Les chasseurs de loups

Part 9

Chapter 93,974 wordsPublic domain

Rod, lorsqu’il fut sur place, passa sans tarder sur la crête opposée du ravin. Il avait constaté en effet, la première fois, qu’aucune descente dans le gouffre n’était possible du côté où il avait cheminé. En suivant cette crête, encore inexplorée, il ne courait d’ailleurs aucun danger de se perdre. Le ravin lui serait un guide constant.

A son grand désappointement, il trouva que les murailles méridionales de l’abîme étaient aussi abruptes que celles du nord et, deux heures durant, il chercha en vain la plus petite fissure par où s’insinuer et pouvoir descendre.

La crête commençait à se boiser et Rod rencontrait, presque à chaque pas, des traces de gibier. Mais il n’y prêtait guère attention. Ce qui l’intéressa davantage, ce fut de constater que les arbres se rapprochaient de plus en plus du précipice, qu’ils finirent par surplomber. Le jeune homme vit qu’en s’attachant à une branche, avec les longues lanières de ses raquettes, et en s’aidant des mains, il pouvait tenter la descente.

Son espoir, cette fois, ne fut point déçu et, après un difficultueux quart d’heure, essoufflé mais triomphant, il était au fond du ravin.

Au-dessus de lui, il était dominé d’un côté par la forêt, de l’autre, par de noires murailles. A ses pieds coulait le petit torrent auquel son rêve de l’or avait assigné un rôle prépondérant. Le torrent était gelé par endroits; dans d’autres, la rapidité de son cours l’avait dégagé de la glace.

Roderick, allant de l’avant, s’avança vers la partie la plus resserrée du gouffre, vers celle où, d’en haut, il avait si avidement plongé ses regards. Là, ne descendait plus le soleil. Là, tout était sombre, sinistre et silencieux, comme un sépulcre. Il sembla au boy, dont le regard était intensément alerté, que l’esprit des deux morts gardait le seuil de ce monde enchanté et le trésor qu’il recélait.

Il continua pourtant à avancer. Le couloir qu’il suivait devenait de plus en plus étroit. Les hautes murailles se resserraient encore au-dessus de sa tête et l’obscurité s’épaississait autour de lui. Nul autre bruit que celui, monotone, du torrent, qui éclaboussait les rochers de son écume. Pas un bruissement d’arbre ou de buisson, pas un chant d’oiseau, pas un caquetage d’écureuil. Tout était ici profondément mort. Par moments seulement, Rod entendait, tout là-haut, passer un souffle de vent, dont pas une bouffée ne descendait jusqu’à lui. La neige amortissait le bruit même de ses pas. Il avait, sur son dos, accroché ses raquettes.

Tout à coup il sursauta. Une dégringolade de pierrailles tomba près de lui, avec bruit qui, dans le silence ambiant, ressemblait à celui d’une avalanche, et un grand coup de vent lui souffleta la figure. Il s’arrêta, fit le geste d’épauler. Mais ce n’était qu’un gros hibou, qu’il avait dérangé dans son trou.

Roderick se remit à suivre le cours du torrent. A chaque instant, il s’arrêtait pour ramasser, dans son lit ou sur la rive, des poignées de cailloux ou des galets. Il les examinait, le cœur battant, dès qu’un rayon de lumière, venu d’en haut, le lui permettait. Et, s’il croyait voir luire dans la pierre une autre lueur, il palpitait... Il ne trouvait rien toujours, cependant. Mais sa foi ne sombrait pas. Sa conviction ne faisait que croître, au contraire. L’or était ici, quelque part!

C’était un je ne sais quoi, invisible, inexplicable et mystérieux, qui, flottant dans l’air, le conduisait. Et sa marche était si légère, si impalpable elle-même, comme s’il eût craint d’éveiller sous ses pas son plus mortel ennemi, qu’il aperçut à l’improviste devant lui, tout près, une chose vivante qui, ne l’ayant pas encore entendu, ne paraissait pas effrayée. C’était un renard. Avant que la bête n’eût découvert sa présence, il avait visé et tiré.

Le coup fut répercuté, comme un tonnerre, par tous les échos de l’abîme. Un grondement formidable roula dans les ténèbres spectrales, renvoyé de muraille en muraille, et reprenant à mesure qu’il s’éteignait. C’était terrible à ce point que Rod en frissonna par deux fois et qu’il demeura comme cloué au sol jusqu’à ce que le dernier écho se fût évanoui.

Alors seulement, il s’approcha du renard gisant sur la neige. Ses yeux, qui s’étaient habitués peu à peu à l’obscurité de cet enfer et avaient fini par y trouver comme une vague lumière, purent voir que le renard n’était pas rouge. Qu’il n’était pas gris non plus. Il était...

Non, Roderick ne se trompait pas. Son cœur donna dans sa poitrine un coup de tampon. L’épaisse et splendide fourrure de la bête sanglante sur laquelle il se penchait avait des reflets gris et comme métalliques.

Et, dans l’abîme solitaire, s’éleva une joyeuse clameur humaine:

«Un renard argenté!»

Pendant plusieurs minutes, Rod contempla sa proie qui remuait encore. Puis il lui donna le coup de grâce et la ramassa. D’après ce que lui avaient dit Wabi et Mukoki, la soyeuse fourrure de cet animal valait plus, à elle seule, que toutes celles qui s’étaient entassées déjà dans la cabane.

Sans le dépouiller, de crainte d’abîmer la peau, il joignit le renard à son ballot et reprit son exploration.

Les murs de rochers qui l’emprisonnaient se rejoignaient presque au-dessus de sa tête, formant, par moments, comme un tunnel peuplé d’ombres. Fasciné par l’indéniable grandeur du site, Rod en oubliait la fuite du temps. Mille après mille, il poursuivait sa piste infatigable. Il en oubliait de manger. Une fois seulement, il s’arrêta pour se désaltérer. Et, quand il regarda sa montre, il fut étonné de s’apercevoir qu’il était trois heures de l’après-midi.

Il était maintenant trop tard pour songer à retourner au campement. Dans une heure, la nuit viendrait ajouter ses ténèbres à celles du ravin. Au premier endroit propice, Rod fit halte, jeta à terre son ballot et s’installa un abri sous un creux de roches. Il ramassa des branches mortes, en quantité suffisante pour alimenter son feu jusqu’au jour, puis s’occupa de son souper. Il avait apporté avec lui une petite bouillotte et bientôt l’appétissant parfum d’un café brûlant se mêla à celui d’un aloyau d’élan, en train de rôtir.

CHAPITRE XIII

LE SONGE DE RODERICK

Sous le ciel étoilé, dont une bande mince apparaissait au-dessus de l’étroit ravin, une froide solitude enveloppait le jeune aventurier, tandis qu’il mangeait.

Le bruit d’un rôdeur sauvage de la nuit, qui passait sur le rebord du précipice, lui crispa les nerfs sous la peau. Ce n’était pas qu’il eût peur. Il ne voulait pas avoir peur. Mais, dans ces lieux que personne avant lui n’avait foulés, sinon peut-être un demi-siècle avant, bien d’autres que lui eussent senti frissonner leur âme.

Afin de chasser ses pensées moroses, il se mit à rire tout haut. Mais son rire lui fut renvoyé par l’écho, comme une moquerie amère, qui s’égrenait de rocher en rocher. Ce n’était plus qu’un spectre de rire et Rod se recroquevilla, sans réitérer, plus près de son feu.

Le jeune homme n’avait pas dans le surnaturel une croyance exagérée. Mais surnaturel, tout ne l’était-il pas ici et, en dépit de sa fatigue, Rod ne pouvait trouver le sommeil. De ses yeux, vainement, il s’efforçait de chasser la vision des deux squelettes, tels qu’il les avait découverts dans la vieille cabane. Il songeait que ces squelettes, au temps où ils étaient des hommes, et bien des années avant qu’il ne fût né, avaient dû fouler le sol de ce même ravin. Au même torrent que lui ils avaient bu, ils avaient escaladé les mêmes rochers, campé peut-être là où il campait. Comme lui, ils avaient tendu leurs oreilles de chair dans le silence sinistre, ils s’étaient réchauffés à la flamme vacillante de leur feu, dont le reflet dansait sur ces mêmes murailles. Et, ce qu’il n’avait pas encore trouvé, ils l’avaient trouvé. De l’or!

L’angoisse qui étreignait la gorge de Rod devint à ce point douloureuse que si, d’un coup de baguette magique, il avait pu se trouver transporté soudain, sain et sauf, près de ses deux compagnons, il n’aurait pas eu le courage, maintenant, de dire non.

Comme il continuait à écouter, il entendit, bien loin derrière lui, un cri plaintif, quelque chose comme un appel suppliant:

«Allo... Allo... Allo!»

On eût dit une voix humaine qui le hélait. Mais Rod n’ignorait pas que c’était le cri du réveil nocturne du «hibou-homme», comme le nommait Wabi. L’écho apportait jusqu’à lui l’appel doux et le multipliait, si bien qu’une foule de voix spectrales semblait murmurer à son oreille, à travers l’ombre:

«Allo... Allo... Allo!»

Le boy, déconcerté, prit son fusil et le posa sur ses genoux. C’était là un réconfort sans pareil. Il le caressait de la main et l’envie lui prenait de parler au canon d’acier. Ceux-là seuls qui se sont enfoncés dans les solitudes désertiques du Wilderness peuvent savoir tout ce qu’est pour l’homme un bon fusil. Il est l’ami fidèle, de chaque heure du jour et de la nuit, toujours obéissant à celui qui lui commande, lui procurant sa nourriture et expédiant la mort à ses ennemis. C’est un chien de garde qui ne trahit jamais. C’est la sécurité au chevet du dormeur. Tel était pour Rod son fusil. Il le cajolait amicalement, avec sa mitaine, de la gueule à la crosse, et, quoiqu’il eût décidé de veiller toute la nuit, il finit par s’endormir en le serrant dans ses bras.

Il était fort mal posé pour dormir, à moitié assis, à moitié replié sur lui-même, les pieds tournés vers le feu, sa tête pendant sur sa poitrine et lui comprimant l’estomac. Aussi son sommeil était-il singulièrement agité, ses craintes prenant corps dans ses rêves. Par moments, il parlait tout en dormant, laissant tomber de ses lèvres des paroles inintelligibles, sursautant comme s’il allait se réveiller, mais s’affaissant à nouveau, cramponné toujours à son fusil.

Ses visions parurent prendre ensuite une forme plus définie. Il se retrouvait sur la piste du retour et arrivait à la vieille cabane. Il était seul. La fenêtre était grande ouverte, mais la porte demeurait hermétiquement close, comme le jour où ses deux camarades et lui avaient débouché en face d’elle, pour la première fois.

Prudemment, il s’approchait. Lorsqu’il était près de la fenêtre, il entendait à l’intérieur de la cabane un bruit... un bruit étrange. On eût dit un cliquetis d’ossements.

Pas à pas, il s’avançait et regardait. Le spectacle qui s’offrait à lui le glaçait d’épouvante! Deux énormes squelettes luttaient, en une étreinte mortelle. Il écoutait le bruit, clic, clic, clic, de leurs os qui s’entre-choquaient. Il voyait luire, entre les phalanges de leurs doigts, la lame de leurs couteaux, et il comprenait qu’ils se battaient pour la possession d’un objet posé sur la table. Ils l’atteignaient, l’un ou l’autre, alternativement, mais aucun d’eux ne parvenait à s’en emparer.

Le cliquetis des os devenait plus violent, le combat plus féroce. Sans trêve, les couteaux se levaient et retombaient. Alors un moment arrivait où l’un des deux squelettes titubait en arrière et s’écroulait lourdement sur le sol.

Le squelette vainqueur se balançait sur ses tibias, en un équilibre instable, et, tout en chancelant, parvenait à la table, où il agrippait, entre les os de sa main, le mystérieux objet.

Tout trébuchant, il allait ensuite s’appuyer contre le mur de la cabane, en élevant en l’air, d’un geste victorieux, ledit objet, et Rod pouvait voir que c’était un rouleau d’écorce de bouleau.

A cet instant, un tison du feu de Rod éclata, avec un bruit pareil à la détonation d’un petit revolver, et le jeune homme se dressa, comme mû par un ressort, ouvrant tout grands ses yeux et tremblant.

Quel songe affreux avait été le sien! Il ramena vers lui ses jambes ankylosées et rechargea le feu, en tenant toujours d’une main son fusil.

Un songe affreux, oui vraiment! Il regarda autour de lui, sa prison de nuit et de rocher, mais la pensée de son cauchemar ne cessait pas de le hanter. Toujours il se répétait à lui-même:

«Quel effroyable songe! Effroyable... Effroyable...»

Lorsque son esprit se fut un peu calmé, il s’arrêta à nouveau devant le foyer et regarda la flamme joyeuse qui se ranimait. Sa chaleur et sa clarté le ragaillardirent. Il constata qu’il était trempé de sueur. Il retira sa casquette et se passa la main dans les cheveux et sur le front, qui étaient tout humides.

Puis, plus froidement, il tenta de rappeler dans sa mémoire les différentes phases de son rêve.

Elles ne lui apparurent pas une à une, comme il se produit d’ordinaire. Mais, tout de suite, la souvenance lui revint, aussi soudaine qu’un coup de fusil, du rouleau de bouleau que la main levée d’un des squelettes tenait dans ses doigts sans chair.

Et, presque aussitôt, une seconde réminiscence lui revint. Lorsque ses compagnons et lui avaient enterré les deux squelettes, l’un de ceux-ci tenait effectivement dans sa main un morceau d’écorce de bouleau!

Ce rouleau d’écorce ne contenait-il pas le secret de la mine perdue?

N’était-ce pas aussi pour la possession de ce rouleau, et non pour celle du petit sac de peau de daim, que les deux hommes avaient combattu et trouvé la mort?

Roderick avait oublié, en une seconde, et sa solitude, et sa peur nerveuse. Il ne songeait plus qu’à la «clef» imprévue que lui avait apportée son rêve. Wabi et Mukoki avaient vu, comme lui, l’écorce de bouleau dans la main du squelette. Mais ils n’y avaient pas, non plus, prêté autrement attention. Tous trois avaient pensé que ce n’était là qu’un simple copeau, ramassé dans la lutte par la main crispée d’un des deux combattants, lorsqu’ils avaient roulé à terre, dans leur corps à corps.

Rod se souvenait à présent qu’ils n’avaient trouvé dans la cabane aucune autre écorce de bouleau, ce qui n’aurait pas manqué si les deux hommes avaient fait, pour allumer leur poêle, une provision de ce genre de bois. Son rêve ne semblait point le tromper.

Il continua à entretenir son feu, en attendant avec impatience le lever du jour. A quatre heures du matin, dans la nuit noire, il fit cuire son déjeuner et prépara son ballot, en vue du retour. Puis il attendit qu’une étroite bande de lumière apparût au faîte du ravin, où elle s’infiltra faiblement, dessinant à peine, dans l’ombre, les contours des objets.

Rod ne tarda pas davantage et il reprit, à rebours, sa piste de la veille. Il la suivit avec la même prudence qu’à l’aller, scrutant de l’œil les rochers et la neige. Il avait, en venant, rencontré de la vie. Il pouvait en découvrir encore, autant sinon plus.

Le jour grandissait rapidement, mettant un vague clair-obscur dans les ténèbres du ravin. La marche de Rod s’en accéléra. Il calculait qu’en ne s’attardant pas pour le moment à d’autres investigations, il arriverait au camp vers midi. Immédiatement il pourrait, avec ses compagnons, déterrer le squelette. Si réellement le rouleau de bouleau contenait le secret de l’or ignoré, il leur serait loisible de revenir au ravin avant que des chutes de neige plus importantes ne l’eussent rempli et rendu inaccessible.

A l’endroit où il avait tué le renard argenté, Rod s’arrêta un instant. Il se demandait si les renards avaient coutume de voyager par couples et il regrettait de ne s’être point mieux documenté sur ce sujet, près de Wabi ou de Mukoki. Il vit distinctement, à quelque distance de lui, le trou du rocher d’où la tête était sortie, et la curiosité le poussa à faire un crochet jusqu’à cet endroit.

Quelle ne fut point sa surprise en apercevant, sur la piste même de l’animal, l’empreinte d’une paire de raquettes!

Quiconque avait passé là l’avait fait depuis son passage à lui et depuis celui du renard. La marque des pattes de la bête était en effet recouverte par celle des raquettes. Quel était cet inconnu? Était-ce Wabi ou Mukoki, venus au-devant de lui. Mais comment alors ne les avait-il pas rencontrés?

Il examina de plus près les empreintes. Elles différaient, en long comme en large, de celles de Wabi et de Mukoki, autant que des siennes propres. Elles ne pouvaient provenir que d’un étranger.

Mais cet étranger avait-il découvert sa présence? Le boy demeurait les yeux et le fusil en arrêt. Il continua a suivre cette nouvelle piste durant une centaine de yards. Là, l’inconnu s’était arrêté, ainsi que Rod s’en aperçut au piétinement de la neige. Sans doute était-ce pour écouter et épier lui-même... Toujours est-il qu’à partir de cet endroit la piste revenait dans la direction de celle du jeune blanc, qu’elle rejoignait bientôt et avec laquelle elle se confondait désormais.

Rod ne doutait plus qu’un de ces Woongas de malheur ne fût encore passé là. Peut-être l’Indien était-il en embuscade, derrière quelque rocher, prêt à tirer sur lui. Il n’y avait pourtant d’autre solution possible que de continuer à avancer. C’est le parti auquel il se résolut.

Les empreintes bifurquaient à nouveau. Les raquettes de l’inconnu s’étaient orientées vers la gauche, dans la direction d’une fissure étroite, ouverte dans la muraille. Le fusil en arrêt, Rod fit de même. Son étonnement fut grand de constater que cette fissure se prolongeait dans la roche, comme une véritable brèche, large à peine de quatre pieds, et qui se relevait, en pente rude, jusqu’au sommet de la crête qui bordait le ravin. L’inconnu avait passé par là et escaladé la brèche, après avoir enlevé ses raquettes.

Ce fut un soulagement pour Rod. Par cette fente presque invisible, le mystérieux ennemi s’en était allé, sans plus s’occuper de lui.

Mais toutes ces allées et venues des hors-la-loi, dans un aussi proche rayon du campement, ne laissaient pas, à la fin, d’être inquiétantes. En dépit de l’optimisme revenu de Wabi et de Mukoki, Rod ne pouvait s’empêcher de trouver inexplicables tous ces mouvements sournois et dérobés. Il avait l’esprit délié, très intuitif, et savait aller au bout des conséquences qu’il convenait de tirer des faits, même lorsque ceux-ci manquaient encore de précision.

Il ne pouvait y avoir pour lui aucun doute. Les hommes à peau rouge connaissaient leur présence, à tous trois, dans la vieille cabane. Et, s’ils ne s’étaient jamais montrés, s’ils n’avaient jamais dérangé ni levé une trappe, ce n’était qu’une raison de plus de se méfier.

Rod, cependant, était résolu, peut-être à tort, de garder pour lui ses soupçons. Il croyait sincèrement que Wabi et Mukoki, par leur éducation même, étaient plus aptes que lui à voir clair en toutes ces choses et plus compétents des lois, des mœurs et des périls du Wilderness.

CHAPITRE XIV

LE SECRET DE LA MAIN DU SQUELETTE

Un peu avant midi, Roderick arrivait au-dessus de la dépression de terrain où se trouvait, au bord du petit lac, la vieille cabane.

Il avait joyeuse mise, car, à défaut de l’or, il rapportait du ravin, dans son ballot, une palpable petite fortune, qui était la peau du renard argenté. Le fardeau en paraissait plus léger à ses épaules et il s’amusait d’avance de la surprise de Mukoki et de Wabi.

Comme il s’approchait de la cabane, il prit la contenance d’un homme las et une figure désappointée. Il y réussit fort bien, en dépit de sa secrète envie de rire. Wabi, qui l’attendait sur le seuil de la porte l’accueillit avec une moue moqueuse et Mukoki le salua par un de ses gloussements familiers.

«Ah! Ah! cria Wabi, en feignant de le toiser de la tête au pieds, voici Rod! Voulez-vous, cher ami, nous montrer au plus vite ce fameux trésor?»

Mais, en dépit de son persiflage, on lisait sur son visage la joie de voir rentrer son camarade.

Rod jeta à terre son ballot, d’un mouvement découragé, et se laissa tomber lourdement sur une chaise, comme s’il était au dernier degré de l’épuisement.

«Il faut, Wabi, dit-il, que vous ayez l’obligeance de me défaire ce paquet. Je suis trop las, quant à moi, et je meurs d’inanition.»

Wabi, croyant que c’était sérieux, de railleur devint pitoyable.

«Je vous crois sans peine, Rod. La fatigue se lit sur vos traits et vous semblez vraiment à demi-mort de faim. Hé, Muki! veux-tu, en toute hâte, mettre à cuire le bifteck du dîner?»

Mukoki s’empressa de bousculer bouillottes, grils et casseroles. Tandis que Rod s’asseyait devant la table, Wabi lui donna dans le dos une tape affectueuse et se mit gaîment à fredonner une bribe de chanson, tout en découpant des tranches de pain.

«Oui, vraiment, dit-il, il me plaît de vous voir de retour. Je commençais à m’inquiéter. En votre absence, nous avons eu, Mukoki et moi, une abondante récolte de nos pièges. Nous avons rapporté ici un renard croisé (cela fait le second) et trois visons. Et vous, avez-vous tiré quelque chose?

--Pourquoi ne regardez-vous pas dans mon ballot?»

Wabi se tourna vers le paquet.

«Il y a quelque chose là-dedans? demanda-t-il, à la fois curieux et méfiant.

--Mais voyez donc vous-mêmes, mes petits! s’exclama Rod, oubliant, dans son enthousiasme, la comédie qu’il jouait. Je vous ai toujours affirmé que le ravin contenait un trésor! Eh bien, il y était. Et je l’ai trouvé. Regardez plutôt dans le paquet, si le cœur vous en dit!»

Wabi laissa choir son couteau et alla vers le ballot. Il le toucha du bout du pied, le soupesa de la main et regarda Rod à nouveau.

«Ce n’est pas une plaisanterie? interrogea-t-il.

--Pas le moins du monde.»

Et, tournant le dos à la scène, Rod commença à enlever son veston de chasse, aussi froidement que si c’eût été pour lui l’acte le plus ordinaire d’apporter au camp des renards d’argent.

Il se retourna seulement lorsque Wabi poussa un cri aigu, à moitié étouffé, et il le vit qui tendait la bête aux regards ébahis de Mukoki.

«Est-ce un bon? demanda Rod.

--Une splendeur!» murmura Wabi.

Mukoki avait, à son tour, pris l’animal et il l’examinait, d’un air de connaisseur.

«Très beau, dit-il. A la factorerie, lui valoir cinq cents dollars. A Montréal, trois cents de plus.»

Wabi fit un pas vers Rod et, lui tendant la main:

«Serrez-moi ça!» dit-il.

Et, tandis que tous deux se donnaient une solide poignée de mains, il vira vers Mukoki:

«Vous êtes témoin, Muki, proclama-t-il, que ce jeune gentleman n’a plus rien d’un apprenti. Il a tué un renard d’argent. Il a, faisant cela, accompli en un jour la besogne de tout un hiver. Je tire mon chapeau bien bas devant vous, Mister Drew!»

Un afflux de sang au visage de Roderick témoigna de son plaisir.

«Et ce n’est pas tout, Wabi!» ajouta-t-il.

Ses yeux brillaient intensément, tandis que Wabi lui serrait toujours la main dans la sienne.

«Vous ne voulez pas dire, j’imagine, interrogea le boy, que vous avez trouvé...»

Rod lui coupa la parole.

«Non, je n’ai pas trouvé d’or. Il y en a cependant là-bas, je le sais. Mais je possède désormais la clef du secret. Vous vous souvenez comme moi que celui des deux squelettes qui était ici, accoté contre le mur, tenait dans les os de ses doigts une écorce de bouleau? Eh bien! c’est cette écorce qui nous donnera, j’en ai la foi, la clef de la mine d’or.»

Mukoki s’était approché et écoutait Rod avidement. Wabi semblait moitié sceptique, moitié convaincu.

«C’est possible, après tout! dit-il. On peut toujours voir.»

Il alla vers le poêle et en retira le bifteck à moitié cuit. Rod renfila sa grosse veste, reprit sa casquette, et Mukoki s’arma de sa bêche et d’une pelle. Il y avait eu, entre les trois compagnons, une tacite entente de remettre à plus tard le dîner.

Wabi était silencieux et pensif, ce qui prouvait à Rod que sa suggestion ne l’avait pas laissé indifférent. Quant aux yeux de Mukoki, ils brasillaient comme le jour où les premières pépites avaient été découvertes.

Les squelettes n’avaient été enfouis qu’à une faible profondeur, dans la terre gelée, à l’orée du bois de cèdres, et Mukoki les ramena rapidement au jour. Un des premier débris qui apparut fut la main crispée sur le rouleau d’écorce de bouleau. Ce fut Rod qui s’agenouilla pour le dégager.

Avec un frisson au contact des froids ossements, il brisa les doigts. Un de ceux-ci craqua, avec un bruit sec, et lorsqu’il se releva, ayant accompli sa tâche macabre, en tenant le rouleau d’écorce, Rod était livide. Les squelettes furent aussitôt recouverts de terre et les trois compagnons revinrent à la cabane.