Les confessions d'un converti

Part 9

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Mes entretiens avec lui illustrèrent en moi, une fois de plus, ma conviction de l’impossibilité pour l’Église d’Angleterre de remplir sa mission de corps enseignant,--c’est-à-dire la principale mission pour laquelle le Christ a institué son Église. Voici, en effet, que l’un des principaux directeurs de l’Église d’Angleterre admettait, presque à la façon d’un axiome, que je devais me borner à n’accepter que les seuls dogmes qui, individuellement, se trouvaient convenir à ma raison ou à mon naturel! D’une manière tacite, donc, il ne reconnaissait à l’Église aucun pouvoir d’autorité, aucun droit d’exiger une soumission intellectuelle; tout de même que, décidément, il n’établissait aucune distinction réelle entre la religion naturelle et la religion révélée. Le Christ, selon lui, n’avait pas révélé de vérités positives auxquelles nous fussions tenus de nous soumettre sur-le-champ, sans hésitation, à partir du moment où nous acceptions le Christ comme Maître divin. Ou bien, si mon expression est trop forte, je dirai que le prélat en question niait l’existence, ici-bas, d’une autorité capable de proposer d’une manière formelle les vérités de la Révélation, et, du même coup, dépouillait celle-ci de tous titres à la soumission complète des hommes.

Enfin le laïc, chez qui j’ai également demeuré quelques jours, était un ami de mes parents qui, bien des fois déjà auparavant, m’avait témoigné la plus affectueuse bonté. Cette fois, il a mis le comble à son obligeance envers moi, et je ne saurais assez dire combien j’ai été ému de sa sympathie. Avec une clarté merveilleuse il a étalé devant moi le plan tout entier des deux partis entre lesquels j’avais à choisir. Il m’a déclaré que, si vraiment je croyais que le pape était le centre nécessaire de l’unité chrétienne, sans aucun doute j’étais tenu de me soumettre à lui sur-le-champ; mais en même temps il m’a engagé à me bien assurer qu’il en était ainsi, et à ne pas me soumettre simplement parce que je considérais le pape comme étant d’une aide très précieuse pour cette unité. Il m’a dit en outre que, lui-même, il estimait que le pape était l’aboutissement naturel du développement ecclésiastique; que, à ses yeux, le pape était bien le Vicaire du Christ _jure ecclesiastico_, mais non _jure divino_; et il a ajouté que, sauf le cas où je me sentirais absolument sûr de ce _jure divino_--qu’il ne pouvait pas admettre pour son compte--je serais beaucoup plus heureux en restant dans l’Église d’Angleterre, et aurais chance d’y être beaucoup plus utile pour les progrès de l’Unité chrétienne. C’étaient là toutes choses infiniment sages, me semblait-il, et auxquelles je ne pouvais refuser mon adhésion.

Un hasard singulier avait amené chez mon hôte, en même temps que moi, un prélat qui avait eu une grande influence sur ma vie passée. Ce prélat connaissait le motif de mon séjour chez notre ami commun: mais je n’ai pas souvenir d’en avoir jamais causé avec lui. Après mon retour chez ma mère, mon hôte m’a envoyé une nombreuse série de documents privés des plus intéressants, toujours avec l’espoir de m’amener à changer de résolution. Je lus ces documents--qui ont été publiés depuis lors--et les renvoyai: mais je dois ajouter que leur lecture n’a pas réussi à m’affecter le moins du monde.

Vers la fin de juillet, je me trouvais, une fois de plus, profondément fatigué d’esprit et de corps. J’étais en outre tout désolé de l’ultimatum qui m’était arrivé de Mierfield, à la fois parfaitement paternel et d’une grande fermeté, me signifiant que je devais ou bien revenir pour l’assemblée annuelle de la communauté, ou bien me considérer désormais comme ne faisant plus partie de celle-ci. Le frère qui avait reçu la commission de m’écrire cet ultimatum avait été, autrefois, mon compagnon de noviciat, et j’avais vécu avec lui dans des termes d’une intimité toute particulière. Le ton de sa lettre laissait deviner une véritable détresse; et c’est également avec une détresse navrante que je dus lui annoncer, en réponse, l’impossibilité pour moi de revenir à la date fixée. Jamais depuis lors je n’ai plus eu de nouvelles de mon ancien ami jusqu’à ce que, un jour, le hasard nous eût fait nous rencontrer dans un train. Nous nous sommes alors entretenus longuement de maints sujets, et j’ai remporté de cette rencontre l’espoir d’un recommencement de notre amitié de jadis. Mais, depuis lors, le frère susdit s’est de nouveau refusé à me connaître, en donnant pour raison de ce refus que je montrais trop «d’amertume» dans les controverses publiques.

Vers le même temps où j’avais dû répondre à Mierfield, j’avais aussi à poursuivre une autre correspondance, à peine moins pénible. Un haut dignitaire de l’Église d’Angleterre, qui occupait un siège historique et avait été de tout temps l’ami de ma famille, n’avait pu apprendre la situation où je me trouvais sans éprouver le besoin de m’écrire une lettre éminemment bonne et tendre, par laquelle il m’invitait à venir passer quelque temps auprès de lui. Je lui avais répondu qu’en effet j’étais très troublé dans ma quiétude religieuse, mais que j’avais déjà étudié la question jusqu’à l’extrême limite de mes forces, de telle manière que je ne me sentais plus capable d’entamer une discussion nouvelle. Or, le ton de ma lettre, sans doute, aura permis de supposer que, malgré tout, les convictions auxquelles j’avais abouti pouvaient encore être modifiées; car le fait est que le dignitaire susdit m’écrivit une seconde lettre, toujours aussi affectueuse; et de là, je ne sais trop comment, une longue correspondance s’engagea qui me contraignit à parcourir dans toute sa largeur, une fois de plus, le terrain que j’avais eu à traverser plusieurs mois auparavant. Enfin je me vis forcé de déclarer nettement à mon vénérable correspondant que ma décision intellectuelle était tout à fait inébranlable: sur quoi je reçus en réponse une ou deux lettres du ton le plus vif, où le haut dignitaire anglican me disait que, si seulement je voulais prendre la peine d’aller travailler énergiquement dans une paroisse des faubourgs de Londres, toutes mes difficultés ne tarderaient pas à disparaître. Il aurait pu, tout aussi bien, me dire d’aller enseigner la religion bouddhiste! Dans sa dernière lettre, il me prophétisait que l’une des trois choses suivantes ne manquerait pas de m’arriver: ou bien (ce qu’il espérait) je reviendrais bientôt à l’Église d’Angleterre et regagnerais ma santé morale; ou bien (ce qu’il craignait) je perdrais complètement ma foi chrétienne; ou bien enfin (ce qu’il semblait redouter bien plus encore) je deviendrais un «romaniste» endurci et obstiné. Il paraissait impossible à ce membre prépondérant de l’Église anglicane que la foi et l’ouverture d’esprit d’un homme raisonnable pussent survivre à sa conversion au catholicisme. J’ai d’ailleurs détruit aussitôt sa lettre; mais j’ai la conviction de ne rien dire ici qui ne traduise exactement l’état d’esprit qu’il faisait voir.

IV

Afin de me distraire de tout cela, je partis ensuite pour une promenade solitaire de quelques jours, à bicyclette, dans le Sud de l’Angleterre. J’étais vêtu en laïc, et m’arrêtai d’abord à la Chartreuse de Saint-Hugues, à Parkminster, où j’avais une lettre de recommandation pour l’un des moines, qui lui-même était un ancien pasteur anglican converti. Ce moine me reçut très courtoisement: mais ma visite eut pour effet d’ajouter encore, si c’était possible, à ma dépression. Le chartreux ne parut pas comprendre que, en réalité, je ne demandais qu’à être instruit, et ne venais pas en critique, mais bien plutôt en enfant. De telle sorte que je me sentis tout désespéré en reprenant mon voyage, et fus trop heureux de pouvoir me reposer, le dimanche suivant, dans un hôtel de Chichester. Ce fut là que, dans une petite église vis-à-vis de la cathédrale, je fis pour la dernière fois ma confession d’anglican, en avouant d’ailleurs très franchement au confesseur que j’étais désormais à peu près sûr de devenir bientôt catholique romain. Le confesseur ne m’en donna pas moins, très gracieusement, son absolution, après quoi il me conseilla de «prendre sur moi».

Pour la dernière fois aussi, ce jour-là, j’assistai en anglican aux offices de la cathédrale et reçus la communion: car j’estimais encore qu’il était de mon devoir de recourir à toutes les sources possibles de grâce qui étaient à ma portée. Le lundi, je couchai à Lewes, puis me rendis à Rye, où, à la table d’hôte du _Roi Georges_, j’eus une longue conversation avec un inconnu que je crus bien être un certain acteur assez célèbre. Je l’entretins presque uniquement de l’Église catholique, qu’il me parut aussi aimer, à distance: mais je ne lui dis rien de mes intentions, et du reste, en fait, ce fut lui qui parla presque tout le temps. Le lendemain, je revins chez ma mère en passant par Mierfield, et en jetant des regards d’une envie bien cruelle sur les murs du couvent, pendant que mon chemin m’amenait à les longer. Je me souviens également de m’être arrêté quelques minutes dans une très belle petite église catholique, sombre et recueillie, que j’avais rencontrée à l’improviste au fond d’une vallée, par ce beau jour d’été tout rayonnant de lumière.

Pourquoi je ne m’étais pas déjà soumis à Rome dès ce moment, c’est ce qui me paraît aujourd’hui assez difficile à expliquer. Les motifs qui m’en avaient empêché étaient, je crois bien, les suivants. En premier lieu, il y avait le désir de ma mère et de toute ma famille, me demandant de m’accorder tous les délais et de rechercher toutes les occasions qui auraient chance d’amener pour moi un changement d’état d’esprit, parmi des milieux nouveaux; et ce désir, à lui seul, aurait suffi pour me retenir pendant quelque temps, car je tâchais de mon mieux à être docile et à recueillir jusqu’aux moindres indications qui pouvaient me venir de Dieu. En second lieu, il y avait mon propre état d’esprit, qui, malgré la parfaite conviction intellectuelle où j’étais arrivé, n’en restait pas moins assez troublé. Il serait inconvenant pour moi d’essayer de le décrire en détail: mais la somme totale de mes impressions d’alors était la sensation d’un immense désert spirituel dans lequel je me trouvais plongé, et que dominait à l’horizon la Cité de Dieu, aperçue aussi clairement que des montagnes avant la pluie. Cette cité était là devant moi, vivante et imposante comme une révélation, et je me tenais en face d’elle, et la contemplais, tout en me demandant si ce n’était pas un mirage, ou parfois même si ce n’était pas un monument illusoire construit par le démon pour me perdre. Le cardinal Newman a une phrase qui me semble définir excellemment ma condition mentale de cette période. Je savais que l’Église catholique était l’Église véritable: mais je «ne savais pas encore absolument que je le savais».

Je n’avais aucune espèce d’attraction sentimentale vers cette Église, aucune espèce d’illusions personnelles à son sujet. Je savais parfaitement qu’elle était humaine aussi bien que divine, et que des crimes avaient été commis à l’intérieur de ses murs; et que ses voies et coutumes, et que la langue de ses citoyens seraient toutes différentes de celles de la chère cité natale que j’avais désormais abandonnée; et que j’y trouverais de la dureté, des manières nouvelles pour moi, même des soupçons et du blâme. Mais, avec tout cela, cette Église était divine; elle était construite sur la Pierre des pierres; ses fondements étaient de diamant, même ses rues avaient la dureté de l’or; et je savais que l’Agneau était la lumière qui l’illuminait. Pourtant, me mettre en route vers ses portes était, pour moi, une tâche très pénible. Je n’avais aucune énergie, aucune impression de bienvenue ni d’exaltation joyeuse; je connaissais à peine trois ou quatre des habitants de la demeure où j’aurais à pénétrer. Et je me sentais mortellement fatigué.

Heureusement, Dieu eut très vite pitié de moi. Aujourd’hui encore, je serais en peine de dire exactement ce qui a précipité la démarche finale. Le monde entier me semblait accablé d’une espèce de paralysie; moi-même ne pouvais pas faire un mouvement, et il n’y avait rien ni personne pour me suggérer de bouger... Et cependant, au début de septembre, j’annonçai à ma mère que j’allais écrire à un prêtre catholique de ma connaissance, pour me remettre entre ses mains. Ce prêtre, qui lui aussi était un anglican converti, se préparait à entrer dans l’ordre des Dominicains; et c’est ainsi qu’il me recommanda à l’un des moines de cet ordre, le Père Réginald Buckler, qui se trouvait alors à Woodchester. Deux ou trois jours après, je reçus une lettre m’apprenant que l’on m’attendait au prieuré de Woodchester; et le lundi 7 octobre, en costume laïque, je me mis en route pour m’y rendre. Ma mère vint me dire adieu à la gare.

CHAPITRE VII

L’ARRIVÉE

I

Je ne crois pas que personne soit jamais entré dans la Cité de Dieu avec aussi peu d’émotion que moi. J’avais l’impression d’être devenu absolument insensible; et je n’éprouvais ni joie ni tristesse, ni crainte ni exaltation. Je voyais devant moi la Vérité, se dressant là comme un pic neigeux, et j’avais à me rendre vers elle. Jamais, fût-ce une seule minute, jamais je n’avais douté de cela depuis le moment où je m’en étais convaincu; et je n’ai pas besoin de dire que jamais, non plus, je n’en ai douté dans la suite. J’essayais bien de réchauffer cette froideur qui m’avait envahi: mais tous mes efforts échouaient à plat. J’étais comme quelqu’un qui abandonnerait l’éclat d’une lumière artificielle--au sortir d’un salon illuminé et chaud, merveilleusement agréable et commode--pour pénétrer désormais dans un monde de pâle lumière naturelle. J’avais échangé une erreur qui m’était familière et douce contre une certitude qui n’avait pour moi que d’être ce qu’elle était. En un mot, j’étais profondément apathique, et sans ombre d’une illusion sentimentale.

II

J’arrivai à Stroud vers le soir, après avoir récité en chemin, pour la dernière fois, mon office anglican. Puis un omnibus me conduisit lentement à Woodchester, qui est à quelques milles de là. Ce voyage en omnibus me parut aussi lugubre que tout le reste, encore que la région soit vraiment très belle. Une longue vallée serpente entre des hauteurs qui, sur les deux côtés, rappellent étrangement certains paysages d’Italie. L’omnibus avançait lentement, interminablement. J’écoutais, presque sans comprendre, les explications d’un vieil homme avec un visage rose, et je me souviens d’avoir été agacé par le bruit que faisaient une paire d’enfants. Mais rien de tout cela ne me semblait avoir la moindre importance.

Un frère lai m’attendait, au pied du petit sentier pierreux et abrupt qui monte de la route au Prieuré; et ce fut en sa compagnie que je gravis le sentier. Près de la porte de la chapelle, dans la pénombre du soir, une figure blanche se tenait debout qui, dès qu’elle nous vit approcher, descendit vers nous et prit mes mains dans les siennes: après quoi, presque sans nous rien dire, nous continuâmes de monter et pénétrâmes dans la maison. Mais, même alors, je me sentais entièrement engourdi et indifférent.

Je ne saurais songer à décrire en détail les trois jours qui ont suivi. Au fait, je ne vois pas ce que leur récit pourrait avoir d’intéressant pour personne. Et je n’entreprendrai pas non plus de décrire la bonté, la courtoisie, et la patience infinies que j’ai trouvées chez le Père Réginald et chez le prieur, ou, plus exactement, chez tous ceux à qui j’ai eu affaire pendant mon séjour. Chacun des trois après-midi, mon instructeur et moi nous nous promenions dans la campagne voisine, en nous entretenant de toute sorte de choses; et puis, durant tous mes moments de loisir, je m’occupais à étudier le _Petit Catéchisme_. Il y a cependant un détail que je dois mentionner, au risque même d’ennuyer ce cher Père dominicain. Le jeudi, il me demanda si je n’avais rien qui m’embarrassât. Je lui répondis: «Non!--Mais, par exemple, les indulgences doivent sûrement vous gêner?» reprit-il. De nouveau, je lui dis que ni cette question-là, ni aucune autre ne m’embarrassait le moins du monde. Je n’étais pas tout à fait certain de les bien comprendre, mais j’étais tout à fait certain d’y croire parfaitement, comme à tout le reste de ce que l’Église proposait à ma foi. Cependant le Père ne parut pas pleinement convaincu, et se crut forcé de me donner une instruction complète et détaillée sur ce point.

Le soir, aussi, il venait toujours passer une ou deux heures dans ma chambre, au premier étage. Le matin, j’entendais la messe et tentais une espèce de méditation. J’assistais également à d’autres offices, de temps à autre; en particulier je ne manquais jamais les Complies, et l’exquise cérémonie dominicaine du _Salve Regina_ qui les suit. J’ajouterai que je fus très frappé, et doucement ému, de constater la ressemblance du rite dominicain, sur bien des points, avec le rite anglican de Salisbury.

Le vendredi, qui était le jour fixé pour ma réception, je fis une longue promenade solitaire, toujours dans le même état d’entière apathie. Je visitai une vieille église, tout à l’autre extrémité de la vallée. Je me rappelle que je fus surpris par la pluie, et allai prendre du thé dans un petit salon d’auberge où il y avait, sur le mur, une série assez amusante d’instructions au visiteur touchant la manière dont l’aubergiste concevait la discipline de sa maison. Puis, vers six heures, je revins au Prieuré.

En vérité, je ne sais pas trop pourquoi je note tout cela; mais le fait est qu’il m’est impossible aujourd’hui de songer à ces premières journées de Woodchester autrement que sous la forme des menus incidents extérieurs qui m’y sont arrivés. Après quoi il va sans dire que, si même j’avais eu alors des expériences spirituelles mémorables, je me croirais tenu de n’en point parler: mais vraiment je n’en ai eu d’aucune sorte. Il n’y avait rien en moi, me semblait-il, qu’une certitude absolue d’accomplir la volonté de Dieu en entrant dans Son Église. Nulle trace, chez moi, d’élévations mystiques, non plus que de tentations contre la foi: et je dois même avouer que cet engourdissement s’est prolongé non seulement jusqu’à ma réception dans l’Église et à ma première communion, mais aussi pendant les quelques mois suivants. Le séjour de Rome lui-même, malgré l’importance des leçons que j’y ai apprises, ne m’a procuré qu’un bien petit nombre d’émotions profondes.

En fait, je subissais alors la réaction naturelle de la lutte terrible où je m’étais trouvé engagé durant toute l’année précédente. Durant cette année-là, sous des formes diverses, j’avais vraiment traversé la gamme entière de la vie spirituelle dont j’étais capable; et la conséquence avait été que mes facultés avaient fini par tomber dans une espèce de léthargie. Je me permets de faire mention de cela parce que j’ai connu plus d’un converti qui, semblablement, s’est trouvé surpris et déçu de l’insensibilité qui accompagnait pour lui les débuts de la vie catholique. L’âme s’était attendue à voir les cieux s’ouvrir, à en voir jaillir des flots abondants de grâce, des torrents de plaisir, une gloire éblouissante et une musique supraterrestre; et, au lieu de ces merveilles, rien n’était descendu sur cette âme qu’un immense fardeau, dans une sorte de brouillard percé seulement d’un unique rayon,--le rayon qui venait de l’étoile de la foi divine, aussi ferme et sûre que Dieu sur son trône.

Naturellement, il y a d’autres âmes qui ont le bonheur de sentir autrement. L’un de mes amis, qui est aujourd’hui devenu prêtre comme moi, m’a dit que sa difficulté suprême, au moment de faire sa soumission, était la pensée d’avoir à répudier son ordination anglicane. Cet ami avait été jusqu’alors un pasteur ritualiste, travaillant assidûment parmi les pauvres dans une de nos grandes villes anglaises, et célébrant chaque jour, pendant des années, ce qu’il croyait être le saint sacrifice de la messe. Il m’a dit qu’il voyait approcher presque avec terreur sa première communion, parce qu’il craignait que--ne pouvant pas concevoir que Notre-Seigneur lui témoignât plus de grâce qu’il en avait éprouvé naguère devant son autel anglican--il ne fût tenté de mettre en doute la réalité du changement. Mais dès l’instant où l’hostie sacrée a touché sa langue, il a reconnu la différence. Jamais, depuis ce moment, il n’a douté un seul instant que ce qu’il avait reçu jusque-là n’était que du pain et du vin, accompagnés d’une grâce qui n’avait rien de sacramentel, tandis que ce nouveau don qu’il recevait n’était rien autre que le Corps immaculé du Christ. A quoi j’ajouterai que cet ami est un homme d’âge moyen, tout à fait «raisonnable», et de l’esprit le plus positif.

III

Vers six heures et demie du soir, environ, le Père Réginald m’emmena dans la salle du chapitre, et là, agenouillé auprès du siège du prieur, je récitai ma confession, ainsi que les actes de foi, d’espérance, de charité, et de contrition, après quoi le prieur me donna l’absolution. L’on ne crut pas devoir m’administrer le baptême conditionnel--encore que, naturellement, je fusse tout disposé à le recevoir--attendu que deux témoins de mon baptême précédent attestaient que la cérémonie avait été, sans aucun doute, accomplie conformément aux exigences catholiques. L’absolution donnée, le prieur m’embrassa, comme un père embrasse son fils; et je me rendis à la chapelle pour remercier Dieu.

Le lendemain matin, je reçus la sainte communion des mains du prieur, dans la belle petite chapelle. Je prolongeai mon séjour jusqu’au lundi, et assistai aux offices du dimanche avec une singulière espèce de contentement tranquille, qui croissait dans mon cœur presque d’instant en instant. Le lundi, je me mis en route vers le nord, pour aller demeurer chez l’ami dont j’ai parlé déjà, qui était alors chapelain dans une grande maison catholique.

Là, une étrange surprise m’attendait. Quelques semaines auparavant, j’avais eu un de ces rêves très intenses qui laissent, durant la journée suivante, une impression à la fois profonde et inexplicable. J’avais rêvé que je marchais sur des hauteurs, au bord de la mer, avec une impression d’isolement assez pénible. Le terrain était nu, tout à l’entour de moi: mais, en m’avançant, j’avais commencé à voir un bois à l’horizon, et puis, tout à coup, je m’étais trouvé sur une éminence d’où m’était apparue une grande forêt, avec la mer au delà. Tout juste au milieu de la forêt s’étalait le toit d’une vaste maison; et, dès le moment où j’avais aperçu cette maison, j’avais eu soudain conscience d’un plaisir merveilleux, comme celui d’un enfant qui rentre dans sa maison. C’est là-dessus que je m’étais éveillé, toujours encore rempli d’un bonheur extraordinaire.

Or, je n’étais jamais venu voir mon ami dans sa nouvelle demeure, et jamais lui-même ne m’avait fait la moindre description de l’endroit où il vivait. Je ne savais pas même que cet endroit fût voisin de la mer, si bien que, lorsque j’arrivai dans la maison, le soir, et que j’appris que la mer était tout proche, je racontai mon rêve à mon ami, en ajoutant que, d’ailleurs, je ne voyais aucune autre ressemblance entre la vision de mon rêve et cet endroit. Mais voici que, le lendemain matin, il me fit monter sur une éminence qui s’élevait derrière la maison; et là, chose étonnante, je dus reconnaître que les deux spectacles coïncidaient dans tous les contours généraux! Je voyais à mes pieds le toit de la grande maison catholique, l’épaisse forêt, et, au delà, le long horizon de la mer. Dans le détail, cependant, il y avait deux ou trois petites choses qui m’apparaissaient différentes; et surtout je n’éprouvais en aucune façon l’immense joie dont m’avait imprégné la vision de mon rêve.

IV