Part 6
Il s’arrêta, se frotta les yeux et, durant une heure ensuite, tandis qu’il avançait péniblement, il marmottait des paroles que ni Kazan, ni aucun être vivant n’aurait pu comprendre. Mais, bien que le délire s’exprimât dans sa voix, l’étincelle de volonté dans son cerveau restait saine et intacte. L’igloo et la femme affamée que Blake avait abandonnée formaient l’unique image vivante qu’il n’oubliait pas un moment. Il devait trouver l’igloo et l’igloo était près de la mer. Il ne pouvait ne pas le trouver, s’il vivait assez pour parcourir trente milles. Il ne lui venait pas à l’esprit que Blake pouvait avoir menti, que l’igloo pouvait être plus loin qu’il n’avait dit ou peut-être beaucoup plus près.
Il était deux heures, lorsqu’il s’arrêta pour faire du thé. Il s’imaginait qu’il avait couvert au moins dix-huit milles; en fait, il n’avait parcouru qu’un peu plus de la moitié de cette distance. Il n’avait pas faim et ne mangea rien, mais de bon cœur il gava Kazan de viande. Le thé chaud renforcé d’un peu de whisky, le ravigota sur le moment mieux que n’aurait fait la nourriture.
--Douze milles encore pour le moins, fit-il à Kazan. Nous en viendrons à bout. Dieu merci, nous en viendrons à bout!
S’il avait eu de meilleurs yeux, il aurait aperçu et reconnu l’énorme rocher recouvert de neige nommé l’Esquimau Aveugle qui se trouvait tout juste à neuf milles de la cabane. Quoi qu’il en soit, il continua plein d’espoir. Il éprouvait maintenant des douleurs aiguës dans la tête et ses jambes fléchissaient. Le jour s’achevait un peu après deux heures mais, en cette saison, il n’y avait pas grand changement du jour à la nuit et Pelletier remarqua à peine la différence. A la fin, l’image de l’igloo et de la femme agonisante s’agita fiévreusement dans son cerveau. Il y eut comme des trous sombres. L’étincelle de volonté l’abandonnait peu à peu et finalement Pelletier s’affala sur le traîneau.
--En avant, Kazan! cria-t-il d’une voix faible. Dépêche-toi! Va donc!
Kazan, la gueule béante, tira de toutes ses forces et la tête de Pelletier glissa sur le sac rempli de provisions.
Ce que Kazan entendit, ce fut un gémissement. Il s’arrêta, regarda derrière lui et poussa une faible plainte. Pendant un moment, il s’assit sur son derrière, reniflant quelque chose qui lui arrivait dans l’air. Puis, il se remit en marche, tirant le traîneau un peu plus vite et toujours gémissant. Si Pelletier n’avait pas été évanoui, il l’aurait poussé tout droit devant lui, mais le vieux Kazan s’écartait de la mer. Par deux fois, pendant les dix minutes qui suivirent, il s’arrêta et prit le vent et, chaque fois, il modifia légèrement la direction de sa course. Une demi-heure plus tard, il arriva à un monticule blanc qui surgissait de l’étendue désolée plane de la neige; alors il se réinstalla sur son derrière, leva sa tête broussailleuse vers le ciel de la nuit profonde et, pour la deuxième fois ce jour-là, il poussa le fatal, l’épouvantable hurlement d’agonie.
Cela réveilla Pelletier. Il se mit sur son séant, se frotta les yeux, se leva et aperçut le monticule à une douzaine de pas devant lui. Le sommeil avait de nouveau calmé sa fièvre. Il comprit que c’était un igloo. Il aperçut l’entrée et, saisissant sa lanterne, il s’y dirigea en titubant. Il gaspilla une demi-douzaine d’allumettes avant de pouvoir s’éclairer. Puis il rampa à l’intérieur avec Kazan, toujours attelé, sur ses talons.
Une odeur nauséabonde de renfermé stagnait dans la maison de neige. Nul bruit, nul mouvement. La lanterne éclairait l’étroit intérieur et, sur le sol, Pelletier discerna un tas de couvertures et une peau d’ours. Pas un être vivant. D’instinct, il abaissa les regards sur Kazan. La tête du chien était tendue vers les couvertures, les oreilles dressées, les yeux dardés farouchement. Un sourd et plaintif «groulement» roulait dans sa gorge.
Pelletier regarda de nouveau les couvertures et s’avança lentement de ce côté. Il repoussa la peau d’ours et trouva ce que Blake lui avait dit qu’il trouverait: une femme. Pendant un moment il la considéra, puis un cri sourd s’échappa de ses lèvres tandis qu’il tombait à genoux. Blake n’avait pas menti, car c’était une Esquimaude. Elle était morte. Elle n’était pas morte de faim. Blake l’avait tuée!
Pelletier se releva et regarda autour de lui. Somme toute, ce cheveu doré, ce cheveu de femme blanche signifiait-il quelque chose? Qu’est-ce qu’il y avait? Il se rejeta vivement vers Kazan, ses nerfs affaiblis agacés par un bruit et un mouvement qui venaient du fond le plus éloigné et le plus obscur de l’igloo. Kazan tirait sur ses traits, haletant et gémissant, retenu en arrière par le traîneau calé dans l’ouverture de la porte. Le bruit se fit entendre de nouveau: un cri sanglotant, lamentable, humain.
Sa lanterne en main, Pelletier se précipita vers l’endroit d’où partait ce cri. Il y avait à terre un autre tas de couvertures et, tandis qu’il regardait, il vit le paquet remuer. Il ne lui fallut qu’un instant pour tomber à genoux à côté, comme il s’était agenouillé près de l’autre tas et, tandis qu’il enlevait la couverture extérieure, humide et en partie gelée, son cœur sursauta à l’étouffer.
La clarté de la lanterne tombait d’aplomb sur le visage blême et émacié et sur la tête dorée d’un tout petit enfant. Une paire de grands yeux effrayés était levée vers lui et, pendant qu’il s’agenouillait là n’ayant plus le courage de faire un geste ou de parler en présence de ce miracle, les yeux se refermèrent et il entendit de nouveau l’appel lamentable, l’appel de famine que Kazan avait d’abord entendu, alors qu’ils approchaient l’igloo. Pelletier enleva la couverture et prit l’enfant dans ses bras.
--C’est une fille, une petite fille! hurla-t-il quasiment à Kazan. Vite, mon vieux, sors, sors!
Il déposa l’enfant sur les autres couvertures et entraîna Kazan en arrière. Il lui semblait tout à coup posséder la force de deux hommes, tandis qu’il arrachait ses propres couvertures et renversait le contenu de son paquetage sur la neige.
--Elle nous a envoyés, mon vieux! cria-t-il, le souffle entrecoupé de sanglots. Où est le lait?... Et le réchaud?...
Dix secondes encore et il rentrait dans l’igloo avec une boîte de lait condensé, une casserole et une lampe à alcool. Ses doigts tremblaient tellement il avait du mal à allumer la mèche et, tandis qu’il enlevait le couvercle de la boîte à l’aide de son couteau, il vit les yeux de l’enfant s’ouvrir tout grands un instant, puis se refermer.
--Juste une minute... une demi-minute, supplia-t-il, en versant la crème dans la casserole. On a faim, hein! petite? On a faim? On meurt de faim?
Il tenait la casserole au-dessus de la flamme bleue et considérait, épouvanté, le petit visage blême auprès de lui. Sa maigreur et son calme l’effrayaient. Il mit un doigt dans la crème et la trouva chaude.
--Une tasse, Kazan! Pourquoi n’ai-je pas apporté une tasse?
Il se précipita dehors de nouveau et revint avec un gobelet. L’instant d’après, l’enfant était dans ses bras et il lui versait de force quelques gouttes de lait entre ses lèvres serrées. Et ses yeux s’ouvrirent tout soudain. La vie semblait s’élancer dans son petit corps et elle but avec avidité, une de ses mains mignonnes agrippée au poignet de Pelletier.
Le contact, le bruit, la sensation de vie contre lui le firent frissonner. Il donna la moitié du contenu de la casserole à l’enfant, ensuite il l’enveloppa complètement et chaudement dans sa lourde couverture d’ordonnance, de sorte qu’elle était cachée tout entière, à l’exception de son visage et de ses beaux cheveux d’or emmêlés. Il la tint un moment tout près de la lanterne. L’enfant le regardait maintenant de ses yeux grands ouverts et ébahis, mais nullement effrayés.
--Dieu vous bénisse, chère petite âme! s’écria Pelletier de plus en plus étonné. Qui êtes-vous et d’où venez-vous? Vous n’avez pas plus de trois ans. Où est votre maman? Et votre papa?
Il la recoucha sur les couvertures.
--Maintenant du feu, Kazan, dit-il.
Il leva la lanterne au-dessus de sa tête et découvrit l’étroite ouverture que Blake avait forée à travers la paroi de neige et de glace pour l’échappement de la fumée. Puis il sortit chercher du combustible, dételant Kazan en passant. Et, quelques minutes plus tard, une petite flamme légère de bois de mélèze presque sans fumée éclairait vivement et réchauffait l’intérieur de l’igloo. A sa grande surprise, Pelletier trouva l’enfant endormie lorsqu’il revint auprès d’elle. Il la déplaça doucement et porta le cadavre de la petite Esquimaude à travers le couloir et à cinquante pas de l’igloo. Ce ne fut qu’au moment où il s’arrêta, qu’il s’émerveilla de la vigueur qui lui était revenue. Il se détendit les bras au-dessus de sa tête et aspira profondément l’air froid. Il lui semblait que quelque chose s’était relâché en dedans de lui, qu’un poids écrasant s’était détaché de ses yeux. Kazan l’avait suivi et il abaissa son regard sur le chien.
--C’est fini, Kazan, s’écria-t-il d’une voix sourde, encore incrédule. Je ne me sens plus malade du tout. C’est elle...
Il rentra dans l’igloo. La lanterne et la flambée épandaient à l’intérieur une joyeuse clarté et il commençait à y faire chaud. Il enleva sa lourde casaque, traîna la peau d’ours devant le feu et s’assit dessus, avec l’enfant dans les bras. Elle dormait toujours. Comme un affamé, Pelletier regardait le petit visage amaigri.
Doucement ses doigts épais caressaient les boucles dorées. Il sourit. Ses yeux brillèrent. Sa tête se pencha un peu plus, encore un peu plus, lentement, et comme craintive. Enfin ses lèvres touchèrent les joues du bébé. Puis son rude visage boucané par le vent, la tempête et le froid intense, se nicha contre le menu visage de la nouvelle et mystérieuse vie qu’il avait trouvée tout au bout du monde.
Kazan écouta pendant un moment, accroupi sur son arrière-train. Puis, il se roula en boule près du feu et s’endormit. Et pendant longtemps Pelletier se contenta de se dodeliner doucement, traversé d’un frisson de bonheur, de minute en minute plus profond et plus fort. Il sentait le léger battement du cœur de la petite contre sa poitrine, il sentait sa respiration contre sa joue. Une des menottes de l’enfant l’avait agrippé par le pouce.
Cent questions assaillaient maintenant son esprit. Qui était ce mioche abandonné? Qui étaient ses père et mère et où étaient-ils? Comment se trouvait-elle avec la femme esquimaude et Blake? Blake n’était pas son père, l’Esquimaude n’était pas sa mère. Quel drame l’avait amenée là?
Quoi qu’il en soit, il éprouvait un sentiment de joie à se dire qu’il ne pourrait jamais répondre à ces questions. Elle lui appartenait. Il l’avait trouvée. Personne ne viendrait jamais la lui reprendre. Sans éveiller l’enfant, il mit une main dans la poche intérieure de son gilet et en retira la photo de la jeune fille au doux visage qui serait sa femme. Il ne lui vint pas à la pensée qu’il pourrait mourir. L’ancienne peur et l’ancienne faiblesse avaient disparu. Il savait qu’il vivrait.
--C’est toi, soupira-t-il doucement, c’est toi qui as fait cela et je sais que tu seras contente quand je te la ramènerai.
Et à la petite fille endormie:
--Et puisque vous n’avez pas de nom, je suppose, je vais vous appeler Mystère... n’est-ce pas? ma petite Mystère.
Quand il détacha ses yeux du portrait, les yeux de Petite Mystère étaient ouverts et le regardaient. Il posa la photo et se pencha vers la casserole de lait qui chauffait devant le feu. L’enfant but aussi avidement que la première fois, tandis que Pelletier babillait aux oreilles du bébé des choses incohérentes. Quand elle eut fini, il ramassa la photo, poussé par une soudaine et folle inspiration qu’elle pourrait comprendre:
--Regardez, s’écria-t-il, jolie!
A son grand étonnement et à sa grande joie, Petite Mystère avança une main et mit le bout de son doigt mignon sur la figure de la jeune fille. Puis elle leva les regards vers les yeux de Pelletier.
--Maman, balbutia-t-elle.
Pelletier essaya de parler mais quelque chose le prit à la gorge qui l’étrangla. Une flamme traversa aussitôt son corps tout entier, la joie de ce seul mot l’aveugla de larmes brûlantes. Lorsqu’il put enfin parler, sa voix était brisée comme celle d’une femme qui sanglote.
--C’est cela, dit-il. Vous avez raison, petite. C’est votre maman.
CHAPITRE IX
LE SECRET DU MORT
Le huitième jour après la découverte de l’igloo des Esquimaux par Pelletier, Billy Mac Veigh arriva, par un matin grisâtre, avec ses chiens harassés, ses lettres et ses médicaments. Il avait voyagé toute la nuit précédente et ses pieds se traînaient pesamment. Ce fut avec un sentiment d’appréhension qu’il aperçut enfin les falaises sombres de Pointe Fullerton surgir des glaciers. D’abord, il redoutait d’ouvrir la porte de la cabane. Qu’allait-il trouver? Pendant ces dernières quarante-huit heures, il avait supputé les chances de Pelletier et il y en avait deux contre une qu’il dût trouver son camarade mort sur son lit de camp.
Sinon, si Pelletier était encore vivant, quelle histoire raconterait-il au malade? Car il savait bien qu’il devrait se confier à quelqu’un et que Pelletier garderait le secret. Et il comprendrait. Jour après jour, tandis qu’il se hâtait vers le Nord, l’isolement de Billy et son chagrin lui pesaient d’un poids de plus en plus lourd. Il essayait d’écarter Isabelle de ses pensées, mais en vain.
Des centaines de fois, il revoyait devant lui son visage et, chaque mille qui l’éloignait d’elle ne semblait faire que rapprocher de lui son âme à elle et qu’ajouter à l’étrange douleur de son cœur qui montait de temps à autre à ses lèvres en soupirs sanglotants qu’il pouvait à peine contenir. Et pourtant, dans son chagrin et son désespoir, il ressentait de plus en plus chaque jour une joie compensatrice.
C’était la satisfaction de savoir qu’il avait rendu vie et espoir à Isabelle et à son mari. Chaque jour, il calculait leur progression sur la sienne. Du village des Esquimaux, il avait envoyé un courrier à Fort Churchill avec un long rapport pour l’officier de service là-bas. Et dans ce rapport, il avait menti. Il y déclarait que Scottie Deane était mort de la blessure qu’il s’était faite dans l’éboulement de neige. Pas un moment, il n’avait regretté ce mensonge. Il avait promis également d’écrire à Churchill pour témoigner contre Bucky Smith dès qu’il serait revenu près de Pelletier et l’aurait remis sur pieds.
Durant ce dernier jour, dès qu’il aperçut devant lui les hautes falaises de Fullerton, il se demanda ce qu’il dirait de tout cela à Pelletier s’il le retrouvait vivant. Mentalement, il se répétait l’extraordinaire aventure qui lui était advenue, cette nuit-là, dans la steppe, les chiens arrivant parmi la neige, les grands yeux sombres et épouvantés de la femme, la longue caisse étroite placée sur le traîneau.
Il dirait tout cela à Pelletier. Il dirait comment il avait dressé un campement pour elle cette nuit-là et comment, plus tard, il lui avait dit qu’il l’aimait et lui avait demandé un baiser. Ensuite, la découverte au matin, la tente déserte, la caisse vide, le billet d’Isabelle et la révélation que la caisse avait renfermé le corps vivant de l’homme à cause de qui Pelletier et lui avaient patrouillé à travers des milliers de milles dans ce pays désolé. Mais dirait-il exactement ce qui s’était passé ensuite?
Il précipita ses pas harassés, tandis que les chiens remontaient des glaciers de la baie au flanc de la falaise et il regarda intensément devant lui. Les chiens tiraient plus rudement comme si l’odeur du logis emplissait leurs narines. Enfin, le toit de la hutte apparut. Les yeux de Mac Veigh étaient, dans leur impatience, comme ceux d’une bête.
--Pelly, mon vieux, bégaya-t-il, Pelly!
Il regarda plus fixement. Ensuite il parla à voix basse aux chiens et s’arrêta. Il essuya la sueur de son visage. Un profond soupir de soulagement s’échappa de sa poitrine.
Droit dans l’air, de la cheminée de la cabane, s’élevait une épaisse colonne de fumée.
Il se dirigea tranquillement vers la porte de la hutte, s’étonnant que Pelletier ne l’eût pas aperçu ou n’eût pas entendu les trois ou quatre jappements brefs poussés par les chiens. Il dénoua ses raquettes, ému de la surprise qu’il allait faire à son camarade. Il avait la main au loquet de la porte, lorsqu’il s’arrêta. Le sourire s’évanouit sur ses lèvres. Un ahurissement subit se peignit sur sa face, tandis qu’il se penchait près de la porte pour écouter, et pendant un moment son cœur fut saisi d’une frayeur terrible. Il était revenu trop tard, peut-être un jour, deux jours trop tard. Pelletier était fou.
Il l’entendait qui délirait à l’intérieur, emplissant la cabane d’un rire qui traversa ses veines d’un frisson d’horreur. Fou! Un sanglot expira aux lèvres de Mac Veigh et il leva les yeux au ciel. Et alors le rire s’acheva en chanson. C’était la douce chanson d’amour que Pelletier lui avait dit que, là-bas, au Sud, la fiancée avait coutume de lui chanter lorsqu’ils étaient seuls, dehors, sous les étoiles. Tout à coup, le chant s’arrêta net et Mac Veigh entendit un autre bruit. En poussant un cri, il ouvrit la porte et s’élança dans la cabane.
--Mon Dieu, Pelly, Pelly!...
Pelletier était agenouillé au milieu de la hutte. Mais ce ne fut pas l’air d’étonnement et de joie de son visage que Billy surprit tout d’abord. Il fixa des yeux ébahis sur le petit être aux cheveux dorés qui était à terre devant lui. Il avait voyagé dur, presque jour et nuit, et un instant il eut, comme dans un éclair, l’impression que ce qu’il voyait n’était pas réel. Avant qu’il pût faire un mouvement ou prononcer un mot de plus, Pelletier s’était relevé, tendant les mains, pleurant presque de contentement. Il n’y avait plus nulle apparence de fièvre ou de folie dans son visage. Et comme dans un rêve Billy entendit qu’il disait:
--Dieu vous bénisse, Billy. Je suis heureux de vous voir revenu, s’écria-t-il. Nous avons bien attendu et regardé et il n’y a pas plus d’une minute que nous étions encore à la fenêtre en train d’examiner au télescope l’extrémité de la baie. Vous deviez être caché par la falaise. Mon Dieu! Il n’y a pas bien longtemps, je pensais que j’allais mourir... je pensais que j’étais seul au monde... seul... seul! Mais regardez, regardez, Billy. J’ai de la famille!
Petite Mystère s’était mise debout. Elle dévisageait Billy avec étonnement, ses boucles dorées en désordre autour de son joli minois et serrait dans sa main mignonne deux ou trois vieilles lettres de Pelletier. Puis elle sourit à Billy et lui tendit les lettres. En un instant il avait lâché les mains de Pelletier et l’avait prise dans ses bras.
--J’ai des lettres pour toi dans ma poche, Pelly, bégaya-t-il. Mais d’abord il faut me dire qui elle est et où tu l’as eue.
Brièvement, Pelletier raconta l’arrivée de Blake, la lutte et la découverte de Petite Mystère.
--Je serais mort sans elle, Billy, termina-t-il. Elle m’a ramené à la vie. Mais j’ignore qui elle est et d’où elle vient. Il n’y avait rien dans les poches de Blake ou dans l’igloo pouvant me le dire. J’ai enterré l’homme par là, dehors, pas profond, en sorte que vous puissiez y regarder à votre retour.
Il se jeta, tel un affamé sur la nourriture, avidement sur les lettres que Mac Veigh sortait de sa poche. Tandis qu’il lisait, Billy s’assit avec Petite Mystère sur ses genoux. Elle riait et lui mettait ses petites mains chaudes sur son rude visage. Ses yeux étaient bleus comme ceux d’Isabelle et tout à coup Billy pressa étroitement son visage contre les boucles soyeuses de l’enfant et la tint si serrée contre lui que, pendant un instant, elle eut peur. Un moment après, Pelletier leva les yeux. Son regard brillait. Sa figure amaigrie rayonnait de joie.
--Dieu bénisse la plus aimable petite fille du monde, Billy, murmura-t-il tout remué. Elle me dit qu’elle s’ennuie de moi. Elle dit de me presser, de me dépêcher de revenir vers elle. Elle dit que si je ne reviens pas bientôt, c’est elle qui viendra jusqu’ici. Lisez Billy!
Il considéra avec surprise le changement qu’il aperçut sur le visage de Mac Veigh. Billy prit les lettres machinalement et les déposa au bout du lit près duquel il était assis.
--Je les lirai tout à l’heure, fit-il d’une voix lente.
Petite Mystère descendit de ses genoux et courut à Pelletier. Billy regardait l’autre fixement.
--Tu es certain de m’avoir tout raconté, Pelly? Il n’y avait rien dans ses poches? Tu as bien cherché?
--Oui. Il n’y avait rien.
--Mais, tu étais malade...
--Et c’est pourquoi je l’ai enterré légèrement, interrompit Pelletier. Il est tout près de la dernière croix, juste sous la glace et la neige. Je désire que vous regardiez vous-même.
Billy se leva. Il reprit Petite Mystère dans ses bras et examina de tout près sa figure. Il avait dans les yeux un regard étrange. L’enfant lui sourit. Mais il ne parut pas le remarquer. Puis il la rendit à Pelletier.
--Pelly, as-tu jamais, jamais regardé des yeux de très près, demanda-t-il, des yeux bleus?
Pelletier le regarda étonné.
--Ma Jeanne a des yeux bleus.
--Et ont-ils de petits points bruns pareils à des violettes des bois?
--Non.
--Ils sont bleus, simplement bleus, n’est-ce pas?
--Oui.
--Et je suppose que la plupart des yeux bleus sont simplement bleus, sans petites taches brunes? Ne crois-tu pas?
--Qu’est-ce que vous racontez-là, mon Dieu? demanda Pelletier.
--Je désirais simplement te faire remarquer que ses yeux ont de petits points bruns, répliqua Billy. Je n’en ai vu qu’une autre paire juste pareils. Il se dirigea vers la porte.
--Je vais m’occuper des chiens et de déterrer Blake, ajouta-t-il. Je ne puis me reposer avant de l’avoir vu.
Pelletier mit Petite Mystère debout.
--Je veillerai aux chiens, dit-il. Mais je ne désire pas revoir Blake.
Les deux hommes sortirent et tandis que Pelletier menait les chiens à un abri derrière la cabane, Billy se mit à travailler avec une hachette et une bêche au tertre que son compagnon lui avait désigné. Dix minutes plus tard, il atteignait Blake. Un énervement qu’il avait essayé de cacher à Pelletier dominait le sentiment d’horreur qu’il éprouvait tandis qu’il tirait à lui le cadavre rigide et gelé de l’homme. C’était un pénible spectacle que la vue du trépassé avec son visage couvert d’une barbe rude tourné vers le ciel, un rictus découvrant les dents comme au jour de sa mort.
Billy connaissait la plupart des hommes qui étaient partis de Churchill vers le Nord, mais il n’avait jamais vu Blake auparavant. Il était probable que le défunt avait dit une partie de la vérité, que c’était un matelot abandonné sur la côte extrême par un baleinier. Il frémit, tandis qu’il se mettait à fouiller les poches. Chaque minute augmenta son désappointement. Il trouva peu de choses: un couteau, deux clés, plusieurs pièces de monnaie, un briquet et d’autres menus objets, mais ni lettres, ni écrit d’aucune sorte et rien de ce qu’il avait espéré trouver. Il n’y avait rien qui pût résoudre l’énigme du miracle qui leur était arrivé. Il roula le mort dans la tombe, le recouvrit et retourna à la cabane.
Pelletier était à sa place ordinaire, accroupi sur les mains et les genoux avec Petite Mystère à cheval sur son dos. Il s’arrêta dans sa course folle à travers le plancher de la hutte et regarda avec des yeux interrogateurs. La petite fille tendit les bras et Mac Veigh la fit sauter presque jusqu’au toit, puis il serra la petite tête dorée étroitement contre sa figure grisonnante. Pelletier se redressa et son visage prit une expression grave, tandis que Billy le regardait par-dessus les boucles emmêlées de l’enfant.
--Je n’ai rien trouvé, absolument rien de quelque intérêt, dit-il.
Il déposa Petite Mystère sur l’un des lits de camp et dévisagea son compagnon avec, dans les yeux, un air embarrassé.
--Je suis désolé que tu aies eu la fièvre le jour de la rixe, Pelly, dit-il... Il doit avoir dit quelque chose... quelque chose qui nous mettrait sur la voie.