Les chasseurs de loups

Part 10

Chapter 103,793 wordsPublic domain

Ils se rassirent autour de la table, toujours silencieux, tant était grande leur émotion, et commencèrent à dérouler l’écorce. Celle-ci avait séché et s’était recroquevillée avec le temps; elle était presque aussi mince et dure qu’un rouleau d’acier. Pouce à pouce, elle fut dépliée, avec de petits craquements intermittents, qui semblaient une timide protestation contre le sort qu’on lui faisait subir. Elle formait une bande ininterrompue d’environ dix pouces de long, sur six de large.

Cette bande, au début, demeurait blanche. Après avoir cédé, elle résista.

«Attention!» murmura Wabi.

Et, de la pointe de son couteau, il décolla les parties encore cohérentes.

«Il n’y a rien, il me semble...» dit timidement Roderick.

Deux ou trois pouces furent encore déroulés et une marque noire apparut, dont il était difficile de comprendre la signification et d’où partait une ligne, qui se continuait dans la partie roulée.

A ce moment, le reste de l’écorce céda brusquement et la fameuse clef se déploya tout de son long sur la table, sous l’aspect d’une carte-plan ou du moins de ce que les trois chasseurs supposèrent en être une.

C’était plutôt une sorte de diagramme, assez grossier, composé de lignes droites ou crochues, avec, çà et là, un mot en partie effacé, qui lui servait de commentaire. D’autres mots étaient devenus complètement illisibles.

Mais ce qui frappa le plus, tout d’abord, l’attention du trio, ce furent plusieurs mots, tracés d’une écriture cursive sur l’uniforme croquis, et qui étaient nettement distincts.

Roderick lut tout haut:

«_John Ball, Henri Langlois, Peter Plante._»

En travers du mot _John Ball_, un large trait noir avait été tiré, qui l’avait presque entièrement biffé, et, à l’extrémité de la ligne formée par les trois signatures, un autre mot français était écrit, entre parenthèses. Mot que Wabi traduisit aussitôt:

«_Mort._»

Et il ajouta, avec un soupir indigné:

«John Ball mort. Les deux Français l’auront tué!»

Sans répondre, Roderick s’était penché sur la bande et y promenait son doigt tremblant. Le premier mot qui accompagnait le diagramme était totalement inintelligible. Du suivant on ne distinguait qu’une lettre, qui n’en apprenait pas plus long.

Rod continua son examen. Arrivé au point où un trait transversal, plus large et crochu, sectionnait le trait principal, deux mots étaient demeurés très distincts:

«_Deuxième cascade._»

Puis, un demi-pouce plus loin, en lettres dispersées, on lisait:

«_T........ c..c..e._»

«Cela, dit Rod, signifie: _Troisième cascade_!»

Là cessaient les traits du dessin. Au même endroit, entre celui-ci et les trois signatures, plusieurs lignes d’écriture se devinaient. Mais il était impossible d’en rien déchiffrer, tellement l’encre en avait pâli. Ces lignes, cependant, donnaient, à n’en pas douter, la clef même du mystère de l’or perdu.

Rod releva les yeux et l’excès du désappointement se peignit sur son visage. Il savait maintenant que, dans ces lignes annihilées par le temps, était enclos le secret d’un grand trésor. Mais il n’en était toujours pas plus avancé. Tout ce qu’il lui était donné de connaître, néanmoins, c’est que, quelque part dans les vastes solitudes du Wilderness, il y avait trois cascades. En un endroit imprécis, entre la seconde et la troisième, l’Anglais et les deux Français avaient découvert de l’or.

Où cela? Et où étaient les cascades? Rod n’en avait pas rencontré dans le ravin et il n’y en avait point non plus dans les environs de la vieille cabane. Le terrain avait été maintes fois exploré en tous sens par les trois compagnons, au cours de leurs randonnées de chasse et de la pose de leurs pièges.

Tout à coup Wabi, qui regardait Rod et semblait réfléchir, prit la bande de bouleau dans ses mains et la considéra de plus près. A un moment sa figure s’anima:

«Par saint Georges, s’écria-t-il, il nous faut peler cette écorce! Regarde un peu, Muki. Rien n’est plus facile, n’est-ce pas?»

Et il tendit la bande au vieil Indien. Puis il expliqua à Rod:

«L’écorce de bouleau est composée de couches successives, chacune d’elles aussi fine que le plus fin papier. L’encre a dû pénétrer plusieurs de ces pelures. Si nous parvenons à enlever la couche supérieure, celle qui est au-dessous nous apparaîtra, j’imagine, avec une écriture aussi fraîche qu’il y a cinquante ans.»

Déjà Mukoki, s’étant rapproché de la lumière de la porte, s’était mis au travail et, avec sa bonne grimace, les deux boys l’entendirent qui criait:

«Bien peler!»

Une pellicule, infiniment ténue, commençait en effet à se soulever. Une demi-heure durant, il s’appliqua à sa tâche délicate, tandis que Rod et Wabi le contemplaient avec admiration. Lorsqu’il se redressa, sa tâche était terminée.

Rod et Wabi, ayant reçu la bande de ses mains, poussèrent un long cri de joie. Les mots incomplets pouvaient maintenant se lire à merveille. Là où il n’y avait auparavant que trois lettres, apparaissait comme Rod l’avait deviné: _Troisième cascade_. Tout à côté était le mot _cabane_. Et plusieurs lignes d’écriture l’avoisinaient, que Rod lut à haute voix:

«_Nous, John Ball, Henri Langlois et Pierre Plante, ayant trouvé de l’or à la troisième cascade, nous décidons, par le présent acte, de nous associer pour l’exploitation de cet or. Nous nous engageons à oublier nos querelles passées et à travailler de compagnie, avec une bonne volonté et une honnêteté mutuelles, avec l’aide de Dieu._

_Signé_: John Ball, Henri Langlois, Peter Plante.»

Dans la partie supérieure du graphique il y avait encore d’autres mots, moins distincts, mais que Rod parvint cependant à déchiffrer. C’est là, du coup, que son émotion fut à son comble. La parole lui resta collée au gosier et ce fut Wabi, dont le souffle haletant lui brûlait la joue, qui lut:

«_Ici, cabane et extrémité du ravin._»

Mukoki, après avoir entendu, à demi-étourdi de tant d’imprévu merveilleux, s’était repris à songer au dîner et avait remis sur le feu la poêle et le bifteck d’élan.

«Eh bien! reprit Wabi, au bout d’un instant, vous avez, Rod, trouvé votre mine d’or! C’est bien du petit torrent qui est dans le ravin qu’il s’agit. Vous voilà maintenant un homme riche!

--Notre mine d’or, voulez-vous dire, corrigea vivement le jeune homme. Nous sommes trois, nous aussi, et nous prendrons tout naturellement, dans notre association, les places respectives de John Ball, d’Henri Langlois, de Pierre Plante. Ils sont morts. L’or est à nous!»

Wabi s’était remis à examiner la carte de bouleau.

«Il me paraît réellement impossible, dit-il, que nous ne trouvions pas l’endroit. Les indications fournies sont aussi claires que la lumière du jour. On suit le ravin et, à une distance donnée, on rencontre une première cascade. On continue, et le torrent, devenu plus important, fait un second saut. Une cabane est là, et l’or n’est pas loin.»

Il revint vers la porte, avec l’écorce, et Rod le rejoignit.

«J’ai beau chercher, dit Wabi, je ne trouve aucun renseignement concernant la distance. Combien de milles, Rod, estimez-vous avoir parcourus dans le ravin?

--Une dizaine au moins.

Et vous n’avez vu aucune cascade?

--Aucune.»

A l’aide d’une brindille de bois, Wabi repéra la longueur comparative qui séparait les divers points indiqués sur le graphique.

«Je ne doute pas, dit-il, que cette carte n’ait été tracée par John Ball. Vous remarquerez que tout ce qu’il y a d’écrit l’a été par la même main, sauf les signatures de Langlois et de Plante, qui ne sont qu’un affreux griffonnage. Ball, au contraire, écrivait bien et paraît avoir été un homme de bonne éducation. N’est-ce pas votre avis? Il serait étonnant, dès lors, qu’il n’ait point, dans son tracé, tenu compte des distances. Or, l’espace qui est entre la première et la seconde cascade est moitié moindre de celui qui sépare celle-ci de la troisième. Ceci est voulu, évidemment.»

Rod approuva.

«D’où nous conclurons, dit-il, qu’une fois trouvée la première cascade, nous pourrons évaluer, approximativement, les autres distances.

--Parfaitement, reprit Wabi.

--J’ai parcouru le ravin durant dix milles. Admettons que nous trouvions la première cascade à quinze milles. La seconde, d’après notre graphique, serait à vingt milles au delà, la troisième à quarante milles plus loin. Ce qui nous donne un total de soixante-quinze milles environ.»

Wabi estima que c’était bien raisonné. Puis il se gratta la tête, d’un air perplexe.

«Admettons vos chiffres, dit-il. Cascade troisième, cabane et gisement d’or de soixante-quinze milles d’ici. Mais alors, par saint George! pourquoi les trois hommes étaient-ils dans cette cabane où nous sommes, avec seulement une poignée de pépites en leur possession? L’or ne leur aurait-il pas joué un méchant tour et n’auraient-ils trouvé, en tout et pour tout, que le contenu du petit sac de peau de daim?

--C’est une objection, avoua Rod, qui a sa valeur...»

A ce moment, Mukoki, qui retournait le bifteck dans la poêle, éleva la voix:

«Peut-être, dit-il, eux aller à la factorerie pour ravitaillement.»

Wabi tressauta.

«Tu as trouvé, Muki, l’explication du problème! Tout finit, à la longue, par se débrouiller.»

Il se tut une minute et reprit:

«Je puis certainement me tromper, mais voici, à mon sens, comment l’aventure peut, dans son ensemble, se reconstituer. Ball et les deux Français ont, _primo_, découvert, par hasard ou autrement, le gisement d’or. Et ils ont travaillé le sol jusqu’à épuisement de leurs vivres. _Secundo_, un petit ou un gros trésor, nous l’ignorons exactement, a été réuni par eux. Comme les vivres font défaut, il est convenu que les deux Français iront se ravitailler à la factorerie. Wabinosh-House était, à cette époque, le poste le plus rapproché auquel ils pouvaient s’adresser. Avant de partir, ils assassinent Ball, afin de s’approprier ultérieurement sa part. _Tertio_, ils partent en n’emportant avec eux que juste assez d’or pour payer les marchandises dont ils ont besoin. Il pouvait être imprudent, en effet, d’exciter la convoitise d’autres aventuriers qui se rencontreraient avec eux à la factorerie. Quelques pépites passeraient inaperçues. Arrivés à cette cabane, ils y font halte. Plante ou Langlois, l’un des deux, médite alors de se débarrasser de son compagnon, comme il avait été fait de Ball, et de s’approprier, à lui seul, et le graphique et la mine, et le sac de pépites, et la possession finale du trésor mis en réserve. Ils se battent et se tuent mutuellement. Et voilà!

--Bravo! fit Rod. Vous avez, Wabi, un esprit admirable.

--Et le trésor amassé par eux, nous le trouverons aussi, enterré sans doute quelque part près de la troisième cascade!»

Les deux boys furent interrompus dans la construction de leurs châteaux en Espagne par Mukoki.

«Dîner prêt!» appela-t-il.

CHAPITRE XV

SOUS L’AVALANCHE NEIGEUSE

Rod jusque-là, n’avait pas encore parlé de la piste mystérieuse, rencontrée par lui dans le ravin. Le rouleau de bouleau avait accaparé tout l’intérêt des trois compagnons.

Cette fièvre une fois calmée, et tout en mangeant, le jeune homme conta les étranges allées et venues du Woonga, quelque espion, pensait-il. Mais il n’insista pas sur les craintes qui le tourmentaient, sur ce chapitre. Autant valait laisser Wabi et Mukoki à leur béate quiétude. Ils étaient, en réalité, assez incapables de l’expliquer. Le fait que les Woongas, dans un but qui paraissait énigmatique, semblaient avoir, autant qu’eux trois au moins, le désir d’éviter une rencontre, de ne se trouver jamais sur leur piste, et ne les avaient jamais attaqués de face ou dans quelque embuscade, si souvent facile à dresser; toute cette passivité apparente de l’ennemi, qui pourtant rôdait autour d’eux, était anormale au premier chef. Cependant, la quiétude présente semblait suffisante à Wabi et à Mukoki. Peut-être songeaient-ils qu’il serait suffisant de s’alarmer lorsque le danger se préciserait.

Le récit de Rod ne souleva pas une émotion particulière et des préparatifs immédiats furent envisagés, pour aller à la découverte des trois cascades.

Il fut convenu que ce voyage d’exploration serait confié à Mukoki, dont l’endurance était supérieure à celle des deux boys et la marche plus rapide. Dès le lendemain matin, il partirait, avec une provision de vivres. Rod et Wabi, en son absence, s’occuperait des pièges.

«Il nous faut tout au moins, déclara Wabi, trouver la première cascade, avant de revenir à la factorerie. Nous aurons ainsi une quasi-certitude de la réalité de nos déductions. Mais si, réellement, cent milles nous séparent du but final, nous devrons renoncer à aller quérir notre or en cette saison. Nous retournerons tranquillement à Wabinosh-House et y préparerons tout à loisir une nouvelle expédition, avec des provisions renouvelées et les outils convenables. Cela ne pourra se faire qu’au printemps prochain, après la fonte des neiges et les inondations qui la suivent.

--C’est bien ce que je me suis dit, répliqua Rod. Mais je ne serai plus, alors, près de vous. Vous savez que j’ai une mère, Wabi, et qu’elle est seule!»

Et ses yeux se mouillèrent légèrement.

«Oui, je comprends, dit Wabi, en posant sa main sur le bras de son camarade.

--Ses fonds doivent être en baisse, à cette heure. Peut-être est-elle ou a-t-elle été malade. Il faut tout prévoir...

--Et vous devez retourner près d’elle, après avoir réalisé le prix de vos fourrures, acheva affectueusement Wabi, en formulant pour Rod sa pensée. Je pourrai même vous accompagner dans ce petit voyage. Croyez-vous qu’il lui serait agréable de me revoir?

--Si je le crois s’exclama Rod. Mais elle vous aime autant que moi, Wabi! Elle battrait des mains en vous apercevant! Mais parlez-vous sérieusement?

--Je ne promets rien, d’une façon ferme. Ce que je veux seulement vous dire, c’est que j’irai, si je le peux.

--Et toi, Mukoki? Veux-tu venir aussi?»

Le vieil Indien grimaça, gloussa et grogna, mais ne souffla mot.

Wabi répondit pour lui.

«Il tient trop, dit-il, à rester près de Minnetaki. Il est son authentique esclave, vous le savez, Rod. Non, non, Mukoki n’ira pas, je le parierais. Il demeurera à la factorerie pour veiller sur ma sœur, pour avoir soin qu’elle ne se perde pas, ne se blesse pas, ou ne soit pas à nouveau enlevée par les Woongas. Eh! Mukoki?»

Mukoki remua sa tête de haut en bas, avec une grimace heureuse. Puis il alla vers la porte de la cabane, l’ouvrit et regarda dehors:

«Neige! cria-t-il. Neige comme vingt-cinq mille diables!»

C’était le plus énergique des jurons qu’avait l’habitude de proférer le vieil Indien et il n’en usait que dans les circonstances importantes.

Rod et Wabi firent chorus avec lui. Jamais encore le jeune citadin n’avait vu une tempête de neige pareille à celle qui se préparait. L’heure était arrivée de la grande chute annuelle du Nord, qui ne manque jamais aux pays arctiques. Elle avait été, cette année, en sensible retard.

Les flocons tombaient, doucement, lentement, sans encore un souffle d’air qui les agitât. C’était comme une blanche et muette marée, impénétrable à l’œil, si dense qu’elle semblait étouffer l’atmosphère et suffoquer la respiration.

Rod étendit la paume de sa main et, en un instant, elle fut recouverte d’un épais coussin. Il avança un peu, et ce n’était plus déjà qu’une ombre spectrale, à peine perceptible à ses compagnons. Lorsqu’il rentra dans la cabane, au bout d’une minute, il apportait sur lui toute une charge de neige.

L’avalanche neigeuse continua sans interruption durant l’après-midi, et pendant la nuit pareillement. Vers le matin, Rod entendit le vent, qui s’était élevé, siffler et hurler dans les arbres voisins et contre les murs de la vieille cabane. Il se leva et ranima le poêle, tandis que Wabi et Mukoki dormaient encore.

Il tenta d’ouvrir la porte. Elle était bloquée. Il poussa les volets de la fenêtre et un plein baril de neige s’abattit sur lui. Aucune lueur de jour n’était encore visible.

En se retournant, il aperçut Wabi assis sur ses couvertures et qui riait sous cape à l’aspect de son camarade ahuri et consterné.

«Qu’est-ce qui se passe donc en notre pauvre monde? demanda Wabi, avec un gros soupir. Serions-nous ensevelis sous la neige?

--J’espère que non, répondit Rod, en jetant vers le poêle qui ronflait un regard inquiet. Enseveli, Wabi...

--En tout cas, nous ne le sommes pas complètement. Si j’en crois ce bon feu, le sommet de la cheminée émerge encore!»

Mukoki s’éveilla à son tour et s’étira les membres. Et, comme un rugissement formidable passait sur la cabane:

«Vent souffler très fort! dit-il. Tout à l’heure souffler plus fort!»

Rod repoussa dans un coin, avec une pelle, la neige introduite par lui et barricada à nouveau les volets, tandis que ses compagnons s’habillaient.

«En voilà pour une semaine, après cela, à déterrer nos pièges, déclara Wabi. Mais le Grand Esprit, qu’adore Mukoki et qui envoie à son pays toutes sortes de bénédictions (celle-ci en est une), sait seul quand cessera la tourmente. Elle peut durer une semaine. Ce n’est pas l’occasion d’aller chercher notre cascade!

--Il nous reste la ressource de jouer aux dominos, suggéra Rod, dont le front s’était rasséréné. Je me souviens justement d’une certaine partie que nous avons laissée en plan à Wabinosh-House et que nous n’aurons qu’à reprendre. Mais croyez-vous sincèrement qu’il n’a pas neigé suffisamment, hier après-midi et cette nuit, pour recouvrir cette cabane?

--Ce serait déjà fait, expliqua Wabi, si la cabane ne se trouvait, avec le lac qui lui fait face, dans une dépression du terrain, ouverte à ses deux bouts, et où souffle un courant d’air perpétuel qui empêche la neige de s’accumuler. Mais si l’avalanche continue, nous serons, dès ce soir, sous une petite montagne.

--Et nous ne serons point étouffés là-dessous?» balbutia Rod.

Wabi se prit à rire joyeusement, devant la naïve frayeur du jeune citadin, et une salve de gloussements de Mukoki, en train de découper des tranches de caribou, lui fit écho.

«Neige, très bonne chose vivre dessous!» affirma sentencieusement le vieil Indien.

Et Wabi donna des explications plus circonstanciées.

«Fussiez-vous, Rod, sous une véritable montagne de neige qu’il vous serait possible de vivre. A moins, bien entendu, que vous ne fussiez écrasé sous son poids. La neige est amalgamée d’air respirable. Mukoki a été pris, une fois, sous un éboulement de neige et il y est demeuré enseveli, sous trente pieds d’épaisseur, dix heures durant. Il avait là un nid du calibre d’un simple tonneau. Et, quand nous l’avons délivré, nous l’avons trouvé aussi calme et à son aise que s’il eût été dans son lit. La neige a un autre avantage; c’est de tenir chaud. Nous n’allons plus avoir besoin de brûler beaucoup de bois.»

Après le déjeuner, les deux boys rouvrirent le volet et Wabi fit, avec sa pelle, dégringoler peu à peu la neige qui obstruait la fenêtre. A la troisième ou quatrième pelletée, un gros bloc céda tout d’un coup et, par cette cheminée artificielle, la clarté du jour apparut. Les deux boys avaient de la neige jusqu’à la taille. En levant les yeux, ils virent la tempête tourbillonner toujours dans le ciel.

«La neige arrive à hauteur du toit... dit Rod, qui continuait à n’être qu’à moitié rassuré. Dieu bon, quelle tourmente!

--Et maintenant, dit Wabi, nous allons rire! Rod, êtes-vous de la partie?»

En parlant ainsi, il avait rampé à travers la fenêtre, dans la cavité neigeuse, et tentait de se hisser dehors. Une nouvelle masse de neige céda brusquement, laquelle tomba en plein sur Rod qui suivait.

Rod en fléchit les genoux. Il se débattit, pour se dégager, et ne put retenir un cri. Wabi, qui était arrivé à l’air libre se pencha sur le trou et se mit à s’esclaffer. Son ami était tout à fait grotesque, avec ses yeux clignotants, ses oreilles et sa bouche pleines de neige, et ses habits enfarinés.

«Hum! Hum! Hum!» lui cria Wabi, qui en riait aux larmes.

Rod, cependant, s’était secoué et, en se tortillant de droite et de gauche, comme un poisson, il s’était remis à grimper. Wabi lui saisit les bras et le tira dehors. Mukoki suivit ensuite.

Profitant d’une accalmie dans la tempête, les trois compagnons s’avancèrent dans la neige molle. En se retournant, ils virent le monticule que formait la cabane et d’où pointait un bout de cheminée fumante.

Rod fut stupéfait du spectacle qui se déroulait autour de lui. La neige avait tout nivelé. Les menus plis du sol avaient disparu. Plus un rocher n’émergeait. Seuls, les arbres, entièrement emmitouflés d’une blanche carapace, bosselaient encore, çà et là, l’immensité blanche.

Il en fut comme anéanti. Maintenant seulement le Grand Désert Blanc lui apparaissait. Qu’allaient-ils devenir désormais? Où trouveraient-ils même une bête à tuer et à manger?

Lorsque le trio eut réintégré la cabane, Wabi rassura son camarade.

«Dans toute la zone, dit-il, où sévit la tempête, vous ne trouveriez pas, à cette heure, une seule créature en train de circuler. Tous les élans, tous les rennes, tous les caribous, les renards et les loups sont ensevelis sous la neige. Et, plus la neige est épaisse sur eux, plus ils auront chaud et s’en trouveront bien. C’est une aimable pensée qu’a eue là le Créateur de faire, pour eux, naître le bien de l’excès du mal. Dès que cette crise atmosphérique aura cessé, le Wilderness s’éveillera à nouveau à la vie. L’élan, le renne et le caribou se lèveront de leur lit de neige et recommenceront à grignoter les branches des sapins. Une croûte dure se formera sur la neige molle et, comme les renards, les lynx et les loups, les plus petites bestioles se remettront à trottiner et à se dévorer entre elles. Si les derniers torrents sont congelés, tous ces animaux lècheront la glace ou mangeront de la neige, en guise d’eau. Dans la neige encore ils se creuseront, avec leurs pattes, de chaudes cavernes, qui remplaceront pour eux la mousse estivale des bas-fonds, l’abri des buissons et des feuilles mortes. Enfin, les gros quadrupèdes, élans, rennes et caribous, en piétinant et en tassant sous leurs sabots de grandes surfaces de neige, s’établiront à eux-mêmes des sortes de corrals, où ils se rassembleront en grands troupeaux et se battront de compagnie contre les loups, en attendant le printemps. Croyez-moi, Rod, la vie pour toutes ces bêtes ne sera pas si mauvaise que vous le pensez.»

Jusqu’à midi, les trois chasseurs travaillèrent à creuser devant la porte une tranchée. Mais la tempête reprit, dans l’après-midi, interrompant leur besogne et la rendant inutile. Il n’y eut ainsi, pendant trois jours, que d’intermittentes accalmies.

Avec l’aurore du quatrième jour, tout s’apaisa, le ciel s’éclaircit et le soleil apparut.

Tellement aveuglant fut son éclat, que Rod, comme tous ceux qui ne sont point accoutumés au Wilderness, en put craindre une ophtalmie. Les cristaux de neige scintillaient comme autant de points électriques, lui brûlant douloureusement les prunelles.

Tandis qu’il s’aguerrissait, en compagnie de Wabi, Mukoki, le second jour, quitta la cabane, pour se mettre en quête de la première cascade. Rod lui avait indiqué l’étroite fissure, qui permettait de parvenir sans peine au fond du ravin.

Les deux boys, durant ce temps, s’occupèrent de repérer les pièges et de les déterrer. C’était un travail ardu et la perte était, en moyenne, d’un piège sur quatre.

Deux journées y furent employées et, lorsqu’à la fin de la deuxième, Wabi et Rod s’en revinrent à la cabane, à l’heure du crépuscule, ils comptaient bien retrouver Mukoki les attendant.

Mais le vieil Indien n’était pas de retour. Une journée encore passa, puis une autre, qui était la quatrième depuis son départ. En quatre jours, Mukoki pouvait parcourir près de cent milles. Rien ne lui était-il arrivé? Rod songea plusieurs fois aux Woongas, embusqués peut-être dans le ravin. Mais, comme de coutume, il garda pour lui ses réflexions.