Part 8
Je n’ai pas à décrire tout au long l’argument de M. Mallock. Mais, en un mot, le voici: la théorie de l’Église diffusive est bien considérée par les ritualistes anglais comme le fondement de leurs croyances, mais, en réalité, l’Église diffusive elle-même repousse cette théorie. Rome, Moscou et Cantorbéry, tout en s’accordant sur d’autres points, sont expressément en désaccord sur celui-là. Par conséquent, l’autorité à laquelle ma théorie faisait appel se refuse implicitement à me servir d’autorité; et, comme conséquence dernière, toute ma théorie n’est rien qu’une illusion.
Plus d’une fois, depuis lors, j’ai sollicité une réponse à cet argument de M. Mallock, et jamais encore je n’en ai reçu aucune. Tout au plus un savant et zélé anglican a-t-il pu me dire que l’argument était trop logique pour être vrai, et que le cœur avait des raisons que la raison ne connaissait pas.
Je commençai maintenant à me tourner avec plus d’espoir vers les ouvrages «constructifs». Dans celui de M. Spencer Jones, je trouvai une systématisation méthodique des arguments qui m’aidait grandement à éclaircir mes pensées, tandis que, par ailleurs, l’_Essai_ du Père Carson m’offrait une sorte de variation brillante sur le grand thème de Newman. Mais surtout c’était le livre fameux de Newman lui-même qui, comme un magicien, effaçant devant moi les derniers nuages, me permettait d’apercevoir la Cité de Dieu dans toute sa force et toute sa beauté.
III
Cependant rien de tout cela ne contribua autant que la lecture des Écritures elles-mêmes à me renseigner sur la valeur positive des titres de Rome. De tous côtés mes amis me disaient d’étudier la parole écrite de Dieu; et, en vérité, c’était le meilleur conseil que l’on pût me donner, car mes amis et moi étions d’accord pour accepter les Écritures comme l’œuvre inspirée de Dieu. Mais eux, dans ces Écritures interprétées par ce qu’ils croyaient être l’Église, ils trouvaient la confirmation de leurs propres vues, tandis que moi, depuis que j’avais perdu confiance dans l’Église à laquelle j’appartenais, ou plutôt depuis que j’avais cessé de recevoir de cette Église la moindre interprétation positive qui eût de quoi me satisfaire, je me trouvais réduit aux Écritures toutes seules. Je pouvais lire indéfiniment des livres de controverse, et échouer à découvrir les erreurs et faiblesses humaines qui les viciaient de part et d’autre; certes, je ferais mieux de m’adresser à des écrits où l’erreur n’existait pas. Et ainsi, une fois de plus, je me tournai vers le Nouveau Testament, en essayant d’y trouver un fil qui rassemblerait toutes mes croyances, une autorité vivante qui me renseignerait sur les titres authentiques de cette autre autorité que des motifs tout humains me montraient comme la plus consistante de toutes, l’autorité du successeur de saint Pierre prétendant au droit d’être le Précepteur et le Maître de tous les chrétiens.
On m’a dit alors, naturellement, que j’avais trouvé dans le Nouveau Testament ce que j’espérais y trouver; que j’avais déjà accepté entièrement les titres de Rome, que, par suite, je m’étais entraîné à conclure que les Écritures les confirmaient aussi. De telle sorte que l’on me prescrivait de m’adresser de nouveau aux théologiens pour l’interprétation de l’Écriture, c’est-à-dire, en fait, de revenir à ce même chaos de témoignages qui d’ailleurs, dans l’ensemble, m’avaient paru plutôt appuyer la position romaine, mais dont on m’avait conseillé auparavant de me dégager pour ne plus interroger que la propre parole de Dieu. Et cependant que pouvais-je faire, sinon de tâcher honnêtement à rechercher, dans le livre divin, les preuves des seuls titres qui me semblaient à la fois cohérents, raisonnables, historiques, pratiques, et même nécessaires d’une nécessité intrinsèque?
Après quoi je n’ai pas besoin de dire que j’ai trouvé dans les Écritures une confirmation bien plus évidente et facile des titres de l’autorité du pape que de bien d’autres doctrines que j’étais pleinement disposé à accepter comme m’étant affirmées par les Saintes Écritures. Des dogmes tels que celui de la Sainte Trinité, des sacrements tels que celui de la Confirmation, et des institutions telles que celle de l’épiscopat, toutes ces choses peuvent en vérité, pour l’anglican aussi bien que pour le catholique, être découvertes dans l’Écriture, si l’on veut creuser celle-ci pour les découvrir. Mais les titres des successeurs de Pierre, eux, n’ont pas besoin que l’on creuse pour les découvrir: ils s’étalent devant nous comme un grand diamant, rayonnant à la surface, pour peu que l’on ait frotté ses yeux et qu’on se soit délivré de toute prévention anti-catholique. Jésus déclare que sur Pierre il bâtira son Église: il enjoint à ce même Pierre, au lendemain de son plus grave péché, de «paître ses brebis». Il fait cela comme Bon Pasteur, et, comme Porte, il donne à Pierre les clefs de son Église. J’ai trouvé en tout vingt-neuf passages des Écritures où les prérogatives de Pierre sont tout au moins impliquées, et je n’en ai pas trouvé un seul qui leur fût contraire, ou incompatible avec leur admission. J’ai, d’ailleurs, reproduit ces passages dans une petite brochure, écrite peu de temps après ma conversion.
Il est, naturellement, tout à fait impossible pour moi de désigner telle ou telle de ces diverses lectures comme étant celle qui m’a décidément convaincu. Au reste, ce n’est pas un argument qui m’a convaincu, non plus qu’un sentiment qui m’a poussé. Je me suis trouvé simplement conduit par l’Esprit de Dieu vers un terrain d’où il m’est devenu aisé de voir les faits tels qu’ils étaient. Mais je n’en suis pas moins forcé de reconnaître que c’est surtout le livre de Newman qui m’a indiqué les faits, qui a transporté mon regard de tel point à tel autre, et qui m’a montré de quelle manière le glorieux monument tout entier se dressait sur les fondements immuables de l’Évangile, pour s’élever de là jusque dans le ciel.
IV
Dans ce livre de Newman je voyais--pour adopter une autre image--l’Épouse mystique du Christ croissant par degrés de l’enfance à l’adolescence, grandissant à la fois en taille et en sagesse, n’acquérant point de connaissances nouvelles, mais développant celles qu’elle avait dès l’abord, et renforçant ses membres et étendant ses mains; changeant parfois d’aspect et de langue, recourant tantôt à une forme d’expression humaine et tantôt à une autre pour traduire de plus en plus complètement sa pensée; et tirant de son trésor des choses qui lui avaient appartenu depuis le premier jour, et toujours pénétrée de l’esprit de son Époux, et toujours souffrant comme Il l’avait fait.
Elle aussi, l’Épouse, elle avait été trahie et crucifiée. Elle avait eu à «mourir chaque jour», comme son Époux. Elle avait été raillée, niée, méprisée. Elle avait été dépouillée de ses vêtements, et n’en était apparue que plus glorieuse, comme une vraie fille de roi. Elle avait été mise au tombeau, recouverte d’une pierre par les pouvoirs séculiers, et puis était ressuscitée en de merveilleux jours de Pâques. Elle avait passé par des portes que l’on croyait fermées à jamais; elle avait étalé ses banquets mystiques dans d’humbles mansardes et au bord de la mer; et surtout elle était montée par delà les nuages, pour aller demeurer dans le royaume céleste avec Celui qui était son Époux et son Dieu.
L’une après l’autre, mes difficultés s’évanouissaient à mesure que je contemplais cette Église. Je voyais maintenant de quelle façon il était nécessaire que ses aspects extérieurs changeassent, et que l’enfant torturé des catacombes semblât très différent de la Mère et Maîtresse régnante des Églises. Je voyais aussi comment il n’y avait pas jusqu’à sa constitution qui ne dût subir un changement apparent; comment ses membres, qui d’abord s’étaient mus gauchement et avec des allures spasmodiques, avaient dû devenir de plus en plus dirigés par la Tête visible, à mesure qu’elle acquérait plus de forces; comment les grands gestes naïfs des premiers Conciles avaient dû peu à peu évoluer vers la voix sereine qui, maintenant, sortait de ses lèvres; comment le sens implicite des premiers siècles avait dû s’exprimer avec de plus en plus de précision, à mesure que l’Église avait pris l’habitude de parler aux hommes de ce qu’elle savait depuis le commencement; et comment elle continuait de nos jours à proclamer le principe sur lequel son action était fondée de tout temps, à savoir que, dans les matières qui concernaient le contenu vital de son message, sa Tête se trouvait inspirée, pour la protéger, de ce même Esprit de vérité qui d’abord avait formé son corps dans le sein de l’humanité.
Je ne dis pas que toutes mes difficultés s’en soient allées d’un seul coup. Non, et en fait, je ne pense pas qu’il y ait aujourd’hui un seul catholique qui ose dire qu’il ne rencontre pas de difficultés autour de sa foi: mais je comprenais dès lors que «dix mille difficultés n’arrivent pas à constituer un doute». Il restait toujours encore les vieux problèmes éternels du péché et de la volonté libre: mais pour celui qui, une fois, a plongé ses yeux dans ceux de la grande Mère, ces problèmes ne sont plus rien, car celui-là comprend que la Mère sait, si nous ignorons; qu’elle sait, même si elle ne dit pas qu’elle sait; et qu’au dedans d’elle, quelque part, tout au fond de son grand cœur, réside la science infinie de Dieu.
Ainsi, pour la première fois, ma conception idéale de l’Église du Christ m’apparaissait à présent pleinement réalisée dans ce que j’avais coutume d’appeler l’Église de Rome. Et que si, ensuite, je me retournais et regardais de nouveau l’Église d’Angleterre, je découvrais une différence extraordinaire. Ce n’était pas que mon ancienne Église eût cessé de me paraître aimable. Je continue à l’aimer maintenant encore, de la manière dont on peut aimer un ami tout en se rendant compte de ce qu’il a en soi de peu satisfaisant. L’Église d’Angleterre m’apparaissait douée de cent vertus, d’une langue délicate, d’un esprit poétique; un parfum charmant s’exhalait d’elle; elle était infiniment séduisante et touchante; elle avait l’avantage de demeurer dans la pénombre de son vague, comme aussi d’habiter de superbes demeures, encore qu’elle ne les eût pas construites elle-même; elle avait certaines façons gracieuses, certains modes d’expression d’une douceur exquise; sa musique et sa poésie me semblent, aujourd’hui encore, extrêmement belles; et puis, par-dessus tout, elle était la mère nourricière de beaucoup de mes meilleurs amis, et pendant plus de trente ans elle m’avait élevé et nourri, moi aussi, avec une bonté pleine d’indulgence. A coup sûr, je n’avais pas l’ingratitude de méconnaître ses mérites: mais c’était chose entièrement impossible pour moi de continuer à la révérer comme la divine maîtresse de mon âme.
Il est vrai qu’elle m’avait nourri des meilleurs aliments qu’elle possédât, et que Notre-Seigneur avait joint à ces dons, qui me venaient d’elle, d’autres dons meilleurs encore qui ne me venaient que de Lui; et c’était elle, en outre, qui m’avait toujours mené vers Lui, le désignant à mon attention beaucoup plus que soi-même. Mais tout cela ne suffisait pas à faire d’elle ma reine, ni non plus ma mère, et, en fait, sur bien des sujets, elle m’avait trompé, non point par sa faute, mais en raison de l’infortune de sa propre nature. Lorsque je l’avais interrogée sur les fondements de la vie que je menais sous sa protection, elle n’avait pas pu répondre. Elle m’avait dit simplement de rester en repos et de l’aimer; or, cela n’était pas assez pour moi. Une âme ne peut pas se satisfaire indéfiniment de pure bonté, ni d’un murmure apaisant, ni du chant des hymnes; et il y a une liberté qui constitue un esclavage plus intolérable que la plus lourde des chaînes. Tel que j’étais, moi, je ne désirais nullement pouvoir aller d’un côté ou de l’autre selon mon propre gré; ce que je désirais, c’était de savoir dans quelle voie Dieu voulait que j’allasse. Je n’avais aucun besoin d’être libre pour pouvoir changer à mon gré ma conception de la vérité: mais plutôt j’avais besoin d’une vérité qui, elle-même, pût me rendre libre. Je n’avais pas besoin des larges chemins du plaisir, mais du chemin étroit qui est la Vérité et la Vie. Et, pour toutes ces choses, l’Église d’Angleterre était hors d’état de m’aider.
Ainsi je la voyais, mon ancienne maîtresse, aimante et touchante, me retenant à son service par tous les liens humains; tandis que de l’autre côté, dans un rayonnement d’aveuglante lumière, je voyais l’Épouse du Christ, dominante et impérieuse, mais avec un regard dans ses yeux et un sourire sur ses lèvres qui ne pouvaient naître que d’une vision céleste. Et celle-là m’appelait à son service non point parce qu’elle avait jamais rien fait pour moi, non point, comme l’autre, parce que j’étais un Anglais épris des manières anglaises, mais simplement et uniquement parce que j’étais un enfant de Dieu, et parce qu’à elle Dieu avait dit: «Prends cet enfant et nourris-le pour moi, et je te donnerai tes gages!» Parce que, simplement et uniquement, elle était l’Épouse de Dieu, et que, moi, j’étais un fils de son divin Époux.
Si, dans ce choix, j’avais hésité et que je fusse revenu à celle que je connaissais et aimais, de préférence à celle que, jusqu’alors, je voyais seulement et redoutais de loin, je comprenais que je serais tombé, sans l’ombre d’un doute, sous le poids de cette condamnation prononcée par mon divin Maître: «A moins qu’un homme abandonne son père et sa mère, et tout ce qu’il possède, il ne peut pas être mon disciple!» Si bien que, dès le début de l’été, j’allai trouver mon supérieur, je lui exposai, une fois de plus, mon état d’esprit, et j’obtins de lui la permission d’aller passer quelques mois dans la maison de ma mère, pour me reposer et pour réfléchir.
CHAPITRE VI
LES DERNIERS PAS
I
Je revins chez ma mère dans un état assez étrange, mais à coup sûr profondément misérable. Pour résumer en un mot une foule de symptômes que je ne puis songer à mettre sous les yeux du lecteur, je me sentais complètement épuisé au point de vue spirituel. Une seule chose m’apparaissait avec une clarté absolue, autant du moins que je restais capable d’une vision intellectuelle: c’était que j’avais le devoir de me soumettre à Rome. C’est aussi ce que je fis comprendre à ma mère, pour laquelle je n’avais pas eu de secrets depuis le premier jour; et je me rendis volontiers à la proposition qu’elle me fit, d’ajourner toute résolution jusque vers la fin de mai, afin de me laisser le temps et le repos nécessaires pour une réaction possible. Pendant ce temps, il m’est arrivé plus d’une fois de célébrer encore la communion anglicane dans la petite chapelle de notre maison, et cela pour des motifs que j’ai déjà expliqués: mais, avec le consentement de mon supérieur, je refusai obstinément d’aller prêcher où que ce fût, en déclarant que, pour le moment, je traversais une crise d’où allaient dépendre tous mes plans pour l’avenir. Aussi bien était-il parfaitement exact que je me trouvais, à ce moment, dans une période d’indécision totale, quant à la suite de ma vie religieuse; car ma confiance dans le jugement de mes supérieurs et dans celui de ma mère aurait déjà suffi pour me faire admettre la possibilité d’un changement qui me ramènerait à mon ancienne manière de voir. Matériellement, j’étais toujours encore un membre de la communauté anglicane de la Résurrection; je récitais mon office avec une régularité parfaite, et observais les autres détails de la règle de notre communauté. Dès lors, pourtant, j’avais fait part à quelques amis intimes de ce que je considérais comme devant m’arriver.
II
Au cours de mes lectures de l’hiver précédent, j’avais étudié avec un plaisir tout particulier un certain manuscrit du temps d’Élisabeth dont j’ai déjà fait mention, et où se trouvaient décrites des scènes de la vie religieuse de cette période. La peinture contenue dans ce livre m’avait laissé un souvenir très vivant, et maintenant, pendant mon séjour chez ma mère, je me demandai si je ne ferais pas bien de tenter une sorte de roman historique sur le même sujet, par manière de soupape de sûreté à mes troubles intérieurs. D’où résulta que, bientôt, je me vis plongé tout entier dans la confection d’un roman publié par moi plus tard sous le titre de _Par quelle Autorité?_ La préparation de ce roman m’excita à un degré extraordinaire. Je travaillais au moins huit ou dix heures chaque jour, tantôt écrivant, tantôt lisant et annotant tous les livres et toutes les brochures historiques sur lesquels je pouvais mettre la main. Je découvrais des passages dans des revues, des phrases isolées dans de vieux livres, et je recueillais tout cela, et m’arrangeais pour le faire figurer parmi les matériaux qui devaient me servir à la mise au point de mon livre. Dès le début de septembre, celui-ci se trouvait aux trois quarts achevé.
J’aurais bien des défauts à relever aujourd’hui dans ce roman. Il est beaucoup trop long, et d’un sentimentalisme inutile, et beaucoup trop encombré de détails historiques: mais surtout l’atmosphère mentale que j’ai dépeinte dans mon récit y est au moins d’un siècle en avance: car ce n’est guère que sous les règnes des deux Charles Stuart que les hommes ont pensé et senti comme je les ai représentés pensant et sentant sous le règne d’Élisabeth. Il n’y a que deux points sur lesquels mon ancien roman me satisfasse encore: Il a, je crois bien, une certaine fraîcheur assez agréable, et en second lieu il est d’une exactitude tout à fait irréprochable sous le rapport des faits historiques. Jamais, en tout cas, je n’ai pu découvrir, sous ce rapport, la moindre assertion erronée, ce qui s’explique d’ailleurs par le soin et le scrupule extrêmes avec lesquels je m’occupais de la justesse d’une foule de détails absolument insignifiants pour l’ensemble de la vérité historique. Mais surtout je suis reconnaissant à ce livre d’avoir très bien joué le rôle en vue duquel je m’étais mis à l’écrire. Sa rédaction a été vraiment, pour mon âme inquiète d’alors, une soupape de sûreté infiniment précieuse, et je me demande parfois ce qui aurait pu m’arriver si je ne m’étais pas avisé d’un tel moyen de m’abstraire, en quelque sorte, de moi-même[5].
[5] Le roman intitulé: _Par quelle Autorité?_ a été traduit en français, il y a quelques années, et publié à la librairie Lethielleux.
Mais j’avais beau attendre et ne plus réfléchir: de plus en plus, ma résolution se dessinait clairement devant moi. Dans tous ces livres d’histoire que je lisais, je retrouvais les anciens fondements catholiques de l’Église d’Angleterre ressortant du sol, comme ces contours de vieux murs démolis que l’on aperçoit parmi le gazon d’une verte prairie. Je commençais à m’étonner de plus en plus d’avoir pu imaginer jamais que ma communion anglicane fût identique à la vieille Église d’Angleterre. C’est ainsi que, depuis plusieurs années déjà, j’avais prétendu dire la «messe» en célébrant notre office du matin, et affirmer que le sacrifice de la messe avait toujours été regardé comme l’une des doctrines essentielles de l’Église d’Angleterre; et voici que, sous le règne d’Élisabeth, des prêtres étaient punis de mort simplement pour le crime d’avoir fait ce que j’avais prétendu faire au nom de l’Église qui les persécutait! J’avais supposé que nos tables de communion en bois étaient des autels; et voici que, au temps des Tudor, les vieilles pierres des autels avaient été renversées et délibérément outragées par les dignitaires de l’Église à laquelle j’appartenais encore officiellement! Les choses qui m’étaient les plus chères à Mierfield, les vêtements sacerdotaux, les crucifix, les chapelets, tout cela sous Élisabeth avait été solennellement dénoncé comme des «objets sacrilèges» et des «emblèmes de superstition»! Je m’étonnais d’avoir pu me tromper à ce point, et le fait est que, dès avant l’achèvement de mon livre, j’ai même tout à fait renoncé à célébrer l’office de communion.
III
Pendant cet été passé chez ma mère, celle-ci avait obtenu de moi que j’allasse consulter trois membres éminents de l’Église d’Angleterre: un pasteur de paroisse des plus connus, un haut dignitaire et un laïc non moins renommé. Tous les trois se sont montrés à mon égard d’une bonté touchante; et je dois reconnaître, par-dessus tout, que pas un seul d’entre eux ne m’a fait le reproche de déloyauté envers la mémoire de mon père. Ils comprenaient tous les trois que, dans des circonstances comme celles qui me préoccupaient, un tel argument ne pouvait entrer en ligne de compte.
Le pasteur de paroisse ne produisit absolument aucun effet sur moi. Il tenta à peine de discuter, et ne me dit presque rien que je puisse me rappeler, à cela près qu’il attira mon attention sur l’incontestable renaissance de la vie spirituelle dans l’Église d’Angleterre, durant les derniers temps. Or, comme je crois l’avoir dit, c’était là un argument qui, à mes yeux, prouvait simplement que Dieu récompensait le surcroît de zèle par un surcroît de bénédiction. Mon interlocuteur lui-même m’offrait un excellent exemple d’un zèle ainsi récompensé. Et quant au fait que, cette renaissance spirituelle s’étant accompagnée de tendances à une conception plus sacramentelle, l’on pouvait trouver là un témoignage en faveur de la validité des sacrements anglicans, il y avait longtemps que cet argument-là avait cessé de me toucher. Car, en premier lieu, la même renaissance avait eu lieu parmi les presbytériens, et sans que les anglicans de la Haute-Église en tirassent argument pour accepter la validité des ordres presbytériens; et puis, en second lieu, il était naturel que la renaissance revêtit cette forme parmi les anglicans, puisque leur _Livre de prières_ les dirigeait expressément en ce sens.
Le haut dignitaire, en compagnie duquel je passai quelques jours, et qui, lui aussi, me fit voir une indulgence et une amabilité extrêmes, n’était point parvenu, je crois, à comprendre ma véritable position religieuse. Il me demanda s’il n’y avait pas, dans l’Église romaine, des dévotions à l’égard desquelles je sentisse une répugnance. Je dus lui répondre qu’en effet il y en avait quelques-unes, et notamment les dévotions populaires à la Vierge. Sur quoi mon hôte témoigna d’une grande surprise à la pensée que je pusse sérieusement envisager la perspective de me soumettre à une communion où je risquais d’avoir à employer des méthodes de culte désapprouvées par moi. En vain j’essayai de lui expliquer que je me proposais de devenir catholique romain non point parce que j’étais attiré par les coutumes de l’Église romaine, mais parce que je croyais que cette Église était l’Église de Dieu; et que, par suite, si mes opinions sur des détails accessoires différaient de celles de l’Église, c’était tant pis pour moi; mais que, en fait, j’allais tâcher à étouffer en moi le plus possible ces dernières répugnances, car j’entendais aller vers Rome non point comme un critique ni un précepteur, mais bien comme un enfant et un élève. Mon hôte me sembla juger ce point de vue quelque peu immoral. A ses yeux, évidemment, la religion était plus ou moins une affaire de choix et de goût individuels.