Part 10
Et maintenant commencèrent les conséquences inévitables de ce que j’avais fait. Je ne saurais dire combien de lettres j’ai reçues pendant les quelques jours qui ont suivi l’annonce, dans les journaux, de ma conversion. Mais j’avais au moins deux amples courriers par jour. A toutes ces lettres, il me fallait répondre; et ce qui me rendait la chose plus pénible était que, parmi ces lettres, il n’y en avait pas plus de deux ou trois qui me vinssent de catholiques. Cela était d’ailleurs parfaitement naturel, car je ne connaissais guère de catholiques à ce moment. Il y eut, en vérité, un télégramme qui me réchauffa le cœur: il venait de ce prêtre à qui je devais tant, et dont la conversion m’avait tant affligé lorsque je l’avais apprise à Damas, six ans auparavant! Mais tout le reste des lettres avait pour auteurs des anglicans--prêtres, laïcs, femmes, et même enfants--dont la plupart me regardaient ou bien comme un traître d’action délibérée (mais je dois dire que ceux-là étaient peu nombreux), ou bien comme un sot aveuglé, ou encore comme un bigot entêté et ingrat. Bon nombre de ces correspondants me cachaient leurs sentiments le mieux qu’ils pouvaient, mais sans pouvoir m’empêcher de comprendre clairement ce qu’ils pensaient. Un pasteur, qui était encore très attaché à ses fonctions, m’écrivit une lettre toute remplie de félicitations, où il m’enviait d’avoir été assez heureux pour trouver le chemin de la Cité de Paix. Huit ans plus tard, ce pasteur est entré à son tour dans la même Cité.
Je crois bien que j’ai répondu à toutes ces lettres, y comprise celle d’une dame qui me suppliait de me rappeler un sermon que j’avais prêché autrefois sur l’Enfant Prodigue, et me sommait de me hâter, moi aussi, de rentrer dans la maison de mon père. A cette lettre, je répondis en déclarant que, précisément, c’était là ce que j’avais fait, et en ajoutant que, seule, cette conviction avait pu me décider à sortir de l’Église d’Angleterre. J’exprimais en outre l’espérance que ma correspondante, un jour, se déciderait aussi à suivre mon exemple. La dame transmit ma lettre à son pasteur, qui, tout de suite, me répondit par une violente accusation de fourberie, en me disant que, lorsqu’il m’avait prié de prêcher une mission dans sa paroisse, il avait poussé l’illusion jusqu’à me croire un homme loyal; il déplorait à présent que ma «perversion» eût si promptement dégradé mon caractère. A cela je répondis, de mon côté, en citant au pasteur les paroles de sa paroissienne, afin de lui prouver qu’il m’aurait été impossible d’accueillir ces paroles autrement que je l’avais fait. Sur quoi le pasteur m’envoya une sorte de demi-excuse, en me disant que la dame lui avait donné à entendre que c’était moi qui lui avais écrit le premier, si bien qu’il regrettait maintenant d’avoir employé à mon endroit des expressions aussi fortes.
Une autre des lettres que je reçus me procura beaucoup de peine, en même temps que de surprise. Elle venait d’une dame assez âgée que j’avais toujours crue mon amie sincère,--la femme d’un haut dignitaire de l’Église anglicane. La lettre était brève, amère, et farouche, me reprochant le déshonneur que j’avais fait au nom et à la mémoire de mon père. Il m’a semblé incompréhensible sur le moment--et c’est encore mon impression aujourd’hui--qu’une personne vraiment et profondément religieuse, comme l’était sans aucun doute ma correspondante, s’avisât de m’adresser un tel reproche. Combien différente a été l’attitude généreuse d’un certain évêque anglican qui, s’entretenant avec ma mère, après mon départ pour Rome, lui a dit: «Rappelez-vous que, au total, votre fils a suivi sa conscience! Et n’est-ce point là ce que son père aurait pu souhaiter pour lui?»
Une autre fois, un peu plus tard, un pasteur m’informa que des actes schismatiques, comme celui que j’avais commis en me convertissant à l’Église de Rome, portaient toujours «des fruits amers», et que déjà dans mon cas, tout de même que dans maints autres, «l’honneur s’était envolé». Tout cela parce que, après mon ordination à Rome, j’étais venu demeurer dans la même ville où demeurait ce pasteur, sans m’y livrer d’ailleurs à aucune œuvre d’évangélisation, et alors que, deux ans auparavant, contre mon gré, j’avais été envoyé pour prêcher une mission anglicane dans la paroisse du susdit pasteur. Je lui répondis en lui signifiant que, s’il ne retirait point ses paroles--dont je savais qu’il ne manquerait pas à les répéter de toutes parts--je me considérerais comme ayant le droit d’envoyer sa lettre aux journaux. J’ajoute qu’il s’est aussitôt empressé de se rétracter.
Et cependant je dois reconnaître avec la plus profonde gratitude que, dans l’ensemble, les membres de mon ancienne communion anglicane m’ont traité avec une charité dont j’ai été très surpris. Je ne me doutais pas qu’il y eût au monde autant de générosité.
Quelques jours après mon arrivée chez mon ami, je suis allé faire un séjour chez les Bénédictins d’Erdington, et, là, j’ai commencé à constater des marques de plus en plus nombreuses de la bienvenue qui m’attendait dans ma nouvelle maison. Deux des Pères, qui étaient eux-mêmes des pasteurs convertis, ont fait tout le possible pour me mettre à l’aise et pour me combler de la plus touchante bonté. J’ai éprouvé également une impression bien consolante en rencontrant à Erdington un autre pasteur anglican bien connu, qui venait de me précéder de quelques mois dans l’Église catholique. Je n’ai pas besoin de dire que nous avons eu à causer abondamment de la similitude de nos situations.
D’Erdington, je revins chez ma mère, où j’eus la satisfaction d’achever les dernières pages de mon roman, _Par quelle autorité?_ avant de quitter l’Angleterre, le jour des Morts, pour aller m’installer à Rome, où je me proposais de commencer mes études en vue de la prêtrise.
Un nouvel exemple de la charité anglicane se produisit à mon occasion, quelques instants après que mon train se fut éloigné de la gare de Victoria. Au moment où ma mère s’apprêtait à sortir de la gare, elle vit accourir vers elle un prélat de l’Église épiscopale d’Écosse, partisan zélé de la Haute-Église, très vieil ami de mes parents. Il était venu me dire adieu et me souhaiter bon voyage. Je n’ai jamais oublié cela, et compte bien, s’il plaît à Dieu, ne jamais l’oublier.
CHAPITRE VIII
LA NOUVELLE DEMEURE
Et maintenant, je ne sais pas s’il est bien respectueux à l’égard de ma sainte mère l’Église que j’essaie de dire encore ce qu’elle a été pour moi depuis le jour où je me suis jeté dans ses bras, tout aveugle et sourd et profondément misérable. Mais je vais, en tout cas, me hasarder à le dire, après tout ce que j’ai rappelé déjà de mes relations avec une autre Église, longtemps habitée et aimée et vénérée par moi avant qu’une voix toute-puissante m’en eût fait sortir.
I
Tout d’abord, certains lecteurs trouveront peut-être étrange que je me sente obligé de dire ceci: à savoir, que l’idée de revenir jamais à l’Église d’Angleterre est pour moi absolument aussi inconcevable que le serait l’idée de tâcher à entrer dans la tribu des Natchez. Et cependant, en me plaçant au point de vue anglican--autant du moins que cela m’est possible--je comprends assez comment il se fait que les anglicans aient coutume de prédire toujours, à propos de chaque nouveau converti, qu’il «ne peut manquer de revenir à son ancienne foi». Tout d’abord, en effet, ces anglicans ont naturellement le désir que toutes les personnes honorables appartiennent à l’Église dont eux-mêmes font partie. Les catholiques n’ont-ils pas, de leur côté, un désir tout pareil? Mais, en second lieu, j’estime que l’erreur des anglicans susdits, au sujet de leurs anciens frères convertis au catholicisme, provient de ce qu’ils ne se rendent pas un compte exact de la situation. Ils sont si habitués à la désunion sur les matières les plus profondes de la foi, dans leurs propres congrégations, qu’ils conçoivent malaisément la possibilité d’une Église où les choses se passent tout autrement. Ou bien, se disent-ils, ces mêmes divisions doivent exister aussi dans le catholicisme, par-dessous l’union apparente, ou bien, si elles n’y existent pas, cela doit signifier que toute activité intellectuelle se trouve supprimée par l’«uniformité de fer» du système catholique. Ils n’ont absolument aucune idée de la manière dont «la vérité peut nous rendre libres». Et j’admets combien tout ce que je vais ajouter est, chez moi, une impression purement personnelle: mais, vraiment, j’ai de plus en plus la conviction que le petit nombre de personnes qui reviennent au protestantisme y reviennent soit par le chemin de l’incrédulité complète, ou bien à cause de quelque grave péché dans leur vie, ou bien encore, simplement, parce que jamais elles n’ont bien compris leur position catholique.
Car comment ne pas voir, avec une évidence absolue, que le fait de revenir de l’Église catholique à l’Église anglicane signifie l’échange de la certitude pour le doute, de la foi pour l’agnosticisme, de la substance pour l’ombre, d’une lumière brillante pour de mornes ténèbres, d’une réalité historique et universelle pour une théorie antihistorique et toute «provinciale»? Impossible pour moi de m’exprimer dans des termes plus doux, malgré ma certitude que ce qu’on vient de lire apparaîtra, tout au moins, d’une extravagance monstrueuse aux membres sincères et recueillis de la communion anglicane. Tout récemment encore, un jeune représentant de la Haute-Église, pourvu de l’éducation universitaire la plus relevée, m’a déclaré du ton le plus sérieux, en fixant ses yeux dans les miens, quelque chose comme ceci: «L’idée romaine, cela est parfait en théorie! Mais, comme système pratique, cette idée ne va pas, ne s’arrange ni avec l’histoire ni avec la vie; tandis que notre communion anglicane...!»
II
Est-ce donc qu’il n’y a point de lacunes ou de déceptions qui attendent l’anglican converti au catholicisme? Ce converti trouvera dans sa nouvelle demeure autant de lacunes qu’il en existe dans la nature humaine; et le nombre de ses déceptions variera d’après celui de ses illusions.
Il y a d’abord, par exemple, une attitude assez singulière que prennent maints catholiques d’une foi bien assurée, en présence de la conversion de non-catholiques, et en particulier d’anglicans. Je veux parler de l’état d’esprit de ces personnes qui, tout en pratiquant elles-mêmes avec ferveur leur foi religieuse, semblent être d’une indifférence entière pour la tâche «missionnaire» de l’Église. «J’apprends que B... est devenu catholique! disait un jour une brave dame catholique. Quel intérêt a-t-il bien pu avoir pour se convertir?»
Une telle attitude d’esprit n’est pas seulement un défaut: pour moi, personnellement, elle a été une déception très réelle. Jamais je n’aurais pensé d’avance qu’une attitude comme celle-là pût exister chez quelqu’un qui faisait cas de sa foi. Et j’ajouterai, pour dire la vérité, que cette attitude est loin d’être aussi rare qu’on pourrait le supposer. Or, c’est là le fait de sectaires: car, la religion catholique serait fausse, si on ne la concevait point comme destinée à toute l’humanité. Cette religion doit être «catholique» littéralement, universelle, ou rien. Sans compter que, dès l’enfance, j’avais été instruit à penser que les catholiques avaient la passion du prosélytisme, si bien que dans nulle autre confession religieuse on ne pouvait trouver aujourd’hui autant de cette ardeur pour convertir autrui qui est, généralement, l’un des signes d’une conviction forte. Et voici que m’étant converti, je découvrais autour de moi non seulement de l’indifférence dans bien des cas, mais même une espèce d’opposition plus ou moins voilée contre tout mode d’activité dirigé en ce sens! «Les convertis ont trop de zèle! m’entendais-je répéter à droite et à gauche. Ils sont indiscrets et impétueux. Mieux vaut nous en tenir aux vieux chemins éprouvés: gardons notre foi pour nous-mêmes, et laissons les autres garder la leur!»
Il est vrai que, depuis peu, j’en suis arrivé à juger moins sévèrement cet état d’esprit sectaire, en découvrant qu’il était, bien des fois, la conséquence fatale des siècles de suspicion et d’illégalité qu’ont eu à subir les catholiques anglais. Ceux-ci ont été si longtemps accoutumés à devoir cacher leurs mystères sacrés afin de protéger à la fois ces mystères et soi-même, qu’une sorte de vague tradition tacite s’est formée en eux, leur enseignant qu’il vaut mieux pratiquer loyalement leur religion pour leur compte, et s’exposer le moins possible à n’importe quels risques. Si mon hypothèse est fondée, le défaut dont je parle ne laisse pas d’avoir une excuse; mais, quoi qu’il en soit, ce n’en est pas moins un défaut. Et d’ailleurs, chose curieuse, ce n’est point surtout parmi les anciennes familles catholiques d’Angleterre qu’il se rencontre; ces familles sont même, en général, aussi ardentes à la tâche missionnaire que les convertis: c’est bien plutôt parmi les «parvenus» spirituels, parmi les catholiques d’une ou deux générations seulement, que ce «snobisme» spirituel est le plus fréquent.
Un second défaut, proche parent du premier, est une certaine jalousie à l’endroit des convertis. C’est là un défaut sur lequel je ne me serais point permis d’insister si j’avais eu moi-même à en souffrir sensiblement: car, dans ce cas, j’aurais eu à me méfier de mes propres impressions. Mais le fait est que je n’en ai point souffert. J’ai reçu, au contraire, de toutes parts, les marques d’une générosité merveilleuse, même touchant des sujets tels que mon privilège d’être ordonné prêtre, à Rome, après la très courte période de neuf mois de vie catholique. Naturellement, il s’est trouvé bien des personnes pour désapprouver la rapidité avec laquelle j’ai été ainsi promu à la prêtrise; mais, dans aucun de ces cas, je n’ai pu soupçonner la présence de cette jalousie qui se traduit en un désir de vexer le néophyte. D’une manière générale, j’ai été étonné de la bonté que les catholiques m’ont toujours montrée.
Mais j’ai rencontré une foule de cas, j’ai entendu une foule de paroles qui m’obligent à reconnaître, sans l’ombre d’un doute, que bien des nouveaux convertis ont à subir jalousie et suspicion de la part de certains catholiques, et que, même, c’est là une des plus grandes épreuves de leur vie. Une telle attitude est d’ailleurs, elle aussi, éminemment humaine et naturelle. «Tu les as rendus égaux à nous, s’écrie l’homme de la parabole, à nous qui avons dû supporter la tâche et la chaleur de toute la journée!» Et puis encore cette attitude est, souvent, plus ou moins justifiée par l’arrogance de tels ou tels convertis qui pénètrent dans l’Église, pour ainsi dire, la bannière déployée et les tambours battants, comme s’ils étaient des conquérants au lieu d’être des vaincus. Mais, en toute honnêteté, j’estime que cette arrogance parmi les convertis est chose assez peu commune. La longue période d’instruction à travers laquelle ils doivent passer, les pénibles sacrifices que beaucoup d’entre eux ont à faire, tout cela, sans parler de l’admirable grâce divine qui les a introduits dans l’Église, tout cela a d’ordinaire pour effet de purifier et de discipliner l’âme à un haut degré. Tout compte fait, et toutes choses d’ailleurs égales, le converti a été appelé par Dieu pour donner un plus grand témoignage de sincérité que l’homme qui, étant catholique dès le berceau, n’a jamais eu d’autre devoir que de conserver sa foi. Toutes choses égales, il y a plus d’héroïsme à rompre avec le passé qu’à lui rester fidèle.
Ici encore, cependant, ce n’est point parmi les véritables catholiques de toujours que se manifestent habituellement la jalousie et la suspicion à l’égard des convertis: mais, cette fois encore, c’est surtout parmi ceux qui désireraient passer pour tels, parmi ceux qui, avec leur résolution de bien marquer l’absence chez eux de «l’esprit du converti», se sentent conduits à proclamer ce fait par le moyen d’un certain mépris mêlé de reproches. Ils ne sont entrés en possession de leur fortune qu’à une date relativement récente, et c’est afin de cacher leurs origines religieuses qu’ils rabrouent ceux qui ne sauraient prétendre à faire partie d’une telle aristocratie spirituelle.
Il y a donc des défauts chez les catholiques--je pourrais en citer quelques autres encore--et ce serait chose tout à fait inutile de chercher à les nier. Mais ces défauts ne sont aucunement de l’espèce que soupçonnent ou prétendent les non-catholiques. Ces défauts réels sont ceux qui relèvent communément de notre nature humaine, les défauts ordinaires de tous ceux des membres de l’humanité qui échouent à se laisser délivrer de leur faiblesse native par une pénétration complète de leur foi religieuse. Mais, au contraire, les défauts que les anglicans supposent être les plus caractéristiques dans l’Église romaine n’ont absolument rien de caractéristique. Tout d’abord, il n’y a chez les catholiques aucune trace de cette division sur les matières de la foi que l’anglican est obligé d’accepter, un peu comme sa «croix», dans sa propre Église; il n’existe point, chez les catholiques, d’«écoles de pensée», au sens où l’entendent les anglicans; et l’on ne saurait découvrir l’ombre même d’une différence _dogmatique_ entre les deux groupes de tempéraments qui se partagent plus ou moins toute l’espèce humaine, les «maximistes» et les «minimistes», ou, comme disent les anglicans à propos de l’Église catholique, les ultramontains et les gallicans. Dans la mesure où ces deux camps existent vraiment--et encore que, pour ma part, en toute franchise, je doive reconnaître l’impossibilité absolue où je suis de classer les catholiques de cette manière--j’imagine que la différence entre eux ne se rapporte qu’au plus ou moins d’opportunité présente d’un certain mode d’action proposé, ou bien ne désigne qu’un goût plus ou moins fort de ce qu’on appelle les méthodes «romaines», et ainsi de suite. Jamais la division entre les catholiques n’atteint des questions d’ordre important: tout au plus s’agit-il de menus détails pratiques, et des plus secondaires.
Il n’existe pas non plus, à ma connaissance, de «mécontentement sourd» à l’intérieur de l’Église. Certes, j’entends continuellement parler de quelque chose de tel, mais toujours seulement de la part de non-catholiques. Il n’existe aucune révolte intellectuelle, du moins que je sache, chez les esprits les plus vigoureux de la communion romaine, et jamais je n’en ai entendu parler que par des non-catholiques. Il n’existe aucune trace de ce que l’on a appelé «l’aliénation du sexe fort». Au contraire, dans notre pays tout de même qu’en Italie et en France, je ne cesse pas de m’étonner de la prédominance extraordinaire des hommes sur les femmes, pour tout ce qui est de l’assistance à la messe et des autres pratiques, dans nos églises. Le desservant d’une paroisse suburbaine, à qui je parlais tout récemment de cela, m’a dit que, la veille encore, il avait eu le loisir d’observer le nombre et l’espèce des personnes qui avaient assisté à un salut du soir; et il m’a assuré que la proportion des hommes, par rapport aux femmes, avait été de deux pour un. J’ajoute que ceci, cependant, ne constitue qu’une exception: mais le fait qu’elle illustre n’en est pas moins incontestable.
Toutes ces accusations, que l’on se plaît à lancer librement contre nous, m’apparaissent dépourvues de fondement. Certes, il y a parmi les catholiques, comme ailleurs, des tempéraments chauds et froids, des natures apostoliques et d’autres qui seraient plutôt diplomatiques. Certes il peut se faire, à l’occasion, qu’une petite révolte surgisse, comme elle surgirait dans n’importe quelle société humaine. Certes il peut arriver que des âmes pleines de soi se dissocient de la vie catholique, ou bien, chose plus triste encore, tâchent à rester catholiques de nom tout en n’ayant plus rien de catholique dans l’esprit. Mais ce que je nie énergiquement, c’est que ces divers incidents puissent être considérés, si peu que ce soit, comme des tendances, et plus encore que, à les tenir pour des tendances, ces incidents puissent être regardés, si peu que ce soit, comme caractéristiques du catholicisme. Il n’est pas vrai que le calme merveilleux que l’on voit à la surface de l’Église se trouve, en fait, recouvrir d’ardents conflits intérieurs. Je le nie de la façon la plus formelle: car, simplement, cela n’est point.
Pareillement il est tout à fait faux que la religion catholique ait pour trait distinctif un formalisme qui ne se retrouve pas, au même degré caractéristique, dans les confessions protestantes. Tout au plus cette accusation, souvent répétée, repose-t-elle sur une ombre de vérité: en effet, c’est chose certaine que, parmi les catholiques, l’excès d’émotion et la sentimentalité violente sont généralement découragés, et que l’on est communément enclin à faire consister plutôt l’essence de la religion dans l’adhésion et l’obéissance de la volonté. D’où résulte que, naturellement, des personnes d’une nature relativement peu dévote, lorsqu’elles sont catholiques, continuent à pratiquer leur religion en n’accomplissant que le plus strict minimum de leurs obligations, et cela, parfois, dans des conditions assez médiocres et prosaïques; tandis que les mêmes personnes, si elles appartenaient à l’anglicanisme, renonceraient complètement à toute pratique religieuse. Si bien que, peut-être, il serait vrai de dire que le niveau _émotionnel_ moyen d’une réunion de catholiques est plus bas que le niveau correspondant d’une réunion de protestants: mais de cela ne dérive en aucune façon que les catholiques soient plus formalistes que les protestants. Ces âmes froides et peu dévotes adhèrent à leur religion simplement par obéissance; et il y aurait en vérité quelque chose de singulier à vouloir les condamner pour un tel motif! L’obéissance à la volonté de Dieu--ou même à ce que l’on croit être la volonté de Dieu--n’est-elle pas en réalité _plus_ méritoire, et non pas _moins_, lorsqu’elle ne se trouve pas accompagnée de consolations émotionnelles et de ferveur sentimentale?
En résumé, donc, je serais porté à déclarer ceci: que, à en juger par une expérience de neuf années de sacerdoce anglican et huit années de sacerdoce catholique, il y a des défauts aussi bien dans la communion anglicane que dans la communion catholique; mais que, dans le cas des anglicans, ces défauts sont essentiels et radicaux, puisqu’ils constituent des fissures dans ce qui devrait être divinement intact, c’est-à-dire dans des choses telles que la certitude de la foi, l’unité des croyants, l’autorité de ceux qui devraient être les pasteurs au nom de Dieu; tandis que, dans le cas de l’Église catholique, ces défauts sont simplement ceux de la faiblesse humaine, inséparables de l’état d’imperfection où tout homme est plongé. Les défauts de l’anglicanisme, et de tout le protestantisme en général, sont des preuves établissant que le système entier n’est point de portée divine; les défauts dans le système catholique nous montrent seulement que ce système a un côté humain en même temps qu’un côté divin, et c’est là ce que pas un catholique n’a jamais songé à nier.
III