Part 2
— Je comprends que l’on ait cru à l’influence de certaines étoiles sur la destinée, se dit-il en avalant d’un air mélancolique le café au lait qui avait eu le temps de refroidir. Voilà un homme sans fortune, sans naissance, sans instruction, car au collége il n’a jamais pu parvenir à obtenir un accessit, sans talent d’agrément d’aucune espèce ; eh bien ! cet homme s’est dit : Je réussirai, je ferai fortune, je m’élèverai au niveau de la meilleure société de Paris ; et comme il a dit, il a fait. Tout lui sourit : il jette l’argent par les fenêtres, et l’argent rentre par la porte ; il soupe chez des ambassadeurs, et va en bonne fortune chez des duchesses... Tout cela sans orthographe... Et moi dont la famille est connue dans la magistrature depuis plusieurs générations, moi qui possède une fortune modeste, mais indépendante, moi qui ne manque ni de connaissances, ni de talents, ni d’esprit, je perds misérablement les plus belles années de ma vie dans une obscure bourgade. Si j’étais un ambitieux et que l’avenir me gardât quelque magnifique dédommagement, je pourrais me résigner ; mais quoi ! à trente-cinq ans je serai procureur du roi ; à cinquante, président de tribunal. La robe rouge de conseiller ou d’avocat général, voilà mon bâton de maréchal de France. Du train dont il chemine, Blondeau sera millionnaire à quarante ans, et il fera un mariage superbe. D’où vient que, parti de plus bas, il est arrivé déjà plus haut ? Lui suis-je inférieur en quoi que ce soit ? Sans vanité il m’est permis, je crois, de dire non. En toutes choses je suis homme à lui rendre des points. Pourquoi donc marche-t-il à pas de géant, tandis que je me fatigue en efforts inutiles sans avancer d’une semelle ? Il est à Paris et je suis à D***. Voilà le mot de l’énigme. Paris, Paris !
Victor Deslandes posa sur la table la tartine beurrée qu’il portait à sa bouche, et sans plus songer à son déjeuner il tomba dans une rêverie à laquelle mit fin la sonnerie de la pendule.
— Neuf heures ! s’écria-t-il en s’éveillant comme d’un songe ; je vais me faire attendre à l’audience.
Le substitut acheva rapidement sa toilette, rangea quelques papiers dans un portefeuille de maroquin noir qu’il prit sous son bras, et sortit. Arrivé dans la rue, il se dirigea vers un grand bâtiment situé de l’autre côté de la place, en disant entre ses dents :
— Serai-je donc attelé toute ma vie à cette charrue ?
UN TRIBUNAL DE PREMIÈRE INSTANCE
La maison où entra Victor Deslandes était un de ces édifices inconnus à Paris, dans lesquels l’administration des petites villes met toutes ses complaisances après y avoir dépensé le plus d’imagination et le moins d’argent possible ; charades architecturales dont l’_entier_ enserre les parties les plus hétérogènes, et qui, sous prétexte de servir à plusieurs fins, sont également incommodes pour chacune de leurs destinations. L’hôtel de ville de D*** offrait un curieux échantillon de cette espèce de monuments provinciaux, et ses fondateurs avaient le droit de s’en glorifier comme d’un chef-d’œuvre d’économie municipale. Au premier aspect il semblait incroyable qu’un seul bâtiment de médiocre étendue put suffire à tous les genres de service auxquels celui-ci se trouvait affecté. Sans parler d’un corps de garde, le rez-de-chaussée renfermait la halle au blé, le dépôt des pompes et le magasin des décorations du théâtre. La mairie et le tribunal se partageaient fraternellement le premier étage, où le public arrivait par un escalier célèbre à dix lieues à la ronde.
Sur les confins de la région judiciaire et du domaine administratif se trouvait, entre quatre murailles badigeonnées à l’ocre, un terrain neutre, connu sous le nom banal de salle des Pas-Perdus, et consacré tour à tour aux usages les plus disparates. En toute saison, le maire ou son adjoint y procédait à la célébration des mariages ; pendant trois mois de l’été une troupe nomade y donnait des représentations qui rappelaient les scènes du _Roman comique_ ; puis, vers la fin d’août, sur le théâtre où Buridan avait brandi sa bonne lame de Tolède, où madame Lucrèce avait distillé ses poisons, montaient en un jour solennel les lauréats du collége pour recevoir leurs couronnes des mains du sous-préfet et des autres dignitaires de l’endroit.
Cette salle inestimable avait en outre une foule d’emplois qu’il serait trop long d’énumérer. C’est là que s’assemblaient les électeurs, là que l’industrie locale exposait ses produits ; la garde nationale y donnait ses banquets, l’artiste voyageur son concert ; enfin, à l’entrée de chaque hiver, les hommes les plus aimables de la ville essayaient d’y organiser des bals de souscription, mais jusqu’alors cette tentative avait échoué contre l’apathie et la parcimonie combinées des indigènes.
Victor Deslandes traversa la salle des pas perdus, où se promenaient, en attendant l’audience, quelques plaideurs escortés de leurs avoués en costume de combat. Toques et chapeaux s’abaissèrent devant le substitut, qui répondit d’un air compassé aux saluts dont il était l’objet, et prit à gauche un corridor conduisant au vestiaire du parquet. Après avoir endossé le harnais magistral, dont l’empêtrement ne lui avait jamais paru si lourd, il entra dans la salle du conseil, où se trouvaient réunis les trois membres du tribunal.
— Arrivez donc, substitut ; vous êtes en retard d’une demi-heure, lui dit un petit vieillard à la physionomie apoplectique.
— De cinq minutes à peine, président, répondit froidement Deslandes.
— Douze minutes et demie, dit en regardant sa montre un homme grand et maigre qui, en raison de son front chauve, de ses lunettes et de l’accent solennel avec lequel il articulait les mots les plus insignifiants, passait aux yeux du vulgaire pour la forte tête du tribunal.
— Douze minutes ou douze secondes : le ministère public ne doit pas se faire attendre, reprit le président d’un ton sec.
— Le ministère public a attendu hier plus longtemps qu’il ne s’est fait attendre aujourd’hui, répondit avec vivacité le substitut.
— L’exactitude est un des devoirs du magistrat, observa d’un ton dogmatique le juge à tête chauve.
— Dorénavant, reprit le président avec une aigreur qui semblait trahir quelque mystérieux ressentiment, l’audience sera ouverte à neuf heures sonnantes. Permis à monsieur le substitut de jouer des flonflons au coin de son feu au lieu d’être à son poste ; cela ne doit pas nous empêcher de rendre la justice.
Blessé dans son amour-propre de musicien au moins autant que dans sa dignité de magistrat, Deslandes rougit et se mordit les lèvres en grommelant entre ses dents :
— Des flonflons ! Beethoven, Onslow, Boccherini ! _Margaritas ante porcos_ !
En remarquant le dépit empreint sur la figure de son jeune collègue, le troisième juge, dont la physionomie annonçait plus de débonnaireté que de génie, tira de sa poche une vaste tabatière qu’il s’empressa de présenter à la ronde, dans une intention pacificatrice.
L’irascible président pinça une prise dont il se barbouilla brusquement le nez, et il sonna, tandis que Deslandes, droit et immobile devant la cheminée, affectait une insouciance dédaigneuse. Au bruit de la sonnette, une espèce d’huissier à face rubiconde ouvrit les portes de la salle d’audience au public, et le tribunal entra en séance.
La religion tire sa majesté d’elle-même et la communique aux plus humbles objets qui lui sont consacrés. Une église de village pauvre et nue inspire le recueillement et le respect autant que le peut faire une splendide cathédrale. Dieu est grand, et le lieu qu’il habite ne saurait paraître mesquin ; mais l’homme est petit, sa faiblesse laisse une empreinte sur toutes les institutions fondées par lui. Pour être imposante, la justice sociale a besoin d’appareil ; dans un maigre entourage, son prestige s’évanouit ; en un mot, la dignité du prétoire est nécessaire à celle du juge.
Quoique la cour royale de Paris et même la cour de cassation n’offrent pas un spectacle fort grandiose, surtout lorsqu’on les compare au vénérable aspect de l’ancien parlement, les habitués de l’une ou de l’autre se formeraient difficilement une idée du laisser-aller provincial de certaines juridictions inférieures et du déshabillé dans lequel Thémis y rend ses arrêts.
Le tribunal de D*** tenait ses audiences dans un étroit et obscur parallélogramme, divisé en deux parties inégales par la barre derrière laquelle siégeaient les avocats et leurs clients. Dans le plus grand de ces compartiments, exhaussé par un second parquet, se trouvait, en face de la porte d’entrée, le bureau des juges, flanqué à droite par celui du ministère public. La portion réservée à l’auditoire avait pour meuble unique un poêle en fonte dont le tuyau formant un coude à quelques pieds du sol, traversait la salle horizontalement et s’allait enfoncer dans l’une des parois, sans nul souci de l’élégance. Derrière le tribunal, un grand tableau, représentant le Christ crucifié, se trouvait remplacé, depuis la révolution de Juillet, par un cartouche sur lequel, au milieu d’un faisceau de drapeaux tricolores, apparaissaient, sous le titre de _Charte_ de 1830, les tables de la loi de Moïse, code indestructiblement gravé sur la pierre, et devenu, par je ne sais quelle ironie allégorique, l’emblème de ces choses cassantes qu’on appelle en France constitutions.
Le papier de tenture avait subi une modification non moins caractéristique : aux fleurs de lis dorées dont son fond bleu de roi était semé primitivement, avait succédé une myriade de coqs, gaulois de nom et ostrogoths de figure, qu’un patriotisme, économe dans son ardeur, avait collés individuellement sur chaque pièce du blason proscrit. Cette imagination, émanée de la cervelle du juge à tête chauve, n’avait pas obtenu tout le succès qu’elle méritait auprès du populaire de D***, qui, depuis cette époque, appliquait irrévérencieusement au sanctuaire de la justice le nom métaphorique donné par les gamins de Paris à la région supérieure des théâtres du boulevard.
A part les avocats, les parties intéressées et les membres du tribunal, y compris l’huissier rubicond qui venait d’appeler d’une voix claire la cause de Jean-Baptiste Vachenet, demandeur, contre les héritiers Boisrobert, le public d’élite se réduisait à l’unique stagiaire que possédât en ce moment le barreau de la ville ; Patru en herbe qui, dans l’angle du banc privilégié où il s’était blotti, prenait le Code civil en patience à l’aide d’un roman de Paul de Kock, caché dans l’intérieur de son chapeau. Derrière la barre se tenaient debout, faute de siéges, trois ou quatre prolétaires d’un âge mûr, habitués assidus, surtout en hiver, à qui le tribunal servait de salle d’asile trois heures par jour, et qui faisaient un cours de jurisprudence gratuit en se chauffant aux frais de l’État. Poussant plus loin encore l’industrie de la pauvreté, un jeune gars, aussi fièrement déguenillé qu’un mendiant de Murillo, avait trouvé une cuisine là où les autres ne cherchaient qu’un foyer. Orientalement accroupi devant le poêle, il y avait fourré en tapinois une demi-douzaine de pommes de terre, et en attendant la cuisson de son déjeuner il s’amusait à déchiqueter avec son couteau le parquet sous prétexte d’y graver son nom ; car le drôle était lettré, et dans ses bons jours il fréquentait l’enseignement mutuel.
Victor Deslandes s’assit sur son siége d’un air soucieux qui causa une secrète inquiétude parmi les plaideurs, gens habitués à interpréter, d’après leur intérêt personnel, la physionomie des magistrats. Le substitut avait étudié dans son cabinet le procès auquel il devait prendre part ; son opinion était formée, et selon la coutume d’un grand nombre de ses collègues, il avait trop bonne opinion de sa judiciaire pour penser que les plaidoiries pussent modifier ses convictions en lui apportant de nouvelles lumières. Au lieu de perdre le temps à écouter l’avocat du demandeur qui venait de prendre la parole d’une voix de ténor plus criarde que mélodieuse, il laissa dériver sa pensée au gré d’une de ces rêveries dont le courant capricieux porte au loin l’imagination sans cesser de refléter à la surface l’image immobile des objets extérieurs.
Tandis que son esprit, aiguillonné par la lettre de Blondeau, évoquait tout bas les prestigieux enchantements de la vie parisienne, ses yeux errant çà et là interrogeaient par un désœuvrement machinal un spectacle avec lequel une habitude de dix-huit mois ne l’avait pas entièrement réconcilié ; et dont la vulgarité ne lui avait jamais paru si choquante et si fastidieuse qu’en ce moment. L’aspect enfumé de la salle, la sordide composition de l’auditoire, la somnolence apparente des juges, le gloussement alternatif des avocats luttant de poumons plus que de logique, à propos de quelques cerisiers plantés dans une haie, le mouvement perpétuel du gros huissier qui allait et venait par le sanctuaire sans plus de façon que s’il eût été dans son ménage, tout, en un mot, jusqu’aux innocents volatiles de la tenture, lui fit éprouver une impression d’antipathie voisine du dégoût.
— C’en est fait, et je n’y tiens plus, pensa-t-il en se renversant convulsivement sur son siége, cette cage à poulets où je suis emprisonné est une machine pneumatique qui m’étouffe. Il me faut un air plus vif, un horizon plus vaste. Continuer à vivre ainsi, c’est accomplir un suicide perpétuel. Au bout du compte, je suis fait pour autre chose que donner des conclusions à propos d’une raie de champ ou d’un mur mitoyen. A chaque être son élément : l’onde au poisson, la terre au quadrupède, à l’oiseau l’empire des airs. Je me sens des ailes ; pourquoi ramper au lieu de voler ? — Que fait en ce moment Blondeau ? il n’est que dix heures ; il dort sans doute ; mais bientôt quelle existence pleine, active, étincelante, complète ! Il dîne peut-être chez cet ambassadeur d’Angleterre ; peut-être fait-il mieux que dîner chez cette duchesse de San-Severino ! Tous ces succès, tous ces plaisirs, tous ces honneurs sans préjudicier aux progrès de sa fortune ; bien au contraire ! Voilà vivre, tandis que moi...
La rêverie de Deslandes fut brusquement interrompue par cette phrase sacramentelle que le président du tribunal prononça d’un ton rogue :
— La parole est au ministère public.
Soumis à cet appel, comme le soldat au commandement qui lui enjoint de présenter les armes, le jeune substitut secoua sa mélancolie, puis il se leva lentement et se couvrit le chef de sa toque par un geste plein de solennité. Dans sa harangue moins melliflue qu’à l’ordinaire, tout en concluant pour l’une des parties, il s’attacha à démontrer que les deux avocats avaient également plaidé d’une manière incomplète ou erronée, et qu’ils avaient commis plusieurs hérésies judiciaires qu’il ne pouvait se dispenser de relever. A l’appui de cette tierce opinion, système dans lequel les membres du parquet placent souvent leur amour-propre, il cita plusieurs arrêts de cours royales, la jurisprudence de la cour de cassation, et enfin, argument en apparence péremptoire et habilement réservé pour la péroraison, un jugement du tribunal même devant lequel il plaidait. A cette citation que personne n’avait prévue, les juges s’entre-regardèrent d’un air étonné.
— Vous souvient-il que nous ayons jugé ainsi ? dit à demi-voix le président à ses collègues.
Le juge au front chauve ôta ses lunettes, se renversa sur le dossier du banc et resta quelque temps les yeux fermés dans une attitude sévèrement pensive ; le troisième membre du tribunal aspira coup sur coup plusieurs prises de tabac, puis tous deux ayant vainement interrogé leurs souvenirs, répondirent par un geste négatif.
— Le tribunal, dit alors le président avec un sourire aigre-doux, estime que le ministère public commet une erreur de mémoire ; il ne se souvient nullement d’avoir rendu un jugement dans une affaire analogue à celle d’aujourd’hui.
En ce moment le gros huissier se trouvait agenouillé devant le poêle où il insinuait une bûche, après avoir confisqué le déjeuner à moitié cuit du jeune prolétaire.
— Faites excuse, monsieur le président, dit-il inopinément en relevant la tête, monsieur le substitut a raison. Vous avez jugé comme il vous l’a dit, il y a huit ans, dans l’affaire Marlot contre Boischard ; je me le rappelle bien, moi ; à telles enseignes que le susdit Marlot avait un chien fort mal élevé, qui, étant entré dans la salle du conseil...
— Huissier, interrompit le président, d’un ton sévère, que ne venez-vous siéger à ma place, tandis que j’irai à la vôtre soigner le feu ; vous ne voyez pas que la salle se remplit de fumée ?
A cette admonestation de son chef, l’huissier fit le plongeon et s’empressa d’arranger le bois dans le poêle dont il referma la porte ; se relevant ensuite, et s’adressant au petit cercle des assistants, pour lesquels il était un personnage presque aussi important que les juges eux-mêmes :
— Voilà comme ils sont, dit-il à voix basse ; aujourd’hui blanc et demain noir ; au bout de quinze jours ils ne se rappellent pas ce qu’ils ont jugé, et quand on a plus de mémoire qu’eux, ils se fâchent.
— Il n’a pas l’air tendre votre président, dit un des habitués.
— Ne m’en parlez pas, répondit l’huissier en haussant les épaules ; mais voulez-vous savoir le fin mot ? M. Bescherin avait envie de marier sa fille à M. Deslandes ; il paraît que M. Deslandes ne s’est pas soucié de la chose, et je conçois ça, vu que la fille de notre président est diantrement laide. Depuis ce moment-là, M. Bescherin est pire qu’un hérisson, et c’est toujours moi qui reçois les éclaboussures. J’aurais plus de tenue que ça ; vexé ou non, quand on appartient à la justice, on ne doit jamais se mettre en colère et brutaliser le monde.
— Monsieur Mathiot, rendez-moi mes pommes de terre, s’il vous plaît ? dit d’un air humble l’enfant privé de son déjeuner.
L’huissier saisit le drôle par l’oreille et le traîna jusqu’à la porte :
— Hors d’ici, gamin, lui dit-il alors d’un air terrible, en ajoutant à cette apostrophe un coup de pied qui, grâce à l’agilité du patient, n’atteignit que le vide.
Selon l’expression de l’huissier Mathiot, le tribunal passa du blanc au noir en prononçant un arrêt diamétralement opposé à celui qu’il avait rendu quelques années auparavant. Cette contradiction n’a rien qui doive surprendre ; pareille chose se répète chaque jour sur toute la surface de la France. Après avoir longtemps décidé d’une certaine manière un point litigieux, il est rare qu’une cour judiciaire ne le décide pas dans un sens absolument contraire. On appelle cela revenir sur sa jurisprudence ; variation plus utile qu’on ne pense, car si dans les cas identiques l’application des lois était immuable, au bout d’un certain temps la matière de controverse serait épuisée et la source des procès tarie ; que deviendraient alors les jurisconsultes, les avocats et les juges ? Un peu d’inconséquence ne messied donc pas à la justice ; il tient en haleine les plaideurs, comme la coquetterie des femmes attire les amants.
Contraire aux conclusions du jeune substitut, le jugement du tribunal mit le comble à sa mauvaise humeur.
— Je ne resterai pas quinze jours de plus avec ces ânes bâtés, se dit-il en rentrant chez lui ; mon parti est pris. Assez de magistrature comme ça ; je donne ma démission, je jette la robe aux orties et je pars pour Paris. Qui pourrait me blâmer ? Végéter à perpétuité dans une ville où il n’y a pas une jolie femme, pas un homme d’intelligence ! où, faute d’un quatrième musicien, nous sommes obligés d’exécuter les quatuors d’Haydn sans second violon, absolument comme on joue au whist la partie du mort ! Non, sur mon âme, cela ne peut pas continuer ainsi. Je suis ici comme Ovide chez les Sarmates ; mais Ovide était exilé, et je suis libre. Il n’y a que Paris où l’on vive réellement ; à Paris donc, et le plus tôt possible.
Victor Deslandes passa le reste de la journée à s’affermir dans un dessein depuis longtemps conçu et souvent médité. Après dîner, sa résolution étant arrêtée irrévocablement, il songea aux moyens de l’exécuter, et alla rendre une visite intéressée au seul habitant de la ville avec lequel il eût formé une liaison habituelle et intime.
M. de Loiselay, chez qui le substitut se présenta dans la soirée, était un ancien émigré, vieillard encore vert, qui marchait toujours la tête haute, les épaules effacées et le jarret tendu ; chasseur intrépide, convive jovial, beau joueur, galant auprès des femmes, ennemi déclaré de la littérature romantique, il allait à la messe le dimanche, faisait maigre le vendredi et confiait la direction de sa maison à une fort jolie gouvernante de vingt-deux ans. Depuis la révolution de juillet il ne portait plus la croix de Saint-Louis, mutilée, disait-il, par la suppression des fleurs de lis, et il s’abstenait d’aller aux élections sous le prétexte qu’un serment est un serment ; à l’exclusion de tout autre journal, il était abonné à la _Gazette de France_ et au _Charivari_. Enfin, pour achever d’un seul trait l’esquisse de son caractère, en 1789 il avait fait le voyage de Coblentz, en 1815 celui de Gand, en 1830 celui d’Holy-Rood.
Lorsque Deslandes entra dans le salon tendu de tapisseries à personnages et décoré de quelques tableaux réputés flamands où se tenait habituellement le vieux gentilhomme, celui-ci était assis au coin d’un feu pétillant devant lequel, sur une petite table de marqueterie, se trouvait étalé un échiquier déjà garni de ses pièces.
— Vous voyez que je vous attendais, dit M. de Loiselay en posant sur la cheminée un volume des _Mémoires de Casanova_, dont il venait de commencer avec intérêt la lecture ragaillardissante. — Ah çà ! que m’a-t-on appris ? Vous êtes brouillé avec votre président ?
— Oui et non, répondit le substitut en s’asseyant. Je ne lui veux aucun mal ; mais lui n’en pourrait pas, je crois, dire autant de moi.
— Qu’a-t-il à vous reprocher ?
— Le mauvais goût que j’ai témoigné en ne tombant pas éperdument amoureux de mademoiselle sa fille.
— Vous auriez mérité d’être destitué si vous l’aviez fait, dit en riant M. de Loiselay ; elle est furieusement laide la petite Bescherin, et sans en avoir le droit ; car qu’aura-t-elle de fortune ? quatre-vingt mille francs, cent mille tout au plus : avec cela il faut être jolie sous peine de célibat forcé. Il n’est pas facile aujourd’hui de marier ses filles. J’en sais quelque chose, moi qui vous parle. Isaure, ma fille unique, à qui reviendront un jour, le plus tard possible, vingt-trois bonnes mille livres de rente, les trois quarts en fonds de terre, Isaure ne s’est mariée qu’à vingt-sept ans ! et à qui ? à M. Piard ! homme en crédit, conseiller d’état, et en passe de devenir ministre, tout ce que vous voudrez ; mais, M. Piard, après tout ! Ceci veut dire que les prétentions de M. le président me semblent un peu exagérées. Sans compliment, vous pouvez aspirer à quelque chose d’un peu mieux que mademoiselle Bescherin.
— Puisque vous avez la bonté de penser ainsi, dit Deslandes, j’oserai vous avouer que je suis de votre avis.
— D’ailleurs, qui vous presse de vous marier ? reprit le vieil émigré ; vous avez dix ans devant vous avant d’être obligé d’y songer sérieusement. D’ici là, faites votre chemin ; troquez la robe noire contre la robe rouge ; devenez avocat général, procureur général.
— Garde des sceaux, interrompit le substitut en souriant.
— Ne vous en avisez pas, reprit M. de Loiselay, qui sourit à son tour ; vous iriez sur les brisées de mon illustre gendre, M. Piard ; et, s’il savait que je vous ai encouragé à lui faire concurrence, il ne me le pardonnerait pas.
— Monsieur, dit Deslandes après un instant de silence, l’intérêt que vous m’avez toujours témoigné m’engage à vous faire ma confession tout entière.
— Je vous écoute, mon cher Deslandes, répondit M. de Loiselay avec la bienveillance qu’inspire presque toujours à un vieillard la confiance d’un jeune homme.
— J’ai de l’ambition, reprit le substitut d’un air un peu apprêté.