Part 16
Or, ce qui est écrit étant vrai, je reconnaissais tout l’homme en Jésus-Christ, et non pas le corps seul de l’homme ou le corps et l’âme sans l’esprit; je reconnaissais l’homme même. Mais ce n’était pas la vérité en personne, c’était, selon moi, une sublime exaltation de la nature humaine, admise en lui à une participation privilégiée de la sagesse, qui lui assurait la prééminence sur les autres hommes.
Alypius pensait que, dans leur croyance d’un Dieu vêtu de chair, les catholiques ne trouvaient en Jésus-Christ que le Dieu et la chair, et il ne croyait point qu’ils affirmassent en lui l’esprit et l’âme de l’homme. Et comme il était fermement persuadé que tout ce que la tradition conserve de lui dans la mémoire humaine n’avait pu s’accomplir en l’absence du principe vital et raisonnable, il ne venait qu’à pas lents à la foi catholique. Mais bientôt découvrant dans cette erreur l’hérésie des Apollinaristes, il embrassa avec joie la foi de l’Église.
Pour moi, je n’appris, je l’avoue, que quelque temps après quelle dissidence sur le mystère du Verbe incarné s’élève entre la vérité catholique et le mensonge de Photin. Les contradictions de l’hérésie mettent en saillie les sentiments de votre Église, et produisent au jour la sainte doctrine. «Il fallait qu’il y eût des hérésies, pour que les cœurs à l’épreuve fussent signalés entre les faibles[144]».
[144] I Cor., XI, 19.
XX
Les livres des platoniciens l’avaient rendu plus savant, mais plus vain.
Ces livres des Platoniciens, que je lisais alors, m’ayant convié à la recherche de la vérité incorporelle, j’aperçus, par l’intelligence de vos ouvrages, vos perfections invisibles. Et là, contraint de m’arrêter, je sentis que les ténèbres de mon âme offusquaient ma contemplation; j’étais certain que vous êtes, et que vous êtes infini, sans cependant vous répandre par les espaces finis ou infinis; mais toujours vous-même, dans l’intégrité de votre substance et la constance de vos mouvements; j’étais certain que tout être procède de vous, par cette seule raison fondamentale qu’il est; certain de tout cela, j’étais néanmoins trop faible pour vous posséder.
Et je parlais comme ayant la science, et si je n’eusse cherché la voie dans le Christ Sauveur, cette science n’allait qu’à ma perte. Je voulais déjà passer pour sage, tout plein encore de mon supplice, et je ne pleurais pas, et je m’enflais de ma sagesse.
Car où était cette charité qui bâtit sur les fondations de l’humilité, sur Jésus-Christ lui-même? Et ces livres pouvaient-ils me l’enseigner? Et, sans doute, vous me les avez fait tomber entre les mains avant que j’eusse médité vos Écritures, pour qu’il me souvînt en quels sentiments ils m’avaient laissé, et que, dans la suite, pénétré de la douceur de vos saints livres, pansé de mes blessures par votre main, je susse quel discernement il faut faire de la présomption et de l’aveu, de qui voit où il faut aller, sans voir par où, et de qui sait le chemin conduisant non seulement à la vue, mais à la possession de la patrie bienheureuse. Peut-être, formé d’abord par vos saintes lettres, dont l’habitude familière m’eût fait goûter votre douce saveur, pour tomber ensuite dans la lecture de ces livres, j’eusse été détaché du solide fondement de la piété, ou bien même demeurant le cœur imbibé de sentiments salutaires, j’aurais pu croire que la lecture de ces philosophies suffit pour en produire de semblables.
XXI
Il trouve dans l’Écriture l’humilité et la vraie voie du salut.
Je dévorai donc avidement ces vénérables dictées de votre Esprit, et surtout l’apôtre Paul; et en un moment s’évanouirent ces difficultés, où il m’avait paru quelquefois en contradiction avec lui-même, et son texte en désaccord avec les témoignages de la loi et des prophètes. Et je saisis l’unité de physionomie de ces chastes éloquences, et je connus cette joie où l’on tremble.
Et j’appris aussitôt que tout ce que j’avais lu de vrai dans ces autres livres s’enseignait ici avec l’idée toujours présente de votre grâce, afin que celui qui voit ne se glorifie pas, comme s’il n’eût pas reçu, non seulement ce qu’il voit, mais aussi de voir». «Qu’a-t-il, en effet, qu’il n’ait reçu[145]»? afin que votre parole lui donne non seulement les yeux pour voir, mais aussi la force pour embrasser votre immutabilité; afin que le voyageur, encore trop éloigné pour vous découvrir, prenne la route qui mène à vous, vous voie et vous embrasse.
[145] I Cor., IV, 7.
Que si «l’homme se plaît dans la loi de Dieu, selon l’homme intérieur, que fera-t-il de cette autre loi, incarnée dans ses membres, qui combat contre la loi de son esprit, et le traîne captif sous cette loi de péché qui lui est incorporée[146]»? Car «vous êtes juste, Seigneur; ce sont nos péchés, nos iniquités, nos offenses, qui ont appesanti sur nous votre main[147]». Et votre justice nous a livrés à l’antique pécheur, au prince de la mort, qui a persuadé à notre volonté l’imitation de sa volonté déchue de votre vérité.
[146] Rom., VII, 22.
[147] Dan., III, 27, 32.
Que fera cet homme de misère? «Qui le délivrera du corps de cette mort, sinon votre grâce par Jésus-Christ Notre-Seigneur[148]», «que vous avez engendré coéternel à vous-même, et créé au commencement de vos voies[149]», «en qui le prince du monde n’a rien trouvé digne de mort[150]»; «victime innocente, dont le sang a effacé l’arrêt de notre condamnation[151]»?
[148] Rom., VII, 23, 25.
[149] Prov., VIII, 22.
[150] Joan., XIV, 30.
[151] Coloss., II, 14.
Voilà où ces livres sont muets. Ces pages profanes nous offrent-elles cet air de piété, ces larmes de pénitence, ce sacrifice que vous aimez des tribulations spirituelles d’un cœur contrit et humilié, et le salut de votre peuple, et votre cité promise, et le gage de l’Esprit-Saint, et le calice de notre rançon?
On n’y entend point ces cantiques: «Mon âme ne sera-t-elle pas soumise à Dieu? Dieu dont elle attend son salut. Car il est mon Dieu, mon Sauveur, mon Tuteur, et je ne serai plus ébranlé[152]». Personne n’y entend cet appel: «Venez à moi, vous tous qui êtes affligés[153]». Ils dédaignent, ces superbes, d’apprendre de lui qu’il est doux et humble de cœur. C’est là ce que vous avez caché aux sages, aux savants, et révélé aux humbles.
[152] Ps. LXI, 2, 3.
[153] Matth., XI, 28, 29, 23.
Oui, autre chose est d’apercevoir du haut d’un roc sauvage la patrie de la paix, sans trouver le chemin qui y mène, et de s’épuiser en vains efforts, par des sentiers perdus, pour échapper aux embûches de ces fugitifs, déserteurs de Dieu, guerroyant contre l’homme sous la conduite de leur prince, tout ensemble lion et dragon; autre chose d’entrer en possession de la véritable route, où la vigilance du souverain empereur prévient le brigandage des transfuges de la milice céleste: car cette voie, ils l’évitent comme un supplice. Et ma substance s’assimilait merveilleusement ces vérités. A la lecture du «moindre» de vos apôtres, «je considérais vos œuvres, et j’admirais».
LIVRE HUITIÈME
Arrivé à la trente-deuxième année, il va trouver le vieillard Simplicianus. Il apprend la conversion de Victorinus, rhéteur célèbre. Potitianus lui fait le récit de la vie de saint Antoine. Agitation de son âme pendant ce récit. Lutte entre la chair et l’esprit. Derniers combats.--Il se rend à cette voix du ciel: Prends, lis! Prends, lis!
I
Augustin va trouver le vieillard Simplicianus.
Mon Dieu, que mes souvenirs soient des actions de grâces, et que je publie vos miséricordes sur moi! Que toutes mes puissances intérieures se pénètrent de votre amour; qu’elles s’écrient: «Seigneur, qui est semblable à vous? Vous avez brisé mes liens; mon cœur vous sacrifie un sacrifice de louange[154]». Je raconterai comment vous les avez brisés, et tous ceux qui vous adorent diront à ce récit: «Béni soit le Seigneur au ciel et sur la terre! Grand et admirable est son nom[155]».
[154] Ps. XXXIV, 10; Ps. CXV, 17.
[155] Dan., III, 26.
Vos paroles s’étaient gravées au fond de mon âme, et votre présence l’assiégeait de toutes parts. J’étais certain de votre éternelle vie, «quoiqu’elle ne m’apparût qu’en énigme et comme en un miroir[156]». Il ne me restait plus aucun doute que votre incorruptible substance ne fût le principe de toute substance, et ce n’était pas plus de certitude de vous, mais plus de stabilité en vous que je désirais. Car dans ma vie temporelle tout chancelait, et mon cœur était à purifier du vieux levain; et «la voie», le Sauveur lui-même, me plaisait, mais je redoutais les épines de son étroit sentier.
[156] I Cor., XIII, 12.
Et vous fîtes descendre dans mon esprit la résolution d’aller vers Simplicianus, qui me semblait un de vos fidèles serviteurs; en lui résidaient les lumières de votre grâce. J’avais appris que dès sa jeunesse il avait vécu dans la piété la plus fervente. Il était vieux alors, et ces long jours, passés dans l’étude laborieuse de vos voies, me garantissaient sa savante expérience; et je ne fus pas trompé. Je voulais, en le consultant sur les perplexités de mon âme, savoir de lui le traitement propre à la guérir, à la remettre dans votre chemin; car je voyais bien votre Église remplie, mais chacun marchait différemment.
Je souffrais de vivre dans le siècle, et je m’étais à charge à moi-même; l’ardeur de mes passions déjà ralentie ne trouvait plus dans l’espoir des honneurs et de la fortune un aliment à la patience d’un joug si lourd. Ces espérances perdaient leurs délices, «au prix de votre douceur et de la beauté de votre maison que j’aimais[157]». Mais le lien le plus fort qui me retint, c’était la femme. Et l’Apôtre ne me défendait pas le mariage, quoiqu’il nous convie à un état plus parfait, lui qui veut que tous les hommes soient comme il était lui-même.
[157] Ps. XXV, 8.
Trop faible encore, je me cherchais une place plus douce; aussi je me traînais dans tout le reste, plein de langueur, rongé de soucis, et pressentant certains ennuis, dont je déclinais le fardeau, dans cette vie conjugale qui enchaînait tous mes vœux. J’avais appris de la bouche de la vérité même, «qu’il est des eunuques volontaires pour le royaume des cieux»: mais, «entende qui peut entendre[158]», ajoute l’Homme-Dieu.
[158] Matth., XIX, 12.
«Vanité que l’homme qui n’a pas la science de Dieu, à qui la vue du bien n’a pas dévoilé celui qui est[159]». J’étais déjà sorti de ce néant. Je m’élevais plus haut; guidé par le témoignage universel de votre création, je vous avais trouvé, ô mon Créateur, et en vous votre Verbe, Dieu un avec vous et le Saint-Esprit, par qui vous avez tout créé.
[159] Sap., XIII, 1.
Il est encore une autre sorte d’impies «qui connaissent Dieu, mais sans le glorifier comme Dieu, sans lui rendre hommage». Voilà le précipice où j’étais tombé, et votre droite m’en retira et me mit en voie de convalescence. Car, vous avez dit à l’homme: «La piété est la vraie science. Ne désire point passer pour sage, parce que ceux qui se proclamaient sages sont devenus fous[160]». Et «j’avais déjà trouvé la perle précieuse qu’il fallait acheter au prix de tous mes biens[161]», et j’hésitais encore.
[160] Job., XXVIII, 28; Prov., III, 7; Rom., I, 21, 22
[161] Matth., XIII, 46.
II
Simplicianus lui raconte la conversion de Victorinus le rhéteur.
J’allai donc vers Simplicianus, père selon la grâce de l’évêque Ambroise, qui l’aimait véritablement comme un père. Je le fis entrer dans le dédale de mes erreurs. Et lorsque je lui racontai que j’avais lu quelques ouvrages platoniciens, traduits en latin par Victorinus, rhéteur à Rome, qui, m’avait-on dit, était mort chrétien, il me félicita de n’être point tombé sur ces autres philosophes «pleins de mensonges et de déceptions, professeurs de science charnelle[162]», tandis que la doctrine de Platon nous suggère sans cesse Dieu et son Verbe. Puis, pour m’exhorter à l’humilité du Christ, cachée aux sages et révélée aux petits, il réunit tous ses souvenirs sur ce même Victorinus, qu’il avait intimement connu pendant son séjour à Rome. Ce qu’il ma dit de lui, je ne le tairai pas. Adorable chef-d’œuvre de puissance et de grâce! Ce vieillard, si docte en toute science libérale, qui avait lu, discuté, éclairci tant de livres écrits par les philosophes; maître de tant de sénateurs illustres, à qui la gloire de son enseignement avait mérité l’honneur le plus rare aux yeux de la cité du monde,--une statue sur le Forum; jusqu’au déclin de son âge, adorateur des idoles, initié aux mystères sacrilèges si chers alors à presque toute cette noblesse, à ce peuple de Rome honteusement épris de tant de monstres divinisés, et d’Isis, et de l’aboyeur Anubis, qui, un jour, avaient levé les armes contre Neptune, Vénus et Minerve; vaincus à qui Rome victorieuse sacrifiait, abominables dieux que ce Victorinus avait pendant tant d’années défendus de sa bouche prostituée à la terre; merveille ineffable! ce vieillard n’a point eu honte de se faire l’esclave de votre Christ, de renaître de votre fontaine; il a plié sa tête au joug de l’humilité, et l’orgueil de son front à l’opprobre de la croix!
[162] Coloss., II, 8.
Seigneur, Seigneur, ô vous «qui avez abaissé les cieux et en êtes descendu, qui avez touché les montagnes et les avez embrasées[163]», par quels charmes vous êtes-vous insinué dans cette âme? Il lisait, me dit Simplicianus, la sainte Écriture; il faisait une étude assidue et profonde de tous les livres chrétiens, et disait à Simplicianus, loin du monde, en secret et dans l’intimité: «Sais-tu que me voilà chrétien?--Je ne le croirai pas, répondait son ami, je ne te compterai pas au nombre des chrétiens, que je ne t’aie vu dans l’église du Christ». Et lui reprenait avec ironie: «Sont-ce donc les murailles qui font le chrétien»? Il répétait souvent qu’il était décidément chrétien; même réponse de Simplicianus, même ironie des murailles. Il appréhendait de blesser ses amis, superbes démonolâtres, et il s’attendait que de ces sommets de Babylone, de ces cèdres du Liban que Dieu n’avait pas encore brisés, il roulerait sur lui d’accablantes inimitiés.
[163] Ps. CXLIII, 5.
Mais en plongeant plus profondément dans ces lectures, il y puisa de la fermeté, il craignit «d’être désavoué du Christ devant ses saints anges, s’il craignait de le confesser devant les hommes[164]»; et reconnaissant qu’il serait coupable d’un grand crime s’il rougissait des sacrés mystères de l’humilité de votre Verbe, lui qui n’avait pas rougi des sacrilèges mystères de ces démons superbes dont il s’était rendu le superbe imitateur, il dépouilla toute honte de vanité, et revêtit la pudeur de la vérité, et tout à coup, il surprit Simplicianus par ces mots: «Allons à l’église; je veux être chrétien». Et lui, ne se sentant pas de joie, l’y conduisit à l’instant. Aussitôt qu’il eut reçu les premières instructions sur les mystères, il donna son nom pour être régénéré dans le baptême, à l’étonnement de Rome, à la joie de l’Église. Les superbes, à cette vue, frémissaient, ils grinçaient des dents, ils séchaient de rage; mais votre serviteur, ô Dieu! avait son espérance au Seigneur, et il ne voyait plus les vanités et les folies du mensonge.
[164] Matth., X, 33.
Puis, quand l’heure fut venue de faire la profession de foi, qui consiste en certaines paroles retenues de mémoire, et que récitent ordinairement d’un lieu plus élevé, en présence des fidèles de Rome, ceux qui demandent l’accès de votre grâce, les prêtres, ajouta Simplicianus, offrirent à Victorinus de réciter en particulier, comme c’était l’usage de le proposer aux personnes qu’une solennité publique pouvait intimider; mais lui aima mieux professer son salut en présence de la multitude sainte. Car ce n’était pas le salut qu’il enseignait dans ses leçons d’éloquence, et pourtant il avait professé publiquement. Et combien peu devait-il craindre de prononcer votre parole devant l’humble troupeau, lui qui ne craignait pas tant d’insensés auditeurs de la sienne?
Il monta; son nom, répandu tout bas par ceux qui le connaissaient, éleva dans l’assemblée un murmure de joie. Et de qui, dans cette enceinte, n’était-il pas connu? Et la voix contenue de l’allégresse générale frémissait: Victorinus! Victorinus! Un transport soudain, à sa vue, avait rompu le silence, le désir de l’entendre le rétablit aussitôt. Il prononça le symbole de vérité avec une admirable foi, et tous eussent voulu l’enlever dans leur cœur; et tous l’y portaient dans les bras de leur joie et de leur amour.
III
D’où vient que l’on ressent tant de joie de la conversion des pécheurs.
Dieu de bonté, que se passe-t-il dans l’homme pour qu’il ressente plus de joie du salut d’une âme désespérée et de sa délivrance d’un plus grand péril, que s’il eût toujours bien espéré d’elle, ou que le péril eût été moins grand? Mais vous aussi, Père des miséricordes, «vous vous réjouissez plus d’un seul pénitent que de quatre-vingt-dix-neuf justes qui n’ont pas besoin de pénitence». Et nous, c’est avec une consolante émotion que nous apprenons que le bon pasteur rapporte sur ses épaules, à la joie des anges, la brebis égarée, et que la drachme est rendue à votre trésor par la femme qui l’a retrouvée, et dont les voisines partagent le contentement. Et les solennelles réjouissances de votre maison font rouler des larmes dans les yeux qui ont lu que «votre Fils était mort, et qu’il est ressuscité, qu’il était perdu, et qu’il est retrouvé[165]». Vous vous réjouissez en vos anges et en nous, sanctifiés par votre charité sainte. Car vous, toujours le même, vous avez toujours la même connaissance de ce qui n’est ni toujours ni le même.
[165] Luc, XV.
Que se passe-t-il donc dans l’âme qui lui fait trouver plus de joie à la recouvrance qu’en la possession continuelle de ce qu’elle aime? Tout l’atteste, tout est plein de témoignages qui nous crient: Il est ainsi. Un empereur victorieux triomphe, et il n’eût vaincu s’il n’eût combattu. Et plus a été grand le péril au combat, plus vive est l’allégresse dans le triomphe. Un vaisseau est battu de la tempête, le naufrage est imminent; les matelots pâlissent aux portes de la mort: le ciel et la mer s’apaisent; l’excès de la joie naît de l’excès de la crainte. Une personne aimée est malade, son pouls est de mauvais augure; tous ceux qui désirent sa guérison sont malades de cœur: elle est sauvée, mais elle n’a pas encore recouvré ses forces pour marcher, et déjà c’est un bonheur tel qu’il n’en fut jamais lorsqu’elle jouissait de toute la vigueur de la santé.
Et les plaisirs mêmes de cette vie, ce n’est point seulement par les contrariétés qui surprennent notre volonté, mais encore au prix de certaines peines étudiées et volontaires, que nous les achetons. La volupté du boire et du manger n’existe qu’en tant que précédée de l’angoisse de la faim et de la soif; et les ivrognes cherchent dans des aliments salés une irritation dont la boisson, qui l’apaise, fait un plaisir. Et la coutume veut que l’on diffère de livrer une fiancée, de peur que l’époux ne dédaigne la main que ses soupirs n’auraient pas longtemps attendue. Ainsi, et dans l’abomination des voluptés humaines, et dans les plaisirs licites et permis, et dans la sincérité d’une amitié pure, et dans ce retour de l’enfant «qui était mort et qui est «ressuscité, qui était perdu et qui est retrouvé», toujours une grande joie est précédée d’un aiguillon douloureux.
Quoi donc! Seigneur mon Dieu, vous êtes à vous-même votre éternelle joie; quelques êtres autour de vous se réjouissent éternellement de vous, et cette partie du monde souffre une continuelle alternative de défaillance et d’accroissement, de guerre et de paix! Est-ce la condition de son être? est-ce ainsi que vous l’avez fait, quand, depuis les hauteurs des cieux jusqu’aux profondeurs de la terre, depuis le commencement jusqu’à la fin des siècles, depuis l’ange jusqu’au vermisseau, depuis le premier des mouvements jusqu’au dernier, vous avez placé toute sorte de biens chacun en son lieu et réglé vos œuvres parfaites chacune en son temps? Grand Dieu! que vous êtes sublime dans les hauteurs et profond dans les abîmes! Vous n’êtes jamais loin, et pourtant quelle peine pour retourner à vous!
IV
Pourquoi les conversions célèbres doivent inspirer une joie plus vive.
Agissez, Seigneur, faites; réveillez-nous, rappelez-nous; embrasez et ravissez; soyez flamme et douceur; aimons, courons. Combien reviennent à vous d’un enfer d’aveuglement plus profond que Victorinus, et s’approchent et reçoivent le rayon de votre lumière! Et ils ne le reçoivent qu’avec le pouvoir de devenir enfants de Dieu. Mais, moins connus du monde, la joie de leur retour est moins vive, même en ceux qui les connaissent. La joie générale est individuellement plus féconde; le feu gagne au contact, et la flamme s’élance. Et puis, les hommes connus de plusieurs autorisent et devancent de plus nombreuses conversions. C’est pourquoi leurs prédécesseurs mêmes se livrent à cette joie de prosélytisme qui en prévoit de nouvelles.
Car, loin de ma pensée que, sous votre tente, le riche ait la préséance sur le pauvre et le puissant sur le faible, «puisque vous avez fait choix des plus faibles pour confondre les forts, et des objets du monde les plus vils et les plus méprisables, et de ce qui est comme n’étant pas, pour anéantir ce qui est[166]». Et cependant le moindre de vos apôtres, dont la voix a fait entendre cet oracle de votre sagesse, vainqueur de l’orgueil du proconsul Paul, qu’il fit passer sous le joug de douceur de votre Christ et enrôla sous les drapeaux du plus grand des rois, cet apôtre «de Saul, voulut s’appeler Paul[167]» en souvenir de cet éclatant triomphe. Car l’ennemi est plus glorieusement vaincu dans celui qu’il possède avec plus d’empire et par qui il en possède plusieurs. Il tient les grands par l’orgueil de leur renommée, et le vulgaire par l’autorité de leurs exemples.
[166] Cor., I, 27, 28.
[167] Act., XII, 7, 12.
Or, plus on aimait à se figurer le cœur de Victorinus comme une citadelle inexpugnable où Satan s’était renfermé, et sa langue comme un dard fort et acéré, dont il avait tué tant d’âmes, plus l’enthousiasme de vos enfants dut éclater en voyant «le fort enchaîné par notre Roi»: ses vases conquis, «purifiés, consacrés à votre culte, et devenus les instruments du Seigneur pour toute bonne œuvre[168]».
[168] Matth., XII, 29; II Tim., II, 21.
V
Tyrannie de l’habitude.
L’homme de Dieu m’avait fait ce récit de Victorinus, et je brûlais déjà de l’imiter. Telle avait été l’intention de Simplicianus. Et quand il ajouta qu’au temps de l’empereur Julien, où un édit défendit aux chrétiens d’enseigner les lettres et l’art oratoire, Victorinus s’était empressé d’obéir à cette loi, désertant l’école de faconde plutôt que votre Verbe, «qui donne l’éloquence à la langue de l’enfant[169]», il ne me parut pas moins heureux que fort d’avoir trouvé tant de loisir pour vous.
[169] Sap., X, 21.
C’est après un tel loisir que je soupirais, non plus dans les liens étrangers, mais dans les fers de ma volonté. Le démon tenait dans sa main mon vouloir, et il m’en avait fait une chaîne, et il m’en avait lié. Car la volonté pervertie fait la passion; l’asservissement à la passion fait la coutume; le défaut de résistance à la coutume fait la nécessité. Et ces nœuds d’iniquité étaient comme les anneaux de cette chaîne dont m’enlaçait le plus dur esclavage. Cette volonté nouvelle qui se levait en moi de vous servir sans intérêt, de jouir de vous, mon Dieu, seule joie véritable, cette volonté était trop faible pour vaincre la force invétérée de l’autre. Ainsi deux volontés en moi, une vieille, une nouvelle, l’une charnelle, l’autre spirituelle, étaient aux prises, et cette lutte déchirait mon âme.