Part 27
Ces deux comités étaient justement occupés à rédiger un projet de décret sur les empêchements, les dispenses et la forme des mariages. Ils avaient décidé que «tout mariage seroit désormais valide civilement par le seul consentement et la seule déclaration qu’en feroient librement les parties; qu’il y auroit un mode commun pour tous les citoyens, qui seroient tous obligés de faire cette déclaration et ensuite un autre mode (le rite ecclésiastique) pour les catholiques, qui, sans rien ajouter à la validité de leur mariage, lui donneroit le caractère du sacrement dans la religion qu’ils professent[517].»
[517] Rapport sur le projet de décret des comités ecclésiastique et de constitution concernant les empêchements, les dispenses et la forme des mariages, par M. Durand de Maillane, commissaire du comité ecclésiastique.
A la suite de ce rapport, le mariage civil fut institué. Dès lors la demande de Talma perdait beaucoup de son intérêt: du moment qu’il lui était loisible de se marier légitimement sans recourir à l’Église, il n’avait qu’à se passer du mariage religieux puisqu’on le lui refusait.
M. Durand de Maillane, qui fut chargé de rapporter l’affaire de Talma, fit remarquer en effet que les comédiens pouvaient se borner à la forme civile de leur mariage: «Cependant, ajoutait-il, s’ils veulent le revêtir de la bénédiction ecclésiastique, qui en fait un sacrement, la question sera bientôt décidée, si on ne la juge que par la règle générale, établie et reçue en France, savoir: que nulle censure spirituelle ne peut extérieurement frapper un citoyen quand elle n’est pas prononcée contre lui par un jugement dans les formes requises, et c’est ce qui ne sauroit être opposé au sieur Talma.» Le comédien aurait donc été en droit d’exiger du curé de Saint-Sulpice le mariage religieux.
Mais, ajoutait le rapporteur, si on a admis la puissance spirituelle dans l’État, on n’a pu l’admettre qu’avec l’indépendance de son exercice: «Cette puissance doit être aussi libre dans la dispensation des sacrements pour le bien particulier et spirituel des fidèles, que la puissance temporelle dans les effets civils du contrat de mariage, pour le bien général et particulier des citoyens... Il faut donc séparer dans le mariage le contrat qui suffit aux yeux de la nation, d’avec le sacrement où la nation n’a rien à voir. Qui, d’entre les catholiques veut recevoir ce sacrement, doit en être digne aux yeux de l’église qui le confère.» En conséquence il proposait fort judicieusement «pour tout ce qui ne regarde que l’administration religieuse du sacrement, de laisser les ministres de l’église dans le droit et la liberté de la régler comme ils trouvent meilleur pour le salut des âmes et la plus grande gloire de Dieu.»
Conformément à cette conclusion, l’Assemblée décida qu’il n’y avait pas lieu de délibérer sur la demande du sieur Talma.
Les registres de décès et la police des cimetières ayant été enlevés au clergé en même temps que les registres de mariage, la question de sépulture se trouvait résolue dans le même sens que celle du mariage. A défaut de sépulture religieuse, la sépulture civile était assurée aux comédiens, et l’on n’était plus exposé à voir se reproduire le scandale qui avait accompagné la mort d’Adrienne Lecouvreur.
La profession du théâtre ne se trouvant plus entachée d’infamie, on vit des gens de la meilleure condition l’embrasser sans hésitation. M. de Latour, fils d’un président au Parlement, donna le premier l’exemple et débuta à la Comédie française. Certains membres du clergé eux-mêmes, adoptant les idées du jour, ne craignirent plus de frayer ostensiblement avec les comédiens. En 1790, Larive ne consentit à remonter sur le théâtre que sur les sollicitations instantes de l’abbé Gouttes, président de l’Assemblée nationale. L’abbé, ancien vicaire au Gros-Caillou, où Larive habitait[518], était resté dans les meilleurs termes avec son paroissien; il lui montra sa rentrée comme un acte de civisme, qui pourrait arrêter la décadence du théâtre dont on accusait le nouvel état de choses. Le jour de la première représentation de Larive, l’abbé se fit remplacer comme président de l’Assemblée pour pouvoir applaudir son protégé.
[518] Larive (Jean Mauduit de) (1749-1827) y possédait une demeure somptueuse. «Il y recevait avec beaucoup de dignité dans une vaste pièce où son lit était dressé sous une tente que décoraient les portraits de Gengishan, de Bayard, de Tancrède, de Spartacus et de beaucoup d’autres, qui tous lui ressemblaient.» (_Souvenirs d’un sexagénaire_).
Dès que les gens de théâtre eurent enfin conquis ces droits civils auxquels ils aspiraient depuis tant d’années, ils se hâtèrent naturellement d’en jouir et ils se ruèrent avec rage sur toutes les fonctions dont l’indignité légale, qui les frappait, les avait jusqu’alors éloignés. A peine le décret de l’Assemblée nationale était-il rendu, que plusieurs d’entre eux furent nommés par le libre choix de leurs concitoyens à des grades importants dans la garde bourgeoise: Naudet[519] devint colonel; Grammont, lieutenant-colonel; Brizard, capitaine, etc.
[519] Naudet (1743-1830).
Mais il ne suffisait pas d’un simple décret pour faire disparaître un préjugé qui était si profondément enraciné dans l’esprit public. Aux yeux de la loi le comédien pouvait être devenu l’égal de tous les citoyens, aux yeux de la majorité du public il restait un infâme, un paria comme par le passé.
Les nominations de Naudet, de Grammont, etc., soulevèrent des protestations indignées et donnèrent lieu aux plus vives polémiques.
Dans un pamphlet intitulé les _Comédiens commandants_, on voit un provincial, fraîchement débarqué à Paris, rester pétrifié en lisant une affiche signée Naudet, colonel. Il interroge, s’enquiert; on lui apprend les nouveaux décrets, qui lui inspirent les réflexions suivantes:
«J’estime, dit-il, un comédien individuellement, c’est un homme, c’est mon frère; je lui marquerai sans efforts des égards lorsque je distinguerai en lui un moral modeste et rectifié. Mais s’il s’émancipe, s’il veut primer, je lui représenterai que, dévoué par état au plaisir, à l’amusement du public, son devoir est d’employer son temps à lui devenir agréable et non point à le commander. Je lui dirai que la garde parisienne ne jouant pas la comédie, ne doit pas avoir des comédiens pour chefs, et s’il manquoit de jugement au point de s’aigrir de mes réflexions, j’ajouterai qu’il est du dernier ridicule qu’un bourgeois parisien soit commandé militairement par un officier, qu’il peut, pour prix et somme de 48 sols, applaudir ou siffler journellement à son choix. Ce contraste révolte le bon sens[520].»
[520] 1789.
Peu de jours après paraissaient les «_Réflexions d’un bourgeois du district de Saint-André-des-Arts_ sur la garde bourgeoise et sur le choix des officiers de l’état-major.» L’auteur, le sieur Lavaud[521], y malmenait assez rudement les nouveaux officiers. Naudet, fort chatouilleux en tout ce qui concernait son honneur, mais peu scrupuleux quant aux moyens de le défendre, écrit au pamphlétaire qu’il a besoin de lui parler et lui donne rendez-vous dans un café. Lavaud s’y présente sans défiance; l’acteur le reçoit à coups de poing, le foule aux pieds et le roue littéralement de coups en lui faisant les plus terribles menaces[522].
[521] Charles de Lavaud était un ancien chirurgien-major de la marine royale.
[522] Archiv. nat., Y,13 818. Campardon, _les Comédiens du Roi de la troupe françoise_.
Si les comédiens étaient vivement attaqués, ils avaient aussi des partisans non moins chaleureux.
Joseph Chénier, entre autres, s’indigna des protestations que soulevait la nomination de quelques acteurs à des grades militaires, et il publia à cette occasion de courtes réflexions sur l’état civil des comédiens[523].
[523] Septembre 1789.
«Vous êtes, dit-il à ses concitoyens, convenus que la pluralité des voix seroit l’expression de la volonté générale; vous êtes convenus que la volonté générale dans chaque district nommeroit les officiers de chaque district. La volonté générale a fait le choix dont vous vous plaignez, donc ce choix est légal, donc vous ne pouvez légitimement réclamer contre ce choix.»
Attribuant l’invincible aversion que la bourgeoisie paraissait éprouver pour les gens de théâtre au salaire qu’ils recevaient, il cherchait à démontrer l’absurdité de ce préjugé et il s’écriait:
«Un éloquent député de la Provence (Mirabeau) ne voit dans la société que trois classes: les _mendiants_, les _voleurs_, les _salariés_. Les salariés composent incontestablement les neuf dixièmes de la société. Cette classe comprend tous ceux qui exercent des métiers, tous ceux qui professent les arts, tous les officiers publics, tous les agents du pouvoir exécutif et du pouvoir judiciaire. Si vous flétrissez les comédiens parce qu’ils sont salariés, flétrissez les neuf dixièmes de la nation.»
«Enfin, disait encore Chénier, si on refuse les droits de citoyen aux comédiens parce qu’ils sont exposés aux sifflets du public, il faut être conséquent et priver des mêmes droits tous ceux qui parlent en public et en particulier les orateurs de l’Assemblée nationale qui sont exposés aux mêmes accidents.»
Il n’est pas jusqu’aux clubs où la situation des acteurs ne fût discutée avec passion[524]. Dans une réunion où on déclamait contre eux, l’orateur s’étayait de Cicéron qui avait refusé de paraître en public avec Roscius. Un auditeur lui riposta:
[524] «Je sais, écrivait Laya, que le nom de comédien est encore un épouvantail chez nos bourgeoises du Marais, mais qu’importent les clameurs des procureuses et les scrupules des bourgeoises? Faut-il que les cris de la chouette empêchent Philomèle de chanter? Ne sait-on pas d’ailleurs que tous les états se méprisent, que la haute robe insulte à la moyenne, et la moyenne à celle qu’elle croit au-dessous d’elle.» (_La Régénération des comédiens en France ou leurs droits à l’état civil_, par Laya, 1789.)
«Permettez-moi, messieurs, de répondre à l’honorable membre que je ne connais pas M. Cicéron; je ne sais pas ce qu’il a fait dans la Révolution. Ce que je sais, c’est que M. Naudet, mon général, entend fort bien le service, qu’on a été fort heureux de le trouver dans les moments de troubles et qu’après s’être servi des gens on ne doit pas en être quitte pour leur dire: «Allez-vous-en, gens de la noce, etc.[525]»
[525] Il parut à l’époque un très grand nombre de brochures sur ce sujet. Nous venons de citer les principales. Ajoutons encore: _Mémoire pour les comédiens françois à MM. de la milice bourgeoise, par un membre du district du Val-de-Grâce_, 1789;--_Événements remarquables et intéressants à l’occasion des décrets de l’auguste Assemblée nationale concernant l’éligibilité de MM. les comédiens, le bourreau et les Juifs_, 1790.
Les fonctions militaires ou civiles dont les comédiens se laissaient affubler, les flattaient prodigieusement; aussi s’en acquittaient-ils avec beaucoup plus de zèle que de leur service au théâtre. A chaque instant la représentation se trouvait retardée parce qu’un acteur manquait et le régisseur venait dire au public: «Notre camarade un tel est de service auprès du général Henriot», ou: «Notre camarade un tel est au Comité de Sûreté générale pour l’intérêt de la République.» Un jour, un de ces comédiens militaires, arriva si tard, qu’il ne prit même pas le temps de changer de costume et qu’il joua son rôle en uniforme.
Plus d’un acteur fut chargé par les électeurs d’un mandat législatif; beaucoup remplirent des fonctions importantes. Collot-d’Herbois, de si triste mémoire, était comédien. En 1793, Dugazon se fit aide de camp volontaire de Santerre. Fusil, qui doublait Dugazon dans l’emploi des comiques, fut envoyé à Lyon; il y fit partie du comité révolutionnaire qui ordonna les affreux massacres dont cette malheureuse ville fut le théâtre. Grammont quitta la scène et s’improvisa général; il mourut sur l’échafaud avec son fils qui lui servait d’aide de camp. Bordier jouait les Arlequins au théâtre des _Folies amusantes_ quand il fut chargé d’une mission révolutionnaire à Rouen; il commit mille excès et finit par être pendu. Dufresse[526] devint général et commanda en chef à Naples.
[526] Simon-Camille Dufresse, acteur du théâtre de la Montausier; il fut fait baron et commandeur de la Légion d’honneur.
La Convention fit plus encore pour les comédiens. Quand elle créa l’Institut, elle décida d’y réserver une place «à l’acteur célèbre qui recrée les chefs-d’œuvre du théâtre en leur donnant l’âme du geste, du regard et de la voix, et qui achève ainsi Corneille et Voltaire[527]». Molé[528], Préville, Monvel, Grandmesnil[529], furent nommés membres titulaires de la section des _Beaux-arts_[530]. Larive reçut le titre de membre correspondant.
[527] Rapport de M. Daunou.
[528] Molé écrivait quelques années plus tard à Chaptal en lui recommandant un protégé: «Si vous ne pouvez, mon cher collègue, faire pour lui ce que je vous demande, veuillez le recommander à notre collègue le premier consul.» (De Manne.)
[529] Grandmesnil (1737-1816), comédien français.
[530] Le 25 octobre 1795 parut le décret qui fondait l’Institut. A l’origine, il ne comptait que trois classes: l’Académie des sciences, l’Académie des sciences morales et politiques, l’Académie de la littérature et des Beaux-Arts.
A plusieurs reprises, pendant la Révolution, les comédiens voulurent jouer aux législateurs et on les vit intervenir dans les Assemblées délibérantes. En juillet 1791, une députation du théâtre de Molière se présenta à la barre de l’Assemblée nationale, où l’orateur de la troupe prononça ce petit discours:
«Nos frères sont déjà sur la frontière; les comédiens du théâtre de Molière, obligés par les devoirs de leur état de renoncer au bonheur de partager leur gloire, prient l’Assemblée d’agréer la soumission de fournir à leurs frais à l’équipement et à l’entretien de six gardes nationaux. Directeur du théâtre de Marseille, j’avais, par un don patriotique de cent louis, donné le premier à mes confrères l’exemple de venir au secours de la patrie. Directeur du théâtre de Molière, j’ai encore l’honneur de les devancer aujourd’hui. Mon patriotisme m’inspire un autre sentiment qui sera sans doute partagé par eux. Je jure de ne souffrir jamais sur mon théâtre aucune maxime contraire aux lois, à la liberté et aux principes que vous avez reconnus et consacrés.»
Cette petite tirade, si sottement emphatique, fut couverte d’applaudissements; le président remercia la députation et l’engagea à assister à la séance.
XXV
PÉRIODE RÉVOLUTIONNAIRE (SUITE ET FIN)
SOMMAIRE: Triste situation des comédiens.--La municipalité remplace les Gentilshommes de la chambre.--_Charles IX_.--Expulsion de Talma de la Comédie.--Les Comédiens se divisent.--Talma fonde le théâtre de la rue de Richelieu.--_L’Ami des lois_.--_Paméla_.--Arrestation des Comédiens.--Fermeture du théâtre.--9 thermidor.--Sévérité du public pour les acteurs révolutionnaires.
Si les comédiens avaient enfin conquis les droits civils et l’égalité avec les autres citoyens, ils ne devaient pas cependant s’en trouver beaucoup plus heureux. Dès le début de la Révolution, la liberté des théâtres est proclamée et de tous côtés s’élèvent de nouvelles scènes qui ruinent les théâtres déjà existants[531], sans faire fortune elles-mêmes. Les acteurs sont devenus indépendants, mais les spectateurs sont devenus souverains. Chaque jour des scènes scandaleuses se passent au théâtre, le public intervient à tout propos pour modifier le répertoire et faire représenter les pièces à sa convenance[532]; enfin «le théâtre et le parterre semblent être devenus les corps de deux armées ennemies». On ne se borne pas toujours aux invectives; un soir, à la Comédie française, la mauvaise humeur du public se manifeste par l’envoi de pommes cuites; un de ces projectiles tombe dans la loge de Mme de Simiane qui le fait tenir aussitôt au général La Fayette avec ce billet: «Mon cher général, permettez-moi de vous envoyer le premier fruit de la Révolution qui soit venu jusqu’à moi.»
[531] La Révolution n’avait pas été favorable à la Comédie française: sur cent mille écus de loges à l’année qu’elle retirait, elle en conservait à peine un tiers en 1790.
[532] En 1790, après le départ de Mlle Raucourt, un citoyen se leva pendant la représentation et demanda que Mlle Sainval fût invitée à rentrer au théâtre pour remplacer sa camarade. Le public applaudit. Le comédien Dunant répondit aussitôt que la Société porterait à Mlle Sainval le _décret du parterre_.
A aucune époque, la Comédie ne traversa des phases plus douloureuses et jamais sa troupe ne fut plus profondément divisée. Dès 1789, l’autorité des Gentilshommes de la chambre cesse peu à peu de s’exercer[533], et Bailly, maire de Paris, prend de fait la place de Richelieu. Il en résulte une situation intolérable; les Comédiens reçoivent à la fois des Gentilshommes et de Bailly des ordres qui souvent sont contradictoires. Ne sachant auquel entendre, ils envoient quatre d’entre eux auprès du maire de Paris.
[533] Ils ne conservent que le droit dérisoire de signer des billets.
Molé prend le premier la parole:
«Monsieur, nous venons, au nom des Comédiens français, vous offrir leurs respects et vous représenter que depuis plus d’un siècle nous avons l’honneur d’appartenir au roi; que le titre de Comédiens français ordinaires du roi nous a été déféré sous le bon plaisir de Sa Majesté par son Gentilhomme de la chambre, que nous avons à cœur de le conserver dans toute son étendue, tant que nous exercerons une profession qu’une sage philosophie a placée enfin dans la classe des professions honorables. Cependant, d’après l’ordre que nous a donné M. de Richelieu de nous retirer par-devant M. le maire de Paris pour ce qui concerne le détail courant de notre spectacle, nous n’avons entendu par détails courants que les faits relatifs à la police[534].»
[534] La loi du 24 août sur l’organisation judiciaire attribuait à la municipalité la police des spectacles.
Bailly lui répondit: «Je suis heureux de pouvoir vous fixer sur ce point. Je suis investi par le roi de France de l’entière autorité des Gentilshommes de la chambre sur les spectacles royaux, et je suis étonné que le ministre ne vous l’ait pas fait savoir... J’aime et je protège les talents tout aussi bien qu’un Gentilhomme de la chambre.»
«Mais notre titre de comédien du roi, objecta Dugazon?
--Vous paraissez y tenir.
--Dame, c’est notre noblesse à nous.
--Ce titre ne peut vous être contesté», répondit le maire.
Bailly assura encore les Comédiens de sa protection et il leur déclara que, comme les Gentilshommes, il ne se mêlerait pas des affaires d’argent de la Comédie. Il les autorisa à prendre des congés de huit ou quinze jours sans sa permission.
On décida le même jour que le titre de Théâtre français[535] serait remplacé par celui de Théâtre national ou de la Nation et que les affiches seraient ainsi libellées:
[535] Il datait sur les affiches de 1782.
THÉATRE NATIONAL Les Comédiens ordinaires du Roi donneront:
Le premier mouvement des Comédiens fut de se réjouir d’être enfin délivrés d’un joug qui pesait si lourdement sur eux, mais leur joie fut de courte durée et ils virent bientôt, par expérience, qu’ils n’avaient fait que changer de maîtres; ils en arrivèrent même à regretter amèrement les premiers.
«C’est, dit Grimm, depuis qu’échappés du joug honteux et tyrannique des Gentilshommes de la chambre ils ont l’honneur d’être les Comédiens de la Nation, au lieu d’être modestement comme jadis de simples pensionnaires du roi; c’est depuis cette heureuse révolution qu’ils reçoivent plus d’ordres arbitraires, qu’ils éprouvent plus de dégoûts et de vexations de toute espèce qu’ils n’en avaient jamais essuyé auparavant. Le parterre prétend les assujettir tous les jours à de nouvelles fantaisies, à de nouveaux caprices; la municipalité ou la volonté du peuple ne manque pas une occasion de leur faire sentir tout le poids de son autorité[536].»
[536] Novembre 1790. Grimm, _Correspondance littéraire_.
La pièce de _Charles IX_[537], jouée le 4 novembre 1789, provoqua à la Comédie des dissensions intestines irréparables. Le succès fut colossal; on voyait pour la première fois sur le théâtre un roi faire «égorger son peuple avec le fer du fanatisme[538]». Les représentations furent interrompues par ordre de la cour; mais en 1791, Mirabeau se trouvant un soir au théâtre demanda à haute voix qu’on reprît _Charles IX_. Naudet répondit qu’il était impossible de satisfaire cette demande à cause des maladies de Mme Vestris et de Saint-Prix; mais Talma, s’avançant à son tour sur la scène, donna à entendre que si tous ses collègues étaient aussi bons patriotes que lui, la pièce pourrait être jouée[539].
[537] De Marie-Joseph Chénier.
[538] Voltaire, en 1764, écrivait à Saurin ces lignes prophétiques: «Un temps viendra sans doute où nous mettrons les papes sur le théâtre comme les Grecs y mettaient les Atrée et les Thyeste qu’ils voulaient rendre odieux. Un temps viendra où la Saint-Barthélemy sera un sujet de tragédie et où l’on verra le comte Raymond de Toulouse braver l’insolence hypocrite du comte de Montfort.»
[539] A la suite de cette scène, Talma eut une altercation violente avec Naudet, qui l’accusa de ne pas monter sa garde et de s’être caché dans un grenier avec son fusil le jour d’une émeute. Talma répondit qu’il était monté à un deuxième étage pour mieux observer l’ennemi et il donna un soufflet à l’interlocuteur. Le lendemain ils se battirent au pistolet: «On nous avait placés à vingt pas l’un de l’autre, raconte Talma, et, grâce à ma vue abominable, je n’apercevais même pas Naudet qui avait cinq pieds huit pouces. «Que cherchez-vous? me dirent mes témoins en voyant l’hésitation de mon pistolet. «Ma foi, répondis-je, je cherche Naudet.» Naudet était brave, il s’avança à dix pas: «Me voilà, dit-il, me vois-tu maintenant?» En effet, je l’apercevais comme dans un brouillard. Je tirai: ma balle dut passer à dix pieds de lui. Il tira en l’air. Pour que notre duel pût être égalisé, il aurait fallu nous faire battre au mouchoir.»
Le soupçon d’aristocratie jeté publiquement par Talma sur ses camarades leur parut un crime de lèse-Comédie et une indigne trahison. Par un arrêté pris à la presque unanimité des voix, ils l’expulsèrent de leur société.
Dès qu’il apprit la résolution des Comédiens, Bailly leur fit dire qu’ils ne pouvaient être juges et parties et qu’il leur conseillait de jouer avec Talma jusqu’à ce que la municipalité eût statué. On ne tint aucun compte de son avis et le soir même, en présence d’une énorme assistance, Fleury informa le public de la décision de la compagnie. A peine a-t-il terminé sa harangue que Dugazon s’élance à son tour sur la scène. Il dénonce formellement ses camarades qui vont, dit-il, l’expulser, comme ils viennent de le faire pour Talma. Un épouvantable tumulte s’ensuit, le théâtre est escaladé, les banquettes brisées en mille pièces et l’intervention de la force armée parvient seule à ramener le calme. Le lendemain, le maire de Paris mande les acteurs à sa barre et leur enjoint d’obéir à ses ordres; il ne peut rien obtenir. En présence de cette obstination, la salle fut fermée par ordre de la municipalité. En même temps Dugazon, qui avait manqué au public, en le prenant pour juge, fut condamné à garder les arrêts chez lui pendant huit jours et à l’impression du jugement.
Les Comédiens comprirent qu’ils ne seraient pas les plus forts; ils se résignèrent à céder et, le 28 septembre, Talma reparut dans _Charles IX_; il y fut couvert d’applaudissements ainsi que Dugazon.