Les comédiens hors la loi

Part 26

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En 1778, Mme Molé, sans motif plausible, fit attendre la reine plus de trois quarts d’heure à Marly. Le duc de Villequier, gentilhomme de service, l’envoya en prison, et la fit mettre au secret. La Comédienne furieuse déclara qu’elle quittait la scène, et son mari suivit son exemple. Ils refusèrent de jouer pendant assez longtemps; à la fin ils se ravisèrent. La première fois qu’ils reparurent «au lieu de recevoir, dit Bachaumont, les huées ou du moins la correction qu’ils méritoient, le benêt parterre les applaudit à tout rompre. Il n’est pas étonnant que l’insolence des histrions augmente journellement, lorsqu’on les gâte à ce point-là[501].» Mais ce n’est pas tout, Mme Molé reçut bientôt une pension du roi comme dédommagement de l’humiliation qu’elle avait soufferte.

[501] 16 novembre 1778.

Malgré l’engouement dont les acteurs étaient l’objet, malgré les honneurs excessifs qu’on leur rendait, malgré leur morgue et leur outrecuidance, la législation qu’on leur avait appliquée sous le règne de Louis XV subsistait plus que jamais.

L’habitude d’attenter à leur liberté était complètement passée dans les mœurs, et on les envoyait au For l’Évêque pour la plus légère incartade, souvent pour des peccadilles. Il y avait même un inspecteur de police spécialement affecté à leur service et dont l’emploi consistait à les conduire en prison avec les formes les plus galantes. C’est un nommé Quidor[502] qui remplissait ces délicates fonctions; on le voit figurer dans toutes les arrestations de ce genre.

[502] Quidor avait également la surveillance des prostituées.

En 1777, Monvel[503], par suite d’une erreur avec le semainier, ne vint pas à la comédie un jour où il devait jouer dans les _Horaces_. On dut donner une autre pièce. Monvel fut arrêté et jeté en prison; le semainier lui-même, Dauberval, subit le même sort.

[503] Monvel (1745-1811), de la Comédie française.

Un soir, Mlle Dorival se présenta pour danser dans un état complet d’ébriété. La Ferté la fit conduire à la Force, et il se plaignit au baron de Breteuil qui lui répondit: «16 janvier 1784. Vous avez fort bien fait de prendre les mesures nécessaires pour faire punir la demoiselle Dorival de sa crapule et de son manquement à ses devoirs; je la ferai retenir au moins huit jours en prison, et je chargerai M. Lenoir[504] de lui faire sentir tout le mécontentement que j’ai de sa conduite[505].» Mlle Dorival fut mise au secret et on l’empêcha de «se divertir avec des étrangers», ce qui, comme nous le savons, était assez l’habitude des acteurs sous les verrous.

[504] Lieutenant de police.

[505] Arch. nat., O¹626 et 634.

La tyrannie des ministres et des Gentilshommes s’exerçait souvent, il faut le dire, de la manière la plus odieuse et la plus vexatoire; le libre arbitre des comédiens se trouvait complètement annihilé.

Un artiste de province paraissait-il digne de figurer sur une des scènes royales, une lettre de cachet le mandait à Paris et, quelles que pussent être ses convenances personnelles, il lui fallait obéir. En 1784, un certain Martin jouait à Marseille avec succès; le ministre décide qu’il viendra à Paris et il envoie au gouverneur de la province l’ordre suivant, si éloquent dans sa concision:

«Versailles, 27 mars 1784.

«Le service du Roi exigeant, monsieur, que le sieur Martin, qui est actuellement à la comédie de Marseille, se rende à Paris, S. M. a donné l’ordre que vous trouverez ci-joint, pour le faire venir. Je vous prie de le lui faire remettre et de tenir la main à ce qu’il obéisse sans délai. Vous voudrez bien aussi prévenir le directeur. Le sieur Martin, à son arrivée à Paris, s’adressera à M. de La Ferté, commissaire général de la maison du Roi au département des Menus[506].»

[506] Lettre inéd., Archiv. nat., O¹626.

Cet ordre était accompagné d’une lettre de cachet.

Les exemples d’arbitraire qui nous restent à signaler, sont plus curieux encore.

Le 8 juin 1781, le théâtre du Palais-Royal, qui depuis la mort de Molière était resté affecté à l’Opéra, fut détruit par un incendie. Ce fâcheux événement exposait les pensionnaires à une assez longue inaction. Craignant d’être lésés dans leurs intérêts, Rousseau, Lays et Chéron, les trois chanteurs dont nous avons déjà signalé les hauts faits, prirent le parti d’aller à l’étranger chercher fortune; mais Rousseau n’attendit pas ses camarades et il se sauva à Bruxelles, où il parvint sans encombre. Cette évasion, qui n’était pas prévue, plongea M. de La Ferté dans la stupeur, et il supplia le ministre de faire étroitement surveiller Lays et Chéron pour qu’ils ne pussent imiter la conduite de leur camarade, «ce qui, disait-il, ruineroit l’Opéra.»

«J’ai vu la semaine dernière, répond le ministre, les sieurs Lays et Chéron, et ils m’ont bien assuré qu’ils ne songeoient pas à s’en aller. Cependant, je viens d’écrire à M. Lenoir, pour le prier de les faire surveiller de très près sans qu’ils s’en doutent, et de les faire arrêter dans le cas où il seroit assuré qu’ils se disposeroient à partir, en m’en donnant avis sur-le-champ[507].»

[507] Lettre inéd., 28 juillet 1751. Arch. nat., O¹629.

Quidor fut chargé de filer les deux chanteurs. Comme ils n’ignoraient pas la surveillance dont ils étaient l’objet, ils ne laissaient en rien soupçonner leurs secrets desseins; mais au bout de quinze jours, Lays, supposant que son apparente docilité avait apaisé toutes les inquiétudes, prit la fuite à son tour. Malheureusement pour lui, Quidor avait trop l’habitude des comédiens pour se laisser jouer si aisément; le chanteur fut arrêté avant même d’être sorti de Paris, et il fut conduit incontinent au For l’Évêque.

Quant à Rousseau, la conduite qu’il avait tenue pouvant trouver des imitateurs, on ne le laissa pas jouir paisiblement de sa liberté: «Je crois, mandait la Ferté au ministre, qu’il faudroit tout tenter pour avoir, de gré ou de force, le sieur Rousseau qui est à Bruxelles[508].»

[508] Arch. nat., O¹640.

M. de Breteuil s’adressa au comte de Vergennes, son collègue des Affaires étrangères, pour le prier d’obtenir l’arrestation et l’extradition du chanteur. Le comte d’Adhémar, notre représentant à Bruxelles, fut chargé de cette importante négociation diplomatique; mais il échoua complètement. Le gouvernement des Pays-Bas autrichiens rappela que quelques années auparavant Dazincourt et Beauval, engagés à Bruxelles, s’étaient sauvés à Paris et que le duc de Duras avait refusé de les livrer au gouvernement des Pays-Bas qui les réclamait[509].

[509] Adolphe Julien, _l’Opéra secret au dix-huitième siècle_.

Quelques mois plus tard, la même aventure se renouvela à propos de Nivelon, le danseur, qui, ne pouvant faire accepter sa démission, s’enfuit et se réfugia à Ostende. Quidor fut envoyé à sa poursuite avec les passeports nécessaires pour requérir le concours du gouvernement des Pays-Bas, mais il échoua encore dans sa mission. Le danseur eut l’imprudence de revenir. Il fut aussitôt arrêté et enfermé à la Force, où on le mit au secret; il ne put voir que sa mère et sa femme[510].

[510] Arch. nat., O¹629.

Au mois de mars 1782, Mlle Théodore, la célèbre danseuse, se rendit à Londres, où elle obtint le plus grand succès. Comme elle y gagnait beaucoup plus d’argent qu’à Paris, elle résolut d’y prolonger son séjour et elle écrivit à M. de la Ferté pour demander son congé. On ne fit aucune difficulté de le lui accorder. A quelque temps de là elle revint en France et se rendit sans méfiance chez Dauberval, dans le château qu’il possédait à Chablis, en Champagne. Dès qu’on connut son retour, Amelot donna l’ordre de la faire arrêter. L’inévitable Quidor fut chargé de la mission. Il se rendit à Chablis et enleva purement et simplement la danseuse. Elle fut déposée à la Force et mise au secret. Sa détention fut de peu de durée; le 27 juillet on lui rendit sa liberté, mais on l’exila à trente lieues de Paris, et on l’obligea à payer les frais de son arrestation. Ils s’élevaient à 771 livres 10 sols[511].

[511] Arch. nat., O¹629. Cet exil ne fut pas maintenu.

Si la législation civile n’avait été nullement modifiée à l’égard des gens de théâtre, la législation religieuse était également restée immuable.

Comme par le passé, tout comédien qui voulait bénéficier des sacrements devait avant toute chose renoncer formellement à sa profession. En 1778, lorsque Lekain fut sur le point de mourir, Tronchin, qui le soignait, l’avertit du danger de son état et l’exhorta à se réconcilier avec l’Église: «Un carme, dit Bachaumont, est venu nettoyer cette conscience sale, le comédien a fait la renonciation ordinaire et il a été administré[512].» Aussi fut-il porté à l’église et enterré avec pompe dans le cimetière de sa paroisse.

[512] Bachaumont, 11 février 1778.

En 1781, lors de l’incendie de la salle de l’Opéra, plus de trente personnes périrent, et parmi elles quelques danseurs. L’archevêque de Paris décida que ces derniers, étant morts _in flagrante delicto_, seraient privés de la sépulture chrétienne; mais le curé de Saint-Eustache s’était montré plus tolérant et plus miséricordieux que le prélat, et lorsque les défenses épiscopales arrivèrent, il avait déjà accordé aux corps de ces infortunés la terre sainte et les prières de l’Église: il n’avait fait du reste que se conformer à l’usage établi pour les pensionnaires de l’Opéra.

XXIV

PÉRIODE RÉVOLUTIONNAIRE

SOMMAIRE: L’Assemblée nationale relève les comédiens de l’indignité qui les frappe et leur accorde les droits civils et politiques.--Mariage de Talma.

Le jour de la retraite de Brizard, au moment où, la représentation terminée, le comédien recevait dans sa loge les adieux de ses camarades, un des plus notables habitants de Paris vint avec son jeune fils le féliciter: «Mon enfant, dit-il, saluez en M. Brizard l’homme de bien, estimé de tous, dont la vie a combattu le préjugé attaché à sa profession, et qui saura compenser dans la société le vide que sa retraite va laisser au théâtre.» Ces paroles si flatteuses émurent profondément tous les assistants. Brizard, attendri, embrassa l’enfant et se tournant vers ses camarades: «Mes amis, leur dit-il, prenez patience, votre tour viendra.»

Cette prophétie devait se réaliser trois ans plus tard.

Dès le début de la Révolution, la question de la situation sociale des acteurs se pose nettement. Au moment où paraissent les «plaintes et doléances» des divers états, on publie également les _Cahiers, plaintes et doléances de messieurs les comédiens français_. L’auteur, sous une forme plaisante, expose les justes revendications des artistes de la Comédie; il les suppose réunis, à l’instar des états généraux, pour formuler leurs vœux. Saint-Phal[513] parle le premier et se plaint que les comédiens ne soient pas représentés à l’Assemblée nationale; il propose de former un cahier sur les rapports des comédiens avec la nation et d’enjoindre aux députés de Paris d’y avoir égard. Cette motion est votée par acclamation. Grammont[514] se lève après lui et demande que l’on cesse de flétrir leur profession par un préjugé aussi injuste que grossier: «Les philosophes et les gens éclairés, dit-il, l’ont secoué depuis longtemps, mais il est cependant toujours existant.» Il rappelait qu’un acteur n’était jamais nommé au nombre des municipaux et qu’on ne l’admettait même pas à exercer les charges qu’il pouvait acquérir à prix d’argent.

[513] Saint-Phal (1753-1835), comédien français.

[514] Grammont (Nourry dit) (1750-1794), comédien français.

La question des droits civils et politiques des comédiens n’allait pas rester dans le domaine de la fantaisie; elle fut soulevée à l’Assemblée nationale en même temps que celle des Juifs. Cette discussion est trop instructive et trop intéressante pour que nous ne lui donnions pas le développement qu’elle comporte.

Après la Déclaration des Droits de l’homme, qui rendait tous les Français égaux devant la loi, on devait supposer que les exclusions qui frappaient certaines classes de la société se trouvaient virtuellement abrogées. Cependant comme la question faisait doute encore pour beaucoup d’esprits, afin de dissiper toute équivoque, Rœderer, le 21 décembre 1789, proposa formellement d’admettre aux droits de citoyens «et cette nation si active, si industrieuse, qui a promené sur tout le globe ses superstitions et ses malheurs, et cette classe d’hommes qu’un préjugé ancien a voulu dégrader et qu’on repousse de tous les emplois de la société, tandis que nos applaudissements leur font partager tous les jours sur le théâtre la gloire des plus sublimes génies. Je crois, dit-il, qu’il n’y a aucune raison solide, soit en morale, soit en politique, à opposer à ma réclamation.»

Le comte de Clermont-Tonnerre prit à son tour la parole et proposa un décret ainsi conçu:

«L’Assemblée nationale décrète qu’aucun citoyen actif, réunissant les conditions d’éligibilité, ne pourra être écarté du tableau des éligibles, ni exclu d’aucun emploi public, à raison de la profession qu’il exerce, ou du culte qu’il professe.»

La discussion fut ajournée et reprise le 22 décembre. Dès l’ouverture de la séance, le comte de Clermont-Tonnerre monte à la tribune pour défendre son projet: «Les professions, dit-il, sont nuisibles ou ne le sont pas. Si elles le sont, c’est un délit habituel que la justice doit réprimer. Si elles ne le sont pas, la loi doit être conforme à la justice qui est la source de la loi. Elle doit tendre à corriger les abus, et non abattre l’arbre qu’il faut redresser ou corriger.»

Puis parlant de ces deux professions «que la loi met sur le même rang, mais qu’il souffre de rapprocher», il demande à la fois la réhabilitation du bourreau et celle du comédien: «Pour le bourreau, dit-il, il ne s’agit que de combattre le préjugé... Tout ce que la loi ordonne est bon; elle ordonne la mort d’un criminel, l’exécuteur ne fait qu’obéir à la loi; il est absurde que la loi dise à un homme: «Fais cela, et si tu le fais, tu seras coupable d’infamie.»

Passant aux comédiens, il démontre qu’à leur égard le préjugé s’établit sur ce qu’ils sont sous la dépendance de l’opinion publique. «Cette dépendance fait notre gloire et elle les flétrirait! s’écrie-t-il. D’honnêtes citoyens peuvent nous présenter sur les théâtres les chefs-d’œuvre de l’esprit humain, des ouvrages remplis de cette saine philosophie qui, ainsi placée à la portée de tous les hommes, a préparé avec succès la révolution qui s’opère, et vous leur direz: «Vous êtes Comédiens du Roi, vous occupez le théâtre de la Nation, vous êtes infâmes!» La loi ne doit pas laisser subsister l’infamie. Si les spectacles, au lieu d’être l’école des mœurs, en causent la dépravation, épurez-les, ennoblissez-les, et n’avilissez pas des hommes qui exercent des talents estimables. «Mais, dit-on, vous voulez donc appeler aux fonctions de judicature, à l’Assemblée nationale, des comédiens?» Je veux qu’ils puissent y arriver s’ils en sont dignes. Je m’en rapporte aux choix du peuple et je suis sans inquiétude. Je ne veux flétrir aucun homme ni proscrire les professions que la loi n’a jamais proscrites.»

Après avoir chaudement plaidé la cause des gens de théâtre, l’orateur demande en terminant que les Juifs soient également admis aux droits de citoyens.

C’est l’abbé Maury qui se chargea de réfuter l’argumentation de son collègue; il insista pour que les classes, dont on sollicitait l’émancipation, fussent maintenues dans l’état d’infériorité où elles avaient vécu jusqu’alors, et que l’infamie qui frappait la profession du théâtre fut formellement maintenue.

Robespierre intervint dans la discussion et prit la défense des acteurs avec le ton déclamatoire qui lui était propre. Au moment où l’orateur terminait son discours, le président de l’Assemblée, M. Desmeuniers, reçut un message au nom de la Comédie française. Les Comédiens, sachant que leur sort se décidait, avaient jugé à propos de solliciter directement la bienveillance des députés. Le président interrompit la discussion pour donner lecture de la supplique qui venait de lui être adressée:

«Paris, ce 24 décembre 1789.

«Monseigneur,

«Les Comédiens françois ordinaires du Roi, occupant le théâtre de la Nation, organes et dépositaires des chefs-d’œuvre dramatiques qui sont l’ornement et l’honneur de la scène françoise, osent vous supplier de vouloir bien calmer leur inquiétude.

«Instruits par la voix publique qu’il a été élevé dans quelques opinions prononcées dans l’Assemblée nationale des doutes sur la légitimité de leur état, ils vous supplient, Monseigneur, de vouloir bien les instruire si l’Assemblée a décrété quelque chose sur cet objet, et si elle a déclaré leur état compatible avec l’admission aux emplois et la participation aux droits de citoyen. Des hommes honnêtes peuvent braver un préjugé que la loi désavoue, mais personne ne peut braver un décret ni même le silence de l’Assemblée nationale sur son état. Les Comédiens françois, dont vous avez daigné agréer l’hommage et le don patriotique[515], vous réitèrent, Monseigneur, et à l’auguste Assemblée, le vœu le plus formel de n’employer jamais leurs talents que d’une manière digne de citoyens françois et ils s’estimeroient heureux si la législation, réformant les abus qui peuvent s’être glissés sur le théâtre, daignoit se saisir d’un instrument d’influence sur les mœurs et sur l’opinion publique...

[515] Les Comédiens avaient offert quelque temps auparavant un don de 23 000 livres qui fut accepté avec reconnaissance.

«Les Comédiens françois ordinaires du Roi.

«DAZINCOURT, _secrétaire_.»

A peine cette lecture était-elle terminée que l’abbé Maury se précipita à la tribune pour se plaindre du procédé. «Il est de la dernière indécence, s’écria-t-il, que des comédiens se donnent la licence d’avoir une correspondance directe avec l’Assemblée.» L’abbé fut rappelé à l’ordre et la discussion suivit son cours.

Les partisans des idées nouvelles n’étaient cependant pas exempts d’un certain embarras quand ils faisaient à la tribune l’apologie du théâtre et de ses interprètes. Le dieu de la Révolution, l’homme dont les ouvrages formaient l’Évangile de l’époque, Rousseau, n’avait-il pas en effet dans un éloquent réquisitoire sévèrement proscrit les spectacles et déversé l’outrage et le mépris sur les comédiens. Comment concilier ses théories avec la réhabilitation de la profession dramatique?

M. de Marnezia comprit le parti qu’on pouvait tirer de la _Lettre sur les spectacles_ et toute son argumentation se borna à mettre ses collègues en contradiction avec eux-mêmes, ou plutôt avec le philosophe dont ils se vantaient de suivre aveuglément les élucubrations.

«Vous vous honorez, leur dit-il, de puiser la plupart de vos principes dans les ouvrages de J.-J. Rousseau; puisez-les donc tout entiers. Le _Contrat social_ n’est pas le seul ouvrage de Rousseau. Relisez une autre de ses productions les plus sublimes, sa _Lettre à d’Alembert contre les spectacles_; vous vous y convaincrez combien il est impossible que le théâtre, ce tableau de toutes les passions, ne soit pas toujours funeste aux mœurs de ceux qui les représentent... Vous, les mandataires de la nation aujourd’hui la plus auguste de l’univers, voudriez-vous élever à vos fonctions éminentes des hommes qui prostituent tous les jours leur caractère dans les farces qu’ils jouent, et qui, après avoir dicté ici les lois de la nation, iraient au théâtre faire couvrir les législateurs du peuple de ses huées. Il ne faut pas sans doute flétrir l’état de comédien, mais il ne faut pas l’honorer. On vous dit que ce sera les flétrir que les exclure de l’éligibilité, mais quelle apparence! Vous auriez donc flétri aussi tous les citoyens qui n’ont pas de propriété territoriale, tous ceux qui n’auront pas assez de fortune pour payer une contribution directe d’un marc d’argent? Non, entre les honneurs et le déshonneur il y a l’estime, toujours accordée à qui s’en rend digne et que pourront obtenir les comédiens, lorsqu’ils résisteront aux séductions de leur état.»

Mirabeau lui-même ne jugea pas la question indigne de lui et il jeta dans la discussion le poids de sa parole et de son autorité. «Aujourd’hui même, messieurs, dit-il, il est des provinces françaises qui déjà ont secoué le préjugé que nous devons abolir; et la preuve en est que les pouvoirs d’un de nos collègues, député de Metz, sont signés de deux comédiens. Il serait donc absurde, impolitique même, de refuser aux comédiens le titre de citoyen que la nation leur défère avant nous, et auquel ils ont d’autant plus de droits, qu’il est peut-être vrai qu’ils n’ont jamais mérité d’en être dépouillés.»

Ces conclusions furent adoptées et il fut décidé qu’à l’avenir les acteurs jouiraient de tous les droits des citoyens et qu’ils seraient accessibles à tous les emplois civils et militaires.

Ainsi disparaissait le préjugé barbare qui, depuis des siècles, maintenait hors du droit commun toute une classe de la société, et les comédiens obtenaient enfin une justice qui avait été impitoyablement refusée aux plus illustres d’entre eux, aux Clairon, aux Dumesnil, aux Lekain.

L’Assemblée nationale avait tranché elle-même et dans le sens le plus libéral la question des droits civils et politiques des comédiens, mais la question religieuse n’avait pas été résolue: elle ne tarda pas à se poser.

Eu 1790, Talma[516] voulut se marier. Il se rendit chez le curé de sa paroisse pour s’entendre avec lui sur la publication des bans; il se heurta à un refus des plus catégoriques. Le curé de Saint-Sulpice lui déclara que le mariage n’était pas fait pour un excommunié.

[516] Talma avait commencé par exercer la profession de dentiste; on lui offrit même le brevet de dentiste du duc de Chartres. Il refusa et entra à l’école de déclamation. Il débuta à la Comédie française le 21 novembre 1787. Il a beaucoup contribué à la réforme du costume dramatique.

Le comédien ne se tint pas pour battu; il jugea que le moment était opportun pour forcer enfin l’Église à modifier sa discipline et il écrivit à l’Assemblée nationale pour protester contre le refus de sacrement dont il était victime. Sa lettre eut les honneurs de la séance; elle fut lue le 12 juillet 1790:

«Messieurs,

«J’implore le secours de la loi constitutionnelle et je réclame les droits du citoyen qu’elle ne m’a point ravis, puisqu’elle ne prononce aucun titre d’exclusion contre ceux qui embrassent la carrière du théâtre. J’ai fait choix d’une compagne à laquelle je veux m’unir par les liens du mariage; mon père m’a donné son consentement, je me suis présenté devant M. le curé de Saint-Sulpice pour la publication de mes bans. Après un premier refus, je lui ai fait faire une sommation extra-judiciaire; il a répondu à l’huissier qu’il avoit cru de la prudence d’en référer à ses supérieurs; qu’ils lui ont rappelé les règles canoniques auxquelles il doit obéir et qui défendent de donner à un comédien le sacrement du mariage avant d’avoir obtenu de sa part une renonciation à son état.

«Je me prosterne devant Dieu, je professe la religion catholique, apostolique et romaine; comment cette religion peut-elle autoriser le dérèglement des mœurs?

«J’aurois pu sans doute faire une renonciation et reprendre le lendemain mon état, mais je ne veux pas me montrer indigne du bienfait de la Constitution en accusant vos décrets d’erreurs et vos lois d’impuissance.»

L’Assemblée renvoya cette lettre aux comités ecclésiastique et de constitution en leur demandant un rapport.