Part 7
M. Ch. Robin se présente à l’Institut pour occuper le fauteuil de Valenciennes. Espérons que cette fois les portes s’ouvriront largement devant le brillant représentant de l’école anatomique. Si M. Ch. Robin pouvait remplacer par un de ses travaux chacun des cheveux qui lui manquent, il serait le plus chevelu des académiciens. En revanche, si M. T. devait payer d’un des cheveux qui lui restent chacun des travaux publiés sous son nom, et dont il n’est pas le père, il serait plus chauve que son genou.
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On a jeté une grosse pierre dans le Jardin... des Plantes, on pourrait même dire un pavé, tant la chose a fait de bruit en tombant. Il est vrai que le projectile,
... lancé d’une main sûre, Lui a fait dans le flanc une large blessure.
Et, bien que sous forme de prospectus, il n’en a pas moins été pris en considération. Dans ce prospectus, où il est question de LA FAUNE FRANÇAISE, on accuse les professeurs du Jardin des Plantes de gaspillages scientifiques, et d’être nourris dans un sérail dont ils ne connaissent pas tous les détours. On les accuse d’envoyer de braves gens faire le tour du monde pour courir après des échantillons d’histoire naturelle que, depuis longues années, les mites sont occupées à dévorer dans le vaste chaos de leurs magasins.
L’un des savants qui adressent de pareils reproches a plus que personne le droit de les formuler, car, non-seulement il a mis au service de la science sa plume et la meilleure partie d’une immense fortune avec un dévouement et un zèle que les plus cruelles souffrances ne peuvent ralentir, mais encore, il donne l’exemple d’un désintéressement bien rare parmi les savants de notre époque.
Puisque je suis au Jardin des Plantes, je n’en sortirai pas sans avoir jeté un coup d’œil sur les institutions politiques qui régissent ce microcosme des bêtes.
Pour le vulgaire, le Jardin des Plantes est un petit État dont les plus grosses bêtes forment l’aristocratie, et qui vit en paix sous le régime des grilles, barrières et palissades, seules lois qu’un sage législateur ait promulguées pour empêcher les grosses bêtes de manger les petites.
C’est une erreur, le Jardin des Plantes est une contrée composée de plusieurs petits royaumes habités par des bêtes, il est vrai, mais gouvernés par des rois qui souvent ne le sont pas. Ces souverains, vulgairement connus sous le nom de professeurs, n’ont octroyé à leurs féaux sujets d’autre charte que la loi du bon plaisir; le sceptre, parmi eux, est héréditaire et se transmet de mâle en mâle et par droit de primogéniture. Cependant, les chroniques de leurs œils-de-bœuf racontent que, parfois, des reines ou princesses sont intervenues dans le règlement des grandes questions politiques qui agitent souvent les États les mieux gouvernés.
Je vous prie de croire que les talents sont héréditaires dans ces augustes familles, et que les dynasties des Brongniart, des Duméril, etc., trouvent dans le bagage de la succession paternelle la science et les aptitudes du papa qui leur a transmis la couronne.
Dernièrement les reptiles et les poissons ont assisté à l’abdication de leur souverain; je me hâte de dire, pour l’honneur de ces intéressants animaux, que cette abdication n’était nullement le résultat d’une révolution. Le bon et très-savant roi Duméril Ier abdiquait, à l’âge de plus de quatre-vingts ans, en faveur de son digne héritier, Duméril II, qui venait d’atteindre sa majorité scientifique. Je passe sous silence les fêtes et réjouissances inséparables d’un si grand événement et d’un tel avénement.
C’est donc aux pieds de Duméril II, roi d’Erpétologie, que les goujons, les lézards, et autres reptiles déposeront désormais leurs respectueux hommages, comme ils les déposeront un jour aux pieds de Duméril III, si Duméril II ne meurt pas sans postérité. Que le ciel préserve les pauvres bêtes d’un pareil malheur!
Comme vous le voyez, dans ces verts royaumes, le fils du sultan naît sur les marches du trône, et il est aussi certain de l’occuper un jour que le lama né dans la ménagerie peut être sûr de succéder au lama exotique qui lui donna l’existence.
Aussi, ne demandez pas au jeune lama de faire de la laine plus belle que celle de monsieur son père, il vous répondrait avec beaucoup de sens:
--A quoi bon! ne suis-je pas bien sûr d’être un jour grand lama comme papa? quel motif ai-je donc de me tourmenter pour changer la toison de la famille?
Quand un jeune prince du Jardin des Plantes a toutes ses dents scientifiques, quand il est complétement sevré du lait qu’on tette à la Chaumière, sa famille assemble les têtes couronnées du voisinage et leur dit:
--Rois, mes frères, passez-moi la casse, je vous passerai le séné; j’ai mon fils qui est en âge de porter le sceptre, les zoophytes (ou les mollusques, ou les vertébrés, etc., etc.) ont perdu leur prince; j’ai plusieurs enfants à pourvoir, ce petit royaume irait comme un gant à mon aîné, avec votre permission, je voudrais l’installer sur ce petit trône.
CHŒUR DES ROIS. Nous vous passons la casse, vous nous passerez le séné; que votre fils gouverne en paix.
Le nouveau prince est bientôt élu. Et les mites crient comme les autres: Vive le roi! Car elles savent que le nouveau prince leur permettra, comme par le passé, de ronger les collections qui dorment du sommeil d’Épiménide au fond des greniers; elles savent que les générations de mites se succèdent sans trouble et sans secousse, comme les dynasties des princes du Jardin des Plantes.
Un jour, je vous dirai l’histoire de Chiendent Ier, prince puissant, qui vivait encore il y a quelques années; Chiendent n’est pas le nom qu’il reçut de ses aïeux, mais l’histoire confère aux grands rois un surnom qui rappelle leurs plus grandes qualités, et je le surnomme Chiendent, parce que ses racines envahirent le Jardin des Plantes, et que ses héritiers fleurissent ou florissent encore un peu partout. Que la science lui soit légère!
N’allez pas croire pourtant que toutes les dynasties se ressemblent, ce serait commettre une grave erreur; car, à côté de celle des Chiendent, on rencontre la dynastie des Geoffroy Saint-Hilaire, grande et belle famille de savants qui se perpétue sans s’amoindrir, et qui semble être la famille capétienne de ces royaumes; il en est bien d’autres encore qui tiennent dignement leur sceptre scientifique, et si le _régent_ n’orne pas leur couronne, on y voit, cependant, quelques bons gros diamants qui jettent assez d’éclat pour briller encore dans un siècle ou deux.
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On a inauguré la statue de Bichat, la fête n’est déjà plus qu’un souvenir, les beaux vers, les éloquents discours, les voix harmonieuses résonnent dans le lointain, et si l’on se rapproche de la Faculté pour les entendre encore, on trouve la cour déserte et Bichat tout seul sur son piédestal.
Quoi! ce bronze serait le portrait du grand physiologiste? Non, non, ce n’est pas lui, car en le contemplant je ne me sens point saisi de cette respectueuse émotion qu’on éprouve en contemplant les traits d’un homme aussi illustre. Cette face porte-t-elle le sceau du génie?--Elle ressemble d’une manière si frappante, surtout de profil, à M. Chailly, qu’on pourrait croire qu’il a prêté sa tête à David (d’Angers) pour modeler le bronze. Peut-être le célèbre accoucheur sera-t-il fort humilié de ressembler à Bichat, mais je n’y puis que faire. Cette ressemblance établie, il suffit, pour juger du caractère de la tête, de décider, oui ou non, si M. Chailly a la tête d’un homme de génie; j’affirme que oui, mais je n’impose mon opinion à personne; seulement Bichat est mort à 31 ans, et cette ressemblance le vieillit au moins de vingt ans.
L’examen du torse nous révèle une incurvation de la colonne vertébrale très-prononcée à droite. L’articulation scapulo-humérale droite présente un beau cas de tumeur blanche compliquée de luxation spontanée, qui explique parfaitement la pose gênée du bras. De plus, l’ampliation anormale de la cage thoracique du même côté me semble provenir d’une pleurésie chronique, et chacun sait que l’illustre Bichat ne fut jamais atteint de ces diverses affections.
Comme aspect général, la statue paraît guindée, le corps semble fait pour une autre tête, et la tête pour un autre corps. Le savant médite, une plume à la main; il semble réfléchir profondément au moyen de sortir des affreuses bottes qui grimacent autour de ses jambes. Hélas! je crains bien que l’ombre du grand Bichat ne vienne plus errer, le soir, dans la cour de la Faculté, de peur de se trouver nez à nez avec la statue de M. Chailly, qu’on a baptisée de son nom.
Heureusement que la gloire de Bichat n’a rien à redouter des erreurs de l’art; heureusement que David (d’Angers) a créé assez de chefs-d’œuvre pour que l’art ne lui reproche pas la statue de Bichat.
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Un de mes amis arrive du royaume de Siam; il faisait partie de l’ambassade française qui vient de conclure avec le souverain siamois un traité de commerce. Cet ami a joué un petit rôle dans une histoire médico-pharmaceutique qui n’a peut-être pas été sans influence sur le résultat des négociations.
Le prince Kromluong Vongsa, frère du roi, était le meilleur des princes et le plus malheureux des hommes. Voici la cause de ses malheurs: il était atteint d’une de ces incommodités rebelles que les bonbons de Duvigneau ont eu l’impertinente prétention de combattre et même de guérir. Mais la réputation des bonbons Duvigneau n’est pas encore parvenue jusqu’à Siam, et le pauvre prince n’avait d’autres ressources pour calmer ses embarras que de chercher des consolations (qui auraient fait le désespoir de M. de Pourceaugnac) près d’un irrigateur de fabrique française, dont il ne se séparait jamais. Mais, hélas! par un de ces malheurs qui ne respectent même pas les têtes couronnées habitant un pays humide, cette machine hydraulique se trouva un jour hors d’état de remplir ses devoirs. Les mécaniciens les plus habiles, les savants les plus ingénieux du royaume furent vainement consultés, vainement ils interrogèrent l’organisme de ce sphinx de fer-blanc, il resta impénétrable, aucun d’eux ne parvint à lui arracher le secret de ses troubles fonctionnels; le docte aréopage déclara à l’unanimité que l’irrigateur était perdu pour la santé du prince, et le condamnèrent à la ferraille à perpétuité. Le dérangement de la machine ne provenait pas de cette nostalgie que l’on éprouve souvent lorsqu’on est exilé à 3,000 lieues de son berceau; non, la cause en était toute matérielle et produite par une rouille dévorante qui en avait détraqué les ressorts.
Cet accident menaçait de prendre les proportions d’une calamité publique, car le prince était généralissime des armées de terre et de mer et considérait son irrigateur comme la pièce la plus indispensable de son arsenal de bataille. Je n’ai pas besoin de dire que ce n’était pas contre l’ennemi qu’il dirigeait les moyens d’action de la machine, comme jadis le maréchal Lobau ne craignait pas de le faire à la tête d’un bataillon de pompiers; non, l’usage qu’il en faisait était quotidien, mais tout personnel.
La simple mention de ce fait est le plus bel éloge qu’on puisse faire du courage de Kromluong Vongsa, car chacun sait que le boulet qui siffle sur le champ de bataille aux oreilles d’un homme dépourvu de courage, produit sur son économie troublée l’effet d’une bouteille d’eau de Sedlitz. L’état du prince sur le champ de bataille étant invinciblement et diamétralement opposé, j’en conclus que son courage était indomptable.
A cette époque, l’ambassade française arriva à Bankok, capitale du royaume de Siam. Dès ce moment, le prince n’eut plus qu’une idée: faire réparer son instrument ou s’en procurer un au poids de l’or. Mon ami, homme de précaution, avait un double exemplaire de l’objet de sa convoitise, et se fit un véritable plaisir de combler les vœux du prince, qui put dès lors s’en aller en guerre comme le grand _Malbrough_.
La reconnaissance de Kromluong était sans bornes; il fabriquait lui-même pour son nouvel ami des plumes en bois de teck, fort ingénieusement taillées, dont l’une m’a servi à écrire la présente causerie; le soir, il le reconduisait en palanquin porté par ses esclaves à la case flottante qui lui servait de maison, et il ne le laissa repartir pour la France que sur la promesse formelle qu’il lui rapporterait un jour un _vrai_ chapeau de général; un vrai, car celui qu’il possédait, et qu’il avait payé comme tel, n’avait jamais eu de si hautes destinées.
A propos de cases flottantes, l’habitation paraîtra peut-être quelque peu mesquine pour loger un secrétaire d’ambassade; il est certain qu’à Paris on pourrait s’en montrer peu satisfait; mais à Siam, c’est une autre affaire; la ville de Bankok, qui renferme environ 600,000 habitants, est composée de cases flottantes et fixées sur le fleuve au moyen de quatre piquets, ce qui permet au propriétaire de remonter ou de descendre le Menam s’il est mécontent de son voisinage. Il est très-peu de maisons, outre les palais, qui soient construites d’une manière plus stable. Cela me fait penser que ces cases qui changent de place si souvent, ces rues que le matin voit naître et le soir évanouir doivent rendre le service de la petite poste très-pénible pour les facteurs du pays.
Kromluong Vongsa est mort au mois de février dernier; il faut espérer que Bouddha aura fait passer l’âme de ce brave prince dans le corps de quelque éléphant blanc, car, après son chapeau de général, c’est ce qu’il désirait le plus.
Je n’ose croire que le présent de mon ami soit la cause de son trépas, et que cet instrument lénitif soit devenu pour les entrailles du malheureux prince une robe de Nessus brûlante et mortelle.
IX
Ralentissement du mouvement terrestre. Revaccination.--Coloration des photographies.--M. Montagne. Des instruments nécessaires à la diagnose.
J’ai une triste nouvelle à vous apprendre. Il paraît que, décidément, la terre fatiguée de son éternel mouvement de manége autour du soleil, témoigne de son besoin de repos en ralentissant sa marche.
Pour le moment, cela n’est pas encore très-sensible, mais quand on est sur la pente de l’oubli des devoirs, on ne tarde pas à les méconnaître tous; or, à un instant donné, il se pourrait que la terre refusât absolument de se mouvoir. Il serait donc peut-être utile de suspendre pendant quelque temps le forage des puits artésiens, le percement des montagnes et les autres travaux gigantesques qui agitent ses entrailles. On éviterait ainsi tout prétexte à une détermination violente, dont il serait extrêmement difficile de la faire revenir.
Je vous engage à prier le ciel, que, le cas échéant, son immobilité coïncide avec le printemps et avec les heures où le soleil éclaire notre hémisphère; car si elle s’arrêtait, par exemple, par une froide nuit du mois de janvier, vous subiriez un hiver perpétuel assombri par une nuit éternelle.
Ce n’est pas d’hier seulement que les allures récalcitrantes de la terre nous sont révélées, elles avaient déjà été entrevues par Laplace, et, M. Delaunay, en communiquant à l’Institut un travail sur ce sujet, n’a fait que confirmer nos craintes.
Ce savant a constaté que le jour sidéral, qui est, en astronomie, l’unité de temps fondamentale, n’a pas, comme on le croyait, une durée toujours la même; elle augmente progressivement. Ce fait ressort de l’étude de la solidarité des mouvements planétaires, et c’est en constatant que la lune accélère sa marche, qu’il a été amené à conclure que la terre retarde la sienne.
La lune marche plus vite, donc la terre est moins agile.
Ce retard provient-il du refroidissement progressif de notre vieille planète, dont le résultat serait la diminution de son diamètre? ou serait-il dû à la résistance causée par les frottements qu’elle subit de la part du milieu éthéré dans lequel elle se meut? Voilà ce qu’on ne sait pas au juste. M. Delaunay l’attribue à une réaction des phénomènes des marées, dont le déplacement agit continuellement dans un sens contraire au mouvement de rotation terrestre.
Ma causerie n’est pas un bureau de longitudes, et je vous fais grâce des équations et des chiffres qui ont été entassés pour résoudre ces questions; il y en a de quoi charger deux voitures de déménagement.
Le travail de M. Delaunay m’a inspiré de sérieuses réflexions; il expose le phénomène, mais il a négligé d’en faire ressortir les conséquences; je vais vous en signaler quelques-unes.
Les perturbations qui peuvent survenir dans la vitesse du mouvement de rotation de la terre, actuellement de 470 mètres par seconde, porteront un coup funeste aux lois de la pesanteur. La force centripète est proportionnelle au carré de la vitesse de rotation. Le ralentissement de la vitesse aura donc pour conséquence inévitable d’augmenter la pesanteur des corps; et, à un moment donné, Hercule lui-même aurait besoin de toutes ses forces pour soulever un poids de cinq kilogrammes. Jugez des perturbations qu’un pareil phénomène apportera dans vos habitudes domestiques! Je vous laisse le soin de les énumérer.
Si au contraire la terre, voulant rattraper le temps perdu, allongeait le pas de manière à tourner dix-sept fois plus vite, c’est-à-dire avec une vitesse de 7,980 mètres par seconde, la pesanteur des corps serait réduite à zéro. Une pierre lancée en l’air à l’équateur ne retomberait pas, et resterait suspendue dans l’espace. Vous seriez obligé de tirer par les pieds, pour le ramener sur le sol, le danseur imprudent qui oserait s’élancer à la hauteur d’un entrechat.
Mais revenons à notre fâcheuse situation, elle est assez chargée de teintes sombres pour que je ne l’estompe pas avec les dangers simplement probables; j’en pourrais allonger la liste d’une manière terrifiante.
Je vous berçais tout à l’heure de l’espoir d’un printemps et d’un soleil perpétuels, pour vous préparer doucement au dénouement. Mais la vraie vérité, c’est qu’avant que la terre soit immobilisée, les lois de la gravitation seront rompues et notre planète, entraînée vers le soleil dont elle n’est que le satellite, ira se précipiter sur lui, et se fondra dans ses ardents rayons.
C’est là la fatale, l’inévitable, l’inexorable destinée qu’elle doit subir un jour.
Pour que vous ne soyez pas surpris à l’improviste par le cataclysme, et que vous puissiez mettre ordre à vos affaires, je puis vous dire au juste l’heure de la catastrophe. C’est un calcul que j’ai fait à votre intention.
La durée du jour sidéral s’accroît de _six secondes par siècle_. Cela paraît peu de chose au premier abord, mais les petites sommes, en s’accumulant, finissent par faire un gros total. L’accroissement sera d’une minute en six mille ans; d’une heure en trente-six mille années. La terre deviendra donc immobile dans huit cent soixante-quatre mille années: un simple point perdu dans l’éternité.
En y réfléchissant, je crois qu’aucun de vous n’a la prétention d’atteindre cette époque reculée. Vous pouvez donc, sans inconvénient, léguer vos terreurs à vos arrière-petits-neveux et finir l’année gaiement.
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Une aimable correspondante me demande si elle doit redouter la variole, qui jadis a déposé sur son berceau sa carte de visite gravée. Certainement oui, la maladie ne donne pas une immunité plus complète que le vaccin.
Si j’étais homœopathe, j’engagerais ma correspondante à s’exposer de toutes ses forces à la contagion.
En vertu de l’axiome: _Similia similibus curantur_, une nouvelle invasion devrait faire disparaître les désagréables traces de la première. Mais, comme je professe un profond dédain pour les radotages du père de cette doctrine, je conseille une vaccination immédiate.
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Tous les lundis, on voit arriver à l’Institut, dans une petite voiture de malade, un vieillard infirme et octogénaire qu’on monte à grand’peine jusqu’à la salle des séances. C’est M. Montagne, un des plus savants botanistes de notre époque. On lui doit la classification de presque tous les cryptogames rapportés des voyages de circumnavigation. Il est le dernier _égyptien_, c’est-à-dire le dernier survivant de la commission scientifique choisie par Bonaparte pour l’accompagner en Égypte. Berthollet, Monge, Geoffroy, Cordier, Jomard, etc., étaient ses collègues.
M. Montagne a cultivé la science avec amour et ne lui a jamais demandé les moyens de s’enrichir. Sa modeste position de fortune lui rend nécessaire le jeton de présence qu’il touche à l’Institut. C’est donc un peu pour cela qu’il fait tous les lundis ce fatigant voyage.
En 1824, un illustre savant, Lamarck, vieux, infirme et presque dans la misère, se traînait également avec peine à l’Institut, pour y toucher le jeton de présence qui l’aidait à vivre. Cuvier, alors secrétaire perpétuel, demanda à ses collègues que Lamarck fût porté d’office en tête de la liste de présence, et qu’il ne fût pas obligé d’assister aux séances. La savante Compagnie s’associa immédiatement à cette bonne pensée, et Lamarck ne fut pas privé du faible secours qui était devenu pour lui une nécessité.
La même mesure serait une justice rendue à la vie laborieuse de M. Montagne, et s’il voulait encore venir parfois réchauffer ses quatre-vingts ans au foyer de la science, au moins choisirait-il son temps.
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M. Piorry occupait la tribune, et, dans un long discours en grec et en français, le savant professeur avait vigoureusement insisté sur l’importance de l’organographie en médecine.
Je quittai donc l’Académie, profondément touché de ce que je venais d’entendre et presque converti à des idées sans lesquelles il est, avait-il dit, impossible de faire de bonne médecine, de la médecine sérieuse et scientifique. Je me pris à songer que depuis longtemps j’avais perdu mon plessimètre, et je résolus de profiter de mon émotion pour le remplacer. Je m’acheminai donc de suite vers le magasin de Robert et Collin, et demandai un plessimètre; on m’en montra de cinq espèces différentes, sans compter les variétés: il y en avait en écaille, en buis, en ivoire, avec ou sans charnières. J’étais dans une très-grande perplexité; lequel choisir? quel était de tous ces plessimètres le plessimètre orthodoxe, celui hors duquel il n’y a point de salut? Dans mon embarras, j’en pris un de chaque espèce, me réservant de demander à M. Piorry quel était le vrai, celui qu’il avait découvert lui-même, et de détruire immédiatement les autres, qui, peut-être, pourraient être la cause innocente d’irréparables erreurs de diagnostic.
J’allais me retirer lorsque le commis me dit: Vous ne prenez pas de stéthoscope?--Merci, je crois que j’en ai un.--Un seul?--A la rigueur, je puis en prendre un pour chaque oreille; cependant...--Écoutez-moi, monsieur; je vois que vous sortez de l’Académie et que vous venez de boire au biberon des saines doctrines, je vois à votre air que M. Piorry a parlé et qu’il vous a converti à l’organographisme; ne faites donc pas les choses à demi, et pendant que vous subissez encore son influence magnétique, munissez-vous de tous les instruments de _diagnose_ nécessaires à un médecin sérieux et _organopathe_. Laissez-moi vous guider dans la voie nouvelle où vous semblez devoir marcher désormais. J’ai été deux ans _roupiou_ de ce grand homme; je sais ce qu’il vous faut.