Les confessions d'un converti

Part 6

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Autrefois, en ma qualité de partisan modéré de la Haute-Église, j’avais admis que l’Église d’Angleterre, dans sa ressemblance supposée avec l’Église «primitive», était la confession la plus orthodoxe de toute la chrétienté. Il me semblait alors que Rome et l’Orient, d’un côté, avaient erré par excès, tandis que les sectes non-conformistes, d’autre part, avaient erré par défaut, sans compter que ces dernières, en renonçant à la succession épiscopale, avaient expressément abandonné toute place matérielle dans le Corps visible du Christ. Mais cette position doctrinale de naguère s’était, depuis longtemps, écroulée sous moi. En premier lieu j’avais vu l’impossibilité de croire que pendant un millier d’années environ, entre le cinquième siècle et la Réforme, les promesses du Christ eussent failli, et que pendant tout cet espace de temps la corruption de l’hérésie eût souillé la pureté originelle de l’Évangile. En second lieu j’avais commencé à percevoir que, dans l’Église du Christ, il devait exister une voix vivante qui, sinon douée d’une infaillibilité positive, devait du moins être considérée comme autorisée. Je reconnaissais la nécessité de l’existence d’un évêque ou d’un concile qui pût juger les théories nouvelles, répondre aux nouvelles questions. Chose singulière, j’avais même tenté de trouver cette voix vivante dans notre _Livre de Prières communes_ et dans les Articles de notre Église anglicane, c’est-à-dire de voir en eux un interprète définitif de la vieille foi apostolique! Mais maintenant j’avais constaté l’inanité d’une telle tentative, puisque ces formulaires eux-mêmes pouvaient être pris dans des sens tout à fait différents. Le ritualiste, par exemple, affirme que le _Livre de Prières_ nous enseigne la présence objective et réelle du Christ dans le sacrement, tandis que le membre de la Basse-Église prétend n’y rien découvrir d’autre qu’un simple symbole spirituel. Et lorsque, ensuite, j’interrogeais avec désespoir les seuls éléments de l’Église d’Angleterre qui eussent quelque ressemblance avec une voix vivante, les décisions de nos évêques ou les résolutions des conférences pan-anglicanes, je constatais que celles-ci ou bien étaient partagées, ou bien refusaient de répondre, ou bien encore répondaient d’une manière qu’il m’était impossible de concilier avec ce qui m’apparaissait désormais constituer la foi chrétienne. De telle façon que la théorie de la Haute-Église modérée m’était devenue inaccessible, et que je m’étais vu forcé de me créer une théorie nouvelle, pour mon usage propre. Cette théorie, je crus momentanément l’avoir trouvée à l’intérieur de l’église ritualiste, et voici comment:

L’Église catholique, d’après mes vues nouvelles, consistait dans l’union de toutes les Églises chrétiennes qui conservaient le _Credo_ et le ministère apostolique. Cette réunion comprenait donc à la fois Rome, Moscou, et Cantorbéry, comme aussi quelques sectes détachées, telles que celle des vieux-catholiques, dont les doctrines m’étaient d’ailleurs fort peu connues. Donc, cette «Église catholique» possédait une espèce de voix propre: elle parlait par son consentement tacite. Là où Rome, Moscou, et Cantorbéry étaient d’accord, je reconnaissais expressément la voix du Saint-Esprit; sur les points où les trois Églises différaient de doctrine, le champ restait libre pour l’opinion privée. Or, Cantorbéry avait parfois chancelé dans son témoignage, mais il me semblait tout au moins que jamais notre grand siège épiscopal n’avait émis une hérésie positive. En conséquence, sur les points où Cantorbéry n’avait pas eu l’occasion de parler, l’on devait admettre que ses vues étaient celles du reste de la chrétienté catholique.

C’était là une théorie des plus commodes, car elle me permettait d’embrasser, en fait, toutes les doctrines de l’Église catholique propre, à l’exception de celles de l’infaillibilité papale et de la nécessité d’une communion extérieure avec Rome. De cette manière, je pouvais me procurer l’impression d’avoir derrière moi la tolérance muette, sinon l’autorité explicite, de ma communion anglicane, et en même temps l’autorité de l’Église tout entière du Christ.

On peut voir par là combien je m’étais éloigné déjà de l’ancienne position _tractarienne_, n’admettant que l’appel à l’Église non divisée. Au contraire, les divisions n’avaient aucune importance pour moi; le schisme était impossible, en fait, aussi longtemps que se trouvaient maintenus le _Credo_ et le ministère apostolique. J’avais également laissé bien loin derrière moi mes anciennes positions, celles de mes débuts dans le sacerdoce, et qui consistaient à regarder l’Église d’Angleterre comme l’unique tronc sain d’un arbre pourri. Je m’étais créé désormais une théorie beaucoup plus large, que je serais tenté d’appeler «diffusive», et qui, vraiment, m’a fort bien suffi jusqu’au jour où, tout d’un coup, je l’ai sentie à son tour s’effondrer misérablement. A l’ombre de cette théorie, j’invoquais les saints, en présence de petites images que j’avais dessinées moi-même et clouées autour d’une statue de la Vierge; j’adorais le Christ dans son sacrement, et j’avais même commencé à m’imprégner, pour la première fois, d’un certain esprit de soumission catholique. Dès qu’une doctrine m’était proposée qui avait en sa faveur l’autorité de l’Église diffusive--c’est-à-dire sur laquelle Rome surtout s’était prononcée, et que Cantorbéry n’avait point contredite--je l’acceptais de tout mon cœur, en écartant aussitôt toutes mes préventions contre elle.

Je fus d’abord un peu embarrassé pour m’expliquer de quelle manière une telle autorité parlait aux ignorants qui se trouvaient hors d’état de rechercher les points particuliers de désaccord entre les trois grandes Églises chrétiennes: mais, là encore, je finis peu à peu par me constituer une théorie. Tout de même que le catholique romain ignorant s’adresse à un prêtre qui est en communion avec l’autorité du Pontife romain, de même le laïc ignorant de l’Église diffusive devait s’adresser à un prêtre qui reconnaissait l’autorité de la dite Église; et c’est en effet chose certaine, que si les laïcs de cette espèce recouraient à ce moyen, ils trouveraient une unanimité à peu près suffisante. Je proposai même cette vue à mes supérieurs, en 1903, comme un mode possible pour moi d’échapper à mes dernières difficultés: mais j’eus le chagrin de m’entendre affirmer qu’une telle vue n’était pas acceptable. Et j’avoue que, alors ni maintenant, je n’ai compris pourquoi: car il me semble que, si seulement l’on admet mon point de départ, cette théorie est la seule issue logique et pratique qui en puisse résulter.

CHAPITRE IV

LES PROGRÈS DE LA CRISE

Et, ainsi donc, je demeurai pendant près de deux ans un membre avéré de la communauté. Pendant l’une de ces deux années, je me sentis très heureux et confiant, sauf un ou deux cas où, brusquement, mes anciens troubles reparaissaient, et puis m’abandonnaient de nouveau. J’avais trouvé autour de moi, comme je l’ai dit déjà, une fraternité et une amitié inappréciables. Maintenant encore, dans mes rêves, il m’arrive de revenir à Mierfield,--mais jamais, Dieu merci, en qualité d’anglican! Dans un de ces rêves, je me rappelle que le cardinal Merry del Val venait d’être élu supérieur de la communauté, et avait reçu notre soumission. J’étais là, moi aussi, tout rayonnant de joie, éclatant de rire à force de bonheur. Une autre fois, je revenais à Mierfield comme prêtre catholique, et m’étonnais de voir qu’il n’existât aucune barrière de gêne entre mes anciens frères et moi: nous nous tenions ensemble, dans le grand _hall_, et causions fraternellement comme autrefois. En réalité, cependant, je ne suis jamais revenu à Mierfield, malgré tout le plaisir que j’aurais à y retourner, même sans la compagnie de Mgr Merry del Val: la communauté n’a point cru pouvoir m’y autoriser.

C’est là, aussi, que j’ai commencé pour la première fois à ordonner en système mes pratiques de dévotion, et aussi à m’essayer dans l’art de la méditation; et c’est là également que Dieu m’a récompensé avec abondance de mes pauvres efforts. Déjà il me préparait, comme je le vois bien à présent, pour la résolution décisive qu’il allait bientôt proposer à mon libre choix.

I

Ce fut, je crois bien, durant l’été et l’automne de 1902 que je commençai à écrire un petit livre intitulé _la Lumière invisible_. Certaines histoires que m’avait racontées mon frère aîné m’avaient suggéré l’idée de ce livre, et je m’étais mis à l’écrire peu à peu, dans mes moments de loisir. Les divers récits qui formaient le volume, et où le mysticisme se mêlait volontiers d’un élément surnaturel, se déroulaient autour d’une figure principale que j’avais appelée un «prêtre catholique»; et bien souvent, depuis lors, on m’a demandé si mon intention avait été de faire de ce personnage un véritable catholique ou un anglican[4]. Ma seule réponse est que je concevais mon héros comme pouvant appartenir indistinctement à ces deux confessions. Ma théorie de l’Église diffusive m’amenait de plus en plus à supprimer, dans mes pensées aussi bien que dans ma prédication, toute séparation entre ce que je considérais simplement comme des parties différentes du grand Corps mystique du Christ; et c’est ainsi que, dans ma _Lumière invisible_, j’évitais soigneusement tout ce qui aurait risqué de trop «spécialiser» le «catholicisme» de mon vénérable héros. Ajouterai-je que ce souci m’apparaît maintenant revêtu d’une signification dont je n’avais point conscience sur le moment? Il prouve que, dès lors, je n’avais plus en notre Église d’Angleterre la confiance parfaite qui, naturellement, m’aurait porté à représenter mon personnage comme un prêtre anglican.

[4] J’ai publié naguère, à la librairie Perrin, une traduction de cette _lumière invisible_, en y intercalant quelques autres récits d’un genre analogue, mais qui, ceux-là, avaient été écrits par le P. Benson après sa conversion définitive au catholicisme (T. W.).

Avant, pendant, et après la rédaction de ce livre, je me suis senti de plus en plus attiré par le mysticisme. J’avais écarté de moi la contemplation froide et positive du dogme, et m’étais efforcé de cacher celui-ci sous la réalité plus chaude d’une expérience intime d’ordre spirituel. Dans mon livre même, je tâchais à imprégner du dogme l’essence des récits, bien plutôt qu’à l’exprimer explicitement. On m’a aussi demandé si les histoires que je racontais étaient «vraies»; à cela je puis répondre seulement que le livre, dans son ensemble, n’a pas d’autre prétention que d’être une œuvre du genre romanesque. Et je crois, d’ailleurs, qu’il m’a été donné là de réussir assez heureusement à me maintenir sur le terrain moyen entre le catholicisme et l’anglicanisme, puisque le livre continue, aujourd’hui encore, à trouver maints lecteurs à la fois parmi les catholiques et les anglicans. Mais sans aucun doute j’étais encore, à cette date, très profondément pénétré d’anglicanisme; car, lorsque j’ai écrit l’une des histoires du livre où je montrais une religieuse en prière devant le Saint-Sacrement, j’avais dans l’esprit un couvent anglican où j’étais allé plusieurs fois, et je me suis également beaucoup inspiré de l’atmosphère de l’endroit même où je demeurais pendant que j’écrivais ce récit--le presbytère anglican de Saint-Cuthbert, à Kensington, où le Saint-Sacrement est conservé nuit et jour sur l’autel.

II

Oui, la fortune de ce petit livre--ou plutôt la différence des personnes qui goûtent ce livre et de celles à qui il déplaît--m’apparaît, elle aussi, bien significative. En fait, _la Lumière invisible_ rencontre plus de succès auprès des anglicans qu’auprès des catholiques. Et, certes, il est naturel que certains anglicans se plaisent à rechercher, dans mon livre, le témoignage de ma triste décadence, à la fois littéraire et spirituelle, depuis que j’ai quitté l’Église d’Angleterre: mais, en dehors même de ce point de vue particulier, c’est chose certaine que les anglicans préfèrent infiniment ma _Lumière invisible_ à tout ce que j’ai écrit depuis lors, tandis que la plupart des catholiques, et moi-même avec eux, estimons que le livre intitulé: _Richard Raynal, solitaire_, est beaucoup mieux écrit, et d’une portée religieuse bien supérieure. J’avouerai même que, pour ma part, je ressens une vive antipathie à l’égard de ma _Lumière invisible_, du moins au point de vue spirituel. J’ai écrit ce livre dans un état d’excitation fiévreuse, et sous l’influence de ce qui m’apparaît maintenant comme une sentimentalité maladive. Je m’entraînais à me rassurer concernant la vérité de la religion, et cela m’avait conduit à prendre un ton affirmatif et catégorique qui, plus d’une fois, n’était pas exempt d’affectation. J’ajouterai que le livre risque même, sous certains rapports, d’être malfaisant; car il suppose que l’intuition spirituelle, ou même la simple imagination, constitue un élément essentiel de toute expérience religieuse, et que la réalisation personnelle est un mode de croyance préférable à celui de la simple foi d’une âme qui se borne à recevoir la vérité divine de la main d’une autorité divine. Pour les catholiques il est presque indifférent de savoir si l’âme se trouve en état de «réaliser», de transformer en objets de vision personnelle, les faits révélés et les principes de la vie spirituelle; l’unique chose importante est que la volonté y adhère, et que la raison les approuve. Mais pour les anglicans, dont la théologie ne comporte pas de fondement raisonnable, et parmi lesquels l’autorité est, il faut bien le dire, inexistante, il est beaucoup plus naturel de placer le centre de gravité dans les émotions, plutôt que dans la raison unie à la volonté. La raison, pour eux, doit être continuellement étouffée, même dans sa propre sphère légitime, et la volonté presque toujours concentrée au-dedans de soi. De telle sorte que le seul mode de vie spirituelle, pour les anglicans, le seul royaume où opère la spiritualité, se trouve être l’expérience du sentiment individuel. Et si l’antipathie que m’inspire aujourd’hui mon premier livre peut paraître exagérée, cette exagération doit provenir d’une sorte de réaction contre les erreurs et les vaines ombres au milieu desquelles j’ai eu longtemps à vivre.

III

Je voudrais expliquer, à ce propos, de quelle façon je réussissais à conserver ma foi dans les ordres anglicans. Je me disais qu’il y a deux choses dans la réception d’une grâce: le fait lui-même et le mode de réception. Le fait est affaire d’intuition spirituelle, le mode, de perception intellectuelle. Pour ce qui concernait le fait, la communication réelle entre Notre-Seigneur et mon âme, telle qu’elle se produisait surtout dans certains moments solennels, là-dessus je n’éprouvais pas le moindre doute; non plus que je n’en éprouve encore aujourd’hui. Sans aucune espèce d’hésitation, je continue à déclarer que mes communions, dans notre chapelle de Mierfield et ailleurs, les confessions que je faisais ou celles que j’entendais pendant ma période d’anglicanisme, demeureront toujours parmi les moments les plus sacrés de ma vie. Leur dénier toute réalité, ce serait en vérité trahir Notre-Seigneur et répudier Son amour. Mais il en va tout autrement du mode de réception. Pendant que j’étais dans l’Église d’Angleterre, j’acceptais, à peu près jusqu’au dernier jour, l’affirmation par laquelle cette Église garantissait que j’étais un prêtre, et j’en déduisais naturellement que la grâce de mon ordination avait une valeur sacramentelle; tandis que plus tard, lorsque je me suis soumis à Rome, j’ai accepté avec une sécurité bien plus grande, avec un consentement intérieur tout autant qu’extérieur, l’affirmation suivant laquelle je n’avais jamais été prêtre si peu que ce fût. Rome ne m’a jamais demandé de rien admettre des choses parfaitement absurdes et blasphématoires que les anglicans l’accusent volontiers d’exiger de ses nouveaux fidèles, comme, par exemple, la nature diabolique, ou même simplement illusoire, de la grâce accordée par Dieu à ceux qui sont de bonne foi dans des croyances erronées. Dans mes confessions anglicanes, je faisais des actes de contrition parfaitement valables, et tâchais de mon mieux à accomplir le sacrement de pénitence; dans mes communions, j’élevais mon cœur vers le Pain de Vie; et, en conséquence, Notre-Seigneur n’aurait pas été le Récompenseur de tous ceux qui le servent s’Il n’était pas venu à moi durant ces instants, et n’avait pas répondu à mon appel par Sa sainte visitation.

Toutes ces choses que je viens d’écrire, je les ai comprises bien longtemps avant que ma soumission à Rome devînt imminente; et lorsque mes supérieurs ou mes frères me disaient que je coupais des cheveux en quatre, ce reproche ne parvenait aucunement à me troubler. Je savais, dès lors, que l’épaisseur d’un quart de cheveu pouvait parfois constituer une grande distance.

IV

Pendant l’été de 1902, je dis à ma mère, au cours d’une promenade avec elle, que j’avais eu des troubles intérieurs touchant la validité de l’anglicanisme; mais je lui affirmai que mes troubles s’étaient de nouveau dissipés, et je lui promis que, s’ils faisaient mine de reparaître, je viendrais aussitôt m’en entretenir avec elle. Or, dès la Noël suivante, je me vis dans l’obligation de tenir cette dernière promesse; et en vérité, je ne saurais dire combien je fus touché de la manière dont ma mère accueillit ma confidence. Depuis lors, elle et mon supérieur furent tenus au courant de chacune des phases de la crise que je traversais. J’exécutais à la lettre chacune de leurs recommandations, je lisais tous les livres que l’on me donnait, et qui avaient pour objet de défendre le point de vue anglican; je consultais toutes les autorités vivantes que l’on me proposait. J’ajouterai que ma mère et mon supérieur m’ont traité, l’un et l’autre, jusqu’au dernier jour, avec une bonté et une sympathie extrêmes. Sous tous les rapports, je me félicite aujourd’hui d’avoir agi à leur égard comme je l’ai fait: car tous les deux, ma mère et mon supérieur, lorsqu’ensuite je me suis soumis à Rome, et que, suivant l’usage en pareil cas, un flot d’accusations s’est répandu sur moi, se sont empressés d’informer tous leurs correspondants de la fausseté absolue de ces accusations, du moins en ce qui touchait ma prétendue dissimulation.

V

Ce fut, je crois bien, au mois d’octobre de l’année 1902 que l’abîme de détresse où j’étais plongé me devint si intolérable que, avec la permission de mon supérieur, j’écrivis une longue lettre à un prêtre catholique des plus en vue, pour lui faire l’exposé de toutes mes difficultés. (Je dirai tout à l’heure ce qu’elles étaient au juste.) La réponse que je reçus me surprit alors infiniment: elle m’étonne beaucoup moins aujourd’hui, puisque le prêtre en question est mort, un peu plus tard, tout à fait en dehors de la communion catholique. Il me définissait très soigneusement la doctrine de l’infaillibilité papale, m’indiquait le sens précis attaché à ce dogme par l’opinion générale de l’Église, et, en conclusion, me conseillait d’attendre. Il me disait--chose que j’ai reconnue depuis n’être pas vraie--que, si les «minimistes» semblaient avoir triomphé pour ce qui concernait la formule du décret proclamant l’infaillibilité, c’étaient au contraire les «maximistes» qui avaient eu constamment le dessus depuis lors; et il ajoutait que, bien que pour son propre compte, étant un «minimiste», il se sentît personnellement le droit de rester au point où il était, il ne se croirait pas cependant autorisé à recevoir personne dans l’Église sans que le nouveau converti adhérât pleinement aux termes qui prévalaient maintenant, c’est-à-dire aux principes des «maximistes». Après quoi il déclarait que ces principes étaient parfaitement impossibles à admettre pour des personnes raisonnables. D’où résultait pratiquement, comme je l’ai dit, la conclusion que je ferais mieux d’en rester où j’étais. Il y avait même dans sa lettre une phrase qui m’a donné, dès ce moment, un rapide soupçon de ce que j’appellerais la déloyauté objective de sa position. Je l’avais prié de se souvenir de moi dans sa messe; et lui, en réponse, il me priait de me souvenir de lui dans la mienne!

Après ma réception dans l’Église, ce prêtre notoire m’a écrit de nouveau, pour me demander de quelle manière j’avais surmonté le grave obstacle qu’il m’avait indiqué. Je lui ai répondu que de telles distinctions artificielles n’avaient pas pu m’empêcher de vouloir m’unir à ce qui m’apparaissait incontestablement désormais le centre divin de l’Unité, et que j’avais simplement accepté le décret du Vatican dans le sens où l’Église elle-même l’avait promulgué et accepté.

Mais d’abord la lettre de mon correspondant, lorsqu’elle me parvint, me calma et me rassura pour quelque temps. Aussi bien n’avais-je que trop besoin d’être rassuré. Mon supérieur, de son côté, me fit observer qu’il m’aurait été impossible d’avoir plus manifestement une indication de la volonté de Dieu à mon endroit, me prouvant que celle-ci était que je demeurasse dans la communion où il m’avait placé. Le fait même que j’avais écrit à un prêtre catholique, et reçu de lui une réponse décourageante, nous semblait alors, à mon supérieur et à moi, un signe évident de la vraie nature de mon devoir. Ce fait semblait nous prouver également que, même à l’intérieur de l’Église romaine, existaient de larges divergences d’opinion, et que, même là, je chercherais vainement cette unité à laquelle j’aspirais. L’histoire ultérieure du prêtre en question, son excommunication, et sa mort en dehors de l’Église, ont d’ailleurs assez montré, naturellement, que tel n’était point le cas, et que l’Église ne souffre pas d’être représentée par des hommes qui, de bonne foi ou non, défigurent sa doctrine.

Toujours est-il que je me trouvai de nouveau rassuré: mais pour très peu de temps. Presque immédiatement, mes doutes reparurent. Je m’étais engagé de divers côtés à des prédications qui m’auraient occupé pendant tout cet hiver, et dont la date était toute proche. Je demandai la permission d’en être dispensé; mais mon supérieur estima qu’il valait mieux ne pas m’accorder cette permission; et le fait est qu’aujourd’hui, en revoyant ma situation, j’ai l’idée que le travail actif était vraiment, pour moi, la meilleure chance de faire taire le vacarme douloureux de mes doutes intérieurs.

Je prêchai donc quelques missions, allai passer la Noël chez ma mère, et revins de nouveau à Mierfield. Mais ma détresse ne faisait que grandir. J’avais même sollicité les prières d’un converti de fraîche date, qui, plus tard, a été comme moi ordonné prêtre, et qui était venu demeurer chez ma mère durant les vacances; et je lui avais exposé une ou deux de mes difficultés, pour voir quelle réponse il y ferait. De nouveau, cependant, mon angoisse s’apaisa un peu dans la bienfaisante atmosphère de Mierfield; et ce fut très à contre-cœur que je dus m’en aller de mon cher couvent pour aller prêcher une mission et diriger les offices de la semaine sainte dans une paroisse du Sud de l’Angleterre. Le vendredi saint, je prêchai les Trois Heures; et, le soir du jour de Pâques, je parus pour la dernière fois dans une chaire anglicane, où je pris pour thème de mon sermon l’accueil fait par Notre-Seigneur à Madeleine pénitente. Je crois me rappeler que, dès ce jour-là, lorsque je redescendis les degrés de la chaire après mon sermon, j’eus déjà une prévision de ce qui allait m’arriver. Je revins à Mierfield dans un état profond d’épuisement corporel, spirituel et mental.

VI