Part 18
Et elle semblait me dire, d’une douce et encourageante ironie: Quoi! ne pourras-tu ce qui est possible à ces enfants, à ces femmes? Est-ce donc en eux-mêmes, et non dans le Seigneur leur Dieu, que cela leur est possible? C’est le Seigneur leur Dieu qui me donne à eux. Tu t’appuies sur toi-même, et tu chancelles? Et cela t’étonne? Jette-toi hardiment sur lui, n’aie pas peur, il ne se dérobera pas pour te laisser tomber. Jette-toi hardiment, il te recevra, il te guérira! Et je rougissais, parce que j’entendais encore le murmure des vanités: et je restais hésitant, suspendu. Et elle me parlait encore, et je croyais entendre: Sois sourd à la voix de ces membres de terre, afin de les mortifier. Les délices qu’ils te racontent sont-elles comparables aux suavités de la loi du Seigneur ton Dieu? Cette lutte intestine n’était qu’un duel de moi avec moi. Et Alypius, attaché à mes côtés, attendait en silence l’issue de cette étrange révolution.
XII
«Prends, lis! Prends, lis!»
Quand, du fond le plus intérieur, ma pensée eut retiré et amassé toute ma misère devant les yeux de mon cœur, il s’y éleva un affreux orage, chargé d’une pluie de larmes; et pour laisser fondre l’orage avec tous ses mugissements, je me levai, je m’éloignai d’Alypius. La solitude allait me donner la liberté de mes pleurs, et je me retirai assez loin pour n’être pas importuné, même d’une si chère présence.
Tel était mon état, et il s’en aperçut, car je ne sais quelle parole m’était échappée où vibrait un son de voix gros de larmes. Et je m’étais levé. Il demeura à la place où nous nous étions assis, dans une profonde stupeur. Et moi j’allai m’étendre, je ne sais comment, sous un figuier, et je lâchai les rênes à mes larmes, et les sources de mes yeux ruisselèrent, comme le sang d’un sacrifice agréable. Et je vous parlai, non pas en ces termes, mais en ce sens: «Eh! jusques à quand, Seigneur? jusques à quand, Seigneur, serez-vous irrité? Ne gardez pas souvenir de mes iniquités passées[176]». Car je sentais qu’elles me retenaient encore. Et je m’écriais en sanglots: Jusques à quand? jusques à quand? Demain?... Demain?... Pourquoi pas à l’instant; pourquoi pas sur l’heure en finir avec ma honte?
[176] Ps. VI, 4; Ps. LXXVIII, 6, 8.
Je disais et je pleurais dans toute l’amertume d’un cœur brisé. Et tout à coup j’entends sortir d’une maison voisine comme une voix d’enfant ou de jeune fille qui chantait et répétait souvent: «PRENDS, LIS! PRENDS, LIS!» Et aussitôt, changeant de visage, je cherchai sérieusement à me rappeler si c’était un refrain en usage dans quelque jeu d’enfant; et rien de tel ne me revint à la mémoire. Je réprimai l’essor de mes larmes, et ne vis plus là qu’un ordre divin d’ouvrir le livre de l’Apôtre, et de lire le premier chapitre venu. Je savais qu’Antoine, survenant, un jour, à la lecture de l’Évangile, avait saisi, comme adressées à lui-même, ces paroles: «Va, vends ce que tu as, donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans le ciel; viens, suis-moi[177]», et qu’un tel oracle l’avait aussitôt converti à vous.
[177] Matth., XIX, 21.
Je revins vite à la place où Alypius était assis; car, en me levant, j’y avais laissé le livre de l’Apôtre. Je le pris, l’ouvris, et lus en silence le premier chapitre où se jetèrent mes yeux: «Ne vivez pas dans les festins, dans les débauches, ni dans les voluptés impudiques, ni en conteste, ni en jalousie; mais revêtez-vous de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et ne faites pas de votre sensualité une providence charnelle[178]». Je ne voulus pas, je n’eus pas besoin d’en lire davantage. Ces lignes à peine achevées, il se répandit dans mon cœur comme une lumière de sécurité qui dissipa les ténèbres de mon incertitude.
[178] Rom., XIII, 13, 14.
Alors, ayant laissé dans le livre la trace de mon doigt ou je ne sais quelle autre marque, je le fermai, et, d’un visage tranquille, je déclarai tout à Alypius. Et lui me révèle à son tour ce qui, à mon insu, se passait en lui. Il demande à voir ce que j’avais lu; je le lui montre, et lisant plus loin que moi, il recueille les paroles suivantes que je n’avais pas remarquées: «Assistez le faible dans la foi[179]». Il prend cela pour lui, et me l’avoue. Fortifié par cet avertissement dans une résolution bonne et sainte, et en harmonie avec cette pureté de mœurs dont j’étais loin depuis longtemps, il se joint à moi sans hésitation et sans trouble.
[179] Rom., XIV, 1.
A l’instant, nous allons trouver ma mère, nous lui contons ce qui arrive, elle se réjouit; comment cela est arrivé, elle tressaille de joie, elle triomphe. Et elle vous bénissait, «ô vous qui êtes puissant à exaucer au delà de nos demandes, au delà de nos pensées[180]», car vous lui aviez bien plus accordé en moi que ne vous avaient demandé ses plaintes et ses larmes touchantes. J’étais tellement converti à vous que je ne cherchais plus de femme, que j’abdiquais toute espérance dans le siècle, élevé désormais sur cette règle de foi, où votre révélation m’avait jadis montré debout à ma mère. Et son deuil était changé en une joie bien plus abondante qu’elle n’avait espéré, bien plus douce et plus chaste que celle qu’elle attendait des enfants de ma chair.
[180] Ephes., III, 20.
LIVRE NEUVIÈME
Il renonce à sa profession.--Sa retraite dans la villa de Verecundus.--Son baptême.--Mort de sa mère.
I
Actions de grâces.
«O Seigneur, je suis votre serviteur; je suis votre serviteur, et le fils de votre servante. Vous avez brisé mes liens, je vous sacrifierai un sacrifice de louanges[181]»! Que mon cœur, que ma langue vous louent, et que tous mes os s’écrient: «Seigneur, qui est semblable à vous?» Qu’ils parlent, et répondez-moi; et «dites à mon âme: Je suis ton salut[182]». Qui étais-je? et quel étais-je? Combien de mal en mes actions; et sinon dans mes actions, dans mes paroles; et sinon dans mes paroles, dans ma volonté? Mais vous, Seigneur de bonté et de miséricorde, vous avez mesuré d’un regard la profondeur de ma mort, et vous avez retiré du fond de mon cœur un abîme de corruption. Et il ne s’agissait pourtant que de ne pas vouloir ma volonté, et de vouloir la vôtre!
[181] Ps., CXV, 16, 17.
[182] Ps., XXXIV, 10, 3.
Mais où était donc durant le cours de tant d’années, et de quels secrets et profonds replis a été soudain évoqué mon libre arbitre, «pour incliner ma tête sous votre aimable joug, et mes épaules sous votre léger fardeau[183]», ô Christ, ô Jésus, mon soutien et mon rédempteur? Quelles soudaines délices ne trouvai-je pas dans le renoncement aux délices des vanités! En être quitté avait été ma crainte, et les quitter, était ma joie. Car vous les chassiez de chez moi, ô véritable, ô souveraine douceur! vous les chassiez, et à leur place vous entriez plus aimable que toute volupté, mais non au sang et à la chair; plus éclatant que toute lumière, mais plus intérieur que tout secret; plus élevé que toute grandeur, mais non pour ceux qui s’élèvent en eux-mêmes. Déjà mon esprit était libre du cuisant souci de parvenir aux honneurs et aux richesses, de rouler dans l’impureté, et d’irriter la lèpre de mes intempérances; et je gazouillais déjà sous vos yeux, ô ma lumière, ô mon opulence, ô mon salut, Seigneur, mon Dieu!
[183] Matth., XI, 30.
II
Il renonce à sa profession.
Et je résolus en votre présence de dérober doucement, et sans éclat, le ministère de ma parole au trafic du vain langage; ne voulant plus désormais que des enfants, indifférents à votre foi, à votre paix, ne respirant que frénésie de mensonge et guerres de forum, vinssent prendre à ma bouche les armes qu’elle vendait à leur fureur.
Et il ne restait heureusement que fort peu de jours jusqu’aux vacances d’automne, et je résolus d’attendre en patience le moment du congé annuel pour ne plus revenir mettre en vente votre esclave racheté. Tel était mon dessein en votre présence, et en présence de mes seuls amis. Et il était convenu entre nous de n’en rien ébruiter, quoiqu’au sortir de la vallée de larmes, chantant le cantique des degrés, nous fussions par vous armés de «flèches perçantes et de charbons dévorants[184]» contre la langue perfide qui nous combat, à titre de conseillère, et nous aime comme l’aliment qu’elle engloutit.
[184] Ps., CXIX, 4.
Vous aviez blessé mon cœur des flèches de votre amour; et je portais dans mes entrailles vos paroles qui les traversaient; et les exemples de vos serviteurs que de ténèbres vous avez faits lumière, et, de mort, vie, s’élevaient comme un ardent bûcher pour brûler et consumer en moi ce fardeau de langueur qui m’entraînait vers l’abîme; et j’étais pénétré d’une ardeur si vive, que tout vent de contradiction, soufflé par la langue rusée, irritait ma flamme loin de l’éteindre.
Mais la gloire de votre nom, que vous avez sanctifié par toute la terre, assurant des approbateurs à mon vœu et à ma résolution, il y aurait eu quelque apparence de vanité à ne pas attendre la prochaine venue des vacances et à me retirer tout à coup d’une profession exposée aux regards publics, au risque de faire dire que je n’avais devancé le retour, si voisin, des loisirs d’automne que pour me donner une sorte d’importance. Et à quoi bon livrer mes intentions aux téméraires conjectures, aux vains propos, et appeler le blasphème sur une inspiration sainte?
Et cet été même l’extrême fatigue de l’enseignement public avait engagé ma poitrine; je tirais péniblement ma respiration, et des douleurs internes témoignaient de la lésion du poumon; une voix claire et soutenue m’était refusée. La crainte me troubla d’abord d’être forcé par nécessité de me dérober à ce pénible exercice, ou de l’interrompre jusqu’à guérison ou convalescence; mais quand la pleine volonté «de m’employer à vous seul, pour vous contempler, ô mon Dieu[185]»! se leva et prit racine en moi, vous le savez, Seigneur, je fus heureux même de cette sincère excuse, pour modérer le déplaisir des parents qui, ne songeant qu’à leur fils, ne m’eussent jamais permis d’être libre.
[185] Ps., XLV, 11.
Plein de cette joie, j’attendais avec patience que ce reste de temps s’écoulât, une vingtaine de jours peut-être; et il me fallait de la constance pour les attendre, parce que la passion s’était retirée, qui soulevait la moitié de ma charge; et j’en serais demeuré accablé, si la patience n’eût pris la place de la passion. Un de vos serviteurs, mes frères, m’accusera-t-il de péché pour avoir pu m’asseoir encore une heure dans la chaire du mensonge? Je ne veux pas me justifier. Mais, vous, Seigneur, très miséricordieux, ne m’avez-vous point pardonné ce péché, et ne me l’avez-vous point remis dans l’eau sainte, avec tant d’autres hideuses et mortelles souillures?
III
Sainte mort de ses amis Nebridius et Verecundus.
Notre bonheur devenait une sollicitude poignante pour Verecundus, qui, retenu dans le siècle par le lien le plus étroit, se voyait sur le point d’être sevré de notre commerce. Époux, infidèle encore, d’une chrétienne, sa femme était la plus forte entrave qui le retardât à l’entrée des voies nouvelles; et il ne voulait être chrétien que de la manière dont il ne pouvait l’être.
Mais avec quelle bienveillance il nous offrit sa campagne pour toute la durée de notre séjour! Vous lui en rendrez la récompense, Seigneur, à la résurrection des justes; car une partie de la dette lui est déjà payée. Ce fut en notre absence; nous étions à Rome, quand, atteint d’une maladie grave, il se fit chrétien, et sortit de cette vie avec la foi. Et vous eûtes pitié, non de lui seul, mais de nous encore. C’eût été pour notre cœur une trop cruelle torture, de nous souvenir d’un tel ami sans le compter entre les brebis de votre troupeau.
Grâces à vous, mon Dieu, nous sommes à vous. J’en prends à témoin et vos assistances et vos consolations, ô fidèle prometteur, vous rendrez à Verecundus, en retour de l’hospitalité de Cassiacum, où nous nous reposâmes des tourmentes du siècle, la fraîcheur et l’éternel printemps de votre paradis, car vous lui avez remis ses péchés sur la terre, «sur votre montagne, la montagne opime, la montagne féconde[186]». Telles étaient alors ses anxiétés.
[186] Ps., XLVII, 17.
Pour Nebridius, il partageait notre joie, quoique n’étant pas encore chrétien, pris au piège d’une pernicieuse erreur qui lui faisait regarder comme un fantôme l’incarnation de la vérité, votre Fils; il s’en retirait néanmoins: étranger aux sacrements de votre Église, il demeurait ardent investigateur de la vérité. Peu de temps après ma conversion et ma renaissance dans le baptême, devenu lui-même fidèle catholique, modèle de continence et de chasteté, il embrassa votre service, en Afrique, parmi les siens; il avait rendu toute sa famille chrétienne, quand vous le délivrâtes de la prison charnelle, et maintenant il vit au sein d’Abraham!
Quoi qu’on puisse entendre par ce sein, c’est là qu’il vit, mon Nebridius, mon doux ami, de votre affranchi, devenu votre fils adoptif; c’est là qu’il vit. Et quel autre lieu digne d’une telle âme? II vit au séjour dont il me faisait tant de questions à moi, à moi homme de boue et de misère! Il n’approche plus son oreille de ma bouche, mais sa bouche spirituelle de votre source, et il se désaltère à loisir dans votre sagesse, éternellement heureux. Et pourtant je ne crois pas qu’il s’enivre là jusques à m’oublier, quand vous, ô Seigneur, vous qu’il boit, conservez mon souvenir.
Voilà où nous en étions; consolant Verecundus attristé de notre conversion, sans nous en moins aimer, et l’exhortant à la perfection de son état, aux devoirs de la vie conjugale. Nous attendions que Nebridius nous suivît, étant si près de nous, et il allait le faire, lorsqu’enfin ils s’écoulèrent, ces jours qui nous semblaient si nombreux et si longs dans notre impatience de ces libres loisirs, où nous pourrions chanter de tout notre amour: «Mon cœur vous appelle; je cherche «votre visage; Seigneur, je le chercherai toujours[187]»;
[187] Ps., XXVI, 8.
IV
Son enthousiasme à la lecture des psaumes.
Enfin le jour arriva où j’allais être de fait libre de ma profession, comme déjà je l’étais en esprit. Et je fus libre. Et le Seigneur affranchit ma langue comme il avait affranchi mon cœur. Et je vous bénissais avec joie en allant à cette villa avec tout ce qui m’était cher. Comment j’y employai des études déjà consacrées à votre service, mais qui, dans cette halte soudaine, soufflaient encore la superbe de l’école, c’est ce que témoignent les livres de mes conférences dans l’intimité, et mes entretiens solitaires en votre présence, et les lettres que j’écrivais à Nebridius absent. Mais le temps suffirait-il à rappeler toutes les grâces dont vous nous avez alors comblés? Et puis il me tarde de passer à des objets plus importants.
Ma mémoire me rappelle à vous, Seigneur, et il m’est doux de vous confesser par quels aiguillons intérieurs vous m’avez dompté, comment vous m’avez aplani en abaissant les montagnes et les collines de mes pensées, comment vous avez redressé mes voies obliques et adouci mes aspérités, et comment vous avez soumis Alypius, le frère de mon cœur, au nom de votre Fils unique, Notre-Seigneur et Sauveur Jésus-Christ, dont son dédain repoussait le nom de nos écrits. Il aimait mieux y respirer l’odeur des cèdres de la philosophie, déjà brisés en moi par le Seigneur, que l’humble végétation de l’Église, ces herbes salutaires, mortelles aux serpents.
Novice à l’amour pur, quels élans, mon Dieu, m’emportaient vers vous en lisant les psaumes de David, cantiques fidèles, hymnes de piété qui bannissent l’esprit d’orgueil! et je partageais les loisirs de ma retraite avec Alypius, catéchumène comme moi, et avec ma mère, qui ne pouvait me quitter, femme ayant la foi d’un homme, et, avec le calme de l’âge, la charité d’une mère, la piété d’une chrétienne.
De quels élans m’emportaient vers vous ces psaumes, et de quelle flamme ils me consumaient pour vous! Et je brûlais de les chanter à toute la terre, s’il était possible, pour anéantir l’orgueil du genre humain! Et ne se chantent-ils pas par toute la terre? et qui peut se dérober à votre chaleur?
Quelle violente et douloureuse indignation m’exaltait contre les Manichéens, et quelle commisération m’inspiraient leur ignorance de ces mystères, de ces divins remèdes, et le délire de leur fureur contre l’antidote qui leur eût rendu la raison! J’eusse voulu qu’ils se fussent trouvés là, près de moi et m’écoutant à mon insu, observant et ma face et ma voix, quand je lisais le psaume quatrième, et ce que ce psaume faisait de moi: «Je vous ai invoqué, et vous m’avez entendu, Dieu de ma justice; j’étais dans la tribulation, et vous m’avez dilaté. Ayez pitié de moi, Seigneur, exaucez ma prière[188]». Que n’étaient-ils là, m’écoutant, mais à mon insu, pour qu’ils n’eussent pas lieu de croire que ce fût à eux que s’adressaient tous les traits dont j’entrecoupais ces paroles! Et, en effet, j’eusse autrement parlé, me sentant écouté et vu; et quand j’eusse parlé de même, ils n’eussent pas accueilli ma parole comme elle partait en moi et pour moi, sous vos yeux, de la tendre familiarité du cœur.
[188] Ps. IV, 1, 2.
Je frissonnais d’épouvante, et j’étais enflammé d’espérance, et je tressaillais vers votre miséricorde, ô Père! Et mon âme sortait par mes yeux et ma voix, quand, s’adressant à nous, votre Esprit d’amour nous dit: «Fils des hommes, jusques à quand ces cœurs appesantis? Pourquoi aimez-vous la vanité, et cherchez-vous le mensonge[189]?» N’avais-je pas aimé la vanité? n’avais-je pas cherché le mensonge? Et cependant, Seigneur, vous aviez exalté déjà votre Saint, «le ressuscitant des morts, et le plaçant à votre droite, d’où il devait faire descendre le consolateur promis, l’Esprit de vérité»; et déjà il l’avait envoyé, mais je ne le savais pas.
[189] Ps. IV, 3.
Il l’avait envoyé, parce qu’il était déjà glorifié, ressuscité des morts et monté au ciel. «Car, avant la gloire de Jésus, l’Esprit n’était pas encore donné». Et le Prophète s’écrie: «Jusques à quand ces cœurs appesantis? Pourquoi aimez-vous la vanité, et cherchez-vous le mensonge? Apprenez donc que le «Seigneur a exalté son Saint». Il s’écrie: Jusques à quand?--Il s’écrie: Apprenez!--Et moi, dans ma longue ignorance, j’ai aimé la vanité, j’ai cherché le mensonge! C’est pourquoi j’écoutais en frémissant, je me souvenais d’avoir été un de ceux que ces paroles accusent. J’avais pris pour la vérité ces fantômes de vanité et de mensonge. Et quels accents forts et profonds retentirent dans la douleur de mes souvenirs! Oh! que n’ont-ils été entendus de ceux qui aiment encore la vanité et cherchent le mensonge! Peut-être en eussent-ils été troublés, peut-être eussent-ils vomi leur erreur; et vous eussiez exaucé les cris de leur cœur élevés jusqu’à vous; car c’est de la vraie mort de la chair qu’est mort celui qui intercède pour nous.
Et puis je lisais: «Entrez en fureur, mais sans pécher[190]». Et combien étais-je touché de ces paroles, ô mon Dieu, moi qui avais appris à m’emporter contre mon passé pour dérober au péché mon avenir! Et de quel juste emportement, puisque ce n’était point une autre nature, race de ténèbres, qui péchait en moi, comme le prétendent ceux qui «thésaurisent contre eux la colère, pour ce jour de colère où la justice sera révélée[191]»!
[190] Ps. IV, 5.
[191] Rom., II, 5.
Et mes biens n’étaient plus au dehors, et ce n’était plus dans ce soleil que je les cherchais de l’œil charnel. Ceux qui cherchent leur joie hors d’eux-mêmes se dissipent comme la fumée, et se répandent comme l’eau sur les objets visibles et temporels, et leur famélique pensée n’en lèche que les images. Oh! s’ils se fatiguaient de leur indigence en disant: «Qui nous montrera le Bien[192]»! Oh! s’ils entendaient notre réponse: «La lumière de votre visage, Seigneur, s’est imprimée dans l’homme[193]»! Car nous ne sommes pas cette lumière qui éclaire tout homme, mais nous sommes éclairés par vous, pour devenir, «de ténèbres que nous étions, lumière en vous[194]».
[192] Ps. IV, 6.
[193] Ps. IV, 7.
[194] Ephes., V, 8.
Oh! s’ils voyaient cette lumière intérieure, éternelle, que je frémissais, moi, qui déjà la goûtais, de ne pouvoir leur montrer, m’eussent-ils apporté leur cœur dans des yeux détournés de vous, en me disant: «Qui nous montrera le Bien»? Car c’est là, c’est dans la chambre secrète où je m’étais emporté contre moi-même; où, pénétré de componction, je vous avais offert l’holocauste de ma caducité, et inauguré mon renouvellement au sein de votre espérance; c’est là que j’avais commencé de savourer votre douceur, et que mon cœur avait reçu votre joie. Et je m’écriais à la vérité de cette lecture, sanctionnée par le sens intérieur. Et je ne voulais plus me diviser dans la multiplicité des biens terrestres, bourreau et victime du temps, lorsque la simple éternité me mettait en possession d’un autre froment, d’un autre vin, d’une autre huile.
Et le verset suivant arrachait à mon cœur un long cri: «Oh! dans sa paix! oh! dans lui-même»! ô bienheureuse parole! «Je prendrai mon repos et mon sommeil[195]»! Et qui nous fera résistance, quand l’autre parole s’accomplira: «La mort est engloutie dans la victoire[196]». Et vous êtes cet être fort qui ne change pas; et en vous le repos oublieux de toutes les peines; parce que nul autre n’est avec vous; parce qu’il ne faut pas se mettre en quête de tout ce qui n’est pas vous. «Mais vous m’avez affermi, Seigneur, dans la simplicité de l’espérance».
[195] Ps. IV, 9.
[196] I Cor., XV, 54.
Je lisais, et brûlais, et ne savais quoi faire à ces morts sourds, parmi lesquels j’avais dardé ma langue empoisonnée, aboyeur aveugle et acharné contre ces lettres saintes, lettres distillant le miel céleste, radieuses de votre lumière; et je me consumais d’indignation contre les ennemis de cette Écriture, quand je me rappelais les scandaleuses vacances de ma vie passée.
Mais je n’ai pas oublié et ne tairai point l’aiguillon de votre fouet, et l’admirable célérité de votre miséricorde: vous me torturiez alors par une cruelle souffrance de dents; et le mal était arrivé à un tel excès, que, ne pouvant plus parler, il me vint à l’esprit d’inviter mes amis présents à vous prier pour moi, ô Dieu, maître de toute santé. J’écrivis mon désir sur des tablettes, et je les leur donnai à lire. A peine la prière eut-il fléchi nos genoux, que cette douleur disparut. Mais quelle douleur! et comment s’évanouit-elle? Je fus épouvanté, je l’avoue, Seigneur mon Dieu; non, de ma vie je n’avais rien éprouvé de semblable. Et cette foi ne me laissa pas en sécurité sur mes fautes passées, que le baptême ne m’avait pas encore remises.
V
Il fait connaître publiquement sa résolution.
Les vacances étant écoulées, je fis savoir aux citoyens de Milan qu’ils eussent à chercher pour leurs enfants un autre vendeur de paroles, parce que j’avais résolu de me consacrer à votre service, une poitrine souffrante et une respiration gênée m’interdisant d’ailleurs l’exercice de ma profession. J’instruisis par lettres votre serviteur, le saint évêque Ambroise, de mes erreurs passées et de mon présent désir, lui demandant quel livre de vos Écritures je devais lire de préférence pour me mieux préparer à l’immense grâce que j’allais recevoir. Il m’ordonna le prophète Isaïe, sans doute comme le plus clair révélateur de l’Évangile et de la vocation des païens. Mais, dès les premières lignes, ne pouvant pénétrer le sens et pensant que le reste me serait également inintelligible, j’en remis la lecture au temps où je serais plus aguerri à la parole du Seigneur.
VI
Il reçoit le baptême avec Alypius son ami, et Adeodatus son fils. Génie de cet enfant. Sa mort.