Part 11
Quoique le rendement des pièges, depuis quatre soirs, eût été excellent (le manque de nourriture rendait les animaux moins défiants et un loup, deux lynx, un renard rouge, huit visons avaient été capturés), les deux boys ne quittèrent pas la cabane, de tout le jour. Une angoisse leur serrait le cœur, en songeant à Mukoki.
Leur crainte était vaine. A la tombée du jour, ils aperçurent une forme qui apparaissait de l’autre côté du lac, sur le sommet de la colline. C’était Mukoki. Ils lui envoyèrent leur joyeux salut et, sans prendre même le temps de chausser leurs raquettes, ils coururent à sa rencontre. Quelques minutes après, tout le monde était réuni.
Le vieil Indien souriait, d’un air bonhomme, et à l’ardeur interrogatrice des yeux des deux boys il répondit:
«Trouvé cascade. Cinquante milles d’ici.»
On s’en revint à la cabane et Mukoki s’effondra sur un siège, épuisé de fatigue. Rod et Wabi l’aidèrent à se déchausser et à enlever ses vêtements de route. Une pincée supplémentaire de café fut jetée dans la bouillotte.
«Cinquante milles! répétait Wabi. La randonnée a été rude, mon pauvre Mukoki!»
Un peu reposé, Mukoki expliqua:
«Oui, beaucoup trompé pour distance. Cinquante milles avant première cascade. Beaucoup moins de neige tombée par là. Petite cascade, pas plus haute que cabane.»
Rod avait repris le diagramme de bouleau.
«En ce cas, dit-il, en tenant compte des distances relatives de cette carte, nous ne sommes pas à moins de deux cent cinquante milles de la troisième cascade.»
Mukoki gloussa:
«Baie d’Hudson!»
Wabi sursauta.
«Alors, le ravin ne continue pas vers l’est? dit-il.
--Non, répliqua Mukoki, faire coude et tourner droit vers le nord.
--Écoutez-moi, mes petits! déclara Wabi. Si le ravin et le torrent se dirigent au septentrion, ils aboutissent fatalement à la Rivière Albany. Or cette rivière se déverse dans la Baie de Jacques, qui n’est elle-même qu’une des échancrures profondes de la Baie d’Hudson. Cela revient à dire que notre mine d’or nous attend au cœur même du Wilderness, dans sa partie la plus inhospitalière et la plus rude, vers l’extrême Nord canadien. Toutes nos autres suppositions tombent du coup. Atteindre ce point est l’affaire d’une longue et aventureuse, et tout autre expédition, la plus hardie que nous puissions tenter.
--Hourrah! cria Rod. Hourrah! Voilà qui n’est pas pour nous effrayer. Ce sera pour le printemps prochain; n’est-ce pas, Wabi?
--Topez-là! C’est entendu.
--Ravin s’élargir au delà des premières cascades, intervint Mukoki, et torrent devenir navigable. Faire canot d’écorce de bouleau et naviguer dedans.
--Encore mieux, alors! conclut Wabi. Ce sera un voyage magnifique[12].»
[12] Cette expédition vers la mine d’or est contée dans un autre roman de l’auteur, intitulé: _Les Chasseurs d’Or_. (Note des Traducteurs.)
Dès le lendemain, Mukoki recommençait à relever ses trappes. Vainement les deux boys lui conseillèrent de se reposer un peu. Il répondit que ses jointures s’ankyloseraient s’il demeurait seulement un jour sans remuer.
CHAPITRE XVI
LA CATASTROPHE
Au cours des deux semaines qui suivirent, les soins du «trapping» absorbèrent entièrement le temps et la pensée des deux chasseurs. Le temps était redevenu idéal.
Cela faisait plus de deux mois écoulés depuis le départ de Wabinosh-House et Rod commençait à compter les jours qui le séparaient encore de la piste du retour. Wabi avait calculé qu’ils possédaient une valeur totale de seize cents dollars en fourrures et en scalps de loups, et deux cents dollars en or. Le jeune citadin était donc assuré de s’en revenir près de sa mère avec une part de six cents dollars, qui équivalaient au salaire d’une année de son ancienne place.
Il ne cacha pas non plus à Wabi son ardent désir de retrouver Minnetaki. Wabi était heureux de voir ce penchant pour sa sœur se développer chez Rod et il s’amusait fréquemment à l’en taquiner. Rod, en réalité, caressait le secret espoir que Minnetaki mère, l’Indienne, autoriserait sa fille à l’accompagner avec Wabi, à Détroit, où il savait que sa mère à lui prendrait rapidement en affection la belle petite fille du Nord.
Une troisième semaine s’écoula encore. Il avait été décidé qu’elle serait la dernière et que, dans huit jours, ils reprendraient la direction de Wabinosh-House, où ils arriveraient vers le 1er février. Roderick ne contenait plus sa joie.
Un de ces derniers jours, Rod et Mukoki étaient partis en chasse, en laissant Wabi au campement. Rod s’était élevé, dès son départ, sur le sommet d’une des crêtes voisines, tandis que Mukoki se tenait à mi-côte, sur le versant opposé.
Au fait de la crête, Rod s’arrêta, en regardant autour de lui le paysage, qu’il dominait. Il distinguait nettement Mukoki, qui allait sur la neige, pareille à un petit point noir. Vers le nord, le Wilderness infini s’étendait à perte de vue, avec son ordinaire fascination. Vers l’est, à deux milles environ, quelque chose remuait, qu’il supposa être un élan ou un caribou. A l’ouest était, ou plutôt devait être la vieille cabane.
Un cri d’horreur involontaire s’échappa soudain de sa poitrine, et un second suivit.
Là où il pensait trouver la cabane s’élevait une épaisse colonne de fumée. Le ciel en était obscurci. Il lui sembla, en même temps, percevoir des coups de fusil.
Quoiqu’il sût bien que l’Indien n’était pas à portée de l’entendre, il hurla de toutes ses forces:
«Mukoki! Mukoki!»
Rod, alors, se souvint des signaux convenus au début de leur expédition et par lesquels ils s’appelleraient mutuellement au secours. Deux coups de son fusil retentirent; puis, après un instant d’intervalle, trois autres, aussi précipités qu’il le put.
Il vit l’Indien, qu’il suivait des yeux, s’arrêter et se retourner, en paraissant écouter.
Il répéta son signal. Mukoki avait compris et, se balançant sur ses raquettes, prenait sa course dans la direction indiquée, en s’élevant, avec toute la rapidité possible, sur la pente neigeuse.
Rod continuait à tirer de temps à autre. Un quart d’heure après, Mukoki, haletant, l’avait rejoint sur la crête.
«Les Woongas! cria Rod. Ils ont attaqué le campement! Voyez! J’ai entendu aussi des coups de fusil, des coups de fusil!»
Mukoki regarda le nuage de fumée. Pendant une seconde, le vieux trappeur fixa la cabane qui brûlait. Puis, sans rien dire, il se mit à dévaler des pentes neigeuses, avec une vitesse vertigineuse.
Rod, emboîtant sa piste, arrivait à grand’peine à le suivre, mais une surexcitation folle était pareillement en lui. Sa figure était écorchée et saignait, au fouettement des branches de sapins, à travers lesquels Mukoki coupait en ligne droite.
De quelques minutes seulement le vieil Indien l’avait précédé, lorsqu’il atteignit comme lui la petite colline qui dominait le lac et le campement.
Devant eux, la cabane écroulée dans les flammes n’était plus qu’une masse fumante. Et point de Wabi!
Mais, à peu de distance de cette ruine, une forme humaine était couchée dans la neige. Rod saisit le bras de Mukoki et, sans que sa bouche convulsée pût articuler une parole, il la lui montra.
Le vieil Indien avait vu, lui aussi. Avec un inexprimable regard, il détourna ses yeux vers le jeune blanc. Si c’était Wabi! Oui, si c’était lui! voilà ce que disait ce regard... Ce n’était plus un homme que Rod avait devant lui, mais une bête sauvage, affolée de haine.
Tous deux ne firent qu’un plongeon vers le lac et vers ce qui avait été la cabane. Sur la forme humaine écroulée dans la neige, Mukoki s’agenouilla. Il la retourna, puis se redressa.
Ce n’était pas Wabi.
C’était un cadavre horrible, celui d’un Indien gigantesque, dont la tête avait été écrabouillée de balles.
Rod frissonna, mais respira un peu. Et ses forces alors l’abandonnèrent. Épuisé par sa course et par l’émotion, il tomba dans la neige, près du cadavre.
Mukoki, cependant, s’était mis à remuer les cendres chaudes de la cabane, avec son pied et avec la crosse de son fusil, nerveusement.
Rod comprit que, ce qu’il cherchait là, c’étaient peut-être les débris de Wabi, calciné et enseveli, qui sait? dans les flammes et sous les décombres. Chaque fois qu’il voyait le vieil Indien se pencher sur un bout d’objet et l’examiner, il se sentait pâlir d’effroi.
Mukoki remuait infatigablement les bûches encore brûlantes et les charbons ardents, et l’odeur de ses mocassins roussis venait jusqu’à Rod.
A un moment, il jeta près du boy quelques cailloux, qui étaient les pépites d’or. Que lui importait, à lui, ce brillant trésor! il ne songeait qu’à son Wabi bien-aimé, que les Woongas avaient dû surprendre à l’improviste, comme des lâches qu’ils étaient, comme des coquins, sur lesquels il assouvirait bientôt sa vengeance. Wabi et Minnetaki, toute la vie, pour lui, était là.
A demi-calciné lui-même, la figure toute noire, il revint finalement vers Roderick.
«Lui pas là!» dit-il, en parlant pour la première fois.
Sur le cadavre il s’inclina à nouveau et, avec un ricanement triomphant:
«Beaucoup mort, celui-là!» cria-t-il.
Il se mit alors à examiner les empreintes laissées dans la neige. Il constata facilement que les Woongas avaient tourné la cabane, par le bois de cèdres, et s’étaient, de ce côté, rués à l’attaque. D’autres empreintes indiquaient la direction dans laquelle ils étaient repartis. Cinq hommes avaient donné l’assaut. Quatre seulement s’en étaient allés. Le compte était bon.
Mais cela ne disait toujours pas ce qu’était devenu Wabi. S’il avait été capturé par les Woongas et emmené avec eux, il y aurait eu cinq pistes. Rod le comprenait aussi bien que son compagnon.
Pensif, Mukoki renouvela ses recherches dans le bûcher qui commençait à s’éteindre. Mais elles demeurèrent pareillement infructueuses. Ni Wabi n’était mort dans les flammes, ni les Woongas ne l’y avaient jeté, après l’avoir tué. La seule conclusion qui en résultait était que le jeune homme avait lutté, tué un de ses assaillants au cours de la bataille, et que, blessé sans doute, il avait été emporté par les quatre autres. Il fallait, à tout prix, par une poursuite rapide, rejoindre les ravisseurs. Peut-être leur avance n’était-elle que de quelques milles. Si oui, en une heure, ils pouvaient être ralliés.
Mukoki était revenu vers Rod, qui avait machinalement ramassé et mis dans une de ses poches les pépites, et semblait toujours singulièrement abattu.
«Moi suivre et tuer! dit-il. Suivre vite et tuer beaucoup d’eux! Vous rester.»
Roderick s’était soudain redressé.
«Tu veux dire, Muki, que nous allons les suivre et les tuer! Car tu penses bien que je serai de la partie. Montre-moi le chemin! J’emboîterai le pas derrière toi.»
Tous deux armèrent leurs fusils et partirent.
La piste des Woongas suivait le fond boisé qui continuait vers le nord. Au bout d’une centaine de yards, Mukoki s’arrêta et montra à Rod une des pistes d’homme qui était plus marquée que les autres.
«Celui-là, dit-il, porter Wabi. Eux ne pas marcher très vite. Perdre beaucoup de temps!»
Et ses yeux s’allumèrent d’une joie sauvage.
Rod constata en effet que les enjambées des Woongas étaient plus courtes que les leurs, ce qui signifiait que leur marche était moins rapide. Mais pourquoi musaient-ils ainsi? Pensaient-ils qu’ils ne seraient pas poursuivis? C’était invraisemblable. Était-ce bravade de leur part, car ils avaient le nombre? Ou projetaient-ils quelque embuscade? A toute éventualité, Rod et Mukoki tenaient droit devant eux les canons de leurs fusils, prêts à épauler.
Un bruit guttural, émis par Mukoki, alerta Roderick. Le pas d’un cinquième homme était marqué sur la piste. Il comprit que Wabi avait été remis sur ses pieds et marchait maintenant en compagnie de ses ravisseurs. Il avait toujours ses raquettes et ses pas étaient aussi réguliers que les autres. Il n’était donc pas sérieusement blessé.
Les deux compagnons traversèrent un boqueteau de cèdres, où de vieilles souches entremêlées formaient d’inextricables réseaux. C’était, pour tendre une embûche, un endroit idéal. Le vieil Indien n’hésita pas cependant à avancer. La piste, au demeurant, empruntée par les Woongas à celle d’un élan, était nette et facile.
Moins aguerri que son compagnon, Rod s’attendait, à tout moment, à entendre claquer un fusil et à voir, devant lui, Mukoki tomber, la face sur la neige. Lui-même, il s’imaginait sentir la piqûre brûlante d’une balle, qui apportait la mort avec elle. Comment Mukoki, songeait-il, ne ralentissait-il point sa marche, dans un pas aussi dangereux? Aveuglé par le danger de Wabi, en oubliait-il le sien propre?
Le vieil Indien, dont la froide résolution était inébranlable, avait au contraire, profitant de l’excellence de la piste, encore accéléré sa vitesse. D’un geste, il montra à Rod que les empreintes devenaient plus fraîches. A peine la neige avait-elle, autour d’elles, repris son équilibre.
«Près, très près!» murmura-t-il.
La piste se relevait sur une petite colline. En approchant du faîte, Mukoki, et Rod après lui, se courbèrent sur leurs raquettes et se mirent presque à ramper, le fusil à l’épaule.
Arrivés au sommet, ils virent... et en dépit du silence que lui avait prescrit Mukoki, Rod ne put retenir une exclamation arrachée à ses lèvres par l’effroi... ils virent, sur la pente de la colline qui s’éployait devant eux, les bandits Woongas marchant à la file, avec Wabi, les mains liées derrière le dos, qui suivait le chef de la troupe. Ce n’était pas tout. A un mille au delà montait la fumée d’un feu de campement, autour duquel on distinguait une vingtaine de formes allant et venant. C’était là, sans nul doute, le gros de l’expédition, qui attendait le retour des ravisseurs.
La situation était terrible. Comment affronter, à deux, des ennemis dont la supériorité numérique était telle? D’autre part, laisser Wabi prisonnier... Comment y songer une minute? Le sort qui lui était réservé se devinait trop facilement.
Rod se perdait dans ces pensées. Mais déjà Mukoki avait arrêté son plan.
Décrivant, suivi de Rod, et à une allure vertigineuse, un mouvement tournant, le vieil Indien s’était résolu à attaquer de flanc, tout d’abord, les quatre Woongas qui emmenaient Wabi. Moins de dix minutes après, les deux compagnons, qui avaient réussi à se dissimuler dans des touffes de sapins, se trouvaient embusqués sur la piste suivie par l’ennemi, qu’ils avaient réussi à gagner en vitesse.
Un éclair de joie passa sur la face cuivrée de Mukoki.
«Les voici!» murmura-t-il à Rod.
Les Woongas approchaient, inconscients du péril. Mukoki posa sa main crispée sur le bras de Rod.
«Vous, dit-il, point trembler. Point manquer. Vous tirer premier homme, chef, devant Wabi. Moi prendre les autres.
--C’est compris, Muki! Celui que tu me désignes, je l’abattrai raide, d’un seul coup.»
Et, dans sa main, il pressa celle de Mukoki.
Les brigands du Wilderness apparurent. La figure de Wabi était couverte de sang.
Presque à bout portant, Rod appuya sur la détente de son fusil. A moins d’une seconde d’intervalle, l’arme de Mukoki crépitait à coups redoublés.
Lorsque la fumée de la poudre fut dissipée, il ne restait debout qu’un seul Woonga. Celui qu’avait visé Rod gisait dans la neige, mort. Deux autres avaient été atteints par le chapelet de balles de Mukoki. L’un d’eux gisait aussi sans un mouvement; le second titubait, les mains sur sa poitrine, prêt à tomber.
Le Woonga demeuré indemne avait poussé une clameur formidable, à laquelle répondit au loin un long hurlement, qui venait du camp où ses compagnons l’attendaient. Puis, avant que Mukoki eût rechargé son fusil et que Rod eût épaulé à nouveau, il avait disparu.
De deux coups de son couteau, Mukoki trancha les liens qui retenaient captives les mains de Wabi.
«Vous blessé mauvais?» demanda-t-il.
Wabi secoua la tête et fit jouer ses mains raidies.
«Non! Non! Ce n’est rien, répondit-il. Je savais bien que vous viendriez... chers amis!»
Rod alla vers le chef de la troupe, lui prit son fusil et son revolver.
«Le coquin! dit-il. C’est là mon propre fusil et c’est mon propre revolver, que j’avais perdus, il y a trois mois. A chacun son bien!»
Quant à Mukoki, il avait repéré le ballot que portait un des Woongas.
«Ce sont nos fourrures, dit Wabi. Les bandits n’ont pas omis de faire main basse sur elles, avant de mettre le feu à la cabane. Ils avaient sans doute attendu si longtemps, pour nous attaquer, à seule fin que la provision fût complète! Ce sont de fameux scélérats.»
Mukoki avait déjà chargé le ballot sur son dos.
«Et maintenant, mes petits, dit Wabi, il faut nous trotter! Toute la bande sera bientôt à nos trousses. Dommage que la cabane soit détruite! Nous aurions pu nous y défendre avec avantage.
--Il y a le ravin! cria Rod. La lutte peut y être bonne pour nous. Le tout est de l’atteindre!»
CHAPITRE XVII
LA POURSUITE
«Le ravin, oui!» avait répondu Wabi.
Mukoki approuva, d’un signe de tête.
Et Wabi prit la direction du trio, Rod au milieu, le vieil Indien fermant la marche, avec son ballot.
Tout en filant sur ses raquettes, Wabi demanda à Rod combien il avait sur lui de cartouches.
«Quarante-neuf, répondit le boy.
--Tout va bien. Passez-m’en une douzaine. Avec les huit que j’ai ramassées sur notre homme, je suis muni pour l’instant.»
Ils atteignirent ainsi, sans avoir été rejoints, la dépression où, ce matin encore, s’élevait la vieille cabane.
Soudain, il sembla à Rod que son cœur lui tombait dans la poitrine, comme un bloc inerte. Son pouvoir d’endurance était à bout. Sa première course derrière Mukoki, lorsqu’avait apparu la fumée de la cabane qui brûlait, celle ensuite pour rejoindre Wabi, cette dernière enfin, avaient épuisé ses forces. Ses muscles étaient brisés et il sentait qu’il lui serait impossible de continuer du même train jusqu’au ravin. C’étaient trois milles encore à parcourir!
Il tenta cependant un dernier effort. Mais il perdait visiblement de la distance sur Wabi, qui le précédait, tandis que derrière lui les raquettes de Mukoki heurtaient presque les siennes. Il pouvait entendre à ses oreilles le souffle rauque et infatigable du vieil Indien.
Le pauvre boy était d’une pâleur mortelle, la sueur lui perlait aux tempes et la respiration lui manquait. Ses genoux fléchirent et il s’affaissa sur la neige. Presque au même moment, les Woongas apparaissaient.
Ils n’étaient plus qu’à une portée de fusil. Une balle siffla:
Bzzzzzz-inggggg!
A deux reprises, Rod entendit passer près de sa tête cette chanson de la mort. Il vit la neige jaillir en l’air, sous chacune des deux balles.
Mais la riposte n’avait pas tardé. Sous les balles de Wabi et de Mukoki, deux des poursuivants s’écroulaient.
Les Woongas, par bonheur, étaient à ce moment en terrain découvert, tandis qu’un boqueteau de cèdres, à proximité immédiate des trois compagnons, leur offrait un abri, au moins momentané.
D’une main vigoureuse, Wabi empoigna son camarade et l’entraîna, le traîna plutôt, sur la neige.
Une grêle de balles siffla à nouveau, avant que les trois compagnons eussent atteint les larges troncs protecteurs des cèdres et se fussent dissimulés derrière eux. Un cri de souffrance de Mukoki indiqua qu’il était touché.
Le vieux trappeur jeta à terre son ballot.
«Est-ce sérieux, Muki? haleta Wabi. Où la balle a-t-elle porté?»
Mukoki, un peu chancelant, se redressa.
«Balle dans épaule gauche. Pas grave. Ballot fourrures avoir amorti coup. Nous très bien ici. Leur donner le Diable.»
Les Woongas, en effet, s’étaient arrêtés. Ils n’étaient qu’une demi-douzaine. Le reste de la bande s’échelonnait sur la neige, à des distances diverses. Dans la hâte de leur poursuite, ils n’avaient point pris le temps de chausser tous leurs raquettes et ceux qui n’en étaient point munis traînaient à l’arrière.
Les fusils de Wabi et de Mukoki recommencèrent à crépiter. Deux autres Woongas tombèrent, tués ou grièvement blessés. Le reliquat esquissa prudemment un mouvement de retraite, en attendant du renfort. Rod eut la force d’épauler et un troisième ennemi pirouetta sur lui-même, une jambe cassée.
«Hourra! cria Wabi. On va pouvoir souffler un peu.»
Mais la tache de sang s’élargissait à l’épaule de Mukoki, et Rod, qui s’était remis sur pied, déclara qu’il pouvait marcher, si l’on n’allait pas trop vite.
Le parti de Wabi fut bientôt pris.
«Tous deux, partez devant! dit-il. Je les tiendrai en respect, quelque temps encore, et je reculerai ensuite, en tiraillant dans les arbres. Si Dieu le veut, je vous rejoindrai au ravin. Votre piste me conduira. Rod, redonnez-moi quelques balles.»
Les secondes étaient précieuses. Mukoki reprit sur son dos le précieux ballot, qu’il ne prétendait pas abandonner, et, tout en clopinant, il se mit en marche, accompagné de Rod, qui n’était guère plus solide sur ses pieds.
Wabi, qui avait fait héroïquement le sacrifice éventuel de sa vie, demeura seul à l’affût.
Mais un flottement inexplicable parut se produire chez les Woongas. La bande, qui s’était réunie hors de la portée des balles, semblait partagée entre deux résolutions opposées. Les uns paraissaient ne point vouloir, à tout prix, laisser échapper leur proie et gesticulaient comme des possédés. Les autres se retournaient dans la direction du campement et, avec des gestes non moins expressifs, manifestaient leur désir de rebrousser chemin. Finalement, ils s’assirent par terre, dans la neige, et un émissaire se détachant du groupe, parut s’en aller chercher des ordres.
Wabi, ne sachant que penser, laissa s’écouler une dizaine de minutes. Après quoi, songeant, tout heureux, que Rod et Mukoki avaient pu, durant ce temps, prendre une avance appréciable, il recula, d’arbre en arbre, puis s’élança à toute vitesse sur la trace de ses deux compagnons.
Ils n’étaient plus qu’à un quart de mille du ravin et de la fissure par où ils comptaient y pénétrer, lorsqu’il les rejoignit.
Mukoki, de plus en plus affaibli par le sang qu’il perdait, fléchissait sous le poids des pelleteries. C’était au tour de Rod à l’encourager de son mieux.
La vue de Wabi, qui arrivait indemne, leur fut un réconfort. Un dernier effort les amena au ravin.
Comme ils allaient s’engouffrer tous trois dans l’étroite fissure, qui leur serait un sûr abri, une volée de balles siffla à leurs oreilles. Les Woongas, qui avaient repris la poursuite, les avaient rejoints. Il était temps!
Mais déjà les trois amis s’étaient postés chacun, le fusil à l’épaule, derrière un pan de rocher, dans l’étroit couloir. Ivres de fureur, et oubliant toute prudence, les Woongas se précipitèrent, tête baissée, dans la souricière qui leur était tendue. «Pan! pan! pan!--Pan! pan! pan!--Pan! pan! pan!» A chacun des coups d’une triple décharge, un d’eux tomba, foudroyé à bout portant. Le reste, singulièrement diminué, reflua en arrière.
«J’ai comme une idée, dit Wabi, qu’ils ne recommenceront pas de sitôt à tenter l’aventure.»
Des six hommes abattus, deux remuaient encore. Ils furent achevés à coups de revolver.
Le sang de Mukoki avait cessé de couler, mais la faiblesse du vieil Indien était si grande qu’il faillit s’évanouir.
«Il faudrait, dit Rod, lui faire prendre quelque chose de chaud. Cela le ravigoterait.»
Et, tandis que Wabi montait la garde, il ramassa des brindilles de bois mort, entraînées, au printemps dernier, par la fonte des neiges, dans le couloir rocheux. Il en forma un petit feu.
Puis il déballa le menu paquet de provisions qu’il avait, au début de cette tragique journée, emporté avec lui, comme de coutume.
«Ce sont là, dit-il, toutes nos ressources. Deux poignées de café, une pincée de thé, du sel et quelques biscuits. C’est peu pour trois personnes. Mais c’en est assez pour rendre ses forces à Mukoki. Quant aux allumettes, j’en ai toute une boîte!»
Le feu joyeux commença à flamber. Dans la minuscule casserole qui était jointe au paquet, Rod ramassa un peu de neige et, lorsque l’eau qu’elle produisit fut bouillante, il y jeta son café, dont le fumet ne tarda pas à embaumer l’air.