Les causeries du docteur

Part 8

Chapter 83,731 wordsPublic domain

Je m’inclinai et mon obligeant cicérone me présenta quatorze stéthoscopes différents. Il m’expliqua que chacun d’eux possédait des propriétés acoustiques particulières, et pour quels motifs le râle crépitant qu’on entendait avec le stéthoscope de L..., se transformait en râle sibilant avec celui de P..., et en râle sous-crépitant avec celui de G... Il mit à ma disposition le thorax d’un ouvrier asthmatique et chargé de satisfaire dans l’établissement à tous les besoins de l’auscultation; mais, après une étude de vingt minutes, je m’étais tellement brouillé avec mes différents stéthoscopes, que je ne distinguais plus rien du tout, malgré les efforts de mon sujet qui respirait à se briser les côtes; mais je pense que cela tenait seulement à mon peu d’habitude et que, lorsque j’aurais étudié ces instruments pendant un certain temps, je me tirerais tout comme un autre de l’auscultation. Cependant je refusai formellement de joindre au paquet un stéthoscope à musique nouvellement inventé, craignant de trop compliquer mes études.

--Avez-vous l’ophthalmoscope de Galesowski? me dit mon obligeant cicérone.--Non.--Très-bien, je vais vous le donner accompagné de celui d’Anagnostakis et de celui de Desmarres; de sorte que si l’un vous donne un résultat, et l’autre un autre, le troisième fera immédiatement pencher la majorité de son côté, à moins qu’il ne vous fournisse lui-même un troisième résultat, ce qui n’est pas absolument impossible. Il introduisit donc les trois instruments dans mes poches et continua:

--Avez-vous un instrument pour compter les pouls? Je tirai triomphalement de mon gousset une montre à secondes de Leroy qui me sert à cet usage.--Ça, fit-il d’un air dédaigneux, ce n’est pas un instrument médical; c’est tout au plus bon pour établir la _diagnose_ de l’heure quand vous allez en fiacre; mais la _sphygmose_ demande un instrument spécial, non-seulement classique, mais encore mythologique; le voici: c’est le sablier. Du reste, il n’est pas convenable de tirer à chaque instant sa montre devant un malade; il s’imagine que ce n’est pas pour compter son pouls, mais uniquement parce que vous vous ennuyez près de lui, ce qui n’est ni poli ni médical.

Mais ce n’est pas tout, le sablier ne remplit que la moitié de l’indication. Comment appréciez-vous la forme du pouls, son rhythme et son espèce?--Je lui montrai finement mes trois doigts réunis dans la position classique. Il répondit par un regard de travers à ce langage muet.--Osez-vous, me dit-il, comparer vos doigts à nos instruments de précision? les croyez-vous assez sensibles pour diagnostiquer d’une manière authentique et formelle les soixante-cinq espèces de pouls découverts par l’illustre Bordeu? Il vous faut pour cela un instrument spécial qui ne doit jamais vous quitter, pas plus que ceux que vous avez pris et que vous allez prendre; car un médecin qui se présente chez un malade sans être pourvu de TOUS ses instruments de _diagnose_, n’est qu’un soldat qui marche sans armes vers l’ennemi.

Je passai involontairement mes mains sur mes poches, elles étaient déjà remplies de tant de choses, que je commençai à craindre que mon galbe médical n’en fût considérablement altéré; je sentis que j’avais quelque peu l’air d’un brocanteur en habit noir.--Voilà, continua-t-il, l’instrument qui sert de complément indispensable au sablier, c’est le _sphygmomètre_; non pas celui qu’inventa Sanctorius, et qu’il appelait _pulsiloge_, mais bien celui du grand Hérisson; au moyen de cette petite machine, son seul titre à l’immortalité, cet homme célèbre a pu découvrir et même décrire trente-deux espèces de pouls de plus que Bordeu! ce qui fait maintenant quatre-vingt-dix-sept espèces connues. Voyez, monsieur, à quels progrès peuvent conduire les instruments de précision appliqués à la _diagnose_!

Je mis dans la poche de mon gilet le _sphygmomètre_, que j’avais pris d’abord pour un mirliton. Je me dirigeais vers la caisse, lorsque mon cicérone me barra le passage avec un compas de Baudelocque, et un pelvimètre de Vanhuevel.--Avez-vous cela? me dit-il.--Non.--Aussitôt, et sans m’en demander l’autorisation, il me plaça les deux instruments sous mon bras gauche; c’était pour moi une démonstration suffisante de leur utilité; puis, me saisissant par le bras droit, il me ramena devant son comptoir et trouva le moyen d’introduire dans mes poches un spéculum univalve de son illustre maître, et un à vingt-deux valves de je ne sais pas qui; il n’en introduisit pas davantage, d’abord parce qu’il n’y avait plus de place, et puis, parce que je lui avais avoué en posséder déjà six de divers modèles.

--Je pense, continua-t-il, que vous avez un microscope, car depuis la grande discussion du cancer, il n’est guère permis à un médecin sérieux de se passer de cet élément de _diagnose_? Je fis timidement un signe négatif, et mon obligeant cicérone se mit d’un air furieux à m’emballer un gros microscope dont il me remit la clef.

Enfin, je lui fis observer que si j’étais obligé de transporter tout ce bagage chez chaque malade, je n’aurais plus l’air d’un médecin, mais d’un Auvergnat dans l’exercice d’un déménagement.--Monsieur, me répondit-il, la science ne tient pas compte de ces puérils détails; elle marche; c’est aux hommes qui la suivent à consulter leurs forces.

Les miennes commençaient à s’épuiser; mais je résolus de n’en rien faire paraître pour qu’on ne pût supposer que je n’aimais pas la science. Seulement je me promis _in petto_ de louer à l’année un commissionnaire garni de crochets, qui pût m’accompagner chez mes malades.

Comme je me souriais à l’idée du grotesque domestique qui allait devenir mon ombre, mon cicérone me crut favorablement disposé à collection et introduisit dans ma poche de portefeuille, qui jusque-là avait échappé à l’invasion, une boîte à réactifs pour les urines, un lithomètre, un mètre, une loupe dont il me démontra la puissance sur un ouvrier atteint de la gale, qui me fournit sur-le-champ un acarus; enfin, un thermomètre. Je lui demandai comment il était possible d’appliquer cet instrument à la diagnose et quelle était son utilité.--Cela est aussi simple qu’ingénieux; vous introduisez la boule de ce thermomètre dans le rectum ou la cavité buccale de votre malade, et vous constatez immédiatement de combien de degrés il s’éloigne de la température normale.

C’est, en effet, fort ingénieux; je vous remercie; mais je pense que je suis maintenant suffisamment équipé.--Pas encore, il vous manque ceci; et il cherche à placer sous mon bras droit, encore libre, une grosse machine qui me sembla le compteur à gaz de l’établissement.--Merci, dis-je en le repoussant, ceci est un instrument de diagnose applicable à la combustion de l’hydrogène, et comme je ne brûle chez moi que de l’huile...--Comment! monsieur, me dit-il, pour qui prenez-vous donc notre maison? Apprenez, monsieur, que cet instrument est un _spiromètre_, non pas le spiromètre de Sybson, qui se contentait de mesurer le mouvement thoracique; pas même celui d’Hutchinson, qu’on peut employer au besoin comme cloche à plongeur; c’est le spiro-gazomètre de M. Bonnet, instrument admirable et indispensable pour la diagnose de la _phymie_; on s’en sert en bouchant avec soin les divers orifices de son malade et en le faisant souffler dans ce tube; alors la respiration met en mouvement des choses que je n’ai pas besoin de vous expliquer, et les aiguilles du cadran indiquent, clair comme le jour, que le sujet est phthisique; à moins cependant que la machine ne se dérange, ce qui arrive quelquefois, ou que le sujet, par une cause quelconque, ne paraisse phthisique et ne le soit pas. Par la même occasion, vous ferez bien de prendre le _spiromètre_ de Guillet; au moins, si l’un se détraque, pendant que nous le réparerons, vous pourrez vous servir de l’autre. Je fis l’épreuve de mes instruments sur un ouvrier phthisique attaché pour cela à l’établissement, car cette maison est si bien montée, que, dans l’intérêt des clients, chaque ouvrier doit, en entrant, justifier au moins d’une infirmité utile à l’essai des instruments qu’on y fabrique.

Je replaçai sous mon bras le _spiro-compteur_ et me dirigeai sérieusement vers la caisse, lorsque mon conducteur me mit en face d’un bonhomme d’environ deux pieds de haut, habillé en Turc, et qui avait un cadran sur le ventre. Je supposai que c’était un client postiche, destiné à être placé dans le salon des médecins qui ont peu de clients pour faire tapisserie à l’heure de la consultation.--Monsieur, lui dis-je avec beaucoup de dignité, je méprise de pareilles supercheries; je ne veux pas de votre client postiche.--Vous le prendrez, dit-il en déchargeant un terrible coup de poing sur la tête du Turc; aussitôt, chose étrange, je vis l’aiguille du cadran se mettre en mouvement et se fixer sur le chiffre 235. Je restai stupéfait devant un argument de cette puissance; mais mon étonnement se transforma en admiration quand il m’eut expliqué que c’était un _dynamomètre_, instrument de _diagnose_ appliqué à l’étude du retour des forces pendant la convalescence. En faisant frapper le malade tous les matins sur cette machine, on peut déterminer d’une manière exacte le régime qui doit être suivi; on l’augmente et on le diminue, selon que le coup de poing donne un chiffre plus ou moins élevé. Comme on le voit, c’est un des instruments de _diagnose_ les plus nécessaires, et le seul qui permette de conduire une convalescence avec quelque sûreté.

Cependant, ce dernier appareil augmentait de beaucoup mon bagage, et je vis bien que l’Auvergnat le plus robuste ne pourrait pas suffire à la tâche; je me résignai donc mentalement à en prendre deux; puis, réfléchissant que deux Auvergnats n’étaient que la monnaie d’un cheval, je me décidai pour ce dernier animal, qui pourrait, étant choisi un peu long, me porter avec tous mes instruments de _diagnose_.

J’avais le droit de croire ma collection complète et je marchais d’un pas résolu vers la caisse, lorsque mon infatigable cicérone me mit en face d’une grande paire de balances qui (au moyen d’un ingénieux mécanisme, solennellement approuvé par l’Académie) pouvaient se réduire à un volume portatif. Il voulut absolument joindre cette machine au reste de mes achats, sous prétexte qu’elle m’était tout à fait indispensable pour établir d’une manière exacte les variations qui peuvent survenir dans la pesanteur spécifique des malades. Je refusai avec énergie cet instrument de diagnose à l’usage des épiciers, et déclarai que, malgré l’ingratitude et autres agréments qui font du malade un animal insupportable, je ne consentirais jamais à le peser comme un pain de sucre ou un tonneau de raisiné. Malgré ses supplications, je me cramponnai à la caisse et demandai ma facture avec l’énergie d’un homme décidé à résister à toutes les séductions. On se rendit à mon désir; mais, grand Dieu! quel fut mon effroi quand je vis un total de 2,427 fr. 50 centimes! Dans mon émotion, je lâchai le _spiro-gazomètre_ de M. Bonnet, qui rendit en tombant un son déchirant; je fus contraint de me séparer de tous ces merveilleux instruments, et je partis avec un modeste plessimètre, en maudissant la fortune qui m’empêchait de devenir un grand praticien.

X

La mariée luxée.--Sur l’enroulement des plantes volubles. Reproduction des organes. Les Naïades des eaux minérales.--Trains de plaisir et de santé. Le père Patience. Grande découverte scientifique.

Samedi dernier, on allait unir un jeune couple; la mariée, que la cérémonie amusait peut-être médiocrement, fut prise d’un bâillement tellement vigoureux, qu’elle se luxa la mâchoire inférieure: au moment de prononcer le oui sérieux, impossible de finir le mot. Sa bouche largement ouverte, et que rien ne pouvait fermer, ne laissait passer que des cris de terreur inarticulés. Tumulte, émotion, tableau.

Le futur, car il n’en était encore qu’à la préface de la cérémonie, ne perd pas la tête, il entraîne la victime... de l’accident, chez un chirurgien voisin de la municipalité; la noce le suit.

L’homme de l’art voit tout à coup son salon envahi par une noce touffue, précédée d’un monsieur sans chapeau, portant le costume solennel de l’hyménée, et traînant après lui une jeune fille couronnée d’oranger.

Tout le monde parlait à la fois, excepté la mariée qui continuait, faute de mieux, à pousser des cris désespérés. Le chirurgien se croyait à une répétition de la _Mariée du Mardi-Gras_. Enfin, il comprit ce qu’on attendait de lui, et la mâchoire, accusée de s’être _décrochée_, fut remise en place. C’est devant le représentant de la Faculté que la jeune fille acheva son oui interrompu. Mais celui-là était insuffisant, et elle dut le recommencer devant l’adjoint, qui avait dit au cortége: «Ne soyez pas longtemps, ou je quitte mon écharpe.»

* * * * *

Vous connaissez probablement le rôle considérable que joue la lumière dans les phénomènes de la végétation des plantes? l’ombre, l’obscurité arrêtent leur développement, et c’est d’un rayon de soleil que les fleurs tirent les splendides couleurs que vous admirez et les parfums qu’elles répandent dans l’atmosphère. La lumière est donc essentielle à la vie des plantes.

Cependant quelques-unes, qui représentent la classe indigente du règne végétal, échappent à cette nécessité et peuvent encore traîner une existence maladive et étiolée dans un milieu ténébreux; mais alors point de fleurs, point de parfums; leur vie obscure s’éteint sans postérité. Plus heureuses que l’homme, elles ne transmettent pas leurs souffrances et leurs misères à des descendants voués à une impitoyable destinée.

Parmi les plantes grimpantes qui font de leurs gracieuses spirales un rideau de verdure à la fenêtre de l’artisan et aux murailles des serres, il en est qui peuvent se développer dans l’obscurité.

M. Duchâtre a communiqué à l’Institut le résultat de ses expériences pour constater l’action de la lumière sur l’enroulement des plantes à tiges volubles. Il a surtout expérimenté sur l’igname de Chine, qui tire sa nourriture d’un tubercule, et peut végéter plusieurs mois dans les ténèbres.

Le savant botaniste a soumis ces plantes à des alternatives de lumière et d’obscurité complète dans une cave sans soupirail. Invariablement, les tiges exposées au jour se sont enroulées autour des tuteurs destinés à les soutenir; invariablement aussi, elles ont poussé dans une direction droite et sans former de spirales quand elles ont subi l’influence de l’obscurité. On pouvait donc, sur une même plante reconnaître les parties qui se sont développées dans ces différents milieux.

Cette loi curieuse de la physiologie végétale ne s’applique pas à toutes les plantes volubles; et il en est qui savent encore trouver dans les ténèbres un appui pour leur faiblesse.

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En vous parlant l’autre jour des _greffes animales_, je vous signalais les propriétés de certains tissus vivants qui se soudent entre eux lorsqu’on les place artificiellement dans des conditions particulières. M. Philippeaux vient de communiquer à l’Institut des expériences d’un autre ordre et qui ont pour sujet la reproduction d’organes enlevés par le bistouri. C’est une application différente de l’activité plastique de la nature, et dont elle doit seule faire tous les frais.

Lorsqu’on examine les êtres qui appartiennent aux échelons inférieurs de la série animale, on note pour quelques-uns d’entre eux une facilité très-grande de reproduction organique quand on les mutile. Chez certains, comme les lombrics terrestres, plus connus sous le nom de vers de terre, non-seulement la portion enlevée se régénère, mais encore le tronçon devient un animal vivant, chez lequel se reproduisent les parties qui lui manquent pour être complet.

La structure de ces vers, qui semble fort simple, présente cependant une certaine complication, et la tête ou le tube intestinal qui doivent pousser, sont constitués par des appareils complexes. Car il n’est pas une fonction, chez un être même élémentaire, qui ne nécessite le concours d’éléments très-divers.

A mesure qu’on monte les degrés de l’échelle animale, cette propriété se limite, et si Bonnet a vu la tête et la queue se reproduire après l’ablation, jusqu’à douze fois chez une nais (annélide de la famille des abranches), les tronçons séparés ne donnent pas naissance à des êtres nouveaux.

Chez les grenouilles, les crapauds, encore jeunes, et les salamandres, les pattes coupées repoussent assez facilement. Il en est de même de la queue des lézards et des orvets. Ces animaux appartiennent à l’_embranchement_ des vertébrés, ce qui indique une organisation supérieure. Les membres de nouvelle formation sont constitués par la peau, des muscles, des vaisseaux, des nerfs, des os, etc. Comme on le voit, la force plastique de la nature accomplit un travail aussi curieux que compliqué.

Les expériences de M. Philippeaux portent sur des animaux d’un ordre encore plus élevé, sur des mammifères; et il leur a enlevé un organe très-important: la rate. Ses premiers travaux sur ce point remontent à 1859. Il avait pratiqué l’ablation de la rate sur des rats albinos de deux mois. Les animaux sacrifiés, dix-sept mois après l’opération, étaient pourvus d’une rate normale. Ces résultats, contestés par M. Peyrani, ont donné lieu au nouveau travail communiqué par M. Philippeaux, qui a renouvelé avec succès ses expériences sur des rats et des surmulots. Seulement, il a reconnu que la condition essentielle du succès est que l’ablation de l’organe soit incomplète; il faut, en quelque sorte, laisser de la graine pour qu’il repousse.

L’auteur qui poursuit ses recherches espère obtenir le même résultat sur d’autres organes!!

Sur d’autres organes! voilà une phrase qui ouvre de larges horizons à l’espérance. Un homme pourrait se remettre à neuf en se faisant extirper successivement tous les organes! l’archevêque de Grenade donnerait un nouveau lustre à sa fabrique d’homélies en subissant l’ablation du cerveau! l’invalide qui a laissé une jambe sur les bords de la Bérésina pourrait nourrir l’espoir de la voir repousser un jour!

Mais hélas! la plus belle médaille, même celle de Sainte-Hélène, a son revers. Voilà le revers de l’invalide. Le membre reproduit aurait naturellement toute la vigueur et l’agilité de la jeunesse: le vieux brave courrait d’une jambe, tandis que l’autre ne pourrait suivre que clopin clopant. Cette allure rappelle trop les zig-zag de l’intempérance et pourrait porter atteinte à sa juste réputation de sobriété.

* * * * *

La saison des eaux va s’ouvrir. Déjà les Naïades des sources minérales sont en campagne pour séduire les baigneurs; elles se présentent ornées, comme toujours, de fallacieuses promesses, de programmes fabuleux, de concerts fantastiques; elles cachent enfin, au milieu des roseaux dorés à neuf de leurs lits, les traquenards les plus séduisants. Il ne faut pas trop leur en vouloir de tout cet attirail d’hameçons; c’est le rouge, le blanc et la crinoline qui constituent la toilette de toute Naïade bien apprise. Il faut séduire les gens, et rien ne coûte pour cela: affiches, prospectus, brochures, dessins, réclames dans les grands et petits journaux, elles prennent toutes les formes et s’accrochent à tous les passants.

Mais c’est une si belle invention que _les eaux_, que je ne me sens pas le courage d’en dire autre chose que du bien. Que ferait-on, grand Dieu! de ces goutteux insupportables qui veulent à toute force guérir sans suivre aucun régime? de ces belles dames qui passent toutes les nuits au bal, et ne veulent point trouver, en rentrant, le sinistre cortége des névroses accroupies à leur porte? qu’en ferait-on si on n’avait pas les eaux thermales pour s’en débarrasser?

J’ai encore un autre motif de ne point irriter les Naïades; dans un moment de colère, elles pourraient ouvrir simultanément tous les robinets de leurs fontaines, ce qui, vu leur nombre prodigieux, pourrait causer un nouveau déluge universel d’eaux minérales; et franchement, je préférerais encore le premier; car si quelque chose peut ajouter au désagrément d’être noyé, c’est de l’être dans une eau qui, en général, a un goût détestable.

Les Naïades ont l’air candide, pourtant il ne faut pas trop s’y fier; en présence du public, elles savent prendre la mine de filles de bonne maison, mais dans la coulisse, elles sont femmes à mettre le poing sur la hanche. J’assistais, il y a peu de temps, dans un petit coin, au dialogue de deux Naïades, l’une bi-carbonatée, l’autre hydro-sulfurée. Voici, entre autres compliments qu’elles échangeaient, ceux qui ont frappé mon oreille:

LA NAÏADE BI-CARBONATÉE.--Vous avez beau dire, les calculs se fondent comme de la neige aux rayons de mon soleil. L’année passée, j’avais un duc; j’ai oublié son nom, car je reçois tant de ducs qu’il m’est impossible de me rappeler le nom de tous. Ce duc avait donc dans la vessie, je ne dirai pas un calcul, mais un pavé. Les litholabes, les lithoclastes, les lithotribes les plus célèbres y avaient laissé leurs dents. Heurteloup et Guillon y auraient perdu leur latin. Il aurait fallu, pour détruire ce calcul, non pas la pioche d’un maçon, mais la sape et la mine, comme dans les vulgaires carrières de moellons; en quinze jours, plus rien: le calcul s’était fondu comme un simple morceau de sucre de canne, et j’ai eu toutes les peines du monde à en sauver un tout petit fragment, qui est devenu pour son propriétaire un charmant souvenir monté sur une bague. Aussi ne saurait-on contester que je ne sois la première Naïade du monde.

LA NAÏADE HYDRO-SULFURÉE.--La première! eh bien, et mes dartreux, croyez-vous qu’ils ne me fassent pas un joli rang dans la société?

--Peuh! qui est-ce qui n’a pas de dartres? Je les guérirais bien aussi si je voulais. Croyez-vous que je me contente de l’exploitation des pierres! Apprenez, ma chère, que je guéris à peu près tout ce qui est guérissable.

--Moi, j’en puis dire autant, et la dartre ne fait point seule bouillir ma marmite.

--Ah! oui, vous avez vos tables de jeu.

--Impertinente! il vous sied bien de parler avec votre clientèle _demi-monde_.

--Et vous, avec votre public de grecs qui font sauter la coupe!

--Et vous, avec vos eaux qui fondent les calculs comme du sucre de canne! Ah! ah! ah! on les connaît, ma chère, vos calculs!

--Et vos faux dartreux qui viennent faire tapisserie aux frais de l’établissement, pensez-vous qu’on ne les connaisse pas, depuis quinze ans que vous avez toujours les mêmes?

Les deux Naïades, l’œil en feu, allaient s’attraper aux... roseaux, lorsque je m’enfuis, plein de remords d’avoir souvent envoyé des malades à ces sources trompeuses et perfides comme l’onde, ou plutôt comme de faibles femmes.

* * * * *

TRAINS _de_ SANTÉ _et de_ PLAISIR.--Tel est le titre séduisant d’un prospectus qu’on vient de me remettre. L’administration se charge, au moyen de ce voyage en chemin de fer, de rendre non-seulement la santé à ceux qui l’ont perdue, mais encore de forcer les malades à éprouver les plaisirs les plus variés. Tous les voyageurs seront guéris sans distinction de maladies aiguës, chroniques, graves ou légères, le prospectus ne fait point de réserves, et tous, amusés bon gré mal gré; tant pis pour ceux dont le seul plaisir serait de ne plus être malade, ils seront forcés de faire comme les autres.

Cependant, je me permettrai de faire observer que les voyageurs en bonne santé n’étant point formellement exclus du voyage, l’administration sera dans la cruelle nécessité de les rendre malades d’abord, pour avoir le droit de les guérir ensuite, conformément au programme. Mais, comme il est beaucoup plus facile de rendre les gens malades que de leur rendre la santé, je crois que mon observation n’est pas de nature à embarrasser la compagnie.