Part 15
Ce récit ayant ouvert la voie à mes pensées, je ruminais en moi-même comment, en attaquant les insensés que je désirais ardemment réfuter et couvrir de ridicule, je leur enlèverais jusqu’au moyen d’alléguer pour défense que Firminus m’avait abusé par un conte, ou que lui-même s’était laissé tromper par son père; et je dirigeai mes réflexions sur ceux qui naissent jumeaux, dont la naissance se suit de si près, que le moment d’intervalle, quelle que soit l’influence qu’ils lui prêtent dans l’ordre des événements, se joue des calculs de l’observation humaine et des figures que l’astrologue doit consulter pour la vérité de ses prédictions. Mais cette vérité même est un rêve. L’examen des mêmes signes lui eût fait tirer le même horoscope d’Ésaü et de Jacob, dont la vie fut si différente. Sa prédiction eût donc été fausse; car, pour dire la vérité, il aurait dû, de l’inspection des mêmes étoiles, augurer des fortunes différentes. Ce n’est donc pas la science, mais le hasard qui lui eût présenté la vérité.
C’est vous, Seigneur, juste modérateur de l’univers, c’est vous qui, par une action secrète, à l’insu de tous, consulteurs et consultés, faites sortir de l’abîme de vos justices une réponse conforme aux mérites cachés des âmes. Et que l’homme ne s’élève pas jusqu’à dire: Qu’est-ce donc? pourquoi? Qu’il se taise! qu’il se taise! car il est homme.
VII
Tourments de son esprit dans la recherche de l’origine du mal.
Et déjà, ô mon libérateur, vous m’aviez affranchi de ces liens; et j’étais encore engagé dans la recherche du mal, et je ne trouvais pas d’issue. Mais vous ne permettiez pas aux tourmentes de ma pensée de m’enlever à la ferme croyance que vous êtes et que votre substance est immuable, que vous êtes la providence et la justice des hommes, et que vous leur avez ouvert en Jésus-Christ, votre Fils, Notre-Seigneur, et dans les saintes Écritures fondées sur l’autorité de l’Église catholique, la voie de salut vers cette vie qui doit commencer à la mort.
Ces vérités sauves, et inébranlablement fortifiées dans mon esprit, je cherchais, avec angoisse, d’où vient le mal. Oh! quelles étaient alors les tranchées de mon âme en travail! quels étaient ses gémissements, mon Dieu! Et vous étiez là, écoutant, à mon insu. Et lorsque, dans le silence, je poursuivais ma recherche avec effort, c’étaient d’éclatants appels à votre miséricorde que ces muettes contritions de ma pensée.
Vous saviez ce que je souffrais, et nul ne le savait. Qu’était-ce, en effet, ce que ma parole en faisait passer dans l’oreille de mes plus chers amis? La parole, le temps eût-il suffi pour leur faire entendre le bruit des flots de mon âme? Mais ils entraient tous dans votre oreille, vous ne perdiez rien des rugissantes lamentations de ce cœur. Et mon désir était devant vous, et la lumière de mes yeux n’était plus avec moi. Car elle était en moi, et j’étais hors de moi-même. Il n’est pas de lieu pour elle; et je ne portais mon esprit que sur les objets qui occupent un lieu, et je n’y trouvais pas où reposer; et je n’y pouvais demeurer, et dire: Cela suffit, je suis bien; et il ne m’était plus permis de revenir où j’eusse été mieux. Supérieur à ces objets, inférieur à vous, je vous suis soumis, ô ma véritable joie, et vous m’avez soumis tout ce que vous avez fait au-dessous de moi.
Et tel est le tempérament de rectitude, la moyenne région où est le salut: fidèle image de mon Dieu, je devais en vous servant dominer sur mon corps. Mais mon orgueil s’est dressé contre vous, «je me suis élancé contre mon Seigneur sous le bouclier d’un cœur endurci[124]», et tout ce que je foulais aux pieds s’est élevé au-dessus de ma tête, pour m’opprimer, sans trêve, sans relâche. Tous ces corps, je les rencontrais en foule, en masse serrée, sur le passage de mes yeux; je voulais rentrer dans ma pensée, et leurs images m’interceptaient le retour, et je croyais entendre: Où vas-tu, indigne et infâme?
[124] Job, XV, 26.
Et telles étaient les excroissances de ma plaie, parce que vous m’aviez humilié comme un blessé superbe; le gonflement de mon âme me séparait de vous, et l’enflure de ma face me fermait les yeux.
VIII
Dieu entretenait son inquiétude jusqu’à ce qu’il connût la vérité.
Et vous, Seigneur, vous demeurez éternellement, mais votre colère contre nous n’est pas éternelle, puisque vous avez eu pitié de ma boue et de ma cendre, et que votre regard a daigné réformer toutes mes difformités. Votre main piquait d’un secret aiguillon mon cœur agité, pour entretenir son impatience, jusqu’à ce que l’évidence intérieure lui eût dévoilé votre certitude, et mon enflure diminuait à votre contact puissant et caché, et l’œil de mon âme, trouble et ténébreux, guérissait de jour en jour par le cuisant collyre des douleurs salutaires.
IX
Il avait trouvé la divinité du Verbe dans les livres des platoniciens, mais non pas l’humilité de son Incarnation.
Et voulant d’abord me faire connaître comment vous résistez aux superbes et donnez votre grâce aux humbles, et quelles prodigalités de miséricorde a répandues sur la terre l’humilité de votre Verbe fait chair et habitant parmi nous, vous m’avez remis, par les mains d’un homme, monstre de vaine gloire, plusieurs livres platoniciens, traduits de grec en latin, où j’ai lu, non en propres termes, mais dans une frappante identité de sens, appuyé de nombreuses raisons, «qu’au commencement était le Verbe; que le Verbe était en Dieu, et que le Verbe était Dieu; qu’il était au commencement en Dieu, que tout a été fait par lui et rien sans lui: que ce qui a été fait a vie en lui; que la vie est la lumière des hommes, que cette lumière luit dans les ténèbres, et que les ténèbres ne l’ont point comprise». Et que l’âme de l’homme, «tout en rendant témoignage de la lumière, n’est pas elle-même la lumière, mais que le Verbe de Dieu, Dieu lui-même, est la vraie lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde»; et «qu’il était dans le monde, et que le monde a été fait par lui, et que le monde ne l’a point connu».
«Mais qu’il soit venu chez lui, que les siens ne l’aient pas reçu, et qu’à ceux qui l’ont reçu il ait donné le pouvoir d’être faits enfants de Dieu, à ceux-là qui croient en son nom»; c’est ce que je n’ai pas lu dans ces livres. J’y ai lu encore: «Que le Verbe-Dieu est né non de la chair, ni du sang, ni de la volonté de l’homme, ni de la volonté de la chair; qu’il est né de Dieu». Mais «que le Verbe se soit fait chair, et qu’il ait habité parmi nous[125]», c’est ce que je n’y ai pas lu.
[125] Joan., I, 1-14.
J’ai découvert encore plus d’un passage témoignant par diverses expressions, «que le Fils consubstantiel au Père, n’a pas cru faire un larcin d’être égal à Dieu, parce que naturellement il n’est pas autre que lui». Mais «qu’il se soit anéanti, abaissé à la forme d’un esclave, à la ressemblance de l’homme, qu’il ait été trouvé homme dans ses infirmités, qu’il se soit humilié, qu’il se soit fait obéissant jusqu’à la mort, à la mort de la croix!--pour quoi Dieu l’a ressuscité des morts et lui a donné un nom au-dessus de tout autre nom, afin qu’à ce nom de Jésus tout genou fléchisse au ciel, sur la terre dans les enfers, et que toute langue confesse que Jésus Notre-Seigneur est dans la gloire de Dieu son Père[126]»; c’est ce que ces livres ne disent pas.
[126] Philipp., II, 6-11.
Qu’il est «avant les temps, au delà des temps, dans une immuable pérennité, comme votre Fils, coéternel à vous; que, pour être heureuses, les âmes reçoivent de sa plénitude, et que, pour être sages, elles sont renouvelées par la communion de la sagesse résidant en lui[127]»; cela est bien ici. «Mais qu’il soit mort dans le temps pour les impies; que vous n’ayez point épargné votre Fils unique, et que pour nous tous vous l’ayez livré[128]», c’est ce qui n’est pas ici. Vous avez caché ces choses aux sages, et les avez révélées aux petits, afin de faire venir à lui les souffrants et les surchargés, pour qu’il les soulage. Car il est doux et humble de cœur, il conduit les hommes de douceur et de mansuétude dans la justice, il leur enseigne ses voies, et à la vue de notre humilité et de nos souffrances, il nous remet tous nos péchés:
[127] Joan., I, 16.
[128] Rom., V, 6; VIII, 32.
Mais élevés sur le cothurne d’une doctrine soi-disant plus sublime, les hommes d’orgueil ne l’entendent point nous dire: «Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos de vos âmes[129]»; «s’ils connaissent Dieu, ils ne l’honorent pas, ils ne le glorifient pas comme Dieu; ils se dissipent dans la vanité de leurs pensées, et leur cœur insensé se remplit de ténèbres; se proclamant sages, ils deviennent fous». Ainsi cette lecture même me montrait la profanation de votre incorruptible gloire transportée «à des idoles, aux statues formées à la ressemblance de l’homme corruptible, à l’image des oiseaux, des bêtes et des serpents[130]»; fatal mets d’Égypte qui fait perdre à Ésaü son droit d’aînesse, et frappe de déchéance votre peuple premier-né, dont le cœur tourné vers la terre de Pharaon, adorant une brute au lieu de vous, incline votre image, son âme, devant l’image d’un veau qui rumine son foin!
[129] Matth., XI, 25, 28, 29.
[130] Rom., I, 21, 23.
Voilà ce que je trouvai dans ces écrits, mais je ne goûtai pas de cette profane nourriture; car il vous a plu, Seigneur, de lever l’opprobre de Jacob, et de soumettre l’aîné au plus jeune; et vous avez appelé les nations à votre héritage. Et je venais à vous, sorti des rangs étrangers, et mes désirs se tournaient vers l’or que votre peuple emporta de la maison de servitude par votre commandement, parce qu’il était à vous, où qu’il fût. N’avez-vous pas dit aux Athéniens par votre Apôtre: «C’est en lui que nous avons la vie, le mouvement et l’être[131]», comme plusieurs d’entre eux l’avaient déjà dit? Et je ne m’arrêtai pas devant ces idoles égyptiennes servies dans l’or de vos vases par ces insensés qui transforment la vérité divine en mensonge, et rendent à la créature le culte et l’hommage dus au Créateur.
[131] Act., XVII, 28.
X
Il découvre que Dieu est la lumière immuable.
Ainsi averti de revenir à moi, j’entrai dans le plus secret de mon âme, aidé de votre secours. J’entrai, et j’aperçus de l’œil intérieur, si faible qu’il fût, au-dessus de cet œil intérieur, au-dessus de mon intelligence, la lumière immuable; non cette lumière évidente au regard charnel, non pas une autre de même nature, dardant d’un plus vaste foyer de plus vifs rayons et remplissant l’espace de sa grandeur. Cette lumière était d’un ordre tout différent. Et elle n’était point au-dessus de mon esprit, ainsi que l’huile est au-dessus de l’eau, et le ciel au-dessus de la terre; elle m’était supérieure, comme auteur de mon être; je lui étais inférieur comme son ouvrage. Qui connaît la vérité voit cette lumière, et qui voit cette lumière connaît l’éternité. L’amour est l’œil qui la voit.
O éternelle vérité! ô vraie charité! ô chère éternité! vous êtes mon Dieu; après vous je soupire, jour et nuit; et dès que je pus vous découvrir, vous m’avez soulevé, pour me faire voir qu’il me restait infiniment à voir, et que je n’avais pas encore les yeux pour voir. Et vous éblouissiez ma faible vue de votre vive et pénétrante clarté, et je frissonnais d’amour et d’horreur. Et je me trouvais bien loin de vous, aux régions souterraines où j’entendais à peine votre voix descendue d’en haut: «Je suis la nourriture des forts; crois, et tu me mangeras. Et je ne passerai pas en toi, comme les aliments de ta chair; c’est toi qui passeras en moi».
Et j’appris alors que vous éprouviez l’homme à cause de son iniquité, et qu’ainsi «vous aviez fait sécher mon âme comme l’araignée[132]». Et je disais: N’est-ce donc rien que la vérité, parce qu’elle ne s’étend, à mes yeux, ni dans l’espace fini, ni dans l’infini? Et vous m’avez crié de loin: Erreur, je suis celui qui est! Et j’ai entendu, comme on entend dans le cœur. Et je n’avais plus aucun sujet de douter. Et j’eusse douté plutôt de ma vie que de l’existence de la vérité, «où atteint le regard de l’intelligence à travers les créatures visibles[133]».
[132] Ps. XXXVIII, 12.
[133] Rom., I, 20.
XI
Les créatures sont et ne sont pas.
Et arrêtant ma vue sur tous les objets au-dessous de vous, je les reconnus, ni pour être absolument, ni pour n’être absolument pas. Ils sont, puisqu’ils sont par vous; ils ne sont pas, puisqu’ils ne sont pas ce que vous êtes. Il n’est en vérité que ce qui demeure immuablement. Donc, «il m’est bon de m’attacher à Dieu[134]»; car, si je ne demeure en lui, je ne saurais demeurer en moi-même. «Et c’est lui qui, dans son immuable permanence, renouvelle toutes choses. Et vous êtes mon Seigneur, parce que vous n’avez pas besoin de mes biens[135]».
[134] Ps. LXXII, 20.
[135] Sap., VII; Ps. XV, 2.
XII
Toute substance est bonne d’origine.
Et il me parut évident que ce n’est qu’en tant que bonnes que les choses se corrompent. Que si elles étaient de souveraine ou de nulle bonté, elles ne pourraient se corrompre. Souverainement bonnes, elles seraient incorruptibles; nullement bonnes, que laisseraient-elles à corrompre? Car la corruption nuit, et ne saurait nuire sans diminuer le bien. Donc, ou la corruption n’est point nuisible, ce qui ne se peut; ou, ce qui est indubitable, tout ce qui se corrompt est privé d’un bien. Être privé de tout bien, c’est le néant. Être, et ne plus pouvoir se corrompre, serait un état meilleur; la permanence dans l’incorruptibilité. Or, quoi de plus extravagant que de prétendre que la perte de tout bien améliore? Donc, la privation de tout bien anéantit. Donc, ce qui est, tant qu’il est, est bon. Donc, tout ce qui est est bon. Et ce mal, dont je cherchais partout l’origine, n’est pas une substance; s’il était substance, il serait bon. Car, ou il serait incorruptible, et sa bonté serait grande, ou il serait corruptible, ce qui ne se peut sans bonté.
Ainsi je vis clairement que vous n’aviez rien fait que de bon, et qu’il n’est aucune substance que vous n’ayez faite. Et quoique vous n’ayez pas doué toutes choses d’une égale bonté, elles sont pourtant, parce qu’elles sont, d’une bonté particulière; et toutes ensemble sont très bonnes, parce que «vous avez fait», mon Dieu, «tout très bon[136]».
[136] Gen., I, 31.
XIII
Rien que de bon dans les œuvres de Dieu.
Et pour vous le mal n’est pas; il n’est pas pour l’universalité de votre œuvre, car il n’est pas en dehors, il n’est rien pour y pouvoir pénétrer par violence et altérer l’ordre que vous avez imposé. Dans le détail seulement, le mal, c’est quelque disconvenance, convenance plus loin et devenant bien, de substances bonnes en soi. Et toutes ces choses sans convenance entre elles conviennent à l’ordre inférieur que nous appelons la terre, qui a son atmosphère convenable de nuages et de vents.
Et loin de moi de désirer que ces choses ne soient pas, bien qu’à les voir séparément je les puisse désirer meilleures! Mais fussent-elles seules, je devrais encore vous en louer, car, du fond de la terre, «les dragons et les abîmes témoignent que vous êtes digne de louanges; et le feu, la grêle, la neige, la glace et le souffle de la tempête qui obéissent à votre parole; les montagnes et les collines, les arbres fruitiers et les cèdres, les bêtes et les troupeaux, les oiseaux et les reptiles, les rois de la terre et les peuples, les princes et les juges de la terre, les jeunes gens et les vierges, les vieillards et les enfants, glorifient votre nom[137]».
[137] Ps. CXLVIII, 12.
Et à la pensée que vous êtes également loué au ciel, «que dans les hauteurs infinies, ô mon Dieu! vos anges et vos puissances chantent vos louanges; que le soleil, la lune, les étoiles et la lumière, les cieux des cieux, et les eaux qui planent sur les cieux, publient votre nom[138]», je ne souhaitais plus rien de meilleur. Car, embrassant l’ensemble, je trouvais bien les êtres supérieurs plus excellents que les inférieurs, mais l’ensemble, après mûr examen, plus excellent que les supérieurs isolés.
[138] _Ibid._
XIV
Il s’éveille enfin à la vraie connaissance de Dieu.
Il n’est pas en santé d’esprit celui qui trouve à reprendre dans votre création; et mon jugement n’était pas sain quand je m’élevais contre plusieurs de vos ouvrages. Et comme mon âme n’était pas assez hardie pour trouver à reprendre mon Dieu, elle refusait de reconnaître pour votre œuvre tout ce qui lui déplaisait. Et elle était tombée dans la vaine opinion des deux substances, et elle ne pouvait s’y reposer, et elle parlait un langage d’emprunt.
Et au sortir de cette erreur, elle s’était fait un Dieu répandu dans un espace infini, et ce Dieu, elle le prenait pour vous, et elle l’avait placé dans son cœur, et elle s’était faite de nouveau le temple de son idole, abominable à vos yeux. Mais lorsque vous eûtes, à mon insu, attiré sur vous ma tête appesantie, «et clos mes yeux pour qu’ils ne vissent plus la vanité[139]», je me reposai un peu de moi-même, et ma démence s’assoupit. Et je me réveillai en vous, et je vous vis infini, mais d’un autre infini, et cette vue ne devait rien à l’œil charnel.
[139] Ps. CXVIII, 37.
XV
Toutes choses participent de la vérité et de la bonté de Dieu.
Et je jetai les yeux sur le reste, et je vis que tout vous est redevable d’être, et que tout est fini en vous, autrement qu’en un lieu, mais parce que vous tenez tout dans votre main toute-vérité; et tout est vrai en tant qu’être, et la fausseté n’est que la créance à l’être de ce qui n’est pas. Et je reconnus que tout a sa convenance particulière, non seulement de lieu, mais de temps; et que vous, seul Être éternel, ne vous êtes pas mis à l’ouvrage après des séries incalculables de temps, parce que les espaces des temps, passés ou à venir, ne sauraient ni passer, ni venir, sans l’action de votre permanence.
XVI
Ce que c’est que le péché.
Et je sentis par expérience qu’il ne faut pas s’étonner que le pain, agréable à l’organe sain, afflige le palais blessé, et qu’aux yeux malades soit odieuse la lumière si aimable à l’œil pur. Et votre justice déplaît aux hommes d’iniquité: comment donc pourraient leur plaire et la vipère et le vermisseau, créés par vous toutefois dans une bonté convenable à l’ordre inférieur, avec lequel les impies ont d’autant plus d’affinité qu’ils vous sont moins semblables, comme les bons tendent d’autant plus à l’ordre supérieur qu’ils sont plus semblables à vous?
Et je cherchai ce que c’était que l’iniquité, et je trouvai qu’il n’y avait point là substance, mais hideuse prévarication de la volonté détournée de vous, ô mon Dieu, substance souveraine; mais prostitution de toutes les puissances intérieures et enflure au dehors.
XVII
Par quels degrés il s’élève à la connaissance de Dieu.
Et je m’étonnais de vous aimer, et non plus un fantôme au lieu de vous. Et je ne m’en tenais pas à jouir de mon Dieu, mais j’étais ravi vers vous par votre beauté, et bientôt un poids malheureux me détachait de vous, et je retombais sur ce sol en gémissant; et ce poids, c’étaient les habitudes de la chair.
Mais votre souvenir était toujours avec moi, et je ne doutais nullement que vous ne fussiez celui à qui je dusse m’attacher, quoique je fusse encore loin de pouvoir m’attacher à vous; parce que «la chair corruptible appesantit l’âme, et que cette maison de boue fait retomber l’esprit dans les pensées multiples[140]».
[140] Sap., IX, 15.
J’étais encore certain «que depuis la création de l’univers, vos vertus invisibles, votre puissance éternelle et votre dignité se révèlent à l’homme par l’intelligence de vos œuvres[141]». Je cherchai donc d’où me venait cette admiration éclairée de la beauté des corps célestes ou terrestres, et quelle règle m’offrait son appui lorsque, jugeant, selon la vérité, des objets muables, je disais: Cela doit être, cela ne doit pas être ainsi, et je découvris, au-dessus de mon intelligence muable, l’éternité immuable de la vérité.
[141] Rom., I, 20.
Et je montai par degrés du corps à l’âme qui sent par le corps, et de là à cette faculté intérieure à qui le sens corporel annonce la présence des objets du dehors, limite où s’arrête l’instinct des animaux; j’atteignis enfin cette puissance raisonnable, juge de tous les rapports des sens.
Et voilà que, se reconnaissant en moi sujette au changement, cette puissance s’élève à la pure intelligence, emmène sa pensée loin des troublantes distractions de l’habitude et de la fantaisie, pour découvrir quelle est la lumière qui l’inonde quand elle déclare hautement l’immuable préférable au muable. Et cet immuable, d’où le connaît-elle? Que si elle n’en avait nulle connaissance, elle ne le préférerait point au muable; elle n’atteindrait pas jusqu’à ce rayon de gloire qui aveugle, en passant, notre tremblant coup d’œil.
Alors, «vos perfections invisibles se dévoilèrent à moi par l’intelligence de vos œuvres», mais je n’y pus fixer mon regard émoussé. Rendu à ma faiblesse ordinaire, je n’avais plus avec moi qu’un amoureux souvenir, et le regret de ne pouvoir goûter au mets dont le parfum m’avait séduit.
XVIII
Il ignorait encore l’Incarnation de Jésus-Christ.
Et je cherchais la voie où l’on trouve la force pour jouir de vous, et je ne la trouvais pas que je n’eusse embrassé «le Médiateur de Dieu et des hommes, Jésus-Christ homme[142]», Dieu souverain, béni dans tous les siècles, qui nous appelle par ces paroles: «Je suis la voie, la vérité, la vie[143]»; nourriture trop forte pour notre faiblesse, mais qui s’unit à notre chair. Le Verbe s’est fait chair, afin que votre sagesse, par qui vous avez tout créé, devînt le lait de notre enfance.
[142] I Tim., II, 5.
[143] Joan., XIV, 6.
Et je n’étais pas humble, pour connaître mon humble maître Jésus-Christ, et les profonds enseignements de son infirmité. Car votre Verbe, l’éternelle vérité, planant infiniment au-dessus des dernières cimes de votre création, élève à soi les infériorités soumises. C’est dans les basses régions qu’il s’est bâti avec notre boue une humble masure, pour faire tomber du haut d’eux-mêmes ceux qu’il voulait réduire afin de les amener à lui, guérissant l’orgueil au profit de l’amour. Il a voulu que leur foi en eux cessât de les égarer, qu’ils s’humiliassent dans leur infirmité, en voyant à leurs pieds, infirme sous les haillons de notre tunique charnelle, la Divinité même, et que las, se couchant sur elle, elle les enlevât avec elle en se relevant.
XIX
Il prenait Jésus-Christ pour un homme d’éminente sagesse.
Mais je pensais autrement, et mes sentiments sur Notre-Seigneur Jésus-Christ étaient ceux que l’on peut avoir d’un homme éminent en sagesse, d’un homme incomparable; sa miraculeuse naissance d’une vierge, son dévouement tout divin pour nous, avaient, suivant moi, investi son enseignement de cette autorité souveraine qui inspirait, à son exemple, le mépris des biens temporels en vue du gain de l’immortalité.
Mais tout ce qu’il y avait de mystère saint dans le Verbe fait chair, c’est ce que je ne pouvais pas même soupçonner. Seulement, la tradition écrite, m’apprenant qu’il a mangé, bu, dormi, marché, qu’il a connu la joie et la tristesse, qu’il a conversé avec nous, me faisait comprendre que cette chair n’avait pu s’unir à votre Verbe que par l’intermédiaire de l’âme et de l’esprit de l’homme. Qui l’ignore, entre ceux qui connaissent l’immutabilité de votre Verbe? et j’en avais même alors assez de connaissance pour être indubitablement certain que mouvoir les membres du corps au gré de la volonté, et ne les mouvoir plus; être affecté de quelque passion, puis devenir indifférent; exprimer par des signes de sages pensées, puis demeurer dans le silence, ne soient les traits distinctifs de la mobilité d’âme et d’esprit. Que si ces témoignages étaient faussement rendus de lui, tout le reste serait suspect de mensonge, et l’Écriture ne présenterait à la foi du genre humain aucune espérance de salut.