Part 5
--Vous savez, vous savez tous les deux pourquoi j’ai fait ça, s’écria-t-il. Tu as entendu ce que je disais là-bas, Deane, lorsque tu étais dans la caisse. Et tout ce que j’ai dit était sincère. Elle est venue à moi du milieu de la tempête comme un ange, et je penserai à elle comme à un ange, toute ma vie. Je ne sais pas grand’chose de Dieu... pas le Dieu qu’ils servent ici-bas où l’on rend œil pour œil, dent pour dent et où l’on tue parce que quelqu’un d’autre a tué. Mais il y a quelque chose là-haut, dans l’immensité, quelque chose qui fait qu’on pense et qui fait qu’on a besoin de bien et honnêtement agir et elle a tout ce que j’ai appris de Dieu dans ma petite Bible à moi: la fleur bleue.
Je lui ai donné la fleur bleue; désormais, et pour toujours, elle est ma Fleur bleue. Et je n’ai pas honte de te le dire, Deane, parce que tu me l’as entendu dire déjà et que tu sais que je ne pense pas cela d’un cœur coupable. Cela me soutiendra de voir son visage, d’entendre sa voix et de savoir qu’il existe un amour tel que le vôtre, quand vous serez partis. Car je vais te laisser partir Deane, mon vieux! C’est pourquoi je suis venu... pour te sauver des autres et te rendre à elle. J’espère que tu comprends sans doute, maintenant que je sens...
Ses paroles l’étranglaient. Les yeux superbes d’Isabelle pénétraient son âme; il sonda jusqu’au fond ces yeux-là et il y vit toute sa récompense. Il fit un pas vers Deane. Sa clef cliqueta dans les cadenas des menottes et, pendant qu’elles tombaient dans la neige, les mains des deux hommes s’étreignirent. Dans leurs rudes visages passa la plus rare de toutes les choses: l’amour d’un homme pour un autre homme.
--Je suis content que tu le saches, dit Billy doucement. Ce ne serait pas beau autrement, Scottie. Je puis penser à elle maintenant, et cela ne sera ni méprisable ni bas. Et si tu as jamais besoin d’aide, quand tu seras dans l’Amérique du Sud, ou en Afrique, n’importe où... je viendrai, sur un mot de toi. Il vaudrait mieux aller dans l’Amérique du Sud. C’est un endroit excellent. J’enverrai un rapport au Quartier Général comme quoi tu es mort... de ta chute. Ce sera mentir, mais la fleur bleue le ferait et je le ferai, moi aussi. Parfois, n’est-ce pas? l’ami qui ment est le seul ami qui soit sincère... et elle l’a fait cent fois, pour toi.
--Et pour vous, murmura Isabelle.
Elle tendit les mains, ses yeux bleus noyés de larmes de bonheur et, pendant un moment, Billy ayant pris une de ces mains la garda dans les siennes. Il regardait au loin, tandis qu’elle parlait.
--Dieu vous bénira à cause de cela... quelque jour, dit-elle, et sa voix se brisa dans un sanglot. Il vous apportera le bonheur, le bonheur dont vous avez rêvé. Vous rencontrerez une fleur bleue, douce, pure et loyale, et alors vous connaîtrez plus complètement encore, si possible, ce que la vie signifie pour moi, et avec lui.
Elle se tut, sanglotant comme un enfant et, le visage caché dans ses mains, elle retourna sous la tente.
--Dieu! murmura Billy en poussant un profond soupir.
Il regards Deane dans les yeux et Deane lui sourit d’un rare et précieux sourire.
Pendant un quart d’heure ils s’entretinrent sans témoin, puis Billy tira une bourse de sa poche.
--Tu auras besoin d’argent, Scottie, dit-il. Il ne faut pas perdre une minute pour quitter le pays. Va à Vancouver. Voici trois cents dollars. Tu vas les accepter ou je te tire dessus.
Il mit vivement l’argent entre les mains de Deane, tandis qu’Isabelle sortait de la tente. Ses yeux étaient rouges, mais elle souriait et elle tenait quelque chose à la main. Elle le montra aux deux hommes. C’était la fleur bleue que Billy lui avait donnée. Mais maintenant les pétales en étaient séparés et elle en avait neuf au creux de la main.
--Cela ne peut être pour un seul, dit-elle doucement. Et le sourire s’évanouit sur ses lèvres. «Il y a neuf pétales, trois pour chacun de nous.»
Elle en donna trois à son mari, trois à Billy et, durant un instant, les deux hommes considérèrent ces pétales au creux de leurs rudes mains calleuses. Puis Billy sortit le morceau de peau de daim où il avait placé les cheveux d’Isabelle et y joignit les pétales bleus. Deane avait tiré de sa poche une enveloppe usée et Billy parla à voix basse à Scottie.
--J’ai besoin d’être seul un moment, jusqu’à l’heure du dîner. Veux-tu aller sous la tente avec elle?
Quand ils furent partis, Billy se dirigea vers l’endroit où il avait abandonné son paquetage avant de ramper jusqu’à Deane. Il ramassa son sac, l’assura sur ses épaules et se mit en route. Il retournait d’un pas rapide par l’ancienne piste et, cette fois, il avait le cœur lourd d’une immense et affreuse solitude. Quand il atteignit la crête, il essaya de siffloter, mais ses lèvres semblaient scellées et il y avait dans sa gorge quelque chose qui l’étouffait. Du haut de la crête, il regarda à ses pieds. Un mince brouillard de fumée s’élevait de la sapinière. Il sentit ses yeux se mouiller et un sanglot étouffa dans ses pleurs contenus le nom d’Isabelle. Alors, une fois de plus, il retourna dans la solitude et la désolation de sa vie passée.
--J’arrive, Pelly, fit-il en riant d’un rire âpre et forcé. Je n’ai pas été bien exact avec toi, mon pauvre ami, mais je vais en mettre pour rattraper le temps perdu!
Le vent recommençait à se lamenter à la cime des sapins. Mac Veigh en fut heureux. Cela annonçait une tempête. Et une tempête recouvrirait toutes les traces.
CHAPITRE VII
LA FOLIE DE PELLETIER
Là-bas, à Pointe Fullerton, parmi l’ouragan et le fracas des ténèbres polaires, Pelletier se débattait jour après jour contre la fièvre, attendant Mac Veigh. D’abord, il avait été rempli d’espoir. La première lueur du soleil entrevue par l’étroite fenêtre, le matin du départ de Billy pour Fort Churchill, était arrivée juste à temps pour l’empêcher de perdre la tête. Durant trois jours ensuite, il regarda par la fenêtre, à la même heure, implorant presque une autre lueur de paradis dans le ciel du Sud.
Mais la tempête, parmi laquelle Isabelle s’était dépêtrée en traversant la steppe, s’était amassée au-dessus de sa tête et derrière lui jour après jour, roulant, tourbillonnant et se lamentant dans le mugissement des champs de glace crevassés, ramenant une fois de plus la formidable obscurité de mort de la nuit hyperboréenne qui l’avait presque conduit à la folie. Il s’efforça de ne penser qu’à Billy, au voyage de son loyal camarade vers le Sud et aux précieuses lettres qu’il allait rapporter. Et Pelletier dénombrait les jours en traçant des raies au crayon sur la porte qui ouvrait sur la désolation grise et pourpre de la mer polaire.
A la fin, arriva l’heure où il perdit tout espoir. Il crut qu’il allait mourir. Il compta les traits sur la porte et en trouva seize. Seize jours exactement que Billy était parti avec les chiens. Si tout avait marché à souhait, il avait fait un tiers du chemin pour revenir et, dans une semaine, il serait là.
Le visage de Pelletier, amaigri et embrasé par la fièvre, se détendit en un sourire languissant, tandis qu’il recomptait les traits au crayon. Longtemps avant la fin de cette semaine, il serait mort, pensait-il. Médicaments et lettres arriveraient trop tard, probablement quatre ou cinq jours trop tard. Immédiatement sous le dernier trait, il tira une longue ligne et, au bout, il ajouta d’une écriture biscornue, presque illisible.
«Cher Billy, je pense que voici arrivé mon dernier jour.»
Puis, il se traîna de la porte jusqu’à la fenêtre.
Au dehors, il y avait ce qui le tuait: la solitude, la désolation affolante, un monde sans vie qui s’étendait des centaines de milles plus loin que l’horizon où s’arrêtaient ses yeux. Au Nord et à l’Est, rien que des glaces, des masses accumulées et des montagnes bizarres de glaces, blanches d’abord, gris sombre plus loin, puis pourpres et presque noires.
Et maintenant arrivait jusqu’à lui le tonnerre assourdi et sans répit des courants sous-marins qui se frayaient leur route pour descendre de l’océan Arctique, interrompu, de temps à autre, par un rugissement épouvantable, comme si des forces titaniques entaillaient, pareilles à un gigantesque couteau, une des montagnes gelées. Pelletier avait écouté ces bruits pendant cinq mois et, durant ces cinq mois, il n’avait entendu d’autre voix que la sienne, celle de Mac Veigh et le zézaiement d’un Esquimau. Une seule fois en quatre mois, il avait vu le soleil et c’était le matin du départ de Mac Veigh pour le Sud. Aussi était-il devenu à moitié fou. D’autres, avant lui, l’étaient devenus complètement.
Par la fenêtre, ses yeux demeuraient fixés sur les cinq croix de bois grossières qui indiquaient leurs tombes. Au service de la police royale du Nord-Ouest, on les appelait des héros. Et bientôt lui aussi, l’agent Pelletier, on le compterait parmi ceux-là.
Mac Veigh enverrait le récit complet de son histoire, tout là-bas, à elle, la fidèle petite amie, à des milliers de milles au Sud et elle se souviendrait toujours de lui, son héros, et de sa tombe solitaire à la Pointe Fullerton, le poste le plus au nord des postes avancés.
Mais elle ne verrait jamais cette tombe. Elle ne pourrait jamais y déposer de fleurs, comme elle mettait des fleurs sur la tombe de sa mère à lui; elle ne connaîtrait jamais toute l’aventure, pas la moitié de l’histoire: l’affreuse attente du son de sa voix, du contact de ses mains, du regard de ses doux yeux bleus, avant la fin... Ils devaient se marier en août, quand son service dans la Royale serait fini. Elle l’attendrait. Et en août ou en juillet, un mot lui apprendrait qu’il était mort.
Avec un bref sanglot, il se dirigea de la fenêtre vers la table grossière qu’il avait poussée près de son lit de camp et, pour la centième fois, il mit sous ses yeux en fièvre et rougis une photographie. C’était un portrait de jeune fille merveilleusement belle pour Tom Pelletier, une jeune fille aux cheveux châtains, avec des yeux qui avaient toujours l’air de lui parler et de lui dire combien elle l’aimait. Et, pour la centième fois, il retourna la photo et relut les mots qu’elle avait écrits au dos:
«Mon bien cher ami, rappelle-toi que je suis toujours avec toi, que je pense toujours à toi, que je prie toujours pour toi et que je sais, chéri, que tu feras toujours ce que tu ferais si j’étais à ton côté.»
--Bonté divine! grommela Pelletier. Je ne peux pas mourir. Je ne peux pas! Il faut que je vive pour la revoir.
Il s’étendit sur son lit, épuisé. Du feu brûlait de nouveau dans sa tête. Il délirait et il lui parlait ou croyait lui parler. Mais ce n’était qu’un bégaiement de sons incohérents qui fit que Kazan, le chien Esquimau, le vieux chien borgne, releva sa tête broussailleuse et renifla d’un air soupçonneux. Kazan avait écouté bien des fois délirer Pelletier, depuis que Mac Veigh l’avait laissé seul; bientôt il laissa retomber son museau entre ses pattes d’avant et s’assoupit de nouveau.
Longtemps après, il redressa encore une fois la tête. Pelletier était calme. Mais le chien huma l’air, courut à la porte, gémit doucement et appuya avec vigueur son museau sur la main décharnée du malade. Puis il s’assit sur son derrière, releva le nez et, de sa gorge, monta ce cri de détresse lamentable, profond et lugubre, que les chiens indiens poussent devant les huttes où leur maître vient de mourir. Ce bruit éveilla Pelletier; il se redressa et constata encore une fois que le feu et la douleur avaient abandonné sa tête.
--Kazan! Kazan! gémit-il faiblement. Ce n’est pas l’heure... pas encore!
Kazan s’était approché de la fenêtre qui regardait à l’Ouest et restait là debout, les pattes d’avant sur le rebord. Pelletier frémit.
--Encore des loups! fit-il, ou peut-être un renard. Lui aussi avait pris l’habitude de soliloquer, qui devient celle de tout homme qui vit dans l’extrême Nord où sa propre voix est souvent l’unique bruit qui rompt la mortelle monotonie du jour. Il se dirigea vers la fenêtre tout en parlant et regarda au dehors avec Kazan.
Du côté de l’Ouest se déroulaient les étendues sans vie, illimitées et vides, sans une roche, sans un buisson et que surplombait un ciel qui rappelait toujours à Pelletier un terrible dessin qu’il avait vu un jour: _l’Enfer_ de Gustave Doré. C’était un ciel bas et tout d’une pièce, pareil à du granit pourpre et bleu, qui menaçait toujours de s’effondrer en une avalanche effrayante. Entre la terre et ce ciel, il y avait le monde étroit et étouffé que Mac Veigh avait nommé un jour «l’hospice d’aliénés de Dieu».
A travers l’obscurité, l’œil unique de Kazan et les yeux enfiévrés de Pelletier ne pouvaient voir bien loin, mais à la fin l’homme aperçut une ombre qui se mouvait lentement vers la cabane. D’abord il crut que c’était un renard, puis un loup et, comme elle apparaissait plus nettement, un caribou égaré. Kazan poussa un gémissement. Les poils rêches de son échine se dressèrent roides et menaçants. Pelletier regardait de plus en plus attentivement, le visage collé contre la vitre glacée de la fenêtre et, tout à coup, il poussa un cri haletant d’émotion.
C’était un homme qui s’avançait péniblement vers la cabane! Il était presque cassé en deux et il chancelait en zigzaguant tandis qu’il marchait. Pelletier se dirigea avec peine jusqu’à la porte, en tira les verrous et l’ouvrit à demi. Vaincu par la faiblesse, il tomba alors à la renverse sur l’extrémité de son lit.
Il lui sembla qu’un siècle s’écoulait avant d’entendre des pas. Ils étaient lents et trébuchants et, un moment après, un visage apparut à la porte. C’était un visage effrayant, couvert de barbe, avec des yeux sauvages et hagards, mais c’était un visage de blanc. Pelletier s’était attendu à voir un Esquimau et il se remit sur pied avec une énergie soudaine, lorsque l’étranger entra.
--A manger, camarade!... Pour l’amour de Dieu, donnez-moi quelque chose à manger!
L’inconnu s’affala comme une masse sur le sol et il leva vers Pelletier la supplication muette d’une bête affamée. Le premier mouvement de Pelletier fut de prendre du whisky et l’autre le but à larges gorgées. Alors il se releva avec effort et Pelletier se laissa choir sur une chaise à côté de la table.
--Je suis malade, dit-il. Le sergent Mac Veigh est parti à Churchill et je crois que je suis bien mal en point. Il faudra vous servir vous-même... Il y a là de la viande et... du pain d’avoine.
Le whisky avait ranimé le nouveau venu. Il fixa Pelletier et, en le fixant, il ricana, de vilaines dents jaunes pointant d’entre sa barbe hirsute. Ce regard fut comme une lueur au cerveau de Pelletier. Pour une raison qu’il n’aurait pu expliquer, il chercha son revolver à l’endroit où il avait coutume de porter son étui. Alors, il se souvint que son revolver d’ordonnance se trouvait sous son oreiller.
--De la fièvre? dit le marin, car Pelletier savait que c’était un marin.
Il enleva son lourd pardessus et le jeta sur la table. Alors il suivit les instructions de Pelletier pour chercher des aliments et, pendant dix minutes, dévora comme un affamé. Jusqu’à ce qu’il eût finit et restât assis à table en face de lui, Pelletier ne dit mot.
--Qui êtes-vous? et d’où venez-vous? mon Dieu! demanda-t-il enfin.
--Blake... je me nomme Jim Blake et je viens de ce que j’ai appelé la Baie à l’igloo de Famine, à trente milles là-haut, vers la côte. Il y a cinq mois que j’ai été laissé à cent milles plus avant pour garder une cache faite par le baleinier John B. Sidney, et la cache a été emportée par un embâcle de glaces. Alors nous sommes descendus vers le Sud, chassant et mourant de faim... moi et la femme.
--La femme! s’écria Pelletier.
--Une squaw esquimaude, dit Blake en sortant une pipe noirâtre. Le capitaine l’avait achetée pour me tenir compagnie... Il l’avait payée quatre sacs de farine et un couteau à son mari, par là, à l’île Wagner... Avez-vous du tabac?
Pelletier se leva pour prendre le tabac. Il fut surpris de se trouver plus solide sur ses pieds et que les mots de Blake eussent éclairci ses idées. Ç’avait été leur grande préoccupation, à Mac Veigh et à lui, de mettre un terme à cette traite immorale des femmes et des jeunes filles des Esquimaux par les blancs... et Blake venait déjà de s’avouer coupable. L’idée d’agir, d’agir tout de suite, domina momentanément sa faiblesse. Il revint avec le tabac et se rassit.
--Où est la femme? interrogea-t-il.
--Là-bas, à l’igloo, dit Blake en bourrant sa pipe. Nous avons tué un morse, là-haut, et construit une glacière. Il n’y a plus à manger, la femme est probablement partie à l’heure qu’il est.
Il se mit à rire d’un rire épais, en regardant Pelletier, tout en allumant sa pipe.
Ça semble bon de reprendre contact avec de la graine d’homme blanc.
--Est-ce que cette femme n’est pas morte? insista Pelletier.
--Ça ne tardera guère, répliqua Blake. Elle était si faible qu’elle ne pouvait marcher quand je l’ai quittée. Mais ces sacrés Esquimaux ont la vie dure... surtout les femmes!
--Naturellement vous allez retourner la chercher!
L’autre fixa un moment le visage empourpré de Pelletier et éclata de rire comme s’il venait d’entendre une bien bonne plaisanterie.
--Jamais de la vie, mon garçon! Je ne voudrais pas refaire ces trente milles--et trente au retour--pour toutes les femmes d’Esquimaux qu’il y a là-bas à Wagner.
Les yeux sanguinolents de Pelletier rougirent plus fort, tandis qu’il se penchait au-dessus de la table.
--Allons donc! dit-il, vous allez y retourner... tout de suite! Comprenez-vous? vous allez y retourner!
Tout à coup, il s’arrêta. Il fixa le pardessus de Blake et, avec une vivacité qui étonna l’autre, il l’atteignit et en enleva quelque chose. Un cri de surprise s’échappa de ses lèvres. Entre ses doigts il tenait un simple cheveu. Il avait presque un pied de long et ce n’était pas un cheveu de femme esquimaude. Il brillait comme de l’or sombre dans le jour gris filtré par la fenêtre. Pelletier leva des yeux terriblement accusateurs sur l’homme qui lui faisait vis-à-vis.
--Vous mentez! dit-il. Ce n’est pas une Esquimaude.
Blake s’était levé à demi, ses larges mains accrochées au bout de la table, sa figure brutale penchée en avant, son corps entier dans une attitude qui rejeta Pelletier hors de sa portée. Il n’était que temps. En poussant un juron, Blake bouscula la table avec fracas et s’élança sur le malade.
--Je vous tuerai, s’écria-t-il, je vous tuerai, je vous mettrai où je l’ai mise et, quand votre léopard reviendra, je...
Sa main empoigna Pelletier à la gorge mais des lèvres du malade un appel avait eu le temps de sortir: «Kazan! Kazan!»
Avec un grognement de loup, le vieux chien borgne sauta sur Blake et tous trois s’écroulèrent avec fracas sur le lit de camp. Un instant, l’attaque de Kazan dégagea de la gorge de Pelletier une des mains puissantes de Blake et, tandis que ce dernier se retournait pour faire lâcher prise au chien, la main de Pelletier tâtonnait sous son oreiller aplati. Le visage de Blake était encore tourné vers le chien quand il saisit son lourd revolver d’ordonnance et, tandis que Blake meurtrissait Kazan de coups avec un long couteau engainé qu’il avait tiré de sa ceinture, Pelletier fit feu. L’étreinte de Blake se relâcha. Sans un gémissement il s’affaissa sur le sol et Pelletier se remit debout en chancelant. Les crocs de Kazan étaient enfoncés dans une jambe du marin.
--Voilà, garçon! dit Pelletier en le repoussant. Il était moins cinq!
Il s’assit et regarda Blake. Il savait que l’homme était mort. Kazan flairait la tête du marin, l’échine roide. Alors un rayon de lumière traversa une minute la fenêtre. Le soleil! C’était la seconde fois que Pelletier le voyait en quatre mois. Un cri de joie monta du fond de son cœur. Mais il s’arrêta à mi-chemin. Sur le plancher, tout près de Blake, quelque chose brillait dans le rayon de flamme et Pelletier fut à genoux en un clin d’œil...
C’était le court cheveu doré qu’il avait enlevé du pardessus du mort et, couvrant la boucle à demi, il y avait le portrait de la fiancée qui était tombé quand la table avait été renversée. La photo dans une main et ce simple cheveu de femme entre ses doigts dans l’autre, Pelletier se releva lentement et se retourna vers la fenêtre. Le soleil avait disparu. Mais sa venue avait mis en lui une vie nouvelle. Il regarda joyeusement Kazan.
--Cela veut dire quelque chose, mon vieux, fit-il d’une voix sourde et émue, le soleil, le portrait et ceci. Elle l’envoie, comprends-tu, mon vieux? Elle l’envoie. Il me semble que j’entends sa voix et elle m’ordonne de partir: «Tom, dit-elle, vous ne seriez pas un homme si vous ne partiez pas, même si vous pensez que vous allez mourir en route. Vous pouvez prendre pour elle de quoi manger», elle dit ça, mon vieux! «et vous pouvez tout aussi bien mourir dans un igloo qu’ici. Vous pouvez laisser un mot pour Billy et vous pouvez prendre pour elle assez de nourriture pour durer jusqu’à ce qu’il arrive; alors il la ramènera ici et vous serez enterré là dehors avec les autres, tout pareil». Voilà ce qu’elle me dit, Kazan. Aussi nous allons partir!
Il regarda autour de lui d’un air un peu égaré.
--Droit à la côte, là-haut, marmotta-t-il. Trente milles. On peut faire ça, vieux!
Il se mit à emplir un sac de victuailles. Au dehors, près de la porte, il y avait un petit traîneau et, après s’être engoncé dans ses vêtements de voyage, il traîna le paquet jusqu’au traîneau; derrière le paquet, il accrocha un fagot de bois à brûler, une lanterne, des couvertures et de l’huile. Après quoi, il écrivit quelques lignes à Mac Veigh et épingla le papier sur la porte. Puis il attela le vieux Kazan au traîneau et partit, laissant le mort où il était tombé.
--Voilà ce qu’elle entendait que nous fassions, dit-il de nouveau à Kazan. Elle était sûre que nous le ferions, Kazan, Dieu bénisse le cher petit cœur!
CHAPITRE VIII
PETITE MYSTÈRE
Pelletier suivit de tout près le rivage pris par les glaces. Il voyageait lentement, montrant la route à Kazan qui tendait tous les muscles de son vieux corps pour tirer le traîneau. Pendant un moment l’énervement de ce qui s’était passé donna à Pelletier une vigueur qui bientôt commença à décliner. Mais sa faiblesse ancienne ne le reconquit pas complètement. Il s’aperçut que la plus sérieuse difficulté provenait de ses yeux.
Des semaines de fièvre avaient affaibli sa vue au point que le monde autour de lui paraissait neuf et étrange. Il ne pouvait voir qu’à quelques centaines de pas devant lui et, au delà de cet horizon restreint, tout devenait gris et noir. Assez bizarrement, il fut frappé du côté comique de sa situation. Il y avait quelque chose de risible dans ce fait que Kazan était borgne et que lui-même était quasi aveugle. Il se mit à rire à part soi et à parler au chien.
--Ça me fait penser au jeu de colin-maillard qu’on avait coutume de jouer quand on était des gosses, mon vieux, dit-il. Elle nouait son mouchoir de poche sur mes yeux et puis je la poursuivais à travers le vieux verger et lorsque je l’attrapais, c’était une règle du jeu qu’elle devait me laisser l’embrasser. Une fois j’ai été me heurter à un pommier.
La pointe de sa raquette se prit dans un tas de glaçons et l’envoya rouler le visage dans la neige. Il se releva et continua:
--Nous jouions à ce jeu que nous étions déjà grands, mon vieux. La dernière fois qu’on a joué, elle avait dix-sept ans. Elle avait les cheveux nattés en une lourde tresse qui se défit complètement, de sorte que lorsque je l’attrapai et que j’enlevai mon bandeau je pouvais à peine apercevoir ses yeux et sa bouche qui se moquait de moi. Et c’est cette fois-là que je l’ai embrassée plus fort que jamais et que je lui dis que j’allais construire un foyer pour nous deux. Puis, je suis venu par ici.