Les confessions d'un converti

Part 7

Chapter 73,701 wordsPublic domain

J’ai l’idée que les catholiques ne se rendent aucun compte de tous les obstacles que doivent franchir les anglicans avant de faire leur soumission à l’Église. Je ne parle pas seulement des souffrances extérieures, telles que la perte d’amis, de revenus, de positions, et souvent même des plus modestes commodités de la vie. De ce genre de pertes je me trouvais garanti, pour ma part, encore que la nécessité d’abandonner la communauté de Mierfield ait été, sans aucun doute, l’épreuve la plus cruelle que j’aie eue à subir jamais, au point de vue de ma vie sociale. J’ai tendrement baisé, à la manière grecque, la porte de ma chambre, en quittant celle-ci pour la dernière fois. Mais enfin je ne perdais pas, j’ose le dire, l’amitié personnelle des membres de la communauté, en tant qu’individus. Je les revois encore, à l’occasion, et reçois de leurs nouvelles. Aussi bien n’est-ce pas de ce côté de la lutte que je veux parler, mais bien du conflit purement intérieur. L’anglican passé au catholicisme se trouve, pour ainsi dire, simultanément chassé de tous les chemins qu’il suivait. Son âme est saisie d’une douleur intolérable, et dont l’unique soulagement se trouve dans une espèce de quiétisme impassible. Se soumettre à l’Église, pour un anglican, c’est sortir à jamais de ce qui lui est familier et cher, pour s’en aller dans un immense désert où il est certain d’être épié, soupçonné, raillé, à chaque rencontre qu’il fera. Ou plutôt c’est là, certainement, en majeure partie, une illusion, et les choses se révèlent sous un tout autre aspect lorsque l’ex-anglican est décidément devenu catholique. Mais il n’en reste pas moins vrai qu’elles lui apparaissent d’abord sous cet aspect-là, qui pourrait bien être le dernier piège émotif tendu par Satan. A quoi j’ajouterai que celui-ci ne laisse pas d’être aidé, dans sa tâche, par la négligence des écrivains catholiques à rassurer les néophytes sur ce point particulier.

Deux incidents de cet ordre ont presque failli éteindre en moi la lumière naissante de la foi. Je ne veux pas les décrire ici; mais, dans les deux cas, ils ont eu pour point de départ une parole imprudente sortie de la bouche d’un prêtre catholique très sincère et très bon, dans un discours public. Quand une âme atteint un certain degré de conflit intérieur, elle cesse d’être tout à fait logique; elle devient alors quelque chose de très tendre et de très impressionnable, frémissant au moindre contact, et aspirant à n’être touchée que par des mains qui ont été percées de clous. Or cette âme endolorie, durant la crise qui précède sa conversion, se trouve traitée rudement, poussée impérieusement d’un côté et de l’autre par un directeur qui ne se fait pas la moindre idée de son état, vivant lui-même au centre de la lumière vers laquelle l’âme tremblante du converti tâche à s’élever parmi des souffrances indicibles. Quoi d’étonnant que, plus d’une fois, cette âme misérable se laisse retomber dans la pénombre, plutôt que d’avoir à en supporter davantage, et même se persuade qu’une demi-lumière accompagnée de charité doit être plus proche du cœur de Dieu qu’un soleil éclatant au milieu d’un désert?

VII

Je vais maintenant essayer de résumer brièvement la nature de ces doutes et de ces objections qui, depuis le mois d’octobre de l’année précédente, m’avaient de plus en plus préoccupé. Parfois, pour essayer d’y échapper, je me réfugiais désespérément dans la prière: mais bientôt mes angoisses me ressaisissaient, et, de nouveau, je me mettais à lire tous les livres qui avaient quelque chance de pouvoir me rassurer.

Il y avait, d’abord, la conception générale du plan divin; et en second lieu il y avait les faits réels qui m’entouraient dans le monde. Je vais commencer par ce second point, qui, moins important à mes yeux que le premier, l’a cependant précédé dans mes pensées. Voici en quoi il consistait:

J’acceptais le christianisme comme la révélation de Dieu. C’était là, pour moi, un axiome dont je ne m’arrêterai pas à exposer les fondements. J’acceptais également la Bible comme un récit inspiré, et divinement garanti, des faits positifs de cette Révélation. Mais j’en étais arrivé à comprendre, comme je l’ai déjà expliqué, la nécessité de l’existence d’une Église enseignante qui fût chargée de conserver et d’interpréter les vérités du christianisme à la série des générations successives. C’est seulement pour une religion morte que des documents écrits peuvent suffire. Une religion vivante doit toujours être en état de s’adapter à un milieu nouveau sans rien perdre de son identité propre. D’où résulte cette conclusion certaine que, si le christianisme est, comme je le crois, une Révélation réelle, l’Église enseignante doit, en tout cas, avoir une opinion touchant le trésor confié à ses soins, et notamment touchant les divers points indispensables au salut de ses enfants. Cette Église peut rester elle-même dans l’indécision et peut permettre des vues divergentes sur des points purement théoriques; elle peut souffrir, par exemple, que ses théologiens discutent au long des siècles les modes d’action de Dieu, ou bien encore les meilleures manières philosophiques d’interpréter les mystères du dogme; elle peut encore autoriser la discussion sur les limites précises de certains de ses pouvoirs, et sur leur façon de s’exercer. Mais dans les choses qui affectent directement et pratiquement les âmes, comme par exemple le fait de la grâce, ses voies, les conditions nécessaires du salut, et le reste, il faut que non seulement l’Église ait une opinion définie, mais il faut aussi qu’elle la proclame constamment, et que, non moins constamment, elle impose silence à ceux qui voudraient obscurcir son opinion ou la défigurer.

Or, tel n’était pas du tout le cas pour la communion chrétienne dont je me trouvais faire partie.

J’étais desservant d’une Église qui ne semblait pas avoir une opinion fixe, même sur les matières les plus directement liées au salut des âmes. Ainsi, j’avais pour devoir de prêcher et de pratiquer le système de rédemption que Dieu nous a donné par le moyen de la vie et de la mort de Jésus-Christ, et je savais bien que ce système était sacramentel. Or, lorsque je regardais autour de moi, en quête d’un clair exposé de ce système, il m’était impossible de le découvrir. Il est vrai que bien des individus acceptaient et enseignaient ce que j’enseignais moi-même; il y avait notamment les sociétés auxquelles j’appartenais, l’Union anglicane et la Confrérie du Saint-Sacrement, qui s’accordaient de la manière la plus absolue avec moi sur ce terrain: mais il m’était impossible de dire que les autorités de mon Église en fussent au même point. Pour m’en tenir à un seul exemple, mais capital--la doctrine de la Pénitence--j’ignorais tout à fait si mon Église me permettait ou non d’enseigner que cette pénitence était normalement indispensable pour le pardon du péché mortel. Au contraire, presque tous nos évêques niaient cela, et quelques-uns d’entre eux se refusaient même complètement à reconnaître le pouvoir de l’absolution. Mais, en admettant même que mes propres vues fussent tolérées--ce qu’elles n’étaient pas, tout au moins en droit strict--le fait que des vues qui excluaient les miennes se trouvassent jouir d’une égale tolérance, ce fait me prouvait que mes vues ne faisaient point partie de la doctrine foncière de mon Église. En mettant les choses au mieux, j’enseignais mon opinion privée sur un point qui demeurait encore, officiellement, indéfini. J’enseignais comme une certitude ce qui était encore incertain. De telle sorte que, à mesure que je me rendais un compte plus clair de cette situation, il me devenait de plus en plus impossible de dire que l’Église d’Angleterre proclamât le sacrement de la Confession.

Je n’ignorais pas que bon nombre de mes confrères avaient une manière très simple d’échapper à ce dilemme. Ils faisaient appel non pas à la voix vivante de l’Église d’Angleterre, mais à ses formulaires écrits, qu’ils interprétaient en accord avec leurs propres vues. Mais, pour ma part, j’avais peine à suivre sincèrement leur exemple, parce que j’avais commencé à comprendre qu’un formulaire écrit ne peut jamais être décisif dans une Église où ce formulaire peut être interprété selon plusieurs sens différents--ce qui était le cas pour celui-là, sans le moindre doute--et dans une Église où les autorités non seulement se refusent à décider de l’unique sens véritable, mais tolèrent avec une égale facilité des sens qui s’excluent et se détruisent l’un l’autre. De plus en plus, je commençais à sentir la nécessité absolue d’une autorité vivante qui pût continuer de parler au fur et à mesure que plusieurs interprétations nouvelles de ses paroles anciennes se disputaient le privilège d’être conformes à son opinion.

Et, naturellement, bien des personnes me conseillaient de m’en tenir à mon interprétation propre, sans m’occuper des autres: mais cela m’était impossible. J’estimais que, puisque mon interprétation était contestée, je n’avais pas le droit de l’enseigner comme valable. Là-dessus, on me rappelait le cas de théologiens anglicans tels que Pusey et Keble, qui avaient tranquillement soutenu comme certaines les vues les plus mystiques et les plus proches du catholicisme. Mais je répondais qu’il m’était impossible de m’appuyer sur l’autorité de tels individus particuliers, si éminents qu’ils fussent, étant donné qu’il y avait d’autres individus non moins éminents qui soutenaient des vues opposées.

Deux ou trois de mes conseillers, enfin, me disaient que je m’occupais là de points secondaires, et nullement essentiels. Ils m’assuraient que les dogmes généraux du _Credo_ étaient les seuls qui fussent nécessaires, et que sur ceux-là l’Église anglicane se trouvait suffisamment d’accord. Mais je répondais que ces points dont je m’occupais étaient, au contraire, les plus pratiques de tous, ne concernant pas de vagues propositions théologiques, mais les détails les plus actuels de la vie chrétienne. Pouvais-je ou ne pouvais-je pas dire à mes pénitents qu’ils étaient tenus de confesser leurs péchés mortels avant la communion? Et ce que je dis là de la Pénitence n’est qu’un exemple entre maints autres, car de tous côtés je voyais s’élever les mêmes questions. Je me trouvais entouré d’une Église dont la pratique m’apparaissait impossible à justifier. Ses enfants vivaient et mouraient par dizaine de milliers dans l’ignorance complète de ce que je croyais être le dogme chrétien, et dans une ignorance qui ne résultait point de leur propre négligence, mais bien de la volonté réfléchie d’hommes qui étaient des ministres de mon Église, aussi pleinement accrédités que moi-même, et qui en outre, tout comme moi, n’aspiraient qu’à enseigner ses préceptes et à lui obéir.

Et puis, de l’autre côté, je voyais l’Église de Rome. J’avais, je crois bien, lu et entendu tous les arguments historiques ou théoriques qu’il était possible d’apporter contre ses titres: mais, à la regarder du point de vue pratique, il ne pouvait point faire de doute pour moi que le système de cette Église agissait là où le système de mon Église anglicane demeurait impuissant. On me disait que cette action était toute machinale, ou bien encore superstitieuse: mais, en tout cas, elle était réelle, incontestable. Je me souviens d’avoir, un jour, dans une conversation privée, comparé les deux systèmes rivaux à deux feux préparés de deux manières différentes. Le système anglican était comme si un homme approchait une allumette d’une masse de combustible entassée en bloc; là où ce geste s’accompagnait de beaucoup de zèle et de sincérité personnels, sûrement une flamme jaillissait, des âmes se trouvaient échauffées et éclairées; mais aussitôt que cette influence personnelle disparaissait, tout redevenait comme auparavant. Dans le système romain, au contraire, on avait beau me dire que les individus faisaient voir moins de zèle et moins de piété: en tout cas, le feu brûlait d’une flamme sûre et constante, tout à fait indépendamment de l’influence individuelle, parce que le combustible se trouvait préparé et disposé en bon ordre. Qu’un prêtre fût négligent, ou même relâché, dans ses vues privées, il n’en résultait aucune différence essentielle: son troupeau n’en savait pas moins ce qui était nécessaire pour le salut, et comment il pourrait l’obtenir. Le plus petit enfant élevé dans l’Église catholique romaine savait, de la manière la plus précise, comment il pouvait se réconcilier avec Dieu et recevoir sa grâce.

VIII

En second lieu, il y avait la question générale de la catholicité. La théorie anglicane m’apparaissait simplement extravagante, maintenant que je la considérais d’un point de vue moins «provincial». Je n’avais aucune idée, par exemple, de celui qui se trouvait être l’évêque légitime de Zanzibar: cela dépendait surtout, dans ma théorie d’alors, de la question de savoir quelle communion, la romaine ou l’anglicane, avait par hasard débarqué la première sur la côte d’Afrique! En fait, la juridiction religieuse se présentait à moi comme une espèce de course au clocher pieuse. En Irlande, je savais fort bien que j’étais en communion avec des personnes qui, d’après mes vues individuelles, étaient absolument des hérétiques, et hors de communion avec des personnes dont les vues religieuses étaient exactement les miennes. Au contraire, la théorie romaine était, simplement, la même partout. Tout catholique romain pouvait dire avec saint Jérôme: «Je suis en communion avec le Christ, représenté par la chaire de Pierre. Sur ce rocher est construite toute l’Église.» Ici encore, la théorie romaine était logique et agissait, tandis que ma théorie anglicane n’avait ni consistance, ni action pratique.

Après cela, il va sans dire que ces considérations ne résolvaient pas le problème. On me rappelait que Notre-Seigneur aimait à parler par paraboles, et se refusait volontiers à trancher les nœuds par des réponses simples et directes. Il n’y avait rien d’impossible à ce que le fil doré de Son plan divin passât précisément à travers ces fourrés qui me semblaient impénétrables, et que la grande route toute droite ne fût qu’un monument de l’impuissance et de l’erreur humaines.

Aussi, bien que ces points me prédisposassent en faveur de l’Église de Rome, estimais-je qu’il m’était encore nécessaire de beaucoup lire et de beaucoup réfléchir avant de me décider. Sans compter que d’autres points dérivaient de ceux-là, qui exigeaient également une élucidation minutieuse. Par exemple, comment se pouvait-il que des dogmes qui contraignaient aujourd’hui la conscience des fidèles ne l’eussent pas contrainte il y a cent ans? Que penser de dogmes nouvellement proclamés, comme celui de l’Immaculée-Conception--qui d’ailleurs, comme matière d’opinion privée, me paraissait parfaitement acceptable--et comme celui de l’infaillibilité papale? Et puis enfin, il restait toujours encore le vieux problème, vainement étudié, des textes relatifs à saint Pierre et des commentaires patristiques à leur sujet.

IX

Si bien qu’il y avait une chose que je commençais à voir avec une certitude de plus en plus accablante: à savoir, qu’il était impossible, en raison des immenses complications de l’histoire, de la philosophie, de l’exégèse, de la loi naturelle, etc., de soutenir avec probabilité n’importe quelle théorie au monde. Les matériaux d’après lesquels je me trouvais forcé de juger, avec toute mon incompétence, étaient comme un vaste kaléidoscope de couleurs. Chaque homme avait une inclination naturelle vers une théorie, et tendait à choisir celle-là. Il était incontestablement possible de trouver des arguments en faveur de l’anglicanisme, ou de la papauté, ou du judaïsme, ou du système des Quakers. Et c’était dans ces conditions, presque désespérantes, que je m’étais mis à l’œuvre! Mais, avec cela, il y avait une chose qui m’apparaissait, par degrés, non moins évidente: à savoir, que l’intelligence, réduite à ses propres moyens, ne pouvait prouver que très peu. L’énigme que Dieu m’avait donné à résoudre consistait en des éléments dont la solution avait besoin non seulement de la tête, mais aussi du cœur, de l’imagination, des intuitions, en un mot de notre nature humaine tout entière. C’était chose impossible d’échapper complètement à notre prévention native: mais du moins je devais faire de mon mieux. Je devais me reculer un peu de la toile, et regarder la peinture d’ensemble, au lieu de me tenir penché sur elle avec un centimètre. Voilà ce que je sentis de plus en plus, à mesure que j’avançais dans mon enquête! Mais, avant d’en arriver là, je m’étais plongé à l’aveugle dans le tourbillon affolant de la controverse.

J’ennuierais le lecteur en essayant de lui fournir une liste un peu complète de tous les ouvrages de controverse que j’ai lus, pendant les huit derniers mois de ma période anglicane. Je dévorais littéralement tout ce que je pouvais trouver, dans les deux camps. Je me nourrissais des livres du Révérend Gore, de Richardson, de Pusey, de Ryder, de Littledale, de Puller, de Stone, de Percival, de Mortimer, de Mallock, de Rivington. J’étudiais avec soin un manuscrit sur l’histoire du règne d’Élisabeth; je prenais des notes en abondance; et enfin je lisais le _Développement_ de Newman, ainsi que la réponse de Mozley. Je cherchais aussi l’interprétation de divers points chez les Pères, mais avec une espèce de désespoir, en me sachant tout à fait incompétent pour décider, là où de grands savants s’étaient trouvés en désaccord. Je dois avouer que toutes ces lectures m’ont troublé et désolé au dernier point. Ne valait-il pas mieux pour moi abandonner ces recherches poussiéreuses, et rester paisiblement dans la situation où m’avait placé la Providence divine? Après tout, une renaissance extraordinaire de vie spirituelle s’était produite, récemment, dans l’Église d’Angleterre, et la nature de ma tâche de missionnaire m’avait tout particulièrement permis d’en constater les effets. Ne serait-ce pas une sorte de péché contre le Saint-Esprit, de tourner le dos à une œuvre aussi manifestement solide de la grâce, pour me mettre en quête de ce qui pourrait bien n’être qu’un brillant et séduisant fantôme?

CHAPITRE V

LA MONTÉE DÉCISIVE

I

Par degrés, cependant, trois choses se dégagèrent pour moi de ce bruyant tourbillon d’idées et écrits. La première de ces trois choses fut une pensée. Mon supérieur m’avait donné à entendre que je m’exposais sans aucun doute au péché d’orgueil en me hasardant à dresser mon opinion propre contre les vues d’hommes tels que Pusey et Keble, d’hommes qui m’étaient infiniment supérieurs en science, en expérience, et en valeur morale. Ces hommes avaient pénétré dans toutes les questions qui m’occupaient, les avaient explorées bien plus profondément que je pouvais jamais espérer de le faire: et ils étaient arrivés à la conclusion que les titres de Rome n’étaient point justifiés, et que l’Église d’Angleterre formait, tout au moins, une partie de l’Église du Christ. Or, je compris clairement, tout d’un coup, ce que j’avais seulement soupçonné jusque-là: à savoir que si, comme je le croyais, l’Église du Christ était la voie divine du salut, c’était chose impossible que la découverte de cette voie fût une affaire d’intelligence ou d’érudition, car, à ce prix, le salut deviendrait plus facile pour l’homme adroit et possédant des loisirs que pour l’homme simple et n’ayant point le temps de longues réflexions. Et quant à ce qui était de la sainteté d’hommes tels que Pusey, je me dis que, somme toute, le Christ était venu en ce monde pour sauver les pécheurs. Deux ou trois textes de l’Écriture commencèrent à m’apparaître en lettres de flamme. «Il y aura un grand chemin, écrivait Isaïe, et le racheté y marchera. Celui qui s’y sera engagé, si même il est sot, ne risquera pas de s’égarer.» D’autre part, Notre-Seigneur a dit: «Une cité placée sur une montagne ne saurait être cachée.» Et encore: «A moins que vous deveniez pareils à de petits enfants, vous ne pourrez pas entrer dans le royaume des cieux!» Ou bien encore: «Je te remercie, O mon Père, de ce que tu as caché ces choses aux sages et aux prudents, et les as révélées aux tout petits!»

Je ne saurais décrire le soulagement que m’a apporté cette pensée. Je voyais maintenant que mes difficultés intellectuelles ne constituaient pas du tout le vrai cœur de l’affaire, et que je n’avais aucun droit de me décourager parce que je me savais infiniment inférieur à d’autres qui avaient décidé contre la cause que je commençais à reconnaître pour vraie. L’humilité et la bonne foi, je m’en rendais compte à présent, avaient bien plus d’importance que toute l’érudition patristique. Et aussi commençai-je depuis lors, bien plus encore qu’auparavant, à aspirer vers ces deux vertus, et à me remettre entre les mains de Dieu. Tous les jours, je pratiquais l’un des actes d’humilité recommandés par saint Ignace dans ses _Exercices spirituels_. En fait, je crois même que, sous l’excès de la réaction, je courais un certain danger de retomber dans le quiétisme.

Mais alors deux livres vinrent à mon secours, le _Développement_ de Newman, et la _Déruption doctrinale_ de Mallock. Il y eut aussi l’un des _Essais_ du Père Carson qui me fut très précieux durant cette crise--celui qui traitait de la croissance de l’Église depuis son état embryonnaire jusqu’à sa pleine virilité; car peut-être était-ce la doctrine de cet essai qui m’aidait le mieux à résoudre mes dernières difficultés. Et enfin je dois citer le livre de M. Spencer Jones sur _l’Angleterre et le Saint-Siège_, ouvrage des plus remarquables, écrit par un homme qui est encore aujourd’hui pasteur de l’Église d’Angleterre. Chacun de ces livres m’aidait à sa façon, non point peut-être directement pour l’acquisition de ma foi nouvelle--car celle-ci se formait en moi aussi indépendamment de tout effort intellectuel que de tout attrait sentimental: mais ces divers écrits avaient pour moi l’avantage, d’une part, de détruire les obstacles qui se dressaient entre Rome et moi, et d’autre part de détruire les derniers vestiges de liens théoriques qui me rattachaient à l’Église d’Angleterre. Grâce à eux je commençais désormais à voir poindre nettement, comme des montagnes à travers une brume matinale, les contours de ce que j’appellerai les vues générales des deux communions entre lesquelles je me trouvais partagé.

II

En premier lieu, il y avait la vue générale de l’Église d’Angleterre, et de ses relations avec le christianisme. Ces relations, comme je l’ai dit déjà, reposaient maintenant entièrement sur ma théorie de «l’Église diffusive». Or le livre de M. Mallock, après avoir exposé précisément cette théorie avec une impartialité absolue, la démolissait de fond en comble. Aussitôt que j’eus achevé la lecture de ce livre, je compris trop sûrement que je n’avais plus rien à dire du point de vue anglican. Un seul espoir me restait désormais, et celui-là même bien faible dans mon état présent: l’espoir d’une retombée dans cette espèce d’agnosticisme pieux qui est aujourd’hui le refuge d’un grand nombre de pasteurs anglais. Mais j’ai l’idée que, avec cela, si les autres livres que j’ai cités tout à l’heure n’étaient pas venus, vers le même temps, me révéler très nettement les contours de l’Église catholique, j’aurais fait en sorte de retomber de mon mieux dans cet agnosticisme, et en serais resté au point où j’étais, en me confirmant par le souvenir de l’extrême confusion de l’histoire de l’Église et par ma connaissance positive des œuvres incontestablement accomplies par Dieu, de nos jours, dans la communion anglicane.