Part 6
Cependant, comme ces petites métamorphoses n’entraînent avec elles aucun inconvénient pour celui qui en profite, j’ai l’intention de modifier mon nom de Griffus (d’Éphèse), qui est assez vulgaire, et de me nommer M. d’Éphèse, sans parenthèse.
Non, décidément, d’Éphèse est un peu court, je te prie donc d’adresser ta réponse à M. le baron d’Éphèse, et surtout de m’y traiter avec beaucoup de respect; ce n’est pas que mon nouveau titre m’ait tourné la tête, j’aurai toujours pour toi les mêmes bontés, mais le garçon de l’hôtel lit toutes mes lettres avant moi et je tiens à l’opinion de mes gens.
J’arrivai enfin à l’Institut. Un vénérable et illustre chimiste, M. Thénard avait eu la bonne pensée de proposer à ses collègues favorisés de la fortune de former, au moyen d’une souscription annuelle de dix francs, un fonds de secours destiné à soulager quelques infortunes scientifiques. Un grand nombre d’académiciens s’empressèrent de s’associer à cette noble pensée; comme j’entrais, M. Thénard s’adressait à un autre membre de la chimie, en ces termes:
--Et vous, Ch..., voulez-vous en être?
--Être de quoi?
--De notre souscription à dix francs.
--Non, merci, «je ne veux pas être de cette _boutique_-là!»
Ce pauvre M. Thénard rougit jusqu’aux oreilles, mais je crois que ce n’était pas pour son propre compte. Je cherchai dans mon _Dictionnaire français_ le mot _boutique_, je trouvai: «lieu où on fait commerce de marchandises.» Je compris que M. Ch... ne voulait pas entreprendre à son âge un commerce auquel toute sa vie il est resté d’autant plus étranger, que le commerce de la charité procure généralement de bien petits bénéfices, et coûte cher.
Mais, au fond, je l’approuve fort, ce brave M. Ch...; car vraiment, s’il fallait venir au secours de tous les savants qui meurent de faim, on n’en finirait pas. Craignant de me laisser séduire par l’éloquence de M. Thénard, je me hâtai de passer dans la salle des séances.
Je pus donc enfin contempler la réunion scientifique la plus brillante de l’Europe;--brillante doit être pris dans un sens exclusivement intellectuel, car tout le monde sait que, sous le rapport du physique, l’Institut laisse beaucoup à désirer.
On discutait la _théorie des forces vives_; c’était la quatrième séance que la savante compagnie consacrait à cette question; cela te semble peut-être singulier et tu t’imagines qu’il te suffit de donner un coup de poing sur une machine faite exprès pour cela pour qu’un cadran t’indique avec précision le nombre de kilos que pèse ta force vive. Dans la pratique, je conviens que le procédé suffit, mais en théorie, c’est infiniment plus compliqué, et il ne faut pas moins de quatre pages de chiffres pour expliquer la théorie des forces vives mises en action, chez un homme qui tire simplement son mouchoir de sa poche.
J’avoue que je n’étais pas fâché d’avoir sur ce point l’avis de M. Cauchy, qui passe pour un des bons mathématiciens de notre époque, mais ce savant,--comme c’est la coutume,--pour éclairer la discussion, parlait d’autre chose et drapait ses collègues de la belle manière. Il en était en un endroit fort intéressant de la biographie d’un académicien, qu’il éreintait, quand le général Poncelet, non moins robuste mathématicien, se leva avec une force que je ne saurais évaluer en chiffres, et fit retentir les doctes échos de la salle en ces termes:
--Ah! vous voulez nous faire la biographie de vos collègues!
--Permettez, je n’ai pas fini.
--Eh bien, si chacun de nous en fait autant, l’Académie va en entendre de belles (je frémis à ces mots, je crus que je m’étais trompé de porte et que j’étais tombé au milieu d’une réunion de gens douteux).
M. CAUCHY.--Je maintiens ce que j’ai dit.
M. PONCELET.--Très-bien, je vais faire la vôtre, de biographie, et nous allons voir si vous allez rire.
--Permettez.
--D’abord, vous avez été toujours très-malveillant pour les jeunes savants.
--Permettez.
--Quand j’étais à Metz, vous m’avez gardé un mémoire pendant quatre ans sans vouloir me faire de rapport.
--Permettez!
--Vous...
A cet endroit de la discussion, le président agite avec violence une grosse sonnette posée devant lui, de sorte qu’il me fut impossible de rien entendre; j’étais d’autant plus désolé de ce contre-temps que j’ai l’intention de faire les portraits des membres de l’Institut, et que je comptais bien que tous se prodigueraient, les uns après les autres, des aménités académiques qui m’auraient été d’un grand secours.
On n’entendait plus que la sonnette du président; mais la pantomime vive et animée de deux orateurs prouvait que l’incident n’était pas vidé; on put donc espérer que la théorie des forces vives allait recevoir une application aussi directe que démonstrative. Dans ce genre de discussion, je crois que les arguments de M. Poncelet auraient eu beaucoup plus de force que ceux de son adversaire. M. Cauchy est robuste en théorie, c’est incontestable; seulement, au point de vue pratique, il me paraît peu taillé pour les jeux olympiques. Alors le secrétaire perpétuel se précipita entre eux comme la Sabine du tableau de David, et l’Académie décida que le bulletin de l’Institut ne ferait pas mention de ce regrettable incident.
C’est pour cela que je te le raconte, car enfin, si personne n’en fait mention, il est évident que le futur historien de l’Institut sera obligé de remplacer par des points la partie la plus intéressante de cette séance académique.
Alors commença une longue discussion sur les _sinus_ et les _cosinus_, peu à peu je sentis mes membres envahis par un engourdissement progressif, mon oreille n’entendait que par intervalle la voix de l’orateur, mes paupières appesanties ne se relevaient qu’avec fatigue. Dieu me pardonne! j’étais sur le point de succomber à un sacrilége sommeil. Je me levai avec effort et gagnai la salle des pas-perdus pour échapper à cette atmosphère léthargique. Dans mon empressement, je faillis renverser un monsieur dont l’aspect avait quelque chose de remarquable, il portait un habit noir SUR sa redingote bleue, je fis le tour de sa personne avec un profond respect, car il faut être bien savant pour avoir de pareilles distractions; il se laissa examiner avec beaucoup de douceur, et me rendit le salut que je lui fis en le quittant. Je rencontrai heureusement M. Boutigny d’Évreux qui eut l’obligeance de m’apprendre que ce monsieur si curieux s’appelait André-Jean, et qu’il se livrait, avec un zèle industriellement savant, ou savamment industriel, à la fabrication des vers à soie. Ses élèves ressemblent à de petits serpents boas; ils produisent, dit-on, moins que les autres, mais ils leur sont incontestablement supérieurs sous le rapport de l’appétit. M. Boutigny d’Évreux fit remarquer à M. André-Jean la superposition anormale de ses vêtements, et l’éleveur ébahi s’empressa de mettre habit bas pour régulariser sa toilette; mais, par suite d’une nouvelle distraction, la redingote et le gilet rejoignirent l’habit sur la banquette, et M. André-Jean allait quitter son pantalon lorsque l’huissier se précipita vers lui et lui fit observer que s’il était, jusqu’à un certain point, permis de dormir pendant les séances de l’Institut, il était expressément défendu de sortir de ses vêtements pour le faire.
M. André-Jean, toujours distrait, fit un grave salut, mit ses habits sous son bras et partit sans songer à les remettre.
Décidément, mon envie de dormir ne se passe pas; bonsoir, je vais me coucher.
Le baron d’ÉPHÈSE.
_P. S._ Je me réveille par suite d’un affreux cauchemar. J’ai rêvé que des voleurs venaient m’enlever mon titre de baron; il est vraiment impossible de garder un pareil titre dans une maison où les portes ferment à peine, et qui est habitée par toute sorte de gens. Je m’_enroture_ donc derechef et te prie de répondre simplement à ton ami.
Le Dr GRIFFUS (D’Éphèse).
Comme le docteur Griffus allait mettre sa lettre à la poste, il rencontra M. Chailly qui venait de causer tout seul et bâillait d’une manière formidable; notre Grec prit cette ouverture pour une boîte aux lettres et y déposa sa missive. L’illustre et célèbre accoucheur l’avalait sans se douter de rien, lorsque je pus la saisir à temps en plongeant intrépidement mon bras dans ce gouffre, puis je m’empressai de l’étaler dans ma causerie pour la faire sécher.
LETTRE DEUXIÈME
Les grands peuples, mon ami, ressemblent aux grands poëtes et aux femmes sur le retour; il faut les regarder à distance pour les trouver dignes de leur réputation. En arrivant à Paris, je pensais tomber au milieu du peuple le plus spirituel de la terre; je m’étais imaginé que la France avait hérité en ligne directe de tout l’atticisme de l’Athènes du temps jadis; que la Seine était le Pactole du bon sens; enfin, que les préjugés et la sottise étaient des crimes tellement inouïs que le Code pénal ne les avait même pas prévus.
Ah! mon ami, quelle déception! Ces Français tant vantés sont les gens les plus crédules du monde, et il n’est pas de monstrueuse sottise qu’on ne puisse leur faire croire, surtout si on la fait venir de l’étranger. Hier, c’étaient les tables tournantes et les esprits frappeurs; aujourd’hui, une comète qui doit réduire notre planète en poudre; M. Hume, médium (lisez escamoteur), Américain, se faisant passer pour un être surnaturel, jonglant avec les esprits, ayant pour pages des génies, évoquant les morts, faisant parler les mânes comme de simples tables, danser les chaises, voyager les meubles; enfin, pratiquant la magie blanche et noire chez les grands, qui le reçoivent avec tous les honneurs dus à un être si merveilleux. A Paris, on croit à tout cela. Quand un homme a des soupçons de ménage, vite il fait tourner sa table et entonne sa petite invocation à l’esprit frappeur; ceux qui ont la bosse de la comète font leur testament en faveur d’une planète moins menacée que la nôtre. Les _Humistes_ vont, quand ils peuvent mettre la main sur le médium, évoquer des ombres qui apparaissent comme des simples ombres chinoises, les mains pleines des plus riches promesses. Des badauds, tout de noir habillés, prétendent que le grand diable et ses cornes est mêlé à tous ces mystères, et les journaux, même scientifiques, qui devraient éclairer l’opinion, hochent la tête d’un air profond en disant: Il faut voir.
D’honneur, dans ce diable de pays, on dirait que la moitié des gens a juré d’abrutir et d’_enténébrer_ l’autre.
Il y a quelques jours, dans un salon fréquenté par la fine fleur des pois de la littérature et même de la médecine, on causait des prodiges opérés par le _médium_ américain. Personne n’avait rien vu, mais tout le monde racontait des histoires prodigieuses que chacun tenait, comme toujours, de témoins oculaires. Les dames frissonnaient; leur crinoline se ballonnait d’horreur; la situation était tellement tendue que le moindre incident imprévu aurait déterminé un évanouissement général.
Le docteur V..., qui jusque-là n’avait rien dit, prit alors la parole en ces termes: Vous n’avez vu toutes ces merveilleuses choses que par les yeux de vos amis, mais moi, j’ai vu, de mes propres yeux vu. Je suis allé chez M. Hume; je tenais à causer avec un mort. Comme je n’avais aucun secret d’outre-tombe à demander à Charlemagne ou à Sésostris, je choisis par hasard un de mes clients qui s’était conduit à mon égard avec toute la délicatesse qui caractérise le malade guéri à crédit. Plus tard, il avait mis le comble à ses mauvais procédés en mourant sans me régler sa note; je n’étais pas fâché d’évoquer son ombre pour lui dire un peu ce que je pensais de feu sa conduite. Le magicien me mit bientôt en présence de mon ex-malade, qui m’apparut dans un déshabillé aussi léger que peu décent; son costume ne me permettait pas de le prendre au collet, mais la discussion n’en fut pas moins chaude, et je lui dis des choses à le faire rentrer sous terre. Cette ombre déloyale disparut; il était temps, car j’allais me porter contre elle à des voies de fait regrettables dans notre position réciproque.
Pour calmer mon irritation, je résolus d’évoquer une ombre qui me fut bien chère et que la mort impitoyable avait séparée de moi depuis quelques années; la puissance magique du _médium_ fit apparaître aussitôt ce nouveau fantôme dans un costume qui prouve que la crinoline ne fait pas partie de la garde-robe de l’éternité.
Je la trouvai belle comme le jour de notre dernier rendez-vous. M. Hume eut la discrétion de nous laisser seuls, et je vous demande la permission de ne point vous faire assister à notre entrevue. Voilà des faits, messieurs, qu’en pensez-vous?
--J’en pense, dit M. Nestor Roqueplan, qui ne croit plus à rien depuis qu’il a été directeur de l’Opéra, que vous n’êtes qu’un _blagueur_ (le mot a été dit, je le conserve).
--Eh bien! mon cher..., vous avez parfaitement raison, lui répondit le docteur V...
Puisse cette noble franchise trouver beaucoup d’imitateurs, et souhaitons surtout que les Français en général, et les Parisiens en particulier, n’acceptent comme authentiques que les merveilles et miracles vérifiés, contrôlés et certifiés par une commission de membres de l’Institut.
Comme j’y allais, je rencontrai trois hommes que je reconnus pour des confrères; l’un d’eux, que je remarquai plus particulièrement, était jeune encore, assez gros, de taille moyenne; il avait le col court, le front un peu déplumé, la face large, pâle et encadrée de favoris noirs; il montrait, quand par hasard il riait, ce qui lui arrivait souvent, des dents larges et fortes qui paraissaient d’une solidité remarquable et très-disposées à mordre. Sa physionomie ouverte était celle d’un Gaulois du vieux temps, railleur, mais incapable d’une arrière-pensée méchante ou d’une attaque sournoise.
Je suivis les trois amis qui venaient de disparaître sous le portique d’un édifice semblable à un temple.
C’est, en effet, un temple dédié à Esculape; cent prêtres, sous le nom d’académiciens, sont chargés d’entretenir le feu sacré sur l’autel du dieu. J’osai suivre mes guides dans ce sanctuaire que les mauvaises passions des hommes ont (probablement) toujours respecté; qui n’a (sans doute) jamais entendu que le chœur des prêtres dont les voix scientifiques toujours d’accord chantent des louanges qui montent comme un pur encens au pied de leur divinité; là, pensais-je, doit régner la douce Concorde; chacun doit faire abnégation de sa personnalité, respecter l’honneur de ses frères, et chercher, dans le bien-être des humains, la douce récompense d’une vie consacrée à la science de guérir les hommes.
L’Académie était en séance. Un orateur occupait la tribune de la manière la plus brillante, mais, hélas! il vilipendait un de ses collègues; je n’aime pas qu’on se réfugie derrière une tribune académique pour poignarder la réputation d’un homme d’honneur.
Je me voilai la face et m’éloignai à grands pas de l’Académie, me promettant de la visiter un jour qu’elle serait plus soigneuse de la dignité de ses membres.
Dr GRIFFUS (d’Éphèse).
A l’instant où le bon docteur terminait sa lettre, un domestique, séduit à prix d’or, fit adroitement tomber sous ses yeux la _Monographie thérapeutique du quinquina_. Cette lecture le plongea immédiatement dans un sommeil léthargique qui me permit de prendre copie de sa lettre; cependant j’ai des remords, si j’avais été trop loin, si le docteur Griffus ne devait plus s’éveiller!!!
VIII
La grande séance de l’Académie de médecine. La tuberculose.--Le professeur Robin. Le Jardin des plantes et ses dynasties.--La statue de Bichat. Kromluong Vongsa.
L’événement médical de la semaine est la séance solennelle de l’Académie de médecine, et surtout le discours prononcé par M. Béclard, le secrétaire annuel de la savante compagnie. Il avait pour sujet l’éloge du docteur Villermé, que l’Académie a perdu en 1863.
Villermé était un savant statisticien, il a consacré sa vie à chiffer le total des déchets que l’hygiène mal appliquée coûte à l’humanité. Un des premiers, il a fait apprécier toute l’importance de cette science alors nouvelle et qui est devenue la source de réformes considérables dans le régime des prisons; la durée du travail des enfants dans les manufactures; la salubrité des habitations où s’entassent les classes pauvres; l’alimentation du jeune âge, etc. Le résultat de ces réformes a été partout le même: accroissement de la durée moyenne de la vie.
La statistique est la base de l’économie sociale, la pierre de touche des systèmes: elle substitue l’exactitude mathématique aux errements de la routine et aux conceptions, souvent malsaines, des novateurs humanitaires. La statistique est la solution du problème de la vie. Mais il faut bien le reconnaître, si elle fournit un contingent considérable à la science sociale, elle donne peu de gloire aux laborieux pionniers, qui consacrent leur existence à ces arides recherches. On ne voit que le monument, les modestes bases qui le supportent sont enfouies dans le sous-sol, et l’admiration n’arrive pas jusqu’à elles.
C’est un peu là l’histoire de Villermé. Il a péniblement creusé un beau sillon, et ses travaux ont honoré la profession mais sans jeter sur elle un vif éclat; figure terne et froide comme un chiffre, il lui manque les côtés brillants qui prêtent aux grands effets oratoires, et l’homme disparaît dans l’examen des grandes questions qu’il a contribué à résoudre.
Aussi le nom de Villermé servait de cadre au discours, mais il ne le remplissait pas. L’orateur n’en aurait pu tirer les chaleureux applaudissements qui l’ont souvent interrompu. Il a donc abordé les importantes questions qui ressortent de la statistique, fouillé le problème social, qui touche à l’existence de la classe ouvrière; et il l’a fait avec une vigueur d’expression, une liberté de pensée qui ont hérissé quelques perruques.
Le jeune secrétaire est déjà un maître dans l’art de bien dire. Son discours est essentiellement académique, les transitions y sont ménagées avec beaucoup d’habileté et son succès a été très-complet.
Il est peu d’héritages plus difficiles à porter qu’un nom célèbre dans les arts ou dans les sciences; les fils des gens illustres, quand ils valent quelque chose, valent rarement leur père. M. Béclard a porté sans fléchir le nom de son père et lui a donné un lustre nouveau. Modeste et réservé, il passe sans bruit à travers la science, laissant à ses œuvres le soin de faire parler de lui. Il cache sous une physionomie froide et sérieuse de généreux enthousiasmes et l’amour du bien.
M. Bouvier a lu au nom de M. Dubois, d’Amiens, le rapport sur les prix, discours parfaitement soigné, comme tout ce qui sort de la plume du savant secrétaire perpétuel.
Parmi les lauréats couronnés par l’Académie, on a acclamé le nom d’un vieux maître, le docteur Chassaignac, que nous aimons tous, et pour sa vie laborieuse et pour ses aimables qualités. On lui a décerné le prix Barbier (7,000 fr.). Ce prix si bien mérité, est la récompense de l’_écraseur linaire_, et de la méthode chirurgicale qui lui doit naissance.
L’écraseur linaire est un instrument qui se substitue au bistouri dans l’ablation de certaines tumeurs. Il est composé d’une forte chaîne à maillons articulés comme ceux d’une montre et qui a une grande puissance. Les deux extrémités terminales sont attirées dans une canule en fer par un système de levier qu’on fait mouvoir lentement.
La tumeur qu’on veut enlever, saisie dans l’anneau que forme la chaîne, se trouve bientôt pressée, tassée, étranglée, et enfin divisée, par une section mousse.
L’opération est plus lente que par le bistouri et déterminerait de vives douleurs, si on ne prenait soin d’endormir le malade, mais elle présente cet avantage de couper sans qu’il s’écoule de sang. Ainsi l’opération, bien conduite, permet de pratiquer l’ablation partielle ou même complète de la langue, sans qu’on ait à redouter les hémorrhagies terribles et incoercibles qui ont fait parfois périr le malade à la suite de la section par le bistouri. Les tumeurs hémorrhoïdales, dont l’enlèvement était si redoutable par l’instrument tranchant, à cause de l’hémorrhagie et de l’inflammation des veines de la région, grâce à l’écraseur, sont opérées sans dangers sérieux. Le calibre des vaisseaux écrasés, s’oblitère et ne fournit pas de sang.
Le mieux récompensé des lauréats académiques a reçu un prix de 7,000 fr. _Gladiateur_, une bête brute dont l’intelligence est dans ses jarrets, a rapporté à son propriétaire plus de 400,000 fr. de prix en un an. On serait vraiment tenté de s’appeler _Gladiateur_, si la science ne donnait pas à ceux qui la cultivent quelques autres petites compensations.
* * * * *
M. Villemin a présenté à l’Institut un intéressant travail sur la communication de la tuberculose de l’homme au lapin. L’auteur, dans une suite d’expériences, a emprunté de la matière tuberculeuse aux poumons d’hommes morts phthisiques, et il a inséré ce produit morbide dans le tissu cellulaire de lapins, au moyen d’une incision pratiquée derrière l’oreille. Tous ces animaux, sacrifiés au bout de plusieurs mois, ont présenté des masses tuberculeuses dans les poumons et dans d’autres organes. L’auteur en conclut que la phthisie est une affection contagieuse.
Ces résultats sont intéressants et surtout imprévus, mais je repousse comme inadmissible la conclusion de l’auteur. Il faut de la contagion, mais pas trop n’en faut, et je ne suppose pas que les malades atteints de phthisie se soient jamais fait inoculer derrière l’oreille de la matière tuberculeuse.
La phthisie est une maladie souvent héréditaire, qui a d’autant plus de chances de se transmettre aux enfants, qu’ils sont nés à une époque plus voisine de la mort de celui de leurs parents qui en était atteint. Mais des milliers d’observations ont démontré que la doctrine de la contagion des tubercules doit être reléguée parmi les erreurs de la vieille médecine. La cohabitation la plus prolongée avec un phthisique ne développe point la maladie chez un sujet qui n’en porte pas le germe.
Il est impossible d’admettre comme un fait général les résultats d’expériences pratiquées d’une manière spéciale et absolument en dehors des conditions de l’existence normale. Les expériences de M. Villemin prouvent simplement que la matière tuberculeuse inoculée au lapin fait naître chez lui des tubercules, et rien de plus. C’est un résultat à enregistrer, sauf protestation des lapins.
* * * * *
Le savant abbé Moigno, qui devrait depuis longtemps s’asseoir à l’Institut, non pas sur la banquette des journalistes, mais sur un des fauteuils de la maison, nous montrait l’autre jour au stéréoscope des épreuves de la lune qu’il venait de présenter à la savante compagnie. Rien n’est curieux comme ces magnifiques spécimens de l’art photographique, qui ont été obtenus au moment d’une éclipse de cette planète. On voit la surface de la lune progressivement envahie par la projection de l’ombre terrestre qui forme l’éclipse.
Le satellite de la terre n’a plus, dans les épreuves de l’abbé Moigno, la physionomie plate que nous lui connaissons. Au stéréoscope, il prend la forme d’un globe sphérique, on voit les reliefs de ses montagnes, les sinuosités de ses vallées et l’imagination explore ce monde lointain, peuplé pour nous de mystères. On sent que le moment approche où l’art déchirera les voiles derrière lesquels se cachent les vassaux de notre planète.
Il me semble que si on pouvait sensibiliser la glace des épreuves avec une matière suffisamment amorphe, pour ne pas fournir d’éléments propres à l’examen microscopique, on pourrait, avec de forts grossissements, explorer les pays lunaires, que la photographie nous révèle.
* * * * *