Part 4
Les lèvres de Billy se serrèrent farouchement et il eut un éclair mauvais dans les yeux, tandis qu’il tournait la tête par-dessus son épaule et regardait derrière lui. Il ne le battrait pas seulement, mais il capturerait Scottie Deane. Ce serait une lutte de renard à renard et il l’emporterait; personne ne saurait jamais pourquoi il avait joué la partie comme il avait combiné de la jouer. Bucky ne le saurait jamais. Là-bas, au Quartier Général, on ne le saurait jamais. Et pourtant, au tréfonds de son cœur, il espérait et croyait qu’Isabelle devinerait et comprendrait.
Pour sauver Deane, pour sauver Isabelle, il fallait les défendre des mains de Bucky Smith et agir de telle façon qu’il pût, lui Billy, en faire ses prisonniers. Ce serait pour commencer une terrible épreuve. Une image d’Isabelle surgit devant lui; sa foi et sa confiance anéanties, son visage blême et ravagé par le chagrin et le désespoir, ses yeux bleus dardés sur lui, haineux. Mais il sentait maintenant qu’il pourrait supporter cela. Un moment, le dernier moment, quand elle comprendrait et connaîtrait qu’il était resté sincère, le dédommagerait de tout ce qu’il aurait pu souffrir.
Il chemina rapidement pendant une heure, puis s’arrêta pour prendre sa direction à un endroit où la piste, en partie recouverte, plongeait dans un marais gelé. Là, Isabelle était descendue du traîneau et avait suivi dans le sillage du toboggan. Par places, où les sapins et les baumiers formaient une voûte épaisse au-dessus de sa tête, Billy pouvait distinguer les empreintes des mocassins de la jeune femme. Deane avait guidé les chiens dans les ténèbres de la tempête et, deux fois, Billy trouva des bouts d’allumettes brûlées, là où le fugitif s’était arrêté pour consulter sa boussole. Il avait fait route presque plein ouest.
A la pointe extrême du marais, la piste aboutissait à un étang et Deane avait mené son attelage droit au travers. Le gros de la tempête était maintenant passé. Le vent avait lentement tourné au sud-est et la neige grenue et dure avait fait place à une chute de flocons plus épaisse et plus molle. Billy frissonna à la pensée de ce que cet étang avait été quelques heures auparavant, quand Deane et Isabelle l’avaient traversé dans l’obscurité profonde de la trombe glaciale qui l’avait balayé comme un cyclone.
L’étang avait un demi-mille de traversée et, dès cinquante mètres du bord, la piste était complètement effacée. Billy ne perdit pas de temps à s’efforcer d’en retrouver trace, mais il se dirigea directement sur la ligne de futaie en face et obliqua sous le couvert de la forêt de broussailles. Il retrouva facilement la piste. Une demi-heure plus tard, il s’arrêta encore. Sapins et baumiers croissaient touffus autour de lui, brisant ce qui restait de vent. Là, Scottie Deane s’était arrêté lui aussi pour faire du feu. Auprès des cendres, il y avait un tas de rameaux de baumiers sur lesquels Isabelle s’était reposée. Scottie Deane avait fait bouillir un pot de thé et en avait jeté les résidus sur la neige.
Les corps chauds des chiens avaient creusé des trous ronds dans la neige fondue et Billy s’imagina que les fugitifs s’étaient reposés pendant une couple d’heures. Ils avaient fait huit milles au milieu de la tourmente, sans feu, et son cœur s’emplit de pitié à la pensée d’Isabelle Deane et des souffrances dont il était cause. Et, durant quelques instants, il éprouva une véritable aversion pour ce qui l’amenait là... la Loi.
Plus d’une fois dans son service, il avait réfléchi que les châtiments de la loi étaient disproportionnés aux fautes. Isabelle avait souffert--et souffrait encore--bien plus que si Deane avait été capturé une année auparavant et pendu. Et Deane lui-même avait été bien plus cruellement puni que s’il était mort, à être témoin de la souffrance de la femme qui lui était demeurée fidèle. Du cœur de Billy s’échappa un cri étouffé de compassion pour ces malheureux, à regarder le lit de baumiers et les débris noircis du feu.
Il souhaita leur rendre vie, liberté et bonheur, et ses poings se crispèrent plus fort en songeant qu’il était disposé à renoncer à tout, même à l’honneur, pour la femme qu’il aimait.
Un quart d’heure après avoir atteint le refuge du campement, il était de nouveau en chasse. Son sang circula un peu plus vif dans ses veines quand il s’aperçut que la piste de Scottie Deane était maintenant presque aussi droite que si elle avait été tirée au cordeau et que le traîneau ne s’empêtrait plus dans les arbres tombés et les buissons invisibles. C’était la preuve qu’il faisait jour quand Deane et Isabelle avaient quitté leur campement. Isabelle allait maintenant à pied et leur traîneau avançait plus vite. Billy hâta le pas et, franchies deux ou trois clairières, il tomba dans un long sillage tortueux. La trace était relativement récente et, au bout d’une heure encore, il était sûr que les fugitifs ne pouvaient être bien loin devant lui. Il les avait suivis à travers un marais étroit et il avait escaladé le sommet d’une hauteur escarpée, lorsqu’il s’arrêta. Isabelle avait atteint la crête du coteau dénudé, épuisée.
Pendant les vingt derniers mètres il pouvait voir que Deane l’avait aidée; ensuite elle s’était affalée dans la neige et il avait placé une couverture sous elle. Ils avaient bu du thé noirâtre et il s’en était répandu un peu sur la neige. Il ne s’était pas encore formé de glace. Instinctivement, Billy se glissa derrière une roche et regarda à ses pieds dans la vallée boisée. Au bout de quelques minutes, il se mit à descendre.
Il était presque parvenu au bas de la crête lorsqu’il s’arrêta net, en étouffant un cri d’horreur. Il avait atteint un endroit où le flanc de la hauteur semblait s’être écroulé, faisant place à une paroi à pic. En un éclair, il se rendit compte de ce qui était arrivé. Deane et Isabelle étaient descendus dans un amas de neige qui s’était effondré sous leur poids, les précipitant sur les roches en dessous d’eux.
Il ne resta que le temps de souffler et à ce moment, de très loin derrière lui, lui parvint un bruit qui le traversa d’un étrange frisson. C’était le hurlement d’un chien. Bucky et ses hommes le talonnaient de près et ils voyageaient avec l’attelage.
Il obliqua un peu sur la gauche afin d’éviter l’extrémité du traquenard et fonça témérairement au beau milieu. Ce ne fut qu’après avoir vu par où Scottie Deane et son attelage s’étaient tirés de l’éboulement de neige qu’il put respirer de nouveau. Il essuya la sueur froide de son visage lorsqu’il aperçut les empreintes des mocassins d’Isabelle, à l’endroit où Deane avait redressé le traîneau. Et alors, pour la première fois, il remarqua plusieurs petites taches rougeâtres dans la neige: Isabelle ou Deane s’étaient blessés dans leur chute, légèrement peut-être. A cent mètres de l’éboulement, le traîneau s’était arrêté de nouveau et, à partir de là, c’était Deane qui avait été voituré et Isabelle qui allait à pied.
Billy suivit dès lors avec plus de précautions; encore une centaine de mètres et il s’arrêta pour flairer le vent. Devant lui, sapins et baumiers croissaient drus et touffus et, de cet abri, il était certain que quelque chose lui arrivait dans l’air. D’abord il crut que c’était l’odeur des balsamiers. Bientôt il reconnut que c’était celle de la fumée.
La force de l’habitude lui fit porter pour la vingtième fois la main à l’étui vide de son revolver. De le savoir vide ajoutait à la circonspection avec laquelle il s’approcha des sapins et des baumiers touffus devant lui. Profitant d’un tas de buissons bas chargés de neige, il coupa la piste à angle droit et se mit à décrire un vaste détour. Il se dépêchait. En moins d’une demi-heure ou trois quarts d’heure, Bucky aurait atteint la crête. Et lui, quoi qu’il fît, il devait l’avoir fait avant ce moment-là. Cinq minutes après avoir quitté la piste, il aperçut enfin de la fumée et commença à se diriger du côté du feu.
Le calme d’alentour l’oppressait. Il se rapprochait de plus en plus, cependant il n’entendait aucun bruit de voix, aucun bruit de chiens. Enfin, il parvint à un endroit d’où il pouvait regarder, caché par un jeune plant de sapins, et apercevoir le feu. Il ne s’en trouvait pas à plus de trente pieds. Il retint son souffle, au spectacle qu’il avait sous les yeux. Sur une couverture étendue près du feu était couché Scottie Deane, la tête appuyée à un havresac. Nul indice d’Isabelle, ni du traîneau, ni des chiens. Le cœur de Billy se mit à cogner dans sa poitrine, tandis qu’il se relevait. Il ne s’attarda point à se demander où Isabelle et les chiens étaient partis.
Deane était seul et couché le dos tourné vers lui. Le sort ne pouvait lui fournir occasion meilleure et les pieds de Mac Veigh, chaussés de mocassins, s’enfoncèrent vivement et doucement dans la neige. Il était à moins de six pas de Scottie Deane avant que le blessé l’entendît et ce dernier avait à peine fait un mouvement qu’il se trouvait sur lui. Il fut surpris de la facilité avec laquelle il empoigna Deane et lui passa les menottes aux poignets. L’opération n’était pas plutôt terminée qu’il comprit. Un lambeau d’étoffe était noué autour de la tête de Deane et teint de sang. Les bras et le corps de l’homme étaient sans force. Il regarda Billy avec des yeux égarés, puis, se rendant compte lentement de ce qui arrivait, un gémissement sourd s’échappa de ses lèvres.
En un instant, Billy fut à genoux à côté de lui. Il avait vu Deane deux fois auparavant, par là, à Churchill, mais c’était la première fois qu’il eût jamais regardé de près son visage. Ce visage était usé par les fatigues et la torture intérieure. Les joues étalent hâves et les yeux d’acier gris levés vers ceux de Billy étaient rougis par des semaines et des mois de lutte contre la rafale. C’était le visage, non point d’un criminel, mais d’un homme à moustache blonde en qui Billy aurait eu confiance, d’un homme sans peur et marqué de cette volonté bien affirmée qui s’associe à l’honnêteté et à la franchise.
Il poussa de nouveau un rude soupir et Billy comprit parfaitement pourquoi cet homme ne l’avait pas tué quand il en avait eu l’occasion. Deane n’était pas de ceux qui attaquent dans l’ombre ou par derrière. Il avait laissé la vie à Billy parce qu’il croyait encore à l’humanité de l’homme et la pensée d’avoir répondu à la confiance que Deane avait eue en lui, en se précipitant sur Deane lorsqu’il était étendu par terre et blessé, remplit Billy d’amertume et de honte. Il serra une des mains de Deane dans les siennes.
--Je déteste de faire ça, mon vieux! s’écria-t-il vivement. C’est infernal de mettre les poucettes à un éclopé. Mais je dois le faire... Je n’avais pas l’intention de venir... Non! Dieu m’en est témoin, je n’en avais pas l’intention, si Bucky Smith et deux autres n’avaient pas surpris ta piste au départ de l’ancien campement. Ils t’auraient pris... c’est certain. Et elle n’aurait pas été en sécurité avec eux. Comprends-tu? Elle n’aurait pas été en sécurité! Aussi je me suis mis en tête d’arriver le premier et de t’arrêter moi-même.
«Il faut que tu comprennes. Et tu saisis, je pense. Tu dois avoir entendu, car j’ai cru que tu étais sûrement mort dans la caisse, et j’en jure le ciel que je pensais tout ce que j’ai dit alors. Je ne serais pas venu. J’étais content que vous étiez partis tous les deux. Mais ce Bucky est un lâche et un vaurien. Et peut-être, si je m’assure de toi, pourrais-je t’aider plus tard... Ils seront ici dans quelques minutes.
Il parlait vite, sa voix frémissant de l’émotion qui dictait ses paroles, et pas un instant Scottie Deane ne détourna ses regards du visage de Billy. Quand Billy se tut, il le regarda encore un moment, jugeant de la vérité des mots qu’il venait d’entendre, par ce qu’il lisait dans le regard de l’autre. Alors Billy sentit que, pendant une minute, sa main serrait plus fort la sienne.
--Je suppose que vous agissez très honnêtement, Mac Veigh, dit-il, et je suppose que cela devait arriver tôt ou tard, d’ailleurs. Je ne suis pas désolé que ce soit vous... et je sais que vous prendrez soin d’elle.
--Je le ferai... même s’il faut combattre... et tuer!
Billy avait dégagé sa main et serrait les poings. Dans les yeux de Deane brilla un éclair soudain.
--C’est ce que j’ai fait! soupira-t-il, en serrant lui aussi les poings énergiquement. J’ai tué... à cause d’elle. C’était un lâche et un vaurien aussi. Et vous auriez fait de même!
Il regarda de nouveau Billy.
--Je suis content que vous ayez dit ce que vous feriez... quand j’étais dans le coffre, ajouta-t-il. Si elle n’était pas aussi pure et aussi douce que les étoiles, j’aurais agi autrement. Mais j’ai été intimement persuadé que vous la traiteriez comme un frère. Je n’ai pas eu confiance en beaucoup d’hommes. Mais j’ai eu confiance en vous.
Billy se pencha sur le blessé. Son visage était pourpre et sa voix tremblait.
--Dieu te bénisse pour cela, Scottie! dit-il.
Un bruit venu de la forêt fit se retourner les deux hommes.
--Elle a emmené les chiens et s’est un peu écartée par là pour charger du bois, fit Deane. Elle revient.
Billy s’était redressé, le visage tendu du côté de la crête. Lui aussi avait perçu du bruit, un autre bruit dans une autre direction. Il se mit à rire, d’un rire sardonique, en se retournant vers Deane.
--Et ils viennent aussi, Scottie! répondit-il. Ils escaladent la hauteur. Je vais prendre tes armes, mon vieux! Il est fort possible qu’il y ait lutte.
Il glissa le revolver de Deane dans son étui à lui et rapidement vida le barillet du fusil qui était auprès.
--Où sont mes armes? demanda-t-il.
--Je les ai jetées, fit Deane. Ce sont là toutes les armes de l’équipement.
Et Billy attendait, cependant qu’Isabelle arrivait, à travers la sapinière aux branches basses, avec ses chiens.
CHAPITRE VI
LA FUITE
Il y avait un sourire pour Deane aux lèvres d’Isabelle, tandis qu’elle se dépêtrait parmi les sapineaux, enfoncée jusqu’aux genoux dans la neige, les chiens remorquant le traîneau à sa suite. Alors, tout à coup, elle aperçut Mac Veigh et le sourire se figea sur sa figure en un regard d’horreur. Elle n’était point à vingt pas lorsqu’elle déboucha dans la petite clairière, et Billy entendit le cri déchirant sa poitrine. Elle s’arrêta et appuya les mains sur son cœur.
Deane s’était soulevé à demi, son visage blême et émacié lui souriant d’un air encourageant. En poussant un cri sauvage, Isabelle se précipita vers lui et se laissa tomber à genoux à son côté, les mains agrippant d’un geste farouche les menottes d’acier aux poignets de son mari. Billy s’éloigna.
Il pouvait l’entendre sangloter et il pouvait entendre la voix sourde et consolante du blessé. Un gémissement d’angoisse s’échappa des lèvres de Mac Veigh et il serra les poings plus fort, redoutant le terrible instant où il lui faudrait supporter le regard de la femme qu’il aimait par-dessus tout au monde.
Ce fut sa voix qui le ramena auprès d’eux. Elle s’était relevée et se tenait debout devant lui, pantelante comme une bête aux abois. Et Billy lut sur son visage ce qu’il avait redouté plus que l’aiguillon de la mort. Ses yeux bleus n’étaient plus remplis de la douceur ni de la foi de l’ange qui était venu à lui du fond de la steppe. Ils étaient durs et effrayants; ils débordaient d’une telle démence qu’il crut qu’elle allait se précipiter sur lui.
Dans ces yeux-là, dans le frisson de sa gorge nue, dans un sanglot qui secouait sa poitrine, il y avait de la colère, du chagrin, et l’épouvante de quelqu’un dont la confiance était devenue tout à coup la plus mortelle des désillusions. Et Billy resta devant elle sans prononcer un mot, le visage aussi froid et aussi blême que la neige à ses pieds.
--Alors vous... vous avez suivi... après... cela!
Ce fut tout ce qu’elle dit et cependant sa voix, le sens de ses mots étranglés le blessaient plus que si elle l’avait frappé. Il n’y avait en eux rien de la passion et des récriminations auxquelles il s’était attendu. Proférés avec calme, presque avec douceur, ils le perçaient jusqu’à l’âme. Il s’était proposé de lui dire ce qu’il avait dit à Deane... davantage même. Mais l’âpreté de la solitude l’avait rendu peu apte à s’exprimer et, tandis que son cœur appelait des mots à son aide, Isabelle se détourna et alla vers son mari. Et alors se produisit ce à quoi il s’attendait.
Au bas de la crête roula une avalanche de neige parmi des aboiements de chiens. Billy enleva le revolver de sa gaine et il était prêt lorsque Bucky Smith, devançant ses hommes de quelques pas, accourut au campement. A la vue de son adversaire partagé entre la fureur et la déception, tout le vieux sang-froid de Billy le reconquit.
D’un bond Bucky fut au côté de Scottie Deane. Il regarda les mains enchaînées de l’homme, puis la femme qui les étreignait dans les siennes, ensuite il courut à Billy.
--Vous êtes un menteur et un hypocrite, haleta-t-il. Vous aurez à répondre de tout cela au Quartier Général. Je comprends maintenant pourquoi vous les avez laissés partir. C’était elle! Elle s’est acquittée envers vous; elle s’est acquittée à sa manière... pour le rendre libre. Mais, désormais, elle ne fera plus...
A ces mots, Deane s’était redressé comme piqué par un taon. Billy vit le pâle visage d’Isabelle. Le sens des paroles de Bucky avait pénétré en elle aussi vif qu’une traînée de poudre et, l’espace d’une minute, ses regards se tournèrent vers lui.
Bucky n’acheva pas sa phrase. Avant qu’il eût pu ajouter un autre mot, Billy s’était précipité sur le caporal. Il fonça du poing, une fois, deux fois, et les coups qui s’abattaient envoyèrent Bucky s’écraser contre le feu. Billy n’attendit point qu’il se remît sur pieds. Un rouge éclair brilla devant ses yeux. Il oublia la présence de Deane, de Walker et de Conway. Son unique pensée était que le voyou qu’il venait de terrasser avait lancé à Isabelle la plus mortelle injure qu’un homme pût jeter à une femme et, avant que Walker ou Conway eussent pu faire un mouvement, il se ruait sur Bucky.
Il ne sut pas pendant combien de temps ni combien de fois il frappa; mais lorsqu’enfin Conway et Walker réussirent à l’emmener, Bucky était étendu sur le dos dans la neige, le sang lui giclant par la bouche et par le nez. Walker courut à lui. A bout de souffle, Billy se retourna vers Isabelle et Deane. Il sanglotait presque. Il n’essaya point de parler. Mais il vit que ce qu’il avait redouté n’existait plus.
Isabelle le regardait de nouveau et l’ancienne confiance avait reparu dans ses yeux. Enfin, elle comprenait!... Les poings ligotés de Deane étaient crispés. La lueur de fraternité brilla dans ses yeux et, alors qu’il y avait eu auparavant douleur et détresse au cœur de Billy, il y sentait maintenant une flamme de joie réconfortante: ils avaient encore confiance en lui.
Walker avait relevé Bucky; il l’avait assis et il étanchait le sang de sa figure lorsque Billy vint à eux. La main du caporal fit un léger mouvement vers son revolver. D’un coup sec, Billy l’écarta et s’empara de l’arme.
Puis il s’adressa à Walker.
--Vous n’ignorez nullement que j’ai dans le service le grade de sergent, n’est-ce pas Walker? demanda-t-il.
Son ton n’était plus celui de la camaraderie. Il avait l’accent de l’autorité, Walker fut prompt à le comprendre.
--Nullement, Monsieur.
--Et vous êtes bien au courant de nos règlements au sujet de l’insubordination et de l’outrage à un officier en service?
Walker fit un signe d’affirmation.
--Alors, comme officier supérieur, et au nom de Sa Majesté le Roi, je mets en état d’arrestation le caporal Bucky Smith et vous charge, sous la foi du serment requis, de le mener sous votre garde à Churchill, avec la lettre que je vous donnerai pour l’officier qui s’y trouve en fonctions. Je déposerai contre Smith un peu plus tard pour prouver qu’il doit être cassé. Mettez-lui les menottes.
Étonné par le brusque changement de la situation, Walker obéit sans mot dire. Billy se tourna vers Conway, le conducteur.
--Deane est trop grièvement blessé pour voyager, expliqua-t-il. Dressez votre tente pour lui et pour sa femme auprès du feu. Vous pourrez prendre la mienne en échange quand vous retournerez.
Il alla à son bagage et prit un crayon et du papier. Un quart d’heure plus tard, il remettait à Walker la lettre dans laquelle il détaillait à l’officier commandant à Churchill certaines choses qu’il savait devoir retenir Bucky prisonnier jusqu’à ce qu’il vînt témoigner contre lui. Pendant ce temps, Conway avait dressé la tente et aidé Deane à y entrer. Isabelle l’y avait rejoint.
Billy s’entretint alors confidentiellement cinq minutes avec Walker et lorsque le constable donna ordre à Conway de tenir les chiens prêts pour le trajet du retour, il avait dans les yeux une dureté résolue en regardant Bucky. Pendant ces cinq minutes, il avait appris l’histoire de Rousseau, le jeune Français de Norway-House, là-bas, et de la femme dont l’infidélité l’avait tué. En outre, il détestait Smith comme tout le monde! Billy était sûr qu’il pouvait s’en remettre à lui.
Tant que chiens et traîneau ne furent pas prêts, Bucky n’avait pas dit un mot. La terrible raclée qu’il avait reçue l’avait étourdi pendant quelques minutes; alors, il se leva sans attendre l’ordre de Walker et s’avança, à grands pas, tout près de Billy. Un regard de vengeance passait sur son visage ensanglanté, ses yeux luisaient d’un éclat farouche, mais sa voix était si sourde que Conway et Walker n’en pouvaient entendre qu’un murmure. Ses paroles n’étaient que pour Billy seul.
--A cause de ceci, je te tuerai, Mac Veigh, dit-il. Et, malgré son mépris pour cet homme, cette voix sourde était telle que Billy sentit un frisson le traverser: «Tu peux me faire casser, mais tu mourras pour l’avoir fait.»
Billy ne répondit pas et Bucky n’en attendait point de riposte. Il partit en avant du traîneau avec Conway à un pas derrière, Billy suivit avec Walker jusqu’au pied de la crête.
Là ils se serrèrent les mains et Billy resta debout à les regarder jusqu’à ce qu’ils eurent dépassé le sommet de la crête.
Il retourna à pas lents vers le campement. Deane était sorti de la tente, appuyé sur Isabelle. Ils l’attendaient et sur le visage de Deane il revit l’expression qu’il y avait remarquée après avoir abattu Bucky Smith. Pendant un moment il n’osa lever les yeux sur Isabelle. Elle s’aperçut de ce changement et ses joues s’empourprèrent. Deane aurait tendu les mains, mais elle les tenait étroitement dans les siennes.
--Tu ferais mieux d’aller sous la tente et de rester tranquille, conseilla Billy. Je n’ai pas encore eu le temps de voir si tu es grièvement blessé.
--Ce n’est pas grave, assura Deane. J’ai cogné contre une roche en dégringolant au bas de la crête et suis demeuré évanoui quelques minutes.
Billy savait que les regards d’Isabelle étaient fixés sur lui et il sentait presque leur muette supplique. Il se mit à prendre du bois sur le traîneau qu’elle avait chargé et à en jeter dans le feu. Il souhaitait que Scottie et elle fussent demeurés sous la tente un peu plus longtemps. Son visage s’enflamma et son sang brûla comme flamme, en apercevant les menottes d’acier aux poignets de Deane. A travers la fumée, il voyait Isabelle étreignant toujours son mari. Il pouvait voir une de ses petites mains agrippée à la chaîne de fer. Brusquement, il se précipita vers eux et les regarda, ne redoutant plus de rencontrer les yeux d’Isabelle ou de Deane. Maintenant son visage rayonnait d’une joie magnifique et il tendit à demi les bras vers eux, tandis qu’il parlait comme s’il eût voulu les presser tous deux contre lui en ce moment de sacrifice et de renoncement, à l’aube d’une vie nouvelle.