souvent ce corps se meut d’un mouvement inégal, souvent il demeure en repos, et le temps n’est pas moins la mesure de son repos que de son mouvement. Et nous disons: Son immobilité a duré autant, deux ou trois fois plus, deux ou trois fois moins que son mouvement; et, nous le disons, d’après une mesure exacte ou approximative. Donc le mouvement des corps n’est pas le temps.
XXV
«Allumez ma lampe, Seigneur, éclairez mes ténèbres.»
Et je vous le confesse, Seigneur, j’ignore encore ce que c’est que le temps; et pourtant, Seigneur, je vous le confesse aussi, je n’ignore point que c’est dans le temps que je parle, et qu’il y a déjà longtemps que je parle du temps, et que ce long temps est une certaine teneur de durée. Eh! comment donc puis-je le savoir, ignorant ce que c’est que le temps? Ne serait-ce point que je ne sais peut-être comment exprimer ce que je sais? Malheureux que je suis, j’ignore même ce que j’ignore! Mais vous êtes témoin, Seigneur, que le mensonge est loin de moi. Mon cœur est comme ma parole. «Allumez ma lampe, Seigneur mon Dieu, éclairez mes ténèbres[270]».
[270] Ps. XVII, 25.
XXVI
Le temps n’est pas la mesure du temps.
Mon âme ne vous fait-elle pas un aveu sincère quand elle déclare en votre présence qu’elle mesure le temps? Est-il donc vrai, mon Dieu, que je le mesure, sans connaître ce que je mesure? Je mesure le mouvement des corps par le temps, et le temps lui-même, ne saurais-je le mesurer? Et me serait-il possible de mesurer la durée et l’étendue d’un mouvement, sans mesurer le temps où il s’accomplit?
Mais sur quelle mesure puis-je apprécier le temps même? Un temps plus long est-il la mesure d’un plus court, comme la coudée est la mesure d’une solive? comme une syllabe longue nous paraît être la mesure d’une brève, quand nous disons que l’une est double de l’autre; comme la longueur d’un poème s’évalue sur la longueur des vers, la longueur des vers sur celle des pieds, la longueur des pieds sur celle des syllabes, et les syllabes longues sur les brèves? évaluation qui ne repose pas sur l’étendue des pages, car elle serait alors mesure d’espace; et non plus mesure de temps. Mais lorsque les paroles passent, en les prononçant nous disons: Ce poème est long, il se compose de tant de vers; ces vers sont longs, ils se tiennent sur tant de pieds; ces pieds sont longs, ils renferment tant de syllabes; cette syllabe est longue, car elle est double d’une brève.
Toutefois, ce n’est pas encore là une mesure certaine du temps; car un vers plus court prononcé lentement, peut avoir plus de durée qu’un long débité plus vite; ainsi d’un poème, d’un pied, d’une syllabe. D’où j’infère que le temps n’est qu’une étendue. Mais quelle est la substance de cette étendue? Je l’ignore. Et ne serait-ce pas mon esprit même? Car, ô mon Dieu! qu’est-ce que je mesure, quand je dis indéfiniment: Tel temps est plus long que tel autre; ou définiment ce temps est double de celui-là? C’est bien le temps que je mesure, j’en suis certain; mais ce n’est point l’avenir, qui n’est pas encore; ce n’est point le présent, qui est inétendu; ce n’est point le passé, qui n’est plus. Qu’est-ce donc que je mesure? Je l’ai dit; ce n’est point le temps passé, c’est le passage du temps.
XXVII
Comment nous mesurons le temps.