Les amours de Faustine

Part 3

Chapter 33,744 wordsPublic domain

Ce n’est pas avec les liqueurs de l’agréable Bacchus que j’apaise ma soif, mais avec des potions médicinales, et une flamme me brûle profondément, jusqu’à la moelle.

De plus, ce feu s’accroît sous l’étincelle de Vénus et par la faute de l’Enfant qu’il faut craindre et dont l’arc est mauvais, car le cruel m’a percé la poitrine d’un trait assez douloureux.

Je brûle à cause d’une jeune femme dont les yeux sont des tisons. Un brutal la tient enfermée: son mari, parce qu’il redoute de se voir enlever ce qu’il enleva lui-même, et parce qu’il a peur de mes traits.

Mais qui ne serait pas craintif devant une pareille jeune femme? Pour grande que soit la ville, Polydore, on n’a jamais vu, je pense, et ne verra jamais dans Rome une telle jeune femme.

Regarde, elle a les yeux noirs, et les cheveux aussi; son front large a l’éclat de la neige; ses joues sont rosées; et les roses colorent ses lèvres délicates.

Ou plutôt, touche ses tétins jumeaux: ils ont été sculptés par les mains de Cupidon. Ah! que de joies nous avons goûtées dans notre bonheur, pendant plus d’une nuit!

Tantôt elle me réveille et me réchauffe dans ses bras si doux; et tantôt, en soupirant, elle m’invite avec de légères tendresses; tantôt elle s’anime de la langue, et, variant ses inventions, tente des jeux hardis...

Cette Faustine, le Plaisir toujours l’accompagne; il y a même des Amours ailés qui voltigent autour d’elle, et la Grâce et les Jeux et l’escorte de Vénus, toujours, sont à son service.

Voilà la fièvre qui ravage mes membres, voilà le feu qui se déchaîne dans mes moelles, et c’est comme l’âpre canicule déchaînée sur les campagnes sans défense.

Cette Faustine qu’on m’a prise, Polydore, il faut qu’à travers Rome tout entière on la poursuive, et jusqu’au milieu des flammes, car elle mérite qu’on mette dix ans pour la reconquérir d’une main vengeresse.

XXII

SOMNIUM

Nox erat, et placidum carpebant cuncta soporem, Cum Puer in somnis visus adesse mihi.

Arcum læva tenet, tenet aurea spicula dextra, Candenti ex humero picta pharetra sonat.

Ille meos cernens vigili sub mente dolores, Luminaque e lacrymis turgida facta meis,

Ultro me timidum verbis compellat amicis, Atque meas lacrymas sic miseratus, ait:

Parce tuum, juvenis, consumere luctibus ævum, Et nostra toties de levitate queri.

Quæ tibi non nostra, sed sævi fraude mariti Rapta est, illa tibi restituenda venit.

Quid me, sæve Puer, deceptum fraude maligna, Tu quoque nunc falsis ludis imaginibus?

Si cupis ut credam, stygias testare paludes, Aut aliquo dubiam pignore stringe fidem.

Sume, ait, et pictis pennam detraxit ab alis, Certior ut fias hoc tibi pignus erit.

Sed quid ab hoc tandem sperandum pignore certi, Firmatura fidem si mihi penna datur?

XXII

SONGE

Il faisait nuit, et tranquillement tout goûtait le repos, lorsqu’un Enfant m’apparut en songe. Il était devant moi.

Sa main gauche tient un arc; sa droite tient des flèches relevées d’or; à son épaule blanche pend un carquois décoré, qui fait du bruit.

Il voit bien que, loin de dormir, je roule dans ma tête des pensées douloureuses, et que mes yeux, pour avoir pleuré, sont gonflés.

Alors il vient vers moi. J’étais craintif; il m’apostrophe amicalement et, comme mes larmes lui font pitié, il dit:

--«Arrête, jeune homme. N’épuise plus tes jours dans le chagrin, et ne te plains plus si souvent de mes caprices.

Cette femme, ce n’est pas moi, c’est un mari cruel qui par sa fourbe te l’enleva. Mais voici qu’elle va t’être rendue.»

--«Pourquoi, cruel enfant, puisqu’on m’a trompé par une fourbe méchante, faut-il que tu viennes aussi maintenant m’abuser avec tes mensonges?

Si tu souhaites que je te croie, jure, et prends à témoin les eaux du Styx! ou, plutôt, car je suis indécis, donne-moi un gage qui resserre ma confiance.»

--«Tiens», dit-il, et, s’arrachant une plume de ses ailes peintes: «Sois plus sûr de moi, voici mon gage.»

Mais enfin, que dois-je espérer? Et quelle assurance tirer de ce gage, si, pour affermir ma confiance, c’est une plume qu’on me donne?

XXIII

VOTUM AD VENEREM

Si per te alma Venus, rerumque hominumque creatrix, Qua sine nil animis corporibusque placet,

Sidereis Faustinæ oculis, verbisque fruisci, Et liceat noto reddere membra toro,

Non tibi candenti stabunt de marmore templa, Hostia nec sanctos corruet ante focos.

Purpurei sedenim flores, violæque, rosæque, Parque columbarum, Diva, tibi dabitur.

Suspensaque tibi solventur vota tabella, Omnibus et seclis charta loquetur anus:

Amissam mihi te Faustinam restituisse, Hoc est ipsum me restituisse mihi.

XXIII

OFFRANDE A VÉNUS

Bienfaisante Vénus, créatrice des hommes et des choses, toi sans qui rien ne plaît aux âmes et aux corps,

si par toi je retrouve Faustine et ses yeux étoilés et ses entretiens pour que j’en tire ma joie, et si tu la rends toute au lit que tu connais,

ce ne sont point des temples de marbre blanc que j’élèverai pour toi, et je n’abattrai point de victime devant ton foyer sacré;

mais plutôt, ce sont des fleurs de pourpre, des violettes, et des roses, et une couple de colombes, ô déesse, que je te donnerai.

Puis, pour m’acquitter de mon vœu, je suspendrai une tablette, de sorte qu’aux siècles à venir une inscription dira, avec le temps,

que tu m’as rendu la Faustine que j’avais perdue, et qu’ainsi tu m’as rendu à moi-même.

XXIV

VOTI SOLUTIO

Jam mihi mea reddita est Columba, Vos tristes elegi valete longum. At vos molliculi venite versus, Dum cano reditum meæ Columbæ, Quam plus ipse oculis meis amabam, Cujus basia, blandulumque murmur, Lusus, nequitiæ proterviores, Et morsus poterant, micante rostro, Ipsum vincere passerem Catulli.

Nam mellita fuit, venusta, bella, Pulchra, candidula, atque delicata: Nil mage ut queat esse delicatum, Mellitum magis, aut magis venustum. Ut vobis male sit, mali Cinœdi, Fures improbuli, invenustulique, Qui talem mihi tam diu abstulistis Pulchram, candidulam, meam Columbam. At vos hendecasyllabi frequentes, Versus molliculi, venustulique, Adeste huc, precor: et quot estis omnes, Formosæ Veneri, bonisque Divis Votum solvite pro mea Columba.

XXIV

LE VŒU ACCOMPLI

C’est fait, ma Colombe m’est rendue. O sombres élégies, adieu donc pour longtemps! Mais vous, vers tendrelets, venez! Je chante le retour de ma Colombe,--ah! je l’aimais certes plus que mes yeux,--et ses baisers, ses soupirs charmants, ses jeux, ses caresses assez hardies, et ses morsures laissaient, bec palpitant, loin derrière elle, le moineau de Catulle.

Car elle était douce comme miel[15], gracieuse, jolie, belle, toute fraîche et mignonne. Non! rien ne pouvait être plus mignon, et rien plus doux, ou plus gracieux. Malheur à vous, donc[16], effrontés méchants, larrons si fourbes et si peu gracieux, puisque vous m’avez si longtemps privé de ma belle et toute fraîche et mienne Colombe! Mais vous, hendécasyllabes nombreux, vers tendrelets et pleins de grâce, venez à moi, je vous en prie; et tous, tant que vous êtes, il vous faut, à l’admirable Vénus et aux dieux bienveillants, accomplir le vœu que j’ai fait pour ma Colombe.

XXV

BASIA FAUSTINÆ

Cum tu ad basia nostra sic reflectis Cervicem niveam, Columba, pœti Molle ut nescio quid natent ocelli, Præ desiderio mihi liquescit Ipsa pene anima, in tuumque sensim Prorsus exanimis sinum relabor. Admotis sed ubi hinc et hinc labellis, Udo tramite mutuum recursant Linguæ, et ambrosios anhelo ab ore Flores carpere mi licet beato, Tunc mi, tunc videor Jovis tonantis Assidere epulis, sacrumque nectar Haurire intrepide, Deum sodalis.

Si summis bona proxima, o Columba, Præbes tam facilis beato amanti, Cur tu summa negas misello, et una Misellum facis, et facis beatum? Num forsan metuis Deus fruendo Ipse ne efficiar, velimque solus Te sine Elysios videre campos? Hunc, hunc pone metum, venusta, bella, Vitæ dimidium meæ, Columba: Nam quæcunque oculos tuos tenebit Sedes, illa mihi domos Deorum, Et campos referet beatiores.

XXV

LES BAISERS DE FAUSTINE[17]

Lorsque vers mes baisers tu tends et plies ton cou de neige, ô Colombe, avec ces yeux mi-clos qui ont je ne sais quel air noyé de tendresse, sous le désir mon âme se fond totalement, et, peu à peu, sur ta poitrine, je perds conscience et je retombe. Mais lorsque nos lèvres, tantôt jointes et tantôt retirées, font un sentier humide où s’animent à tour de rôle nos langues, et que, sur ta bouche pâmée, je peux dans mon bonheur cueillir des fleurs d’armoise, alors, oui! alors il me semble, ô Jupiter tonnant, que je suis à ta table et, ô nectar sacré, que je te bois à longs traits en compagnie des dieux.

Ce sont là les joies les plus proches des plus grandes, ô Colombe! Et, puisque tu les offres avec tant de complaisance à ton bienheureux amant, pourquoi lui refuser les plus grandes, pauvret, et du même temps faire un pauvret de lui, et faire un bienheureux? Crains-tu par hasard qu’une telle jouissance me transforme en dieu? et que je veuille m’en aller seul pour voir sans toi les champs élysées? Allons, allons! quitte cette crainte, ô gracieuse, jolie, moitié de ma vie, ô Colombe. Tu le sais: qu’un endroit charme seulement tes yeux, il devient pour moi le palais des dieux et les champs du plus grand bonheur[18].

XXVI

DE POETARUM AMORIBUS AD GORDIUM

Gordi, plus oculis amate nobis, Quicquid Lesbia, Delia, et Corinna, Quicquid Cynthia, quicquid et Lycoris, Quicquid Stella, Nina, et recens Neæra, Laura, et Candida, vel fuit Gelonis, (Ut nostras quoque nominem puellas) Cassandra æmula Laureæ puellæ, Quicquid Pasithea, et venusta nuper Mellina, et numenis Oliva nostris Dicta (si locus inter has Olivæ) Hoc Faustina mea, hoc mea est Columba. Hoc Faustina tua, hoc tua est Columba:

Ob id nunc cupiam hîc adesse, Gordi, Et quicquid cecinit tener Catullus, Et quicquid cecinit tener Tibullus, Quicquid Naso canit, Propertiusque, Gallus, et Jovianus, Actiusque, Quicquid ipse Marullus, et Petrarca, Quicquid Beza canit, canit Macrinus, (Ut nostros quoque nominem poëtas) Ronsardus gravis, et gravis Thyardus, Mollis Baifius, mihique (si quis Probatos locus inter est poëtas) Optarim veteres meos calores, Gordi, ut sic melius queam referre, Faustinamque meam, et meam Columbam, Faustinamque tuam, et tuam Columbam.

XXVI

AMOURS DE POÈTES

(A GORDES)

Gordes, que j’aime plus que mes yeux, tout ce que fut Lesbie, Délie et Corinne, tout ce que fut Cynthie et tout ce que fut Lycoris, tout ce que fut Stella, Nina, et récemment Néère, Laure et Candide, ou Gélonis (car il faut que je cite aussi nos maîtresses), et Cassandre, rivale de Laure, autre maîtresse, tout ce que fut Pasithée, et naguère la jolie Melline, et Olive que mes vers ont chantée, (s’il y a place au milieu d’elles pour Olive), voilà ce qu’est ma Faustine, voilà ce qu’est ma Colombe, voilà ce qu’est ta Faustine, voilà ce qu’est ta Colombe.[19]

C’est pour cette raison qu’à présent Je voudrais qu’on trouvât ici, Gordes, et tout ce qu’a chanté le tendre Catulle, et tout ce qu’a chanté le tendre Tibulle, tout ce que chante Ovide, et Properce, et Gallus, et Jovian, et Actius, tout ce que chante Marulle, et Pétrarque, tout ce que chante Bèze et que chante Macrin, (car il faut que je cite aussi nos poëtes), et Ronsard, qui est majestueux, et le majestueux Thyard, et le délicat Baïf; et pour moi, (s’il y a ma place au milieu de ces poëtes qui ont fait leurs preuves), je souhaiterais recouvrer mes ardeurs de jadis, Gordes, afin de pouvoir mieux célébrer et ma Faustine et ma Colombe, et ta Faustine et ta Colombe.

APPENDICE

Le recueil des _Amores_, troisième partie des _Poemata_, se compose de 35 poëmes: 26 seulement peuvent être reproduits dans les _Amours de Faustine_. Les autres sont de courtes pièces érotiques ou satiriques où rien n’a trait à Faustine. Nous avons cru devoir les supprimer des _Amours de Faustine_. Cependant nous donnons ici, en appendice, trois pièces d’inspiration amoureuse dont la suppression totale ne s’imposait pas, et nous les faisons suivre du _Patriæ Desiderium_ (_la Patrie Regrettée_), poëme fameux que Joachim du Bellay écrivit à Rome et d’où il tira plusieurs sonnets, bien connus, de ses _Regrets_.

I

PIÈCES SUPPRIMÉES

1

DE AMORIS VIOLENTIA EX ANACREONTE

Frontem cornigeram dedit juvencis Natura, alitibus dedit volatum, Fecit cornipedes equos, fugaces Auritos lepores, natalitesque Pisces, fulmineos sues, leones Fecit magnanimos, viros sagaces: Ast hoc ingenio videns negatum Esse fœmineo, dedit puellis Formam igne atque acie potentiorem.

1

LA FORCE DE L’AMOUR

(TIRÉ D’ANACRÉON)

Aux jeunes taureaux, la Nature a donné un front cornu; aux oiseaux, elle a donné la faculté de voler; elle a pourvu de sabots de corne les chevaux: elle a fait rapides les lièvres aux longues oreilles; les poissons, capables de nager; les sangliers, terribles comme la foudre; et elle a fait les lions généreux, et les hommes perspicaces. Mais, quand elle vit qu’on refusait cette qualité aux femmes, elle donna aux filles la beauté, qui est plus puissante que le feu et le fer aiguisé.

2

AD FABULLAM CUR AMATORIA NON SCRIBAT

Quod nullos faciam, Fabulla, versus (Quamvis tot faciam, Fabulla, versus) Qualeis, qui populo suos amores Lascivis nimium explicant libellis, Miraris, tetricum et vocas poëtam, Rugosum nimis, et nimis Catonem, Subinde hoc repetens Catullianum: Nam castum esse decet pium poëtam Ipsum, versiculos nihil necesse est.

Sed nobis aliter quidem videtur, Nec vatem decet esse tam pudicum, Qui versus faciat parum pudicos. Nam quid turpius est, Fabulla, quæso, Si gallum hunc facias, Deo salace, Cui versus decet esse prurientes?

Scimus quid sit Amor, Fabulla, scimus: Estque in versiculis bonus Cupido Nostris plurimus, et Venus jocosa, Blando quæ docuit sonare plectro, Dum nostris licuit bonis fruisci, Et nostras Domina fovente flammas, Ignis mollibus arsit in medullis.

Nunc nos læta fugit juventa, nosque Divexant animi æstuantis undæ, Et curæ vigiles, metusque sævi, Omnes qui Veneres, Cupidinesque, Lusus, nequitias, sales, jocosque, A nostris abigunt, Fabulla, Musis.

Quare quod superest, Fabulla bella, Si quid te lepidi juvant libelli, Quos scripsit manibus suis Cupido, Dictarunt Charites, canunt poëtæ, Ediscunt juvenes, tenent puellæ, Et quos ipsi etiam audiunt libenter Senes frigiduli, gravesque matres, Aut tu nostra legas nimis pudica, Aut tu nos facias minus pudicos.

2

A FABULLA, POURQUOI IL N’ÉCRIT PAS DES VERS ÉROTIQUES

Parce que, Fabulla, je ne fais pas des vers (et cependant, Fabulla, je fais tant de vers!) comme ceux qui exposent au public leurs amours en de petits livres extrêmement licencieux, tu es étonnée, tu déclares que je suis un poëte sombre, par trop sévère et par trop Caton, et tu répètes aussitôt ces paroles de Catulle: «Certes, il faut qu’un poète qui se respecte soit chaste de sa personne, mais cette qualité n’est pas indispensable à ses petits vers.»[20]

Mais moi, à dire vrai, je pense autrement, et qu’il faut qu’un poète ne soit pas si réservé dans sa vie, s’il veut faire des vers qui ne soient pas trop réservés. Hé! qu’y a-t-il de plus indécent, Fabulla, je te le demande, que de faire un eunuque[21], sous l’excitation de son dieu, de celui qui doit écrire des vers brûlants d’impudeur?

Je sais ce que c’est que l’amour, Fabulla, je le sais. Dans mes petits vers, on a vu souvent le bon Cupidon, et la plaisante Vénus, car elle m’apprit à jouer de la lyre qui charme; et cela dura tant que j’ai pu jouir de mon bonheur, tant que ma maîtresse entretint ma flamme, et que le feu fut ardent en mes moelles dociles.

Mais aujourd’hui, les joies de la jeunesse m’abandonnent. Je suis tourmenté par les houles d’un cœur qui s’agite, par des soucis toujours en éveil et par des inquiétudes cruelles, soins qui chassent tout, Vénus et Cupidons, jeux, voluptés, débauches et plaisirs, et les éloignent, ô Fabulla, de mes Muses.

C’est pourquoi désormais, charmante Fabulla, si tu aimes les petits livres mignards qu’écrivit de ses mains Cupidon même, ceux que dictent les Grâces et que chantent les poètes, ceux qu’apprennent les garçons et que possèdent les filles, ceux qu’entendent volontiers aussi les vieillards déjà glacés et les sévères mamans, de deux choses l’une: ou bien contente-toi de lire mes vers que tu trouves trop réservés, ou bien fais ce qu’il faut pour que je sois moins réservé.

3

DE CŒCO VIAM INDICANTE

Nox erat, et pactæ properabam ad tecta puellæ, Junguntur fano quæ, Lodoice, tuo.

Quà sit iter quæro (nam me fallebat euntem Tum forte in varias semita secta vias).

Hac, aliquis dixit, dextra simul indicat: atque is Cœcus erat: cœcum suspicor esse Deum.

3

L’AVEUGLE QUI MONTRE LE CHEMIN

Il faisait nuit, et je me hâtais vers la maison de la jeune femme à qui je suis engagé. Tu sais, Louis[22], que cette maison est proche de ton sanctuaire.

Je cherchais mon chemin, (car, tandis que je marchais, je m’étais trompé au carrefour d’où partent des rues différentes).

--«Par ici», me dit quelqu’un. En même temps, il me montre de la main la direction. Or, c’était un aveugle. Cet aveugle, je le présume, était un dieu.

II

PATRIÆ DESIDERIUM

Quicunque ignotis lentus terit ocia terris, Et vagus externo quærit in orbe domum,

Quem non dulcis amor, quem non revocare parentes, Nec potuit, si quid dulcius esse potest,

Ferreus est, dignusque olim cui matris ab alvo, Hyrcanæ tigres ubera præbuerint.

Non mihi saxea sunt, durove rigentia ferro Pectora, nec tigris, nec fuit ursa parens,

Ut dulci patriæ durus non tangar amore, Totque procul menses exul ut esse velim.

Quid namque exilium est aliud, quam sidera nota, Quam patriam, et proprios deseruisse lares?

Annua ter rapidi circum acta est orbita solis, Ex quo tam longas cogor inire vias:

Ignotisque procul peregrinus degere tectis, Et Lyrii tantum vix meminisse mei,

Atque alios ritus, aliosque ediscere mores, Fingere et insolito verba aliena sono.

At quid Romana (dices) speciosius Aula, Aut quisnam toto pulchrior orbe locus?

Roma orbis patria est, quique altæ mœnia Romæ Incolit, in proprio degit et ille solo.

Forsan et est Romæ (quod non contingere cuivis Hic solet externo) vivere dulce mihi:

Est cui purpurei patruus pars magna Senatus, Atque idem Aonii pars quoque magna chori,

Qui nostras ornetque bonus, foveatque Camœnas, Arceat a nostro pauperiemque lare.

At quoties studia antiqua, antiquosque sodales, Et memini charam deseruisse domum,

Quondam ubi sollicitas Persarum temnere gazas, Et fœlix parvo vivere doctus eram:

Ipsa mihi patriæ toties occurrit imago, Et toties curis torqueor usque novis.

Utque nihil desit, nobis tamen omnia desunt, Dum miseris noto non licet orbe frui.

Nec Ligeris ripas, saltus, sylvasque comantes Cernere, et Andini pinguia culta soli,

Quæ lacte, et Baccho, flaventis et ubere campi Antiquæ certant laudibus Italiæ.

Ast Ithacus, licet ipsa foret Laërtia tellus Et Bacchi, et Cereris muneribus sterilis,

In patriam rediit, reditum nec pulchra Calypso, Nec pulchra Alcinoi detinuit soboles.

Fœlix, qui mores multorum vidit, et urbes, Sedibus et potuit consenuisse suis.

Ortus quæque suos cupiunt, externa placentque Pauca diu, repetunt et sua lustra feræ.

Quando erit, ut notæ fumantia culmina villæ, Et videam regni jugera parva mei?

Non septemgemini tangunt mea pectora Colles, Nec retinet sensus Tybridis unda meos.

Non mihi sunt cordi veterum monumenta Quiritûm, Nec statuæ, nec me picta tabella juvat:

Non mihi Laurentes Nymphæ, sylvæque virentes, Nec mihi, quæ quondam, florida rura placent.

Ipsæ etiam quæ me primis docuere sub annis Ad citharam patrio flectere verba sono,

Heu! fugiunt Musæ, refugitque aversus Apollo, Et fugiunt digitos mollia plectra meos.

Aulica dum nostros gestaret turba libellos, Et tereret manibus carmina nostra suis,

Dumque meos Regis soror, illa, illa inclyta virgo Afflaret sancto numine versiculos,

Margaris invicti Regis soror, aurea virtus Inter mortales cui dedit esse Deam:

Tunc licuit totum fœcundo pectore Phœbum Concipere, et pleno pandere vela sinu.

Nunc miseri ignotis cœci jactamur in undis, Credimus et Latio lintea nostra freto.

Hoc Latium poscit, Romanæ hæc debita linguæ Est opera, huc Genius compulit ipse loci.

Sic teneri quondam vates præceptor Amoris, Dum procul à patriis finibus exul agit,

Barbara (nec puduit) Latiis prælata camœnis Carmina non propriam condidit ad citharam.

Carmina Principibus gaudent, plausuque theatri, Quique placet paucis, displicet ipse sibi.

II

LA PATRIE REGRETTÉE[23]

Quiconque en un pays inconnu a longtemps fatigué ses loisirs, ou erré par une terre étrangère en s’y cherchant une maison,

si l’amour tendre, si le souvenir de ceux qui l’ont nourri, n’ont pu le rappeler, ni quelque autre raison plus tendre,--supposé qu’elle soit possible;

il est de fer, et il méritait bien d’avoir, au sortir du ventre de sa mère, des tigresses d’Hyrcanie pour lui donner du lait.

Mais moi, mon cœur n’est pas de pierre; il n’est pas dur comme le fer insensible; je n’eus ni une tigresse ni une ourse pour me nourrir;

pourrais-je donc, tendre patrie, être insensible à l’amour qui m’émeut, et pendant tant de mois rester loin des miens, exilé, volontairement?

Qu’est-ce en effet que l’exil?--O ciel que l’on connaît, patrie, foyer familial, c’est de ne vous avoir plus.

Par trois fois déjà le soleil dévorant a fait sa révolution annuelle, depuis que, malgré moi, je me suis engagé sur de si longs chemins.

Sous des toits inconnus, loin de chez moi, voyageur qui passe, je vis, et mon Lyré n’est plus à peine en moi qu’un souvenir.

J’ai appris d’autres usages et d’autres coutumes, et je parle une langue nouvelle qui sonne étrangement.

Oui, m’objectera-t-on, mais y a-t-il rien de plus superbe que la Cour de Rome? Et y a-t-il dans l’univers entier un endroit plus beau?

Certes, Rome est la patrie universelle, et celui qui demeure au milieu de l’antique Rome peut se vanter de vivre sur un sol qui est sien.

Oui, sans doute, à Rome, (et le premier étranger venu n’a peut-être pas cet avantage), la vie a des douceurs pour moi:

j’y ai un oncle, qui occupe une place importante au Sacré-Collège et qui occupe aussi une place importante au chœur d’Aonie;

avec bienveillance, il encourage mes Muses, il les soutient, et il écarte la pauvreté de mon foyer.

Mais qu’importe? Chaque fois qu’il me souvient que j’ai abandonné mes études anciennes, mes anciens compagnons, et cette maison si chère

où j’avais appris à mépriser les trésors de la Perse, sources de tracas, et à me contenter de vivre de peu,

chaque fois, c’est l’image de la patrie qui se dresse devant mes yeux, et chaque fois, dans ma peine, j’éprouve une torture toujours renouvelée.

Même quand je ne manque de rien, je peux dire que tout me manque, parce que j’ai le malheur de n’être pas dans un univers que je connaisse pour y prendre mon plaisir,

parce que je ne vois ni les rives de la Loire, ni les vallons, ni les forêts chevelues, ni les grasses moissons du pays angevin,

de ce pays que le lait, le vin, et les richesses des champs jaunis de blés font rivaliser en gloire avec l’antique Italie.

Mais pourquoi ces excuses? Regardez Ulysse: les terres de Laërte avaient beau être stériles, car Bacchus et Cérès n’y donnaient rien;