Les confessions de saint Augustin, évêque d'Hippone: précédées de sa vie par S. Possidius, évêque de Calame... ; traduction nouvelle par L. Moreau

Part 17

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Ainsi ma propre expérience me donnait l’intelligence de ces paroles: «La chair convoite contre l’esprit et l’esprit contre la chair[170]». De part et d’autre, c’était toujours moi; mais il avait plus de moi dans ce que j’aimais que dans ce que je haïssais en moi. Là, en effet, il n’y avait déjà presque plus de moi, car je le souffrais plutôt contre mon gré que je ne le faisais volontairement. Et cependant la coutume s’était par moi aguerrie contre moi, puisque ma volonté m’avait amené où je ne voulais pas. Et de quel droit eussé-je protesté contre le juste châtiment inséparable de mon péché?

[170] Galat., V, 17.

Et je n’avais plus alors cette excuse accoutumée, qui me permettait de rejeter mes lenteurs à vous servir en méprisant le siècle, sur les incertitudes de mon esprit, car déjà pour moi la vérité était manifeste; mais, toujours engagé à la terre, je refusais d’entrer à votre solde, et je craignais autant la délivrance des obstacles qu’il en faut craindre l’esclavage.

Ainsi, le fardeau du siècle pesait sur moi comme le doux accablement du sommeil; et les méditations que j’élevais vers vous ressemblaient aux efforts d’un homme qui veut s’éveiller, et vaincu par la profondeur de son assoupissement, y replonge. Et il n’est personne qui veuille dormir toujours, et la raison, d’un commun accord, préfère la veille; mais souvent on hésite à secouer le joug qui engourdit les membres, et l’ennui cède au charme plus doux que l’on y trouve, quoique l’heure du lever soit venue. Ainsi je ne doutais pas qu’il ne valût mieux me livrer à votre amour que de m’abandonner à ma passion. Le premier parti me plaisait, il était vainqueur; je goûtais l’autre, et j’étais vaincu. Et je ne savais que répondre à votre parole: «Lève-toi, toi qui dors! lève-toi d’entre les morts, et le Christ t’illuminera[171]»! Et vous m’entouriez d’évidents témoignages; et convaincu de la vérité, je n’avais à vous opposer que ces paroles de lenteur et de somnolence: Tout à l’heure! encore un instant! laissez-moi un peu! Mais ce tout à l’heure devenait jamais; ce laissez-moi un peu durait toujours.

[171] Ephes., V, 14.

Vainement je me plaisais en votre loi, selon l’homme intérieur, puisqu’une autre loi luttait dans ma chair contre la loi de mon esprit, et m’entraînait captif de la loi du péché, incarnée dans mes membres. Car la loi du péché, c’est la violence de la coutume qui entraîne l’esprit et le retient contre son gré, mais non contre la justice, puisqu’il s’est volontairement asservi. Malheureux homme! qui me délivrera du corps de cette mort, sinon votre grâce par Jésus-Christ Notre-Seigneur?

VI

Récit de Potitianus.

Comment vous m’avez délivré de cette chaîne étroite de sensualité et de l’esclavage du siècle, je vais le raconter à la gloire de votre nom, Seigneur, mon rédempteur et mon secours. Je vivais dans une anxiété toujours croissante, et sans cesse soupirant après vous. Je fréquentais votre église autant que me le permettait ce fardeau d’affaires qui me faisait gémir.

Avec moi était Alypius, sorti pour la troisième fois de sa charge d’assesseur, attendant en liberté des acheteurs de conseils, comme j’avais des chalands d’éloquence, si toutefois l’éloquence est une marchandise que l’enseignement puisse livrer. Nous avions obtenu de l’amitié de Nebridius de suppléer comme grammairien notre cher Verecundus, citoyen de Milan, qui en avait témoigné le vif désir, nous demandant, au nom de l’amitié, quelqu’un de nous pour lui prêter fidèle assistance, dont il avait grand besoin.

Ce ne fut donc pas l’intérêt qui décida Nebridius; les lettres, s’il eût voulu, lui offraient un plus bel avenir; mais sa bienveillance lui fit un devoir de se rendre à notre prière, doux et excellent ami! Sa conduite fut un modèle de prudence; il évita soigneusement d’être connu des personnes éminentes dans le siècle, épargnant ainsi toute inquiétude à son esprit, qu’il voulait conserver libre et assuré de plusieurs heures de loisir pour rechercher la sagesse, par méditation, lecture ou entretien.

Un jour qu’il était absent, je ne sais pourquoi, nous eûmes la visite, Alypius et moi, d’un de nos concitoyens d’Afrique, Potitianus, l’un des premiers officiers militaires du palais. J’ai oublié ce qu’il voulait de nous. Nous nous assîmes pour nous entretenir. Il aperçut par hasard, sur une table de jeu qui était devant nous, un volume. Il le prit, l’ouvrit, c’était l’apôtre Paul. Il ne s’y attendait certainement pas, croyant trouver quelque ouvrage nécessaire à cette profession qui dévorait ma vie. Il sourit et me félicita du regard, étonné d’avoir surpris auprès de moi ce livre, et ce livre seul; car il était chrétien zélé, souvent prosterné dans l’église devant vous, notre Dieu, en de fréquentes et longues oraisons. Je lui avouai que cette lecture était ma principale étude. Alors il fut amené par la conversation à nous parler d’Antoine, solitaire d’Égypte dont le nom si glorieux parmi vos serviteurs nous était jusqu’alors inconnu. Il s’en aperçut et s’arrêta sur ce sujet; il révéla ce grand homme à notre ignorance, dont il ne pouvait assez s’étonner.

Nous étions dans la stupeur de l’admiration au récit de ces irréfragables merveilles de si récente mémoire, presque contemporaines, opérées dans la vraie foi, dans l’Église catholique. Et nous étions tous surpris, nous d’apprendre, lui de nous apprendre ces faits extraordinaires. Et ses paroles roulèrent de là sur ces saints troupeaux de monastères, et les parfums de vertu divine qui s’en exhalent, sur ces fécondes aridités du désert, dont nous ne savions rien. Et à Milan même, hors des murs, était un cloître rempli de bons frères, élevé sous l’aile d’Ambroise, et nous l’ignorions.

Il continuait de parler, et nous écoutions en silence; et il en vint à nous conter qu’un jour, à Trèves, l’empereur passant l’après-midi aux spectacles du cirque, trois de ses compagnons et lui allèrent se promener dans les jardins attenant aux murs de la ville; et comme ils marchaient deux à deux, l’un avec lui, les deux autres ensemble, ils se séparèrent. Ceux-ci, chemin faisant, entrèrent dans une cabane où vivaient quelques-uns de ces pauvres volontaires, vos serviteurs, à qui le royaume des cieux appartient[172]», et ils trouvèrent un manuscrit de la vie d’Antoine.

[172] Matth., V, 3.

L’un d’eux se met à lire; il admire, son cœur brûle, et tout en lisant, il songe à embrasser une telle vie, à quitter la milice du siècle pour vous servir: ils étaient l’un et l’autre agents des affaires de l’empereur. Rempli soudain d’un divin amour et d’une sainte honte, il s’irrite contre lui-même, et jetant les yeux sur son ami: Dis-moi, je te prie, où donc tendent tous nos travaux? Que cherchons-nous? Pour qui portons-nous les armes? Quel peut être notre plus grand espoir au palais que d’être amis de l’empereur? Et dans cette fortune, quelle fragilité! que de périls! Et combien de périls pour arriver au plus grand péril! Et puis, quand cela sera-t-il? Mais, ami de Dieu, si je veux l’être, je le suis, et sur l’heure.

Il parlait ainsi dans la crise de l’enfantement de sa nouvelle vie; et puis, ses yeux reprenant leur course dans ces saintes pages, il lisait, son cœur changeait à votre vue, et son esprit se dépouillait du monde, comme on vit bientôt après. Et il lisait, et les flots de son âme roulaient frémissants; il vit et prit le meilleur parti, et il déjà tout à vous, il dit à son ami: «C’en est fait, je romps avec tout notre espoir; je veux servir Dieu, et à cette heure, en ce lieu, je me mets à l’œuvre. Si tu n’es pas pour me suivre, ne me détourne pas». L’autre répond qu’il veut aussi conquérir sa part d’une telle gloire et d’un tel butin. Et tous deux, déjà vos serviteurs, bâtissaient la tour qui s’élève de tout ce que l’on perd pour vous suivre.

Potitianus et son compagnon, après s’être promenés dans une autre partie du jardin, arrivèrent, en les cherchant, à cette retraite, et les avertirent qu’il était temps de rentrer, parce que le jour baissait. Mais eux, déclarant leur dessein, comment cette volonté leur était venue et s’était affermie en eux, prièrent leurs amis de ne pas contrarier leur résolution, s’ils refusaient de la partager. Ceux-ci, ne se sentant pas changés, pleurèrent néanmoins sur eux-mêmes, disait Potitianus. Ils félicitèrent pieusement leurs camarades, se recommandant à leurs prières. Ils retournèrent au palais, le cœur traînant toujours à terre, et les autres, le cœur attaché au ciel, restèrent dans la cabane. Tous deux avaient des fiancées qui, à cette nouvelle, vous consacrèrent leur virginité.

VII

Agitation de son âme pendant le récit de Potitianus.

Tel fut le récit de Potitianus. Mais vous, Seigneur, pendant qu’il parlait, vous me retourniez vers moi-même; vous effaciez ce dos que je me présentais pour ne pas me voir, et vous me placiez devant ma face pour que je visse enfin toute ma laideur et ma difformité, et mes taches, et mes souillures, et mes ulcères. Et je voyais, et j’avais horreur, et impossible de fuir de moi! Et si je m’efforçais de détourner mes yeux de moi, cet homme venait avec son récit; et vous m’opposiez de nouveau à moi, et vous me creviez les yeux de moi-même, pour que mon iniquité me fût évidente et odieuse. Je la connaissais bien, mais par dissimulation, par connivence, je l’oubliais. Alors aussi, plus je me sentais d’ardent amour pour ces confiances salutaires livrées sans réserve à votre cure, plus j’avais, au retour sur moi, de haine et d’imprécations contre moi-même. Tant d’années, tant d’existence taries! Douze ans et plus, depuis cette dix-neuvième année de mon âge, où la lecture de l’_Hortensius_ de Cicéron avait éveillé en moi l’amour de la sagesse; et je différais encore de sacrifier ce vain bonheur terrestre à la poursuite de cette félicité dont la recherche seule, même sans possession, serait encore préférable à la découverte du plus riche trésor, à la royauté des nations, à l’empressement de ces nombreuses esclaves, les voluptés corporelles!

Mais, malheureux que j’étais, malheureux au seuil même de l’adolescence, je vous avais demandé la chasteté, et je vous avais dit: Donnez-moi la chasteté et la continence, mais pas encore. Je craignais d’être trop tôt exaucé, trop tôt guéri de ce mal de concupiscence que j’aimais mieux assouvir qu’éteindre. Et je m’étais égaré dans les voies d’une superstition sacrilège; et je n’y trouvais point de certitude, et je la préférais pourtant aux doctrines dont je n’étais pas le pieux disciple, mais l’ardent ennemi.

Et, dans ma pensée, je n’avais remis de jour en jour à rejeter les espérances du siècle, m’attachant à vous seul, que faute d’apercevoir quelque lumière certaine pour diriger ma course. Mais le jour était arrivé où je me trouvais tout nu devant moi, et ma conscience me criait: Où es-tu, langue, qui disais que l’incertitude du vrai t’empêchait seule de jeter là ton bagage de vanité? Eh bien! tout est certain maintenant; la vérité te presse; à de plus libres épaules sont venues des ailes qui emportent des âmes, à qui il n’a fallu ni le pesant labeur de tant de recherches, ni dix années de méditation.

Ainsi je me rongeais intérieurement, j’étais pénétré de confusion et de honte quand Potitianus parlait. Son discours et le motif de sa visite cessant, il se retira. Et alors, que ne me dis-je pas à moi-même? De quels coups le fouet de mes pensées meurtrit mon âme, l’excitant à me suivre dans mes efforts pour vous joindre! Et elle était rétive. Elle refusait et ne s’excusait pas. Toutes les raisons étaient épuisées et réfutées. Il ne lui restait qu’une peur muette: elle appréhendait de se sentir tirer la bride à l’abreuvoir de la coutume, où elle buvait une consomption mortelle.

VIII

Lutte intérieure.

Alors, pendant cette violente rixe au logis intérieur, où je poursuivais mon âme dans le plus secret réduit de mon cœur, le visage troublé comme l’esprit, j’interpelle Alypius, je m’écrie: «Eh quoi! que faisons-nous là? N’as-tu pas entendu? Les ignorants se lèvent; ils forcent le ciel; et nous, avec notre science, sans cœur, nous voilà vautrés dans la chair et dans le sang! Est-ce honte de les suivre? Et n’avons-nous pas plutôt honte de ne pas même les suivre?» Telles furent, je crois, mes paroles. Et mon agitation m’emporta brusquement loin de lui. Il se taisait, surpris, et me regardait. Car mon accent était étrange; et mon front, mes joues, mes yeux, le teint de mon visage, le ton de ma voix, exprimaient mon âme bien plus que les paroles qui m’échappaient.

Notre demeure avait un petit jardin dont nous avions la jouissance, comme du reste de la maison; car le propriétaire, notre hôte, n’y habitait pas. C’est là que m’avait jeté la tempête de mon cœur; là, personne ne pouvait interrompre ce sanglant débat que j’avais engagé contre moi-même, dont vous saviez l’issue, et moi, non. Mais cette fureur m’enfantait à la raison, cette mort à la vie; sachant ce que j’étais de mal, j’ignorais ce qu’en un moment j’allais être de bien.

Je me retirai au jardin; Alypius me suivait pas à pas. Car j’étais seul, même en sa présence. Et pouvait-il me quitter dans une telle crise? Nous nous assîmes le plus loin possible de la maison. Et mon esprit frémissait, et les vagues de mon indignation se soulevaient contre moi, de ce que je ne passais pas encore à votre volonté, à votre alliance, ô mon Dieu, où toutes les puissances de mon âme me poussaient en me criant: Courage! Et pour cela il ne fallait ni navire, ni char; il ne fallait pas même faire ce pas qui nous séparait de la maison; et non seulement aller, mais arriver à vous, n’était autre chose que vouloir, mais d’une volonté forte et pleine, et non d’une volonté languissante et boiteuse, se dressant à demi et se débattant contre l’autre moitié d’elle-même qui retombe.

Et dans cette angoisse de mes indécisions, je faisais plusieurs de ces mouvements de corps que souvent des hommes veulent et ne peuvent faire, ou parce que les membres manquent, ou parce qu’ils sont chargés de liens, brisés par la maladie, retenus par quelque entrave. Si je m’arrache les cheveux, si je me frappe le front, si j’embrasse mes genoux de mes doigts entrelacés, je le fais parce que je le veux. Et je pouvais le vouloir sans le faire, si la mobilité de mes membres ne m’eût obéi. Combien donc ai-je fait de choses où vouloir et pouvoir n’était pas tout un! Et alors je ne faisais pas ce que je désirais d’un désir incomparablement plus puissant, et il ne s’agissait que de vouloir pour pouvoir, c’est-à-dire de vouloir pour vouloir. Car ici la puissance n’était autre que la volonté; vouloir, c’était faire; et pourtant rien ne se faisait; et mon corps obéissait plutôt à la volonté la plus imperceptible de l’âme, qui d’un signe lui commandait un mouvement que l’âme ne s’obéissait à elle-même pour accomplir dans la volonté seule sa grande volonté.

IX

L’esprit commande au corps; il est obéi. L’esprit se commande, et il se résiste.

D’où vient ce prodige? Quelle en est la cause? Faites luire votre miséricorde! Que j’interroge ces mystères de vengeance, et qu’ils me répondent! que je pénètre cette nuit de tribulation qui couvre les fils d’Adam! D’où vient, pourquoi ce prodige? L’esprit commande au corps, il est obéi; l’esprit se commande, et il se résiste. L’esprit commande à la main de se mouvoir, et l’agile docilité de l’organe nous laisse à peine distinguer le maître de l’esclave; et l’esprit est esprit, la main est corps. L’esprit commande de vouloir à l’esprit, à lui-même, et il n’obéit pas. D’où vient ce prodige? la cause? Celui-là, dis-je, se commande de vouloir, qui ne commanderait s’il ne voulait; et ce qu’il commande ne se fait pas!

Mais il ne veut qu’à demi; donc, il ne commande qu’à demi. Car, tant il veut, tant il commande; et tant il est désobéi, tant il ne veut pas. Si la volonté dit: Sois la volonté! Autrement: Que je sois! elle n’est pas entière dans son commandement, et partant elle n’est pas obéie; car si elle était entière, elle ne se commanderait pas d’être, elle serait déjà; ce n’est donc pas un prodige que cette volonté partagée, qui est et n’est pas; c’est la faiblesse de l’esprit malade, qui, soulevé par la main de la vérité, ne se relève qu’à demi, et retombe de tout le poids de l’habitude. Et il n’existe ainsi deux volontés que parce qu’il en est toujours une incomplète, et que ce qui manque à l’une s’ajoute à l’autre.

X

Deux volontés; un seul esprit.

Périssent de votre présence, mon Dieu, comme parleurs de vanités, comme séducteurs d’âmes, ceux qui, apercevant deux volontés délibérantes, affirment deux esprits de deux natures, l’une bonne, l’autre mauvaise; mauvais eux-mêmes, par ce sentiment mauvais, ils peuvent être bons, s’ils donnent un tel assentiment aux doctrines et aux hommes de vérité, que votre Apôtre puisse leur dire: «Vous avez été ténèbres autrefois, et vous êtes maintenant lumière dans le Seigneur[173]». Ceux-ci voulant être lumière en eux-mêmes, et non dans le Seigneur, par cette pensée téméraire que l’âme est une même nature que Dieu, sont devenus d’épaisses ténèbres, parce que leur sacrilège arrogance les a retirés de vous, «Lumière de tout homme venant au monde[174]». Songez donc à ce que vous dites et rougissez; «approchez de lui, recevez sa lumière et votre visage ne rougira plus[175]».

[173] Ephes., V, 8.

[174] Joan., I, 9.

[175] Rom., VII, 11.

Quand je délibérais pour entrer au service du Seigneur mon Dieu, ce que j’avais résolu depuis longtemps, qui voulait? moi. Qui ne voulait pas? moi. L’un et l’autre était moi, demi voulant, à demi ne voulant pas. Et je me querellais moi-même, et je me divisais contre moi. Et ce schisme, élevé malgré moi, n’attestait pas la présence d’un esprit étranger, mais le châtiment de mon âme. Et je n’en étais pas l’artisan, mais le péché qui habitait en moi. J’expiais la coupable liberté d’Adam mon père.

Car s’il est autant de natures contraires que de volontés ennemies, ce n’est plus deux natures, c’est plusieurs qu’il faut affirmer. Qu’un homme délibère d’aller à leur assemblée ou au théâtre, ces hérétiques s’écrient: Voilà les deux natures; l’une bonne qui le conduit ici, l’autre mauvaise qui l’en éloigne. Autrement d’où peut venir cette contrariété de deux volontés en lutte? Et moi je les dis mauvaises toutes deux, et celle qui conduit à eux, et celle qui attire au théâtre. Ils pensent, eux, que la première ne peut être que bonne. Mais si quelqu’un de nous, flottant à la merci de deux volontés engagées, délibère d’aller au théâtre ou à notre église, ne balanceront-ils pas à répondre? Car ou ils avoueront, ce qu’ils refusent, que c’est la volonté bonne qui fait entrer dans notre église, qu’elle y a introduit ceux que la communion des mystères y retient; ou ils seront tenus d’admettre le conflit de deux mauvaises natures, de deux mauvais esprits en un seul homme, et ils démentiront leur assertion ordinaire d’un bon et d’un mauvais; ou, rendus à la vérité, ils cesseront de nier que, lorsqu’on délibère, ce soit une même âme livrée aux flux et reflux de ses volontés.

Qu’ils n’osent donc plus dire, en voyant dans un seul homme deux volontés aux prises, que ce sont deux esprits contraires, émanés de deux substances contraires, et deux principes contraires; deux antagonistes, l’un bon, l’autre mauvais; car vous, Dieu de vérité, vous les improuvez, vous les réfutez, vous les confondez. Et de même, dans deux volontés mauvaises, quand un homme délibère s’il ôtera la vie à son semblable par le fer ou le poison, s’il usurpera tel héritage ou tel autre, ne pouvant les usurper tous deux; s’il écoutera la luxure qui achète la volupté, ou l’avarice qui garde l’argent; s’il ira au cirque ou au théâtre, ouverts le même jour, ou bien, nouvelle indécision, s’il entrera dans cette maison taire un larcin auquel l’occasion le convie, ou bien, autre incertitude, y commettre un adultère dont il trouve la facilité; et si toutes ces circonstances concourent dans le même instant, si toutes ces volontés se pressent dans le même désir, ne pouvant s’accomplir à la fois, l’esprit n’est-il pas déchiré par cette querelle intestine de quatre volontés, plus encore, que sollicitent tant d’objets de convoitise? Et pourtant ils ne calculent pas une telle quantité de substances différentes.

Et de même des volontés bonnes; car je leur demande s’il est bon de se plaire à la lecture de l’Apôtre, au chant d’un saint cantique, s’il est bon d’expliquer l’Évangile. A chaque demande, même réponse: oui. Mais si tous ces pieux exercices nous plaisent également au même instant, le cœur de l’homme n’est-il pas distendu par cette diversité de volonté qui délibèrent sur l’objet à saisir de préférence? Et ces volontés sont bonnes, et elles se combattent jusqu’à ce que soit déterminé le point où se porte une et entière cette volonté qui se divisait en plusieurs.

Ainsi, lorsque l’éternité nous élève à ses sublimes délices, et que le plaisir d’un bien temporel nous rattache ici-bas, c’est une même âme qui veut l’un ou l’autre, mais d’une demi-volonté; et de là ces épines qui la déchirent quand la vérité détermine une préférence qui ne peut vaincre l’habitude.

XI

Derniers combats.

Ainsi je souffrais et je me torturais, m’accusant moi-même avec une amertume inconnue, me retournant et me roulant dans mes liens, jusqu’à ce j’eusse rompu tout entière cette chaîne qui ne me retenait plus que par un faible anneau, mais qui me retenait pourtant. Et vous me pressiez, Seigneur, au plus secret de mon âme, et votre sévère miséricorde me flagellait à coups redoublés et de crainte et de honte, pour prévenir une langueur nouvelle qui, retardant la rupture de ce faible et dernier chaînon, lui rendrait une nouvelle force d’étreinte.

Car je me disais au dedans de moi: Allons! allons! point de retard! Et mon cœur suivait déjà ma parole; et j’allais agir, et je n’agissais pas. Et je ne retombais pas dans l’abîme de ma vie passée, mais j’étais debout sur le bord, et je respirais. Et puis je faisais effort, et pour arriver, atteindre, tenir, de quoi s’en fallait-il? Et je n’arrivais pas, et je n’atteignais pas, et je ne tenais rien; hésitant à mourir à la mort, à vivre à la vie, je me laissais dominer plutôt par le mal, ce compagnon d’enfance, que par ce mieux étranger. Et plus l’insaisissable instant où mon être allait changer devenait proche, plus il me frappait d’épouvante; ni ramené, ni détourné pourtant, mon pas était suspendu.

Et ces bagatelles de bagatelles; ces vanités de vanités, mes anciennes maîtresses, me tiraient par ma robe de chair, et me disaient tout bas: Est-ce que tu nous renvoies? Quoi! dès ce moment, nous ne serons plus avec toi, pour jamais? et dès ce moment ceci, cela, ne te sera plus permis, et pour jamais? Et tout ce qu’elles me suggéraient dans ce que j’appelle ceci, cela, ce qu’elles me suggéraient, ô mon Dieu! que votre miséricorde l’efface de l’âme de votre serviteur! Quelles souillures! quelles infamies! Et elles ne m’abordaient plus de front, querelleuses et hardies; mais par de timides chuchotements murmurés à mon épaule, par de furtives attaques, elles sollicitaient un regard de mon dédain. Elles me retardaient toutefois dans mon hésitation à les repousser, à me débarrasser d’elles pour me rendre où j’étais appelé; car la violence de l’habitude me disait: Pourras-tu vivre sans elles?

Et déjà elle-même ne me parlait plus que d’une voix languissante; car, du côté où je tournais mon front, et où je redoutais de passer, se dévoilait la chaste majesté de la continence, m’invitant, non plus avec le sourire de la courtisane, mais par d’honnêtes caresses, à m’approcher d’elle sans crainte; et elle étendait, pour me recevoir et m’embrasser, ses pieuses mains, toutes pleines de bons exemples; enfants, jeunes filles, jeunesse nombreuse, tous les âges, veuves vénérables, femmes vieillies dans la virginité, et dans ces saintes âmes la continence n’était pas stérile; elle enfantait ces générations de joies célestes qu’elle doit, Seigneur, à votre conjugal amour!