Les amours de Faustine

Part 1

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LES AMOURS DE FAUSTINE

JUSTIFICATION DU TIRAGE

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10 exemplaires sur Japon, numérotés de 1 à 10. 20 exemplaires sur Hollande, numérotés de 11 à 30. 70 exemplaires sur Arches, numérotés de 31 à 100. 2.000 exemplaires ordinaires.

La présente édition est l’édition originale de cet ouvrage.

Tous droits de reproduction réservés.

Copyright 1923 by Edgar Malfère.

BIBLIOTHÈQUE DU HÉRISSON

JOACHIM DU BELLAY

LES AMOURS DE FAUSTINE

Poésies latines traduites pour la première fois et publiées avec une introduction et des notes par Thierry SANDRE

AMIENS LIBRAIRIE EDGAR MALFÈRE 7, RUE DELAMBRE, 7

1923

OUVRAGES PUBLIÉS PAR THIERRY SANDRE

JEAN SECOND: _Le Livre des Baisers_, texte et traduction, avec un poëme-préface de Pierre Louÿs, et de nombreuses imitations par Ronsard, Baïf et Belleau. (Bibliothèque du Hérisson, Edgar Malfère, édit.)

RUFIN: _Épigrammes_, texte, notes, traduction, essai sur la vie du poëte, en collab. avec Paul-René Cousin. (Société des Trente, A. Messein, édit.)

SULPICIA: _Tablettes d’une Amoureuse_, texte et traduction. (Les Amis d’Édouard).

ATHÉNÉE: _Le Livre de l’Amour et des Femmes_, traduction. (L’Édition, Paris.)

ZAÏDAN: _Al Abbassa_, roman, traduit de l’arabe. (Fontemoing, Paris.)

EN PRÉPARATION:

LONGUS: _Daphnis et Chloé_, traduction.

OVIDE: _Les Amours_, traduction.

MÉLÉAGRE: _Poésies complètes_, texte et traduction.

A MARCEL BOULENGER

INTRODUCTION

I

En 1553, au printemps, Joachim du Bellay fit le voyage de Rome. Il devait y servir, en qualité de secrétaire et d’intendant, son oncle le cardinal du Bellay. Il partit avec enthousiasme, et d’abord il ne fut pas déçu: les trente-deux sonnets des _Antiquités de Rome_, qui sont des premières heures de son séjour, montrent qu’il était content d’avoir réalisé le rêve de sa jeunesse. Mais sa joie ne fut pas de longue durée. Les difficultés de sa charge, les ennuis qu’elle lui causait, les intrigues auxquelles il assista, et le chagrin d’être loin de ses amis, de son Anjou et de sa France, tout s’unit pour lui rendre insupportable la ville magnifique. Il abandonna le projet d’ajouter des pièces aux trente-deux pièces déjà finies, et il composa les _Regrets_, élégiaques et satiriques, son chef-d’œuvre. En 1558, rentré dans sa patrie, il publia quatre recueils de vers, coup sur coup: les _Antiquités de Rome_; les _Regrets_; les _Jeux rustiques_; et un livre que certains critiques ont été surpris de trouver sous la signature de l’auteur de la _Défense_: les _Poëmata_.

*

* *

Dans la _Défense et Illustration de la Langue française_, Joachim du Bellay s’était en effet élevé contre les poètes français qui écrivaient des vers latins au lieu d’écrire des vers français. Or il écrivit des vers latins. Cette contradiction a blessé de nombreux lecteurs. Scévole de Sainte-Marthe affirmait que Joachim du Bellay avait suivi le conseil de son oncle le cardinal. Naguère, M. Chamard jugea peu satisfaisante une pareille raison. «C’est une idée», dit-il, «qui devait venir naturellement à tout humaniste de la Renaissance foulant le sol de l’Italie; et la société des lettrés romains, férus de poésie latine, et dont notre auteur briguait les suffrages, contribuait encore puissamment à l’engager dans cette voie. Parler latin à Rome! mais c’était le tribut nécessaire que tout savant esprit devait à la cité romaine!» Et le poète l’avait dit lui-même:

_Hoc Latium poscit, Romanæ hæc debita linguæ Est opera, huc Genius compulit ipse loci._

Oui, Joachim du Bellay fréquentait à Rome les hommes les plus doctes, tant italiens que français: Annibal Caro, Basilio Zanchi, Lorenzo Gambara, Bailleul, Bizet, Gohorry, Lestrange, Antoine Caracciol, Gordes, Panjas. Ils aimaient les vers latins. Joachim du Bellay en mesura pour leur rendre hommage et pour leur faire plaisir. Mais pourquoi chercher des excuses au poète? Au XVIe siècle, on goûtait les vers latins à Paris comme à Rome. Rappelons-nous les _Deliciæ poetarum gallorum_. En trois volumes de neuf cents pages de texte serré, cette anthologie contient des poésies latines de cent sept poètes, tous français, parmi lesquels je citerai les plus célèbres: Jean d’Aurat, J.-A. Baïf, Rémy Belleau, Cl. Binet, J.-J. Boissard, J. Bonnefons, Nicolas Bourbon, Th. de Bèze, Étienne Dolet, Florent Chrestien, E. Forcadel, Michel de L’Hospital, Étienne Jodelle, Salmon Macrin, M.-A. Muret, E. Pasquier, Jean Passerat, Nicolas Rapin, Scévole de Sainte-Marthe, Henri Estienne, Turnèbe, J.-A. de Thou, Pontus de Thyard, Jean Visaigier, etc... S’étonnera-t-on que Joachim du Bellay figure en bonne place au milieu d’eux? Pourquoi veut-on qu’un poète n’ait pas, au besoin, et peut-être pour se distraire, le droit de se contredire? Parce qu’il avait établi les propositions de 1549, le théoricien de la Pléiade était-il obligé de s’y astreindre étroitement? Et, même s’il n’écrivit pas des vers latins afin de prouver qu’il était capable d’en écrire, comme tout le monde, Joachim du Bellay n’avait-il pas aussi le droit de violer ces règles posées par lui, puisque les règles sont faites pour les disciples et non point pour les maîtres? Victor Hugo devait plus d’une fois être infidèle aux préceptes de la _Préface de Cromwell_. Plus d’une fois, Joachim du Bellay fut infidèle aux préceptes de 1549. Il le fut d’ailleurs en connaissance de cause, et il s’en railla lui-même dans une des premières épigrammes des _Poëmata_. Il disait:

La Muse française est pour moi, je l’avoue, ce qu’une épouse est pour son mari. Et c’est comme une maîtresse que je courtise la Muse latine.

--«Alors», diras-tu, «l’irrégulière passe avant l’épouse?» C’est vrai. L’une est charmante, mais l’autre plaît davantage.

Au reste, en 1558, Joachim du Bellay avait fait ses preuves de poète français. Il pouvait publier sans crainte ses _Poëmata_. Comme il publiait en même temps les _Regrets_, il savait certainement qu’il passerait à la postérité comme poète français à plus juste titre que comme poète latin. Et c’est ce qui arriva.

Les _Poëmata_ n’ont jamais eu tous les lecteurs qu’ils méritaient d’avoir. La faute en revient sans doute aux éditeurs. Le recueil se composait de quatre livres, _Élégies_, _Épigrammes diverses_, _Amours_, et _Tombeaux_, qui furent imprimés pour la première fois en 1558 par Fédéric Morel. Ils furent réimprimés, dans les _Deliciæ poetarum Gallorum_. En 1779, dans les _Amœnitates poeticæ_ de J. Barbou, on donna les _Amours_ et plusieurs autres pièces. Il est assez difficile aujourd’hui de se procurer ces éditions anciennes. Pour avoir un texte courant et d’un prix abordable, il a fallu attendre la récente édition de Courbet[A]; encore y relève-t-on quelques fautes légères. Quant à Marty-Lavaux, il n’a pas cru nécessaire de réimprimer les _Poëmata_ dans sa grande édition de la Pléiade. Comment expliquer ce mépris?

[A: Librairie Garnier, 2 vol., 1919.]

Il paraît qu’on ne lit plus le latin, depuis longtemps déjà. On ne le lit plus surtout parce qu’on ne nous y intéresse plus. Qu’on nous apporte une traduction d’un bon ouvrage que nous ne connaissons pas: nous aurons envie d’en voir l’original. Mais, dira-t-on, y a-t-il encore de bons ouvrages que nous ne connaissions pas? Il y en a malheureusement beaucoup, beaucoup trop! La littérature latine du Moyen-Age est considérable; nous n’en savons pas grand’chose; et toute la littérature française du XVIe siècle est doublée d’une littérature latine dont nous ne savons à peu près rien. Quel vaste champ à explorer! Que de découvertes à faire! Plus d’un chapitre de nos histoires littéraires y gagnerait une lumière utile. On laisse presque toujours dans l’ombre les poésies latines de nos poètes français. Les rares historiens qui les ont consultées y ont cependant trouvé des renseignements précieux. Ainsi certains détails de la vie de Joachim du Bellay ne nous sont venus que de ses _Poëmata_. Néanmoins il ne suffit pas d’accorder à ces œuvres latines une valeur historique; il faut aller plus loin, les considérer pour elles-mêmes; elles ont une importance littéraire indiscutable. Il est temps de le répéter à ceux qui n’osent pas le croire, et de l’apprendre à ceux qui ne s’en doutent pas. C’est à leur intention que l’on publie ici une traduction des _Amours de Faustine_. Elle vaut ce qu’elle vaut; elle vaudra beaucoup, si elle incite à lire ou à relire le texte latin de Joachim du Bellay. Elle n’a pas d’autre ambition: les _Poëmata_ n’avaient jamais été traduits.

II

Les _Amours_, troisième partie des _Poëmata_, racontent une aventure romaine de Joachim du Bellay.

Pendant les quatre premières années de son séjour à Rome, le poète avait évité toute passion. Aucune des innombrables courtisanes n’avait su l’attirer. Olivier de Magny, son compagnon d’exil, en avait célébré quelques-unes:

_Le Grec soit tout ravy pour l’Isabelle aymer, Gohorry tout modeste accoure à la Faustine, Castin nouveau venu aille à la Florentine, Et Saint-Julien s’en aille à la Clere allumer._

Un jour, Joachim du Bellay rencontra Faustine. Ce n’est probablement pas celle qui est nommée dans le quatrain d’Olivier de Magny. La Faustine de notre poète était mariée. Son mari avait quatre défauts qui la rendaient sympathique: tépidité, laideur, vieillesse, jalousie. Or elle était jeune; elle avait des yeux noirs, des cheveux noirs, un front large d’une blancheur de neige, des lèvres couleur de rose, et des seins sculptés par les mains de l’Amour. Rome n’avait jamais vu et ne devait jamais voir femme plus belle, Faustine était charmante. Pour elle, on aurait pu recommencer la guerre de Troie, et l’on aurait commis des impiétés. Vieillards, adolescents, capitaines, et cardinaux, tous la trouvaient aimable. Joachim l’aima. Faustine ne fut pas cruelle. Quelle différence entre Olive et Faustine! La jeune romaine ne pétrarquisait pas: l’aventure fut des plus simples.

A la vérité, les amours de Faustine et de Joachim du Bellay ne furent pas longtemps heureuses. C’est à peine si les amants purent se rencontrer sans gêne trois ou quatre fois. Le mari qu’on trompait sut qu’on le trompait. Or il n’était pas d’humeur à jouer les Vulcains. Pour mettre fin à son infortune, il n’imagina rien de mieux que d’enfermer Faustine dans un couvent, un soir, par surprise. Ici commence le drame d’où naquirent les poésies des _Amours_. Tout le livre ne traite que de l’enlèvement de Faustine, des recherches et de l’ennui du poète, de ses souvenirs, de ses regrets, de son dépit, de ses joies mortes et de ses espoirs.

Dans le couvent, Faustine ne recevait que la visite de son mari. Sa mère n’y était pas admise. Néanmoins, le poète finit par découvrir l’endroit où Faustine était recluse. Il tenta de fléchir le portier. Le portier fut inflexible. Joachim du Bellay l’injuria, le compara à l’affreux Cerbère, pour préférer Cerbère. Il passait de longues heures nocturnes à regarder les fenêtres de la maison interdite. Il espérait qu’une fenêtre s’ouvrirait. Vainement. Il appelait. Personne ne répondait. Et il écrivait de violents distiques contre la porte obstinée. Il n’avait plus de goût pour quoi que ce fût. Le 2 mars 1557, des soldats français traversèrent Rome: ils marchaient sur Naples. Le poète ne les suivit pas. Il leur dit:

Vous, qu’arracha de la douce patrie et de vos chères campagnes le furieux amour de la guerre qui vous envoie en Italie,

Allez! que la fortune soit avec vous! et, puisque le destin vous appelle, allez où vous appelle aussi cette Naples, qui est française.

Quant à moi, je suis soldat de Vénus, j’abhorre Mars, et je ne conçois pas une si grande entreprise.

Je tenterai de délivrer de ses liens ma maîtresse qui est prisonnière, car elle m’est plus précieuse, et de beaucoup, que mes yeux mêmes.

Voilà le sol que je dois reconquérir d’une main vengeresse, voilà ma guerre, voilà mon courage, voilà ma Naples à moi.

Dédaignant Mars, Joachim du Bellay se souvint de Vénus. Il lui adressa selon les formes une prière émouvante. Faustine lui fut rendue. Comment? Nous l’ignorons. Nous n’avons qu’un chant de victoire. La fin de cet amour nous échappe. Le poète n’en a fixé que le moment douloureux. Nous sommes réduits aux conjectures. Le retour de Faustine précéda-t-il de beaucoup le départ de son amant? Y eut-il scandale, et le cardinal-oncle fut-il obligé d’éloigner son neveu? Ou, tout simplement, Joachim du Bellay dut-il renoncer à sa maîtresse et rentrer en France pour y remettre en ordre la fortune du cardinal et tenir ses intérêts assez confus? Mais le poète ne nous apprend rien. Faustine retrouvée, il se tait. Le tendre roman est terminé.

*

* *

Qui était Faustine?

D’après deux vers des _Amours_, Émile Faguet a cru que Faustine se nommait _Colomba_. En effet, on lit, au début d’une épigramme:

_At tibi, si memini, nomen gentile Columba Conveniens formæ est ingenioque tuo._

(--Mais non, j’y pense à propos, c’est le nom de Colombe--[ou Colomba]--qui sied à ta beauté et à ton caractère.)

Mais on peut douter que Faguet ait raison.

_Nomen gentile_ est troublant, puisqu’il signifie: nom de famille. Cependant, l’épigramme a pour titre: _Cognomen Faustinæ_, le surnom de Faustine. Placé dans le titre, le mot _cognomen_ a certainement son sens ordinaire. S’agit-il donc d’un surnom?--C’est probable.--Les poètes du XVIe siècle avaient coutume de mêler à leurs amours des colombes, des tourterelles et des pigeons. _Mea Colomba_, ou _ma Colombe_, revient dans leurs vers, latins ou français, aussi fréquemment que revient _ma gazelle_ dans les chansons arabes. Pourquoi Joachim du Bellay ne donnerait-il pas à Faustine le surnom de Colombe?

D’autre part, dans une épigramme qui s’achève à l’instant où va commencer la pièce que nous considérons, il dit à Faustine qu’on aurait dû l’appeler _Pandora_, parce qu’elle répand à profusion le bien et le mal. Huit vers roulent sur ce nom de _Pandora_. Puis le poète s’écrie tout de suite:

--Mais non, j’y pense à propos, c’est le nom de Colombe qui sied... etc.

Et il développe cette idée nouvelle en quatorze vers, pour en mieux démontrer la justesse.

Reste à expliquer le _nomen gentile_ (nom de famille) qui semble avoir trompé Faguet. Mais, d’abord, dans l’épigramme précédente, _Pandora_ est aussi présenté comme le _nomen_ qu’il aurait fallu donner à Faustine. Dans notre épigramme, on peut tolérer le même _nomen_, suivi d’un _gentile_ qui n’est peut-être pas d’une latinité excellente ici; n’oublions pas cependant que le poète est français, et qu’il y a quelques gallicismes dans ses poésies latines. Ensuite, on peut noter que souvent un _decet_ et un _decebat_ se rendent par _il faudrait_ et _il aurait fallu_, l’indicatif prenant force de conditionnel. Ainsi, en admettant même que _gentile_ ne fût pas de remplissage, le distique étudié devrait s’entendre:

--Mais non, j’y pense à propos: comme nom de famille, c’est Colomba (Colombe) qui te conviendrait... etc.

Enfin, cette discussion de détail est accessoire. Un motif d’ordre psychologique nous empêche de lire _Colomba_. Joachim du Bellay aurait-il écrit le véritable nom de sa maîtresse? L’usage et la plus élémentaire discrétion le lui défendaient. Mais c’est à nous surtout qu’il est défendu de croire Joachim du Bellay capable d’une telle incongruité.

Il est donc prudent, jusqu’à nouvel ordre, d’avouer qu’on ignore le nom de Faustine. Et nul n’osera-t-il enfin prétendre et mettre à la mode que ce genre de recherches, parfaitement vaines, à travers les secrets de la vie privée, même quand il s’agit de grands hommes et morts depuis longtemps, est d’une indécence parfaite?

III

Qu’on ouvre maintenant ce petit recueil de vers d’amour. Ils emporteront sans peine l’amitié du lecteur. Ils n’ont pas besoin d’être plus longuement commentés. Les critiques qui ont daigné les parcourir en ont déjà loué comme il faut le mérite, la souplesse harmonieuse, et l’habileté syntaxique. Certes, en plus d’un endroit, on relève des tournures françaises, et les vers n’ont pas toujours cette maîtrise et cet air latin qu’ont ceux de M. A. Muret par exemple. Du moins, ils sont constamment d’une limpidité remarquable. Cela, les contemporains de Joachim du Bellay l’avaient déjà senti eux-mêmes. Scévole de Sainte-Marthe, dans son Éloge de Joachim du Bellay, rapporte ainsi leur opinion: «_ut vix nullum in carmine gallico parem habet, sic paucissimos in latino superiores_.» (S’il n’y a presque personne qui soit son égal en poésie française, il y en a fort peu qui soient plus grands que lui en poésie latine.)

Le livre des _Amours_ est d’une grande fraîcheur. Les détails savoureux y abondent. Le poète ici n’invente rien, ou du moins il invente fort peu, car l’affirmation ne doit pas être trop franche. Ne nous dissimulons pas en effet, qu’en écrivant ce petit roman, Joachim du Bellay se souvint plus d’une fois de Properce et d’Ovide, d’Ovide surtout dont je ne rappellerai ici que ce début d’élégie (_Amores_, II, 12):

Ite triumphales circum mea tempora lauri: Vicimus! In nostro est ecce Corinna sinu, Quam vir, quam custos, quam janua firma, tot hostes, Servabant, ne qua posset ab arte capi.

Cependant, Joachim du Bellay sut parfaitement adapter à son aventure personnelle les souvenirs classiques si séduisants. Œuvre littéraire, même au sens péjoratif du mot, les _Amours de Faustine_ ont un parfum de confidence qui ne trompe point. Quelle douceur! Ici le poète ne se contraint pas. Comme dans les _Regrets_, il raconte ce que la passion seulement lui fait dire. Pour bien discourir d’amour, déclare un personnage de Corneille,

_... il faut l’avoir bien fait: Un bon poëte ne vient que d’un amant parfait._

Telle est la vertu des _Amours de Faustine_. Joachim du Bellay s’est montré dans ces vers au naturel: ardent, voluptueux, élégiaque, dépité, et souvent ironique, même à ses dépens. Mise de côté la part des allusions mythologiques et des inévitables réminiscences littéraires, qui étaient de mode, les _Amours de Faustine_ nous offrent ce charme simple de vie quotidienne qui nous plaît dans les _Amours de Marie_ que chanta Ronsard.

Le goût de la simplicité, Joachim du Bellay le prit à Rome. Le poète revint d’Italie avec un génie nouveau. D’autres ont su l’imiter. De son temps, on apprécia la leçon qu’il avait tirée de son voyage. Dans un poème qui saluait le retour du «cher vagabond», au dernier distique Jean d’Aurat s’écriait:

_Nunc quoque Bellaii discentes carmina Galli Hunc aliquid dicent addidicisse novi._

(_Et maintenant, que les Français apprennent les vers de du Bellay! Ils verront qu’il y a ajouté quelque chose qu’on ne lui connaissait pas._)

Thierry SANDRE.

LES AMOURS DE FAUSTINE

TEXTE ET TRADUCTION

I

AD LECTOREM

Cùm tot natorum casto sociata cubili Musa sit ex nobis Gallica facta parens,

Miraris Latiam sic nos ardere puellam, Et veteris, Lector, rumpere jura tori.

Gallica Musa mihi est, fateor, quod nupta marito: Pro Domina colitur Musa Latina mihi.

Sic igitur (dices) præfertur adultera nuptæ? Illa quidem bella est, sed magis ista placet.

I

AU LECTEUR[1]

Compagne de ma couche conjugale et mère de mes œuvres, la Muse française m’a donné bien des enfants,

et tu t’étonnes que je brûle ainsi pour une jeune Romaine, ô Lecteur, et que je viole les droits d’un ancien lit.

La Muse française est pour moi, je l’avoue, ce qu’une épouse est pour son mari. Et c’est comme une maîtresse que je courtise la Muse latine.

--«Alors, diras-tu, l’irrégulière passe avant l’épouse? C’est vrai, l’une est charmante, mais l’autre plaît davantage.

[1] Voir les Notes, à la fin du volume.

II

AD GORDIUM

Cui donem potius novum libellum, Quo raptum refero meæ puellæ, Gordi, quàm tibi, qui meam puellam Sic amas, propriam ut putes sororem? Quare quicquid id est novi libelli, Gordi, quod tibi nunc damus legendum, Sic velim accipias, scias ut illam A me plus oculis meis amatam, Et te plus oculis meis amatum.

II

A GORDES[2]

(DEDICACE)

A qui donnerais-je ce petit recueil nouveau où je raconte l’enlèvement de ma maîtresse, sinon à toi, Gordes, qui aimes ma maîtresse comme si tu la tenais pour ta sœur? Donc, tout ce qu’il y a dans ce petit recueil nouveau, Gordes, que je te donne à lire aujourd’hui, je voudrais que tu l’acceptasses en sachant bien que j’aime Faustine plus que mes yeux et que toi aussi je t’aime plus que mes yeux.

III

AD VENEREM

Bella per Aemathios non hîc civilia campos, Fraternas acies, arma virumque cano.

Nec quoque fert animus mutatas dicere formas, Raptoris stygii nec memorantur equi.

Aeneadum genitrix causa est mihi carminis una: Materiam vati da Venus alma tuo.

Tu quoque Faustinam nobis, formosa, dedisti: Qua nihil est tota pulchrius Ausonia.

Hac mihi sublata, periit mihi pristinus ardor, Et quicquid mentis, vel fuit ingenii.

Redde ergo ingenium, solitasque in carmina vires; Faustinam potius sed mihi redde, precor.

III

A VÉNUS

Les guerres civiles qu’on vit aux champs de Macédoine[3], des luttes de frères, des faits d’armes et un héros[4], je ne chante pas cela ici.

Je n’ai pas l’intention non plus de conter des métamorphoses[5], ni de célébrer les chevaux stygiens d’un Ravisseur[6].

L’aïeule des Énéides, voilà l’unique objet de mon œuvre. Oui, Vénus bienfaisante, donne un thème à ton poète!

C’est toi aussi, charmante, qui m’avais donné Faustine, et il n’y a rien de plus beau dans toute l’Italie.

Or, on me l’a enlevée, et du coup l’enthousiasme de jadis est mort en moi, et ce que j’avais d’intelligence et de génie.

Rends-moi donc mon génie et mes forces habituelles pour chanter. Mais plutôt, rends-moi Faustine, telle est ma prière.

IV

RAPTUS FAUSTINÆ

Qualis tartareo quondam Proserpina curru, Dum vaga discurrit saltibus (Enna) tuis,

Nocturnis nuper rapta est Faustina quadrigis, Dum tenet, ah demens, limina aperta domus.

Rapta est, me miserum, et cæco sub carcere clausa Conjugis ingrato nunc gemit in thalamo.

Et nunc ille ferus tanquam de virgine rapta Exultat, nostris heu fruiturque malis.

Interea infœlix mater lymphata per urbem Currit, et ignotas excubat ante fores,

Te solam (Faustina) vocans, tua limina quaerens, Quæsisse ut natam dicitur alma Ceres.

Ast ego, quem assiduo torret malus igne Cupido, Deferor, ut noto concita Baccha Deo.

Nec dubitem œratos liceat si rumpere postes, Duraque nocturna solvere claustra manu,

Irruere armatus: vel si hoc mala nostra ferat sors, Perferre audacis vincula Pirithoi.

IV

L’ENLÈVEMENT DE FAUSTINE

Telle qu’autrefois Proserpine sur un char infernal, pendant qu’à l’aventure elle errait, ô Enna[7], par tes ravins boisés,

ainsi, de nuit, tout récemment, on a enlevé Faustine en voiture, pendant qu’elle laissait ouverte--ah! folie!--la porte de sa maison.

On l’a enlevée, malheureux que je suis! Dans un cachot impénétrable on l’a enfermée, et maintenant elle gémit dans le lit odieux d’un époux.

Et maintenant, lui, ce rustre, comme s’il avait enlevé une vierge il triomphe, hélas, et il se réjouit de ma peine,

tandis qu’une pauvre mère affolée court par la ville et passe la nuit devant des portes inconnues

en n’appelant que toi, Faustine, en cherchant ta retraite, comme chercha sa fille, à ce qu’on dit, la bienfaisante Cérès.

Quant à moi, que le cruel Désir brûle d’un feu constant, je suis hors de moi, comme une bacchante qu’excite son dieu familier.

Et je n’hésiterais pas, non! Dût-on même briser des portes de bronze et faire sauter à coups de poing, dans la nuit, de solides verrous,

j’entrerais chez toi avec des armes. Ou bien, s’il fallait qu’à ce point la Fortune poussât ma peine, je subirais jusqu’au bout les chaînes de l’audacieux Pirithoüs[8].

V

FAUSTINAM PRIMAM FUISSE QUAM ROMÆ ADAMAVERIT

Ipse tuas nuper temnebam, Roma, puellas: Nullaque erat tanto de grege bella mihi.