Part 28
Le soupçon d’aristocratie qui pesait sur la Comédie française était parfaitement mérité; la plupart de ses membres regrettaient le passé. L’indépendance, les droits civils et politiques, l’accession aux fonctions publiques, leur paraissaient de maigres compensations à tout ce qu’ils avaient perdu. A l’aisance, à la fortune, avaient succédé pour eux la misère et la ruine; à la vie heureuse et facile, une existence inquiète et tourmentée; plus de rapports avec la cour et les grands seigneurs, plus de ces invitations qui chatouillaient si agréablement leur vanité. L’insupportable despotisme des Gentilshommes avait disparu, il est vrai, mais n’était-il pas remplacé par une tyrannie mille fois pire encore, celle d’une populace grossière et déchaînée?
Ce n’était pas seulement à la Comédie qu’on conservait le culte du passé; il en était de même dans d’autres théâtres et ce sentiment quelquefois se donnait jour d’une façon vraiment touchante.
En 1792, on jouait à l’Opéra-Comique les _Événements imprévus_. La reine assistait à la représentation. Mme Dugazon remplissait le rôle de Lisette; dans un duo du second acte se trouvent ces deux vers:
J’aime mon maître tendrement; Ah! combien j’aime ma maîtresse!
En chantant ces paroles, Mme Dugazon se tourna vers la reine de façon à ne laisser aucun doute sur le sens qu’elle leur donnait. Aussitôt des cris furieux se firent entendre dans le public: «En prison! en prison! criait-on. L’actrice, sans se troubler, bien qu’elle risquât sa tête[540], recommença les deux vers en les adressant à la reine d’une façon encore plus marquée. Des applaudissements frénétiques accueillirent cette action si noble et si courageuse.
[540] Mme Dugazon ne fut pas punie, mais on ne la laissa pas reparaître dans ce rôle.
Les sentiments très vifs que la plupart des comédiens français avaient conservés pour la cour créaient avec ceux de leurs camarades qui ne partageaient pas les mêmes opinions des difficultés incessantes. A la fin, il en résulta une séparation. Ceux d’entre eux qui se montraient enthousiastes des idées nouvelles, quittèrent le théâtre de la Nation; ils s’établirent à celui du Palais-Royal[541], qui prit le nom de Théâtre-Français de la rue de Richelieu, puis ensuite celui de Théâtre de la République[542]. Talma[543], Dugazon, Grandménil, étaient à leur tête.
[541] Cette salle avait été construite et ouverte en 1785 sous le titre de _Variétés amusantes_, mais on la désignait souvent sous le nom de _Théâtre du Palais-Royal_; c’est la salle actuelle de la Comédie française.
[542] En 1792, ce titre ne paraissant pas encore suffisamment accentué, on le changea pour celui de Théâtre de la liberté et de l’égalité.
[543] Quand Talma envoya sa démission à ses camarades, on refusa de l’accepter, et on ne lui permit pas d’emporter ses costumes. Il ne put les obtenir que grâce à un subterfuge de Dugazon. Ce dernier, trouvant quelques comparses inoccupés dans le théâtre, les costume en licteurs et leur donne de grandes corbeilles dans lesquelles il dépose les casques, cuirasses, en un mot toute la défroque tragique de son camarade. Lui-même revêt le costume d’Achille avec le bouclier et la lance, et il sort gravement, suivi de ses licteurs et de leurs paniers, sans que les gardiens stupéfaits songent à le retenir. (De Manne.)
Le Théâtre de la République ne joua que des pièces franchement révolutionnaires; tantôt on y voyait, comme dans le _Despotisme renversé_, le peuple armé de pioches, de haches, etc., piller les maisons, les magasins et se livrer à tous les excès; les gardes françaises, au lieu de rétablir l’ordre, déposaient leurs armes et fraternisaient avec les insurgés; tantôt on représentait sur la scène des moines et des religieuses se réjouissant d’avoir reconquis leur liberté et tenant les propos les plus licencieux.
Désormais il fut interdit de prononcer dans une pièce, qu’elle fût ancienne ou moderne, les noms de duc, marquis, comte, etc.; on devait dire citoyen. Le changement choquait le bon sens, rompait le vers, violait la rime, peu importait[544]. Molé, jouant aux échecs sur la scène, s’écriait: échec au tyran. Tous les acteurs, même dans les rôles de Grecs ou de Romains, portaient des cocardes tricolores. Au moment de la translation des cendres de Voltaire au Panthéon en 1791, le Théâtre de la République donna les _Muses rivales_, de Laharpe. La pièce, composée en 1779, contenait mille flatteries à l’adresse de Louis XVI. L’auteur les supprima et y substitua généreusement les attaques les plus vives contre les despotes et les prêtres.
[544]
Le titre de valet est de l’ancien régime: Ainsi, valet, marquis, comte, esclave ou baron, Sont des mots qui chez nous ne sont plus de saison.
(_Le Patriote_, du 10 août.)
Le 3 janvier 1793, le Théâtre de la Nation représenta l’_Ami des lois_. On savait que la pièce contenait de nombreuses allusions politiques, qu’elle était franchement réactionnaire; aussi l’affluence à la première représentation fut-elle énorme; dès la veille, un nombre considérable de curieux passa la nuit sous les murs de l’Odéon pour être plus sûr d’obtenir des places. L’_Ami des lois_ attaquait avec une violence inouïe tous ces «faux patriotes, aux dehors plâtrés et à l’âme hypocrite», qui désolaient la France:
Que tous ces charlatans, populaires larrons Et de patriotisme insolents fanfarons, Purgent de leur aspect cette terre affranchie! Guerre, guerre éternelle aux faiseurs d’anarchie!
Le succès fut prodigieux, les tirades les plus virulentes soulevèrent un enthousiasme indescriptible.
Les spectateurs furent dénoncés comme un rassemblement d’émigrés, et sur le réquisitoire d’Anaxagoras Chaumette le conseil général de la Commune défendit de continuer les représentations. C’était le 12 janvier. La pièce était déjà affichée pour le soir même.
Une foule énorme se porte au Théâtre de la Nation. Dès que la toile est levée, les Comédiens donnent aux spectateurs connaissance de l’arrêté de la Commune. Les huées et les sifflets y répondent et on demande la pièce à grands cris; la salle est encombrée de troupes, deux pièces de canon sont braquées au coin de la rue de Buci, mais rien ne peut calmer l’effervescence. Santerre croit que sa vue fera trembler le public; il se présente en grand uniforme et accompagné de son état-major. «La pièce ne sera pas jouée», s’écrie-t-il. «A la porte, silence! à bas le général mousseux! Nous voulons la pièce, la pièce ou la mort», lui répond-on de toutes parts. Il doit se retirer au milieu des huées.
Le désordre va toujours croissant; en vain Chambon[545], maire de Paris, essaye-t-il de calmer les esprits, il n’y peut parvenir; enfin le peuple exige que l’on en réfère à la Convention. Cette Assemblée était en permanence pour le jugement de l’infortuné Louis XVI. Chambon, accompagné de Laya, l’auteur de la pièce, porte lui-même la requête du peuple à la barre de l’Assemblée. La Convention, après une discussion tumultueuse, déclare qu’aucune loi n’autorise la Commune à violer la liberté des théâtres et son arrêté est révoqué. Cette réponse, portée à la Comédie, provoque des acclamations prolongées; la pièce est jouée sur-le-champ et ne se termine qu’à une heure du matin, au milieu d’applaudissements frénétiques.
[545] C’était un comédien. Il reçut de telles contusions pendant cette soirée, qu’il en mourut peu de temps après.
La Commune ne se tint pas pour battue. Sous prétexte de troubles dont Paris était menacé, elle décréta le lendemain que tous les théâtres seraient fermés jusqu’à nouvel ordre. Le conseil exécutif cassa cet arrêté, mais il autorisa l’interdiction des pièces qui pouvaient troubler la tranquillité publique. La Commune défendit alors les représentations de l’_Ami des lois_, et malgré les réclamations la pièce ne fut plus donnée.
L’attitude des Comédiens devait attirer sur eux les vengeances jacobines. Le 2 août 1793, la Convention décrète que «tout théâtre sur lequel seront représentées des pièces tendant à dépraver l’esprit public et à réveiller la honteuse superstition de la royauté, sera fermé et les directeurs arrêtés et punis selon la rigueur des lois». Au mois de septembre, à propos de la pièce de _Paméla_[546] dont les maximes paraissent entachées d’aristocratie, la Comédie française est dénoncée aux jacobins comme un foyer de contre-révolution. Le théâtre est fermé après cent treize ans d’existence. Les Comédiens, hommes et femmes, arrêtés chez eux pendant la nuit, sont jetés dans les prisons[547]; les hommes sont enfermés aux Madelonnettes[548] et les femmes à Sainte-Pélagie[549]; Molé seul échappa à la proscription générale qui frappait tous ses camarades[550]. Champville, neveu de Préville, qui avait été arrêté en même temps que les Comédiens, puis remis en liberté, chercha à les sauver. Il alla trouver Collot-d’Herbois, qui, à titre d’acteur, devait les protéger: «Va-t’en, lui répondit Collot, tu es bien heureux d’en être quitte; tes camarades et toi vous êtes tous des contre-révolutionnaires. La tête de la Comédie sera guillotinée et le reste déporté.»
[546] Comédie en cinq actes, imitée du roman de Richardson, par François de Neufchâteau.
[547] Le jeudi 5 septembre 1793, Barrère monta à la tribune de la Convention, et donna les motifs qui, à ses yeux, légitimaient l’arrestation des acteurs et la fermeture du théâtre: «On y voyait, dit-il, non la vertu récompensée, mais la noblesse; les aristocrates, les modérés, les feuillants s’y réunissaient pour applaudir des maximes proférées par des mylords; on y entendait l’éloge du gouvernement anglais.» L’Assemblée applaudit la décision prise par le Comité de Salut public et la confirma.
[548] Quand les Comédiens arrivèrent aux Madelonnettes, les prisonniers, et il y avait parmi eux beaucoup de nobles, les reçurent chapeau bas et en poussant de longs vivats.
Cinq mois après on transféra les hommes à Picpus et les femmes aux Anglaises, rue des Fossés-Saint-Victor.
[549] Desessart, qui était aux eaux de Barèges, mourut de saisissement en apprenant cette nouvelle.
[550] Molé, pour qu’on ne pût douter de ses sentiments, avait écrit sur sa porte: «C’est ici que demeure le républicain Molé.» Pendant la Terreur, et après l’incarcération de ses camarades, il joua sur le théâtre de Mlle Montausier le rôle de Marat.
Le même jour il envoyait à Fouquier-Tinville une note où les noms de Dazincourt, Fleury, Louise Contat, Émilie Contat, Raucourt et Lange étaient suivis d’un grand G, qui voulait dire simplement «guillotiner».
Le jugement devait avoir lieu le 13 messidor an II (1er juillet 1794) et l’on sait que l’exécution avait lieu dans les vingt-quatre heures. On s’y attendait si bien que, le 14, une foule plus considérable que d’habitude encombrait les quais et les ponts pour voir passer sur la charrette fatale ces fameux Comédiens.
Heureusement, un employé du Comité de salut public, nommé Labussière, eut le courage de faire disparaître les pièces d’accusation que Collot envoyait à Fouquier-Tinville. Il fallut rédiger de nouvelles pièces qui disparurent de la même façon. Le 9 thermidor arriva; les Comédiens étaient sauvés[551].
[551] Nous publions, grâce à l’obligeance de Mlle Bartet, qui a bien voulu nous le communiquer, l’ordre de mise en liberté des sœurs Contat et de Mlle Mézeray:
«Convention nationale Comité de Sûreté générale et de surveillance de la Convention nationale du 15 thermidor an second de la République une et indivisible
«Le Comité arrête que les citoyennes Contat l’aînée, Émilie Contat, sœurs, et Mézeray, artistes du théâtre dit de la Nation, détenues aux Magdelonnettes, seront mises sur-le-champ en liberté, et les scellés apposés sur leurs papiers seront levés par deux membres du comité révolutionnaire.
«Les représentants du peuple Membres du Comité de sûreté générale de la Convention nationale Legendre, Goupilleau de Fontenai, Élie Lacoste, Louis (du Bas-Rhin), Voulland, Bernard.»
Dès qu’ils furent sortis de prison[552], ils ouvrirent un théâtre rue Feydeau et débutèrent par la _Mort de César_ et la _Surprise de l’Amour_; ils furent acclamés et on chercha à leur faire oublier les longues souffrances qu’ils avaient eu à endurer[553].
[552] Tous furent mis en liberté, à l’exception de Dazincourt qui subit onze mois de détention.
[553] _Gazette nationale_, primidi, 2 pluviôse an III (30 janvier 1795).
Par contre, l’orage se déchaîna contre leurs camarades de la rue de Richelieu qui avaient joui pendant le règne de la Terreur de toute la faveur des hommes au pouvoir.
La première fois que Fusil, dont on connaît le triste rôle à Lyon, entra en scène après le 9 thermidor, un cri d’horreur s’éleva de toutes parts. On n’entendait que ces mots: «A bas l’assassin! à bas le brigand!» On exigea qu’il chantât le _Réveil du Peuple_, l’hymne de la réaction antiterroriste. Tremblant de frayeur, le comédien ne pouvait obéir. Talma lut l’hymne à sa place, et, pendant la lecture, Fusil, courbé sous l’indignation publique, tenait d’une main vacillante un flambeau pour éclairer son camarade.
Dugazon, qui avait dénoncé la modération comme un crime capital, n’échappa pas non plus à la vindicte du parterre. Il jouait le valet des _Fausses confidences_. Quand son maître lui dit: «Nous n’avons plus besoin de toi ni de ta race de canailles», une triple bordée d’applaudissements approuva ces paroles. Le comédien voulut tenir tête à l’orage et, s’avançant sur le bord de la scène, il saisit sa perruque et la jeta comme un défi au public. Vingt spectateurs s’élancèrent sur le théâtre pour châtier l’insolent, mais un machiniste le fit disparaître par une trappe et il put se sauver par une porte de derrière[554].
[554] Dugazon, même aux plus terribles moments, se permit sur la scène d’étranges mystifications. «En 1793, il était dans les coulisses au moment d’un entr’acte de tragédie. Tout à coup il s’engouffre dans le manteau rouge d’Othello, fait lever la toile et s’avance en capitan jusque sur le bord de la scène. Les spectateurs se taisent et attendent. Alors, les yeux hagards et fixés sur la rampe, Dugazon prononce d’abord d’une voix caverneuse: «Un quinquet!... deux quinquets!... trois quinquets!» et ainsi jusqu’à dix, en marchant et en imprimant à chaque exclamation une vigueur ascendante si bien accentuée, si sérieuse, qu’il tient l’auditoire stupéfait et comme enchaîné sous la pression d’une puissance magnétique. La scène jouée, peut-être la gageure gagnée, Dugazon se drape avec fierté et s’éloigne en héros qu’agiterait la passion la plus fougueuse. Alors un tonnerre d’applaudissements l’accompagne.» (Charles Maurice.)
Talma lui-même, se présentant un soir dans _Épicharis_, entendit s’élever d’énergiques protestations: «Au Jacobin! au Jacobin!» criait-on de tous côtés. L’acteur était accusé, fort à tort du reste, d’avoir fait emprisonner ses camarades du théâtre de la Nation. Sans se laisser intimider, il dit au public: «Citoyens, j’avoue que j’ai aimé et que j’aime encore la liberté, mais j’ai toujours détesté le crime et les assassins: le règne de la Terreur m’a coûté bien des larmes et la plupart de mes amis sont morts sur l’échafaud. Je demande pardon au public de cette courte interruption, je vais tâcher de la lui faire oublier par mon zèle et par mes efforts.» Cette tirade fut fort applaudie[555].
[555] Plusieurs comédiens protestèrent contre la sévérité du public et déclarèrent que loin de contribuer à leur arrestation Talma avait fait tous ses efforts pour les sauver. Larive entre autres et Mlle Contat publièrent dans le _Moniteur_ du 7 germinal an III (27 mars 1793) une lettre des plus honorables pour leur camarade. Au moment du procès des Girondins, Talma avait été dénoncé et il n’échappa que par prodige à l’échafaud.
En 1793, Trial avait été nommé membre de la municipalité de Paris et officier de l’état civil. Il fut un des familiers de Robespierre et un de ses agents les plus actifs. Après le 9 thermidor, quand il reparut sur le théâtre, le parterre l’accueillit par des huées formidables et l’obligea à demander pardon à genoux de sa conduite pendant la Terreur. Le lendemain Trial était honteusement chassé par ses collègues de la municipalité. De désespoir, il s’empoisonna.
Lays, le fameux chanteur qui avait causé tant de soucis à Papillon de La Ferté, était devenu un terroriste ardent. Quand il reparut sur la scène, il jouait le rôle d’Oreste dans _Iphigénie_. «J’étois à l’amphithéâtre, raconte Dufort de Cheverny, toute la salle étoit pleine. Dès qu’il parut, ce furent des sifflements, des hurlements continuels; il resta les bras croisés, il voulut parler, il voulut chanter; les cris redoublèrent et les femmes dans toutes les loges tirèrent leur mouchoir pour lui faire signe de se retirer. Au bout d’une heure, il sortit au bruit des applaudissements. Alors un officier municipal s’avança sur le théâtre et prononça: «Au nom de la loi». Toute la salle se tut. Il fit une phrase aussi plate qu’insignifiante; les cris, les hurlements recommencèrent de plus belle, et ce fut le même train. Enfin, à huit heures, le spectacle commença, et ce fut un autre acteur qui joua le rôle[556].»
[556] _Mémoires_ de Dufort de Cheverny.
XXVI
LES COMÉDIENS SOUS LE PREMIER EMPIRE
SOMMAIRE: Le Directoire.--Le Consulat.--L’Empire.--Les obsèques de Mlle Chameroi.--Bonaparte exclut les comédiens de l’Institut.--Il rétablit contre eux les arrêts et la prison.--Talma et la Légion d’honneur.--Crescentini.
Jamais on ne fut plus avide de plaisirs qu’après la Terreur; tous ceux qui avaient survécu à cette triste époque ne songeaient qu’à jouir de la vie et à oublier les affreux souvenirs du passé. A Paris seulement on comptait vingt-trois théâtres et six cent quarante bals publics.
Les principales scènes sont le théâtre Feydeau, le théâtre de la République, et le théâtre Louvois, fondé par Mlle Raucourt avec quelques-uns de ses camarades. Mais Louvois est fermé pour avoir toléré des allusions blessantes au ministre de la justice[557]; Raucourt s’établit alors avec sa troupe dans l’ancien théâtre du faubourg Saint-Germain; à peine y est-elle installée que la salle est brûlée (1799). En même temps le théâtre de la République, complètement délaissé, est obligé de fermer ses portes. Sageret, directeur de Feydeau, veut reconstituer la Comédie française, il se ruine et le théâtre cesse ses représentations.
[557] Le 17 thermidor an V, on représentait _les Trois frères rivaux_; Larochelle jouait le rôle du valet de chambre Merlin; son maître lui dit: «Monsieur Merlin, vous êtes un coquin, monsieur Merlin, vous serez pendu.» Le public appliqua cette phrase à Merlin, ministre de la justice, et applaudit à tout rompre.
François de Neufchâteau, ministre de l’intérieur, reprend alors le projet de Sageret et reconstitue le Théâtre français en réunissant les troupes éparses des théâtres de Feydeau, de Louvois et de la République. La réunion définitive eut lieu le 30 mai 1799 (11 prairial an VII). Molé devint le doyen de la nouvelle troupe[558]. En 1802 le premier consul dota la Comédie d’une rente annuelle de cent mille francs.
[558] Malgré son âge il se montrait plein d’ardeur. Mlle Contat disait de lui: «Il a soixante-cinq ans et il n’existe pas un jeune homme qui se jette si bien aux genoux d’une femme.» Il mourut le 11 décembre 1802. Lorsqu’il eut succombé, Grimod de la Reynière proposa sérieusement «qu’il fût donné sur le théâtre de la Nation une représentation solennelle d’un de nos chefs-d’œuvre, et que ce jour tous les spectateurs, sans distinction d’âge, de rang, ni de sexe, parussent dans la salle avec un crêpe au bras.» Cette proposition, qui rappelait les beaux jours des comédiens sous Louis XV, ne trouva point d’écho; elle parut ridicule et n’aboutit pas.
De 1798 à 1806 Paris est inondé de théâtres bourgeois.
«Alors, dit Brazier, on en comptait plus de deux cents dans la capitale. Il y en avait dans tous les quartiers, dans toutes les rues, dans toutes les maisons; il y avait le théâtre de l’Estrapade, celui de la Montagne-Sainte-Geneviève, ceux de la Boule-Rouge, de la rue Montmartre, de la rue Saint-Sauveur; du cul-de-sac des Peintres, de la rue Saint-Denis, du faubourg Saint-Martin, de la rue des Amandiers, de la rue Grenier-Saint-Lazare, etc. On jouait la comédie dans les boutiques des marchands de vin, dans les cafés, dans les caves, dans les greniers, les écuries, sous des hangars. C’était épidémique, une grippe, un choléra dramatique... De la petite bourgeoisie ce goût était descendu jusque chez les ouvriers. Ils perdaient souvent un ou deux jours de la semaine, sans compter l’argent qu’ils dépensaient, pour avoir le plaisir d’amuser à leurs dépens. J’ai vu des Agamemnons aux mains calleuses, des Célimènes en bas troués; j’ai vu jouer le _Séducteur_ par un homme qui avait deux pieds bots, et le _Babillard_ par un bègue. Cette fièvre, qui dura plusieurs années, était devenue inquiétante, et jeta au théâtre un grand nombre de comédiens détestables.»
En 1807 tous ces théâtres bourgeois, où se dépensaient inutilement le temps et l’argent des ouvriers, furent fermés.
La cour avait suivi l’exemple général. La reine Hortense, le prince Eugène, Murat, la duchesse d’Abrantès, l’impératrice Joséphine elle-même, jouaient la comédie. Il existait des théâtres particuliers chez toutes les notabilités de l’époque.
Quelle fut pendant l’Empire, au point de vue civil et au point de vue religieux, la situation des comédiens?
Dès que le culte fut rétabli et que le Concordat eut réglé les rapports de l’Église et de l’État, le clergé chercha à renouveler contre les gens de théâtre les lois qu’on leur avait appliquées jusqu’en 1789.
En 1802, le curé de Châtillon-sur-Seine refusa d’accepter une comédienne pour marraine. Il fut vivement blâmé par l’autorité civile, qui lui fit observer «qu’il ne fallait pas imprudemment faire revivre les anciennes lois qui écartaient les personnes attachées au théâtre de toute participation aux actes extérieurs de religion et que sous l’ancien régime même l’application de ces lois avait donné lieu à des réclamations célèbres[559].»
[559] Jauffret, _Mémoires_, t. I, pag. 261.
La même année un nouvel incident se présenta et motiva encore l’intervention du pouvoir civil.
Mlle Chameroi, danseuse de l’Opéra, mourut. Son corps, accompagné de tous ses camarades et d’une foule immense, fut porté à l’église Saint-Roch; mais le curé fit fermer les portes et refusa de le recevoir. La foule exaspérée voulait pénétrer de force; Dazincourt parvint à la calmer et le convoi se rendit à la succursale des Filles Saint-Thomas, où le service fut célébré sans difficulté[560].
[560] A propos de la mort de Mlle Chameroi parurent plusieurs brochures en vers:
_Réponse de saint Roch et de saint Thomas à saint Andrieux_. Chez Girard, quai de la Vallée, nº 70, 1802.
_Saint Roch à Andrieux_, chez Dabin, palais du Tribunat, 1802.
_Saint Roch et saint Thomas_, chez Dabin, 1802.
Cette dernière satire est assez plaisante. On y voit Chameroi se présenter au paradis et invoquer l’intercession de saint Roch, pour l’église duquel elle a souvent donné de l’argent; mais le saint refuse de lui servir d’introducteur:
La danse! ô ciel! rien n’est plus immodeste. Puisqu’à ces jeux vous perdiez vos loisirs, Soyez damnée et sans miséricorde. Allez-vous-en; que mon chien ne vous morde.