Les amours de Faustine

Part 2

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Et jam quarta Ceres capiti nova serta parabat, Nec dederam sævo colla superba jugo.

Risit cæcus Amor. Tu verro hanc, inquit, amato. Faustinam nobis indicat ille simul.

Indicat, et volucrem nervo stridente sagittam Infixit nobis corda sub ima puer.

Nec satis hoc; tradit formosam in vincla puellam, Et sacræ cogit claustra subire domus.

Haud prius illa tamen nobis erepta fuit, quam Venit in amplexus terque quaterque meos.

Scilicet hoc Cypris nos acrius urit, et ipse Altius in nostro pectore regnat Amor.

V

QUE FAUSTINE EST LA PREMIÈRE FEMME DONT IL SE SOIT ÉPRIS A ROME

C’est bien moi, Rome, naguère, qui dédaignais tes jeunes femmes. Nulle dans une société si nombreuse n’était jolie à mes yeux.

Déjà, pour la quatrième fois, Cérès se préparait des couronnes de fleurs nouvelles, et je n’avais pas encore donné ma nuque insolente à l’impitoyable joug.

L’Amour, qu’on ne voit pas, se mit à rire. «Or çà! dit-il, voici une femme: aime-la.» En même temps, il me montre Faustine.

Il me la montre. La corde de l’arc retentit, et l’Enfant me planta un trait rapide en plein cœur.

Ce n’était pas assez. Voici qu’il livre aux chaînes la belle fille, et il la soumet de force aux verrous d’un couvent.

Néanmoins, elle ne me fut pas si tôt enlevée qu’elle ne fût d’abord venue dans mes bras jusqu’à trois et quatre fois.

On comprend donc que Cypris plus âprement me brûle et que plus profondément ancré dans ma poitrine règne l’Amour.

VI

AD JANUAM FAUSTINÆ

Hæc domus hæc illa est, nostros quæ claudit amores. Ah nimis atque nimis janua dura mihi.

Tu veneres ingrata meas, lususque, jocosque, Tu cohibes vinclis gaudia nostra tuis.

At nunc ille senex forsan rosea illa labella Sugit, et amplexu mollia membra premit.

Interea vagus, atque excors, sine mente animoque, Limina nocturnis nota tero pedibus.

Et circunspicio Lycæo lumine, si qua Rimula sit nostris forte patens oculis.

Nulla patet, vel si qua patet, sunt omnia muta, Vocibus ac nostris pervia nulla via est.

Hei mihi, quod Dominæ nulla ratione potis sum, Me dulce in gremium mittere per tegulas.

VI

A LA PORTE DE FAUSTINE

La voici, la voici, cette affreuse maison qui enferme mes amours. Ah! trop et trop cruelle porte!

C’est toi, insensible à mes plaisirs et à mes jeux et à mes amusements, c’est toi qui par tes chaînes m’empêches d’être heureux.

Quant à l’affreux vieillard, maintenant peut-être, ô délicates lèvres de rose, il vous suce, et dans ses bras, ô tendre corps, il te presse.

Et moi cependant, errant, hagard, sans âme et sans volonté, devant la porte que je connais j’use le sol, pendant la nuit, à force d’y passer.

Je cherche autour de moi, avec des yeux de Lyncée, si quelque fente ne va point par fortune s’ouvrir à mon regard.

Mais aucune ne s’ouvre; ou, si quelqu’une s’ouvre, tout est silencieux: j’ai beau appeler, je ne vois point de passage où passer.

Malheur de moi! puisque je ne trouve aucun moyen d’arriver jusqu’au sein chéri de ma maîtresse, même par la toiture.

VII

SE PERPETUO FAUSTINÆ MEMOREM FUTURUM

Quod scelus admisi infœlix? quæ numina læsi, Ut mihi sic, mea lux, eripienda fores?

Nam cui tam subito tot gaudia sunt prærepta, Iratos omnes huic decet esse Deos.

Ergo ego te posthac nunquam, mea vita, videbo? Audiero absentis nec tua verba miser?

At certè infixi nostro sub pectore vultus, Fixaque perpetuo verba loquentis erunt.

Hoc mihi non Superi abstulerint, non Juppiter ipse, Non, si me toto fulmine dejiciat.

VII

QU’IL SE SOUVIENDRA TOUJOURS DE FAUSTINE

Quel crime ai-je commis, infortuné? Quelles puissances ai-je offensées, pour que de cette façon, ô toute ma lumière, tu me sois ravie?

Quand si brusquement tant de joies vous sont arrachées, il faut bien qu’on ait contre soi la colère de tous les dieux.

Ainsi donc, moi, toi, c’en est fait? Jamais, ô ma vie, je ne te verrai? Et je n’entendrai pas les mots que tu dis loin de moi, malheureux que je suis!

Du moins, sois-en sûre, je garderai gravés dans mon cœur les traits de ton visage, et gravés pour toujours les mots que tu m’as dits de près.

Cela, les dieux ne pourraient pas me l’enlever, ni Jupiter non plus, non! même s’il m’écrasait de tout son tonnerre.

VIII

DE VULCANO ET MARITO FAUSTINÆ

Ut Martem et Venerem vinclis excepit, et astu Mulciber, et cœlo fabula nota fuit,

Sic tu ex insidiis Faustinam surripuisti, Scilicet ut tota notus in urbe fores.

At cur non astu simili, similique catena Me, me etiam vinctum maxima Roma videt?

Sic te ulcisci ambos, conjux generose, decebat: Hoc demum poteras Mulciber esse modo.

VIII

VULCAIN ET LE MARI DE FAUSTINE

Si Mars et Vénus furent pris au piège par les liens et le stratagème de Vulcain, et si l’histoire devint la risée du ciel,

de même, toi, par trahison tu as enlevé Faustine, et naturellement on rit de toi dans toute la ville.

Mais pourquoi, par un stratagème semblable et un semblable filet, moi, moi aussi, ne suis-je pas enchaîné sous les yeux de l’immense Rome?

C’est ainsi que tu aurais dû te venger de nous deux, ô époux magnanime. Ce n’est que de cette façon que tu pouvais être un vrai Vulcain.

IX

CUR SIT IRATUS MARITO FAUSTINÆ

Non te ideo (ne forte aliquis nos dicat ineptos) Damnamus nostris, impie, versiculis,

Quod tu Faustinam nuper de nocte silenti Materno sævus traxeris e gremio,

Quodque illi miseræ, et duro sub carcere clausæ, Omnia crudelis gaudia sustuleris.

Novimus et leges, et quæ sint jura mariti, Nec venit ex vero nostra querela toro.

Sed quod frigidulus conjux, turpisque, senexque (Ne quicquam de te durius ipse loquar)

Tam bellam et lepidam, tali nec conjuge dignam, Externi cogas jura subire tori:

Hoc inquam est sævum quod te facit, improbe, quodque Damnamus nostris, impie, versiculis.

IX

POURQUOI IL EN VEUT AU MARI DE FAUSTINE

Non, (car il ne faut pas qu’on dise que je suis absurde), si je te condamne, scélérat, dans mes petits vers,

ce n’est point parce que, récemment, par une nuit de silence, tu as, inhumain, arraché Faustine des bras de sa mère,

et parce qu’à cette malheureuse, enfermée en un rude cachot, tu as, cruel, supprimé tous les plaisirs.

Je connais aussi les lois, et quels sont les privilèges du mari, et ce n’est point parce que les droits du lit t’appartiennent que je te cherche querelle.

Mais c’est, époux un peu trop froid, et laid, et vieux, (car il ne faut pas que je parle de toi en termes trop rudes),

c’est parce qu’ayant une femme si charmante et aimable, et qui mérite mieux qu’un tel époux, tu la forces à se soumettre aux privilèges du lit d’un autre.

Voilà, dis-je, ce qui te fait inhumain, ô fourbe, et voilà pourquoi je te condamne, scélérat, dans mes petits vers.

X

CUM FAUSTINA INCLUSAM ESSE VENEREM ET AMOREM

Claustra tenent nostram (sic Dii voluere) puellam. Fœlix quem clausum ferrea claustra tenent.

Illic sunt Charites, lususque, jocique, leporesque, Et quicquid sedes incolit Idalias.

Casta Venus sancto corpus jam velet amictu, Sacraque jam discat relligiosus Amor.

X

QU’AVEC FAUSTINE SONT EMPRISONNÉS VÉNUS ET L’AMOUR

Des verrous gardent ma maîtresse, telle est la volonté des dieux: heureux celui que ces verrous de fer gardent verrouillé!

Là sont les Grâces, et les Plaisirs, et les Amusements, et les Délices, et tout ce qui réside aux palais d’Idalie.

Chaste, que Vénus aujourd’hui se couvre le corps d’un voile sacré! et qu’il s’initie aux choses saintes, aujourd’hui, religieusement, l’Amour!

XI

OPTAT SE INCLUSUM CUM FAUSTINA.

O mihi si liceat furtivos jungere amores, Hic ubi, me miserum, clausa puella mea est,

Mentirique novam mutata veste figuram, Juppiter ut quondam casta Diana fuit:

Quam bene, virgineo tectus velamine corpus, Perferrem sancti jura severa loci!

Nulla Deis melius faceret solennia sacra, Alternas melius conciperetve preces.

Rursus cum tacita peteretur nocte cubile Et foret optati reddita forma viri,

Haud quisquam melior validam exercere juventam, Nocturnisque sacris conciliare Deos.

Sic gratis vicibus Vestæ Venerisque sacerdos, Nocte parum castus, luce pudica forem.

XI

QU’IL VOUDRAIT BIEN ÊTRE EMPRISONNÉ AVEC FAUSTINE

S’il m’était permis de réaliser en secret mes amours, là où pour mon malheur ma maîtresse est emprisonnée,

et d’emprunter un nouveau visage en changeant de costume, tel Jupiter qui fut jadis la chaste Diane[9],

ah! caché sous un vêtement de vierge, comme je supporterais bien la rigoureuse discipline du couvent!

Nulle mieux que moi ne ferait aux dieux ses dévotions, ou mieux que moi ne réciterait les prières que l’on reprend à tour de rôle.

En revanche, dans la nuit et le silence, lorsqu’il faudrait aller au lit, et que me serait rendue la forme d’un amant qu’on désire,

nul ne serait meilleur pour mettre à l’épreuve la vigueur de sa jeunesse, et, dans les cérémonies nocturnes, gagner la faveur des dieux.

Ainsi, par d’agréables métamorphoses ministre tour à tour de Vénus et de Vesta, fort peu chaste (au masculin) la nuit, je deviendrais pudique (au féminin) avec le jour.

XII

CUR VESTALIBUS INNATI SINT VELUT QUIDAM AMORIS IGNICULI

Æternum extingui Vestæ in penetralibus ignem Romulidum quondam relligio vetuit.

Virginibus sacris nostros hinc mansit in annos, Pectora ut æternis ignibus urat Amor.

Dii faxint, mea vita, tuos hic crescat in ignes Ignis, et ut nostri sis memor usque, precor.

XII

POURQUOI LES VESTALES ONT NATURELLEMENT DE CERTAINS PETITS FEUX D’AMOUR

Le feu perpétuel du sanctuaire de Vesta ne devait jamais s’éteindre: ainsi l’ordonnait jadis la religion de Rome.

Il nous en est resté, pour les vierges sacrées, jusqu’à notre époque, ces feux perpétuels dont l’Amour leur brûle la poitrine.

Fassent les dieux, ô ma vie, que ton feu grandisse dans le sens de ces feux, et qu’il te souvienne du mien toujours: c’est ma prière.

XIII

IN DURUM JANITOREM

Ferrea jam nostras admittunt claustra querelas, E nostris lacrymis duraque saxa gemunt.

At tu crudelis nimium, sævusque sacerdos Durior et ferro, durior et scopulis,

Nec fletu assiduo, precibus nec flecteris ullis, Quas frustra ingratas spargimus ante fores.

Sed torvum aspiciens rabida nos voce repellis, Et procul a sacris sedibus esse jubes.

Te tamen Ismarii demulsum carmine vatis, Dum canit infernas flebilis ante domos,

Auribus arrectis, et mota (Cerbere) cauda, Tergeminas fauces continuisse ferunt.

Tum primum memorant Manes, sævasque Sorores, Et Ditem lacrymis ingemuisse piis.

Nempe illum cœci penetrarat cuspide teli, Qui nostra immitis pectora læsit amor.

Tu vero, immanis cedit cui janitor Orci, Cui cedunt tortis anguibus Eumenides,

Fluctibus Ioniis et littore surdior omni Aversus nostras despicis usque preces.

Scilicet humanos rides, sævissime, luctus: Et speras precibus posse movere Deos?

XIII

CONTRE UN PORTIER INSENSIBLE

Tout de fer qu’ils soient, les verrous accueillent mes plaintes, et mes larmes font soupirer les pierres insensibles.

Mais toi, trop cruel et impitoyable prêtre, plus insensible que le fer et plus insensible que les roches,

tu ne te laisses fléchir ni par la constance de mes pleurs ni par mes prières, et c’est en vain que j’en répands devant ta porte rigoureuse.

Bien plus, tu me regardes de travers, tu me repousses avec rage, et tu m’ordonnes de rester loin de ton couvent.

Toi, du moins, ô Cerbère, tu fus pris par les vers du poète Orphée, lorsqu’en chantant il s’éplorait devant le palais des Enfers;

les oreilles dressées, la queue en mouvement, tu fis taire ta triple gueule, dit la légende;

et, on le raconte encore, les Mânes, les impitoyables Sœurs et Pluton se mirent à soupirer en versant des larmes pieuses.

Or l’Amour l’avait frappé d’un trait pointu qu’on ne voit pas venir, et c’est le même Amour qui m’a férocement blessé au cœur.

Mais toi, prêtre, tu l’emportes sur le monstrueux portier des morts, tu l’emportes sur les Euménides aux serpents tortueux,

tu es plus sourd que les flots de la mer Ionienne et que chacun de ses rivages, et tu te détournes, et tu dédaignes toujours mes prières.

Sans doute tu te ris des douleurs humaines, ô très impitoyable. Et tu as l’espoir que tes prières puissent émouvoir les dieux?

XIV

CUM FAUSTINA OMNIA SIBI ESSE EREPTA

Tu Veneri veneres, cœco tu spicula Amori, Mercurio linguæ munera surpueras.

At qui te, mea lux, mea spes, mea vita, meum cor, Invidus ah nostris abstulit ex oculis,

Ille oculos, sensusque omnes, mentemque, animumque, Atque adeo totum me mihi surripuit.

XIV

QU’AVEC FAUSTINE ON LUI A TOUT ENLEVÉ

Faustine, à Vénus tu avais dérobé ses vénustés, ses traits à l’Amour qui est aveugle, à Mercure les trésors du langage.

Mais en revanche, ô ma lumière, mon espoir, ma vie et mon cœur, le jaloux qui t’a enlevée à mes yeux, ah!

celui-là m’a pris mes yeux, et tous mes sens, et mon intelligence, et ma volonté, et tant et tant qu’il m’a tout entier dérobé à moi-même.

XV

PANDORÆ NOMEN APTIUS FUISSE FAUSTINÆ

Qui tibi Faustinæ, mea lux, nomen dedit, is te Dixisset Pandora aptius et melius.

Munera namque Deos in te omnia congessisse Ostendunt dotes corporis atque animi.

Et tu etiam ex oculis, tanquam de pixide aperta, Omnia depromis seu bona, sive mala.

At mihi te erepta, mi qua sine vivere durum est, Spes, o me miserum, nulla mihi remanet.

XV

QUE LE NOM DE PANDORA EUT MIEUX CONVENU A FAUSTINE

Celui qui t’a donné le nom de Faustine, ô ma lumière, aurait dû t’appeler Pandora: cela te convenait davantage, et mieux.

En effet, tous les dons, les dieux les ont réunis en toi: on le voit bien aux beautés de ton corps et de ton esprit.

Et toi aussi, de tes yeux, ainsi que d’une boîte ouverte, tu peux tirer tout, le bien comme le mal.

Mais puisque tu m’es enlevée, car sans toi l’existence m’est une peine, ah! malheureux! nul espoir ne me reste.

XVI

COGNOMEN FAUSTINÆ

At tibi, si memini, nomen gentile Columba Conveniens formæ est, ingenioque tuo.

Laudantur niveo mites candore Columbæ, Et tibi sub niveo pectore candor inest.

Quid lusus, mea vita, tuos, quid murmura blanda, Quid referam noti nequitias thalami?

Tu tenero morsus figebas dente proterva, Atque columbatim basia longa dabas.

Hei mihi quis raptor, credo Jove missus ab ipso, Te nostro avulsit chara Columba sinu?

Te malus accipiter captam tenet unguibus uncis, Et tua crudelis viscera dilaniat.

I nunc, dic Veneri sacratas esse Columbas, Si tam, me miserum, bella Columba perit.

XVI

LE SURNOM DE FAUSTINE

Mais non, j’y pense à propos, c’est le nom de Colombe qui sied à ta beauté et à ton caractère.

On vante, pour l’éclatante blancheur de leur neige, les tendres colombes; et toi aussi tu as une poitrine de neige d’une blancheur éclatante.

Dirai-je tes jeux, ô ma vie? Dirai-je tes soupirs charmants? Dirai-je les folles voluptés de ce lit que je connais bien?

En me mordant, tu me marquais de tes dents délicates, effrontément, et, à la manière des colombes, tu me donnais des baisers longs[10].

Ah! qui donc, s’il n’était envoyé comme je crois par Jupiter lui-même, quel ravisseur t’aurait arrachée à mon étreinte, Colombe chérie?

C’est un vautour cruel qui t’a prise. Il te garde, il a des serres crochues, et, féroce, il te déchire les entrailles.

Va maintenant, affirme que les colombes sont consacrées à Vénus, quand pour mon infortune une si délicieuse colombe se meurt!

XVII

FAUSTINÆ VELUT QUODDAM INESSE AMORIS NUMEN

Per te, oculosque tuos, nuper (mea Diva) sine arcu, Et vacua errabat cœcus Amor pharetra.

His jaculis armata Deos, hominesque, ferasque Cogebas sævi jura sub imperii.

Non senibus gravitas morum, non profuit usus, Nec juvit tardo in corpore sanguis iners.

Non Sophiæ studium doctos, non purpura Patres, Nec clypeus texit fortia corda Ducum.

Omnia cesserunt: cessit quoque publica cura, Et posuit virtus triste supercilium.

At nunc, proh Superi, captivo numine Amoris, Nil nisi trux Mavors, et fera bella placent.

XVII

QU’EN FAUSTINE IL Y A UNE ESPÈCE DE FORCE D’AMOUR TOUTE DIVINE

C’est à cause de toi, à cause de tes yeux, que naguère, ô ma déesse, l’Amour aveuglé s’en allait au hasard, sans son arc, et le carquois vide[11].

Avec ses traits dont tu t’es armée, dieux, hommes et bêtes, tu courbais tout sous les ordres de ton rigoureux empire.

Les vieillards, non! ils ne tirèrent aucun profit de leur pondération et de leur expérience, et rien ne leur servit d’avoir dans un corps fatigué un sang affaibli.

Non, l’étude de la sagesse ne fut pas une garantie pour les savants, ni leur pourpre pour les cardinaux, ni leur bouclier pour le cœur, solide cependant, des capitaines.

Tout se soumit. Soumis aussi les hommes d’état et leurs tourments! Et la vertu déposa son visage chagrin.

Mais à présent, ah! grands dieux! la divine puissance d’amour est en prison. Et il n’y a plus que le farouche Mars et les guerres sauvages qui nous séduisent.

XVIII

QUANTA SIT VIS AMORIS IN FAUSTINA

Inter se potuit sanctos committere Patres Faustina, usque adeo forma superba fuit.

Et quisquam juvenes furiis miratur iisdem Accendi, et sævo bella parare viro?

Qui talem, heu facinus, claustris cohibere puellam Sustinet, et nostras despicit usque minas.

Sola decennali fuit hæc repetenda duello, Debuit hanc solus nam rapuisse Paris.

XVIII

LE GRAND POUVOIR D’AMOUR QUE POSSÈDE FAUSTINE

Dresser les uns contre les autres les cardinaux, voilà ce qu’a pu faire Faustine, tant sa beauté s’élève au-dessus de tout.

S’étonnera-t-on que des jeunes gens soient enflammés des mêmes fureurs, et qu’ils se préparent à la lutte contre un mari barbare?

Car il garde sous les verrous, ô crime! une jeune femme pareille, et il tient bon, et il dédaigne toujours nos menaces.

Il n’y a que cette Faustine qui aurait mérité qu’on la reconquît par dix ans de guerre, car il n’y a que Pâris qui aurait dû l’enlever.

XIX

QUOMODO RAPTA FUERIT FAUSTINA

Cum te crudelis nuper nil tale merentem Materno conjux velleret e gremio,

Tendentemque manus traheret, passisque capillis, Quid tibi tunc sensus, quid tibi mentis erat?

Fama est flebilibus mæstam te ululasse querelis, Sæpius et nomen congeminasse meum,

Et nunc crudelem demissa voce maritum, Nunc matrem lacrymis sollicitasse piis.

Stat ferus ille tamen, spernitque precantia verba, Verba vel immanes apta movere feras.

Hei mihi, cur mæstis cum impleres questibus urbem, Non potui infœlix obvius esse tibi!

Haud secus atque olim furiata mente Corœbus, Cassandram cum Ajax impius extraheret,

Tunc me injecissem medium moriturus in agmen, Nullaque mors toto notior orbe foret.

XIX

COMMENT FAUSTINE A ÉTÉ ENLEVÉE

Quand naguère,--et avec quelle cruauté, bien que tu ne méritasses point un pareil traitement!--ton époux t’arracha des bras de ta mère,

quand il t’entraîna, les mains tendues et les cheveux épars, qu’as-tu senti alors? et qu’as-tu pensé?

On dit que, dans ta détresse, tu poussais des plaintes à faire pleurer, et souvent mon nom revenait au milieu de tes gémissements,

et tantôt tu t’adressais d’une voix brisée à ce mari cruel, et tantôt tu suppliais ta mère avec des larmes légitimes.

Mais lui, le brutal, de tenir bon, et de repousser tes prières, et c’étaient des prières capables d’émouvoir même des bêtes sauvages.

Hélas! lorsque tu emplissais la ville de tes cris de détresse, pourquoi n’ai-je pas pu, infortuné, me trouver sur ta route?

J’aurais fait ce que fit Corèbe jadis, dans un coup de folie, comme l’impie Ajax emmenait Cassandre[12].

Oui! je me serais jeté au milieu de ton escorte, au risque d’y mourir, et il n’y aurait pas eu de mort plus illustre dans le monde entier.

XX

AD MILITES GALLOS CUM AD BELLUM NEAPOLITANUM PROFICISCERENTUR

Quos chara e patria avulsos et dulcibus arvis Sævus amor belli misit in Hesperiam,

Pergite fœlices, fatisque vocantibus ite, Quo vos ipsa vocat Gallica Parthenope.

Illic, si quid erit vobis virtutis avitæ, Et tanget patrii pectora Martis amor,

Tot frustra repetita Ducum infœlicibus armis Procumbent vestra mœnia capta manu.

Tunc Siculum scelus ulcisci, patriisque sepulchris Solvere Achillæas inferias dabitur.

Ast ego qui Veneris miles, Martemque perosus Haud animo tantum concipio facinus,

Solvere tentabo captivæ vincla puellæ, Quæ mihi longe ipsis charior est oculis.

Hæc repetenda mihi tellus est vindice dextra, Hoc bellum, hæc virtus, hæc mea Parthenope.

XX

AUX SOLDATS FRANÇAIS LORS DE LEUR DÉPART POUR LA GUERRE DE NAPLES[13]

Vous, qu’arracha de la douce patrie et de vos chères campagnes le furieux amour de la guerre qui vous envoie en Italie,

allez! que la fortune soit avec vous, et, puisque le destin vous appelle, allez où vous appelle aussi cette Naples, qui est française.

Là, pourvu que vous ayez un peu du courage de vos aïeux et que vous touche au cœur l’amour de ce Mars qui animait vos pères,

vous verrez ce que les armes malheureuses de tant de capitaines ont en vain essayé de reprendre, tomber, remparts conquis, sous votre main.

Alors, vous châtierez la Sicile et son crime, et sur les tombeaux de vos pères vous offrirez, comme Achille, les sacrifices dûs. Telle est votre part.

Quant à moi, je suis soldat de Vénus, j’abhorre Mars, et je ne conçois pas une si grande entreprise.

Je tenterai de délivrer de ses liens ma maîtresse qui est prisonnière, car elle m’est plus précieuse, et de beaucoup, que mes yeux mêmes.

Voilà le sol que je dois reconquérir d’une main vengeresse, voilà ma guerre, voilà mon courage, voilà ma Naples à moi.

XXI

AD POLYDORUM DE FAUSTINA

Docte, quem primum Polydore nobis Præpotens junxit nemorum Diana, Vinculo sed mox propiore vinxit Innuba Pallas:

Me fluens humor cerebro malignus, Febris atque ardens et anhela tussis Jam decem totis retinet diebus Membra trahentem.

Non mihi dulcis latices Lyæi, Sed sitim sedant medicata nostram Pocula, atque imas penitus perurit Flamma medullas.

Auget hunc ignem Veneris favilla, Et Puer sævo metuendus arcu, Nostra qui durus graviore fixit Pectora telo.

Me suis urit facibus puella, Quam ferus clausam retinet maritus, Dum suæ raptum metuit rapinæ, Nostraque tela.

Et quis in tali timidus puella Non foret, qualem (Polydore) magna Ante nec vidit, puto, nec videbit Roma puellam?

Sive nigrantes oculos comasque, Frontis aut latæ niveum nitorem, Seu genas spectes roseas, rosisque Picta labella.

Seu magis tractes geminas papillas, Quas suis fecit manibus Cupido, Quæque non una tulimus beati Gaudia nocte.

Dum fovet molli tepidum lacerto, Dum levi murmur ciet et susurro, Dum micat lingua, et varias per artes Improba ludit.

Hanc Jocus semper comitatur, ipsi Alites circumvolitant Amores, Gratia, et Lusus, Venerisque semper Turba ministrat.

Hæc meos febris populatur artus, Hic meas ignis furit in medullas, Sævus ut late furit in patentes Sirius agros.

Hanc juvat tota, Polydore, Roma Persequi raptam medios per ignes, Quæ decem digna est repeti per annos Vindice dextra.

XXI

A POLYDORE, A PROPOS DE FAUSTINE

Docte Polydore[14], qu’unit d’abord à moi la toute puissante Diane, déesse des forêts, mais que m’attacha bientôt d’un attachement plus étroit la chaste Pallas,

une humeur maligne me coule du cerveau, une fièvre ardente et une toux qui m’essouffle m’accablent depuis déjà dix jours entiers, et je me traîne avec peine.