Les ailes d'Icare

Part 1

Chapter 13,755 wordsPublic domain

NOTE DE TRANSCRIPTION

* Le texte en italiques est représenté _entre tirets bas_.

* Les erreurs introduites par le typographe ont été corrigées.

* L’orthographe originale a été conservée.

* Certaines variantes ont été unifiées: D*** a été préférée à D****, sirène à syrène et d’état à d’État.

* Les numéros des pages blanches n’ont pas été repris.

COLLECTION MICHEL LÉVY

ŒUVRES COMPLÈTES DE CHARLES DE BERNARD

ŒUVRES COMPLÈTES

DE

CHARLES DE BERNARD

12 volumes grand in-18

LE NŒUD GORDIEN 1 vol.

GERFAUT 1 —

LE PARAVENT 1 —

LA PEAU DU LION ET LA CHASSE AUX AMANTS 1 —

LES AILES D’ICARE 1 —

L’ÉCUEIL 1 —

UN HOMME SÉRIEUX 1 —

UN BEAU-PÈRE 1 —

LE GENTILHOMME CAMPAGNARD 2 —

THÉÂTRE ET POÉSIES 1 —

NOUVELLES ET MÉLANGES 1 —

PARIS. — TYP. DE Mᴹᴱ Vᴱ DONDEY-DUPRÉ, RUE SAINT-LOUIS, 46.

LES AILES D’ICARE

PAR CHARLES DE BERNARD

NOUVELLE ÉDITION

PARIS MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS RUE VIVIENNE, 2 BIS — 1857

Droits de reproduction et de traduction réservés.

LES AILES D’ICARE

LA PETITE VILLE

A soixante lieues de Paris, au sud ou à l’ouest, peu importe, commence un arrondissement dont je tairai le nom par un motif qui n’a rien de commun avec la réserve de Cervantes, au sujet du village de l’Argamazille. Ce pays a pour chef-lieu D***, grande et belle ville de France, à ce qu’assure Vosgien, dont le patriotisme trouve facilement les villes de France grandes et belles ; en cette occasion, le dictionnaire ment au moins de moitié. Pour une population de 5,400 âmes, D*** est grand en effet, car l’herbe croît dans plusieurs de ses rues ; mais sa beauté se trouve contestée par tous les voyageurs et même par quelques-uns des habitants.

Au milieu des champs de blé qui l’entourent en s’encaissant graduellement comme pour lui faire un nid, cette capitale au petit pied ne manque pas cependant d’une certaine prestance opulente ; les files d’ormeaux et de peupliers, ornement des routes dont elle forme le rond-point, s’allongent en rayons verdoyants sur le fond jaune de la plaine et annoncent une cité qui se respecte ; une jolie rivière l’enlace à demi par une courbe gracieuse, et des jardins, projetant leur verdure par-dessus le mur qui les clôt, séparent çà et là les maisons enduites généralement d’un badigeon grisâtre.

Trois fontaines enrichies de tritons, de naïades et autres sculptures allégoriques, décorent autant de carrefours auxquels la vanité locale a donné le nom de places, et dont le plus étendu possède, en outre, d’un côté une vieille cathédrale, de l’autre un grand homme du pays, coulé en bronze, qui monte une faction éternelle devant la maison du Seigneur. D***, d’ailleurs, n’a rien à envier à ses rivaux des départements voisins, brodé qu’il est sur toutes les coutures de faveurs politiques et administratives. Sans parler d’un député qu’il envoie à la Chambre, il jouit d’un tribunal de première instance, d’un sous-préfet et d’un escadron de hussards, dont les chevaux paissent de temps immémorial le foin des prairies de l’arrondissement, tandis que les cavaliers regardent comme leur provende légitime les cœurs des grisettes de la rue Royale ; enfin, pour sanctifier toutes ces mondanités, un séminaire qu’on prendrait plutôt pour une caserne, envoie chaque année de nombreuses recrues au clergé du diocèse.

D*** doit donc être regardé comme une cité honorable ; mais en dépit de ses illustrations il inspire l’ennui à la première vue, et cette impression est loin de s’affaiblir lorsqu’on y est resté quelque temps ; car, pour être juste, la ville sous ce rapport tient plus encore qu’elle ne promet. Et par ennui, n’entendez pas la poétique mélancolie dont fut saisi un illustre écrivain en approchant de Jérusalem ; il s’agit ici du sentiment vulgaire qui rétrécit l’âme en dilatant la bouche, de l’ennui qui bâille et ne rêve pas. Soit que le sol engendre le spleen par l’invisible exhalaison de quelque vapeur délétère, soit que les blés interminables de la banlieue finissent par donner la jaunisse à ceux qui les traversent : — « Quand partons-nous ? » telles sont invariablement les premières paroles du voyageur venant de Paris, et tous les indigènes qui se trouvent sur son passage semblent lui répondre par leur contenance : « Que vous êtes heureux de partir ! »

En 1837, vers la fin de février, le mal endémique dont il est ici question sévissait particulièrement, et dès le matin, au second étage d’une maison d’assez triste apparence, située sur la place de la Cathédrale. L’individu atteint par le fléau était un jeune homme d’environ vingt-sept ans, dont la physionomie eût paru agréable sans l’expression morose qui en altérait la sérénité. Selon l’usage de beaucoup de provinciaux qui vouent à leurs habits un attachement inaltérable, il portait de vieux escarpins au lieu de pantoufles, et en guise de robe de chambre une redingote noire percée au coude comme le pourpoint d’Henri IV.

Assis en face de la cheminée, la tête appuyée au dossier d’un grand fauteuil de tapisserie, les bras entrelacés, les jambes l’une sur l’autre, le nez en l’air et les yeux à demi fermés, ce jeune homme bâillait largement et avec tant de régularité, qu’il semblait que ce fût là sa manière de respirer. Dans son inaction il paraissait insensible à tout, même aux caprices incommodes d’un foyer près de s’éteindre, qui prouvait, en ce moment, que s’il n’y a jamais de feu sans fumée, il peut y avoir en revanche de la fumée sans feu.

Quelques-uns des meubles dont la chambre était garnie annonçaient que leur propriétaire n’avait pas succombé sans résistance à la torpeur dans laquelle il restait engourdi. Du haut d’un pupitre placé devant la fenêtre un concerto de Viotti adressait un appel silencieux à un violon délaissé sur une chaise ; à côté de la cheminée une petite table d’acajou était couverte de boîtes à couleurs, d’albums, de croquis, de pinceaux, parmi lesquels l’ébauche d’une aquarelle attendait la main de l’artiste. Enfin, au milieu de la chambre un bureau gigantesque offrait plusieurs couches de gros livres et de volumineux manuscrits entassés en désordre, autour d’une écritoire, reine de ce chaos.

Pour conjurer l’ennui, le provincial avait évidemment essayé tous les moyens en son pouvoir, le travail sérieux aussi bien que les distractions attrayantes ; car la couleur était fraîche aux cils du pinceau, fraîche était l’encre au bec de la plume ; et lui-même, par mégarde sans doute, tenait encore à la main un archet. Mais ni la musique, ni la peinture, ni l’étude n’avaient pu le faire triompher du noir adversaire à la merci duquel il était resté en définitive après avoir eu ses trois chevaux tués sous lui.

Le jeune homme ennuyé se leva tout à coup, et fit plusieurs tours dans la chambre. Il regarda sans y toucher l’aquarelle commencée ; envoya d’un coup de pied vers la bibliothèque un livre tombé du bureau ; enfin il prit le violon d’un air morne, et se plaçant devant le pupitre, essaya un passage en double corde ; mais à la septième mesure, il posa l’instrument et se vint rasseoir sur son fauteuil.

Et c’est aujourd’hui le mardi gras ! dit-il alors en croisant les bras par un geste tragique. — Ville paralysée, ville morte, ville fossile ! Anathème sur tes habitants jusqu’à la troisième génération ! Voilà donc le carnaval fini, et pas un bal, pas un plaisir, pas un divertissement ! Dîner, et puis dîner, et toujours dîner ; ils ne savent faire que cela, hommes et femmes... Quand je dis femmes, c’est faute d’une autre expression qui rende poliment ma pensée ; car en réalité ici la femme n’existe pas. C’est profaner un pareil mot que de l’appliquer à toutes ces créatures sans grâce, sans tournure et sans esprit... Maudit soit le jour où il a été écrit : Victor Deslandes est nommé substitut du procureur du roi près le tribunal de D*** ! Que venais-je faire dans cette galère, moi, né pour les arts, pour la société, et qui me vois condamné à végéter parmi ces bipèdes ? Car quel autre mot que celui de végétation pourra convenir à la vie que je mène ici depuis dix-huit mois ? Oui, je descends de jour en jour à l’état de végétal, si même je n’y suis pas déjà parvenu... Et cependant il y avait quelque chose là !

Le substitut se frappa le front comme fit André Chénier, marchant à l’échafaud ; puis il reprit :

—Aujourd’hui le mardi gras, et pas un bal ! Parmi nos gros bonnets c’est à qui fera le mort. En conscience je ne puis pas donner à danser, moi, célibataire et simple magistrat ; mais les autorités ! Mais le sous-préfet, mais le maire, mais le président du tribunal, mais le receveur !... Le sous-préfet, un ladre comme tous les administrateurs d’aujourd’hui, qui, sous prétexte qu’ils ont une famille, empochent leurs frais de représentation ; le maire, un bigot qui se croirait damné si l’on dansait chez lui ! le président, autre fesse-mathieu ; mais c’est mon chef, et, quoiqu’il me garde rancune parce que je ne me soucie point d’épouser sa fille, je n’en veux pas dire de mal ; le receveur, il est malade celui-là, et par conséquent il est excusable... Mais tous les autres..., c’est à croire que nous sommes chez des sauvages : que dis-je là ! des sauvages danseraient. Comment passer ma soirée ? Irai-je faire ma partie d’échecs chez M. de Loiselay, ou perdre mon argent au boston chez madame Vernand ? Les échecs ! le boston ! quelles saturnales ! quelles jouissances folles et échevelées, comme ils disent à Paris ! En vérité ; je ferai bien de me réformer et d’apporter quelque modération dans mes plaisirs. Au train que je mène, je finirais par devenir un Héliogabale !

Victor Deslandes s’abandonna quelque temps à un rire amer, comme fait un homme qui n’a que l’ironie à opposer à l’infortune. Avant qu’il eût repris son flegme accoutumé, une servante ayant dépassé l’âge canonique, entra familièrement tenant une lettre d’une main, et portant de l’autre un plateau sur lequel étaient posés un petit pain, un sucrier et une tasse de café au lait.

— Jésus Dieu ! y a-t-il du bon sens à laisser fumer ainsi, s’écria cette matrone, qui, après avoir placé sur une table le déjeuner de son maître, entr’ouvrit la fenêtre et ralluma le feu, avec l’autorité que s’arrogent généralement les gouvernantes des célibataires vieux ou jeunes.

Le substitut prit la lettre avidement, car dans sa position la distraction la plus mince devenait un bienfait. Avant de briser le cachet, il l’examina d’un air surpris, et regarda une seconde fois l’adresse, qui portait le timbre de Paris.

— C’est bien l’écriture de Blondeau, se dit-il alors ; mais où diantre a-t-il trouvé ces magnifiques armoiries ? Est-ce dans le chantier de son père le marchand de bois, ou parmi les cuirs de son aïeul maternel le tanneur ? Une croix pattée de gueules sur champ d’argent, des pals, des tourteaux, un lion lampassé en abîme ! Peste, voilà du féodal. Ne dirait-on pas l’écu d’un haut baron arrivant de la croisade ? Il y a deux mois, il se contentait d’un chiffre couronné ; aujourd’hui le voilà gentilhomme au grand complet ; la prochaine fois je le verrai sans doute comte ou marquis. Bravo, Blondeau ! Ah çà ! au milieu de ses grandeurs, m’envoie-t-il l’argent qu’il me doit ?

Le jeune magistrat ouvrit l’enveloppe et n’y trouva pas la lettre de change qu’il attendait.

« Mon cher Victor, disait le correspondant de Paris, il est six heures du matin ; je sors du bal de l’ambassade d’Angleterre, et comme mes projets pour la journée exigent que je ne m’endorme pas, je t’écris ; car, en ce moment, saturé que je suis des enchantements d’une nuit féerique, tout autre plaisir que celui de causer avec toi serait d’un ragoût trop fade pour me tenir éveillé. D’ailleurs, si je ne t’écris pas maintenant, quand retrouverai-je la possibilité de le faire ? Le temps vole avec une si foudroyante rapidité, les affaires et les plaisirs se ruent, enlacés les uns aux autres, dans un galop si torrentueux, qu’en toute chose il faut prendre aux cheveux l’occasion ; chaque minute a son emploi impérieux. Ne m’accuse donc plus de négligence. Si ma correspondance n’a pas toujours la régularité que j’y voudrais mettre, la faute en est uniquement au tourbillon dans lequel je vis, et qui m’entraîne souvent malgré moi ; d’ailleurs tu n’es pas le seul avec qui je sois en retard ; tu te trouves, au contraire, en nombreuse, et, j’ose dire, excellente compagnie.

« Aujourd’hui, j’ai juré de consacrer quatre heures à régler mon arriéré. Je te donne le pas sur tout le monde, même sur la duchesse de San-Severino, une délicieuse Italienne que, pour mon bonheur intime, j’ai rencontrée l’été dernier aux eaux d’Aix. J’ai aussi une négociation importante à traiter avec Louis Reynard, un des princes de la finance ; mais n’importe, je commence par toi : l’amitié avant l’amour et l’argent ; l’amitié avant tout.

« Mon courrier fini, je dois monter à cheval avec le marquis de Grigneuse, le comte de Castéjars et lord Cobham, à cette fin de recouvrer, pour un déjeuner au Rocher de Cancale qu’a perdu Grigneuse, l’appétit dont, cette nuit, nous avons abusé tous quatre au gala de l’ambassade anglaise. C’est qu’il faut en convenir, tout était là d’un caprice prestigieux et d’un comfortable mirobolant. Figure-toi pour salle à manger une orangerie royale tendue de damas blancs ; les caisses des arbustes métamorphosées en buffets ; les lustres étincelant à travers le feuillage ; pour convives, les plus jolies femmes et les plus brillants cavaliers de Paris. Le duc d’Orléans et le duc de Nemours y étaient dansant et mangeant comme de simples mortels. En un mot, Albion a fort bien fait les choses, et je lui accorde mon estime.

« Ici je fais une pause pour sonner mon valet de chambre, et lui demander du thé ; je me sens la tête lourde et n’ai pas le loisir d’avoir la migraine... En me servant, cet imbécile de Frédéric vient de casser une tasse, vrai Japon ; le drôle n’en fait pas d’autres : hier encore n’a-t-il pas outrageusement bossué, en la laissant tomber sur du marbre, une buire d’après Cellini, dont les ciselures seules m’avaient coûté trois cents francs ! Je serai obligé de le mettre à la porte pour soustraire mon mobilier à ses mains meurtrières, et par suite de ce coup d’état, Ænéas, audacieux négrillon en qui l’intelligence n’a pas attendu le nombre des années, mon groom, dis-je, se trouvera probablement élevé à la dignité de valet de chambre.

« Mais où en étais-je ? Je te parlais, je crois, d’un déjeuner d’huîtres auquel est conviée, au retour du bois, une réunion d’aimables viveurs. En sortant de chez Borel, il est question d’aller à la barrière du Combat essayer quelques _bulldogs_ que lord Cobham a fait venir d’Angleterre ; l’un d’eux, O’Connell (lord Cobham est tory), jouit d’une mâchoire en laquelle j’ai confiance jusqu’à concurrence de dix louis pariés contre Castéjars. Après le combat nous reviendrons faire notre apparition accoutumée au café de Paris, le seul lieu public où puisse dîner un homme qui se respecte ; ensuite abdication de la redingote et des bottes en faveur de l’habit et des bas à jour. En _prima sera_, j’irai sommeiller une couple d’heures à l’Opéra, où ma présence est indispensable ; car Coralie, _rat_ charmant et plein d’avenir, passe ce soir au rang des _tigres_ dans un pas de trois du _Diable boiteux_, et notre loge protège ce début.

« Après le ballet je ferai acte de présence dans deux ou trois salons du faubourg Saint-Honoré ; puis, mes devoirs accomplis à l’égard du beau monde, je rentre dans l’exercice de mes droits carnavalesques : à deux heures, rendez-vous à la salle Ventadour ; lions et tigres, toute notre ménagerie y sera. Evohé ! rugissements et bondissements, bacchanale et saturnale, galop infernal, ronde du sabbat, tout le tremblement : Il est convenu qu’on s’encanaille. Pour conclusion, souper chez Castéjars, le propriétaire de Coralie, dont le début doit être célébré par une ovation bachique digne de la Régence ; l’orgie sera tout ce qu’il y a de plus furieusement échevelé.

« Ensuite... ma foi ! ensuite il fera jour et il sera temps de dormir.

« Dans ta dernière lettre tu me demandais des détails sur ma manière de vivre ; en voilà qui n’ont rien de fardé. J’espère que ta robe noire n’en rougira point, et que la fourrure de ton épitoge ne se hérissera pas au récit de mes égarements. D’ailleurs tu aurais tort de juger ma conduite d’après le spécimen que je viens de te mettre sous les yeux. Pour moi, comme pour bien d’autres, les jours, mon cher Victor, se suivent et ne se ressemblent pas. Aujourd’hui le plaisir, demain les affaires. Sentence fort judicieuse, n’est-ce pas ? et qui va me servir de transition naturelle pour arriver à l’un des sujets de ma lettre que j’allais peut-être oublier.

« Tu sais que je te dois 3,000 francs. Il y a dix-huit mois, lorsque je vins à Paris décidé à y tenter la fortune, cet argent me fut fort utile ; car il n’y a pas de moisson sans semailles, et pour conduire avec succès la campagne que j’avais résolu d’ouvrir, il me fallait une mise de fonds à laquelle ton amitié s’est empressée de concourir. Aujourd’hui, grâce à ma volonté ou peut-être à mon étoile, je me trouve au-dessus de la position pour ainsi dire précaire par où j’ai débuté ; aujourd’hui je commence à récolter le fruit de mes efforts : il me serait donc très-facile de te rembourser, et je le ferais en ce moment même, sans une affaire dans laquelle Louis Reynard m’offre un intérêt, et qui se présente sous les plus favorables auspices ; il s’agit de l’achat d’un terrain considérable, dont l’exploitation industrielle, combinée avec la revente en détail d’une partie de la propriété, doit, suivant les calculs les plus modérés, produire un bénéfice de deux cents pour cent. La revente seule couvrira le prix de l’acquisition ; en sorte qu’après être rentrés intégralement dans nos déboursés, nous resterons propriétaires d’un immeuble qui, malgré sa réduction, doit doubler de produit dans des mains intelligentes.

« Cette affaire, tu le comprends, est de celles qu’on ne refuse pas. En ce moment je réunis les fonds dont j’ai besoin, et il faut que la bourse de mes amis vienne en aide à la mienne, car je ne me soucie pas d’avoir recours à d’honnêtes capitalistes qui m’imposeraient des conditions judaïques. J’ai donc pensé à toi, mon cher Victor ; avec tes habitudes d’ordre, il est impossible qu’à D*** tu dépenses ton revenu ; un viveur lui-même n’y parviendrait pas. Tu as certainement fait des économies depuis ton installation, et j’en suis sûr, ton escarcelle se trouve surabondamment garnie. S’il t’était possible de prélever quelques milliers de francs sur cet argent que tu laisses dormir faute d’emploi, tu me rendrais un service que je te demande sans façon ; car je connais trop ton amitié pour me montrer cérémonieux envers toi.

« Si tu peux m’obliger, tu le feras comme tu l’as déjà fait ; je n’en doute nullement. Dans le cas où tu voudrais prendre un petit intérêt dans l’affaire en question, l’argent que tu m’enverras, joint aux 1,000 francs que je te dois déjà, formera un apport que je comprendrai dans le mien et dont je te tiendrai compte ; si quelque préjugé de propriétaire foncier t’éloigne d’une spéculation qui, selon toute apparence, triplerait ton capital, je resterai ton débiteur pur et simple ; et à la première rentrée de fonds je te renverrai ton argent.

« Réponds-moi, je te prie, courrier par courrier ; pour réussir, les affaires veulent être menées activement, et si tu ne peux me rendre le service que je te demande, il faut que je le sache, afin de prendre sur-le-champ d’autres mesures. A toi de cœur, mon cher Victor ; si tu étais un ami véritable, tu demanderais un congé à tes robes noires, et tu viendrais passer ici un mois ou deux ; je serais ton cornac dans cette moderne Babylone, et malgré le carême nous mènerions joyeuse vie. Je te présenterais à ma petite duchesse et je te ferais lier connaissance avec plusieurs personnes en crédit, qui pourraient être utiles à ton avancement. Songe à cela, mon cher Victor, et crois à mon inaltérable amitié.

GUSTAVE.

« _P. S._ Depuis ma dernière lettre j’ai changé de logement. Voici mon adresse actuelle : M. Blondeau de Gustan, ou tout simplement, M. de Gustan, 15, rue Godot-Mauroy. »

En achevant la lecture de cette épître, le jeune magistrat éprouva une impression analogue à celle que ressent un oiseau captif à la vue d’un de ses compagnons voletant et chantant en joyeuse liberté. L’apathie où il était resté plongé jusqu’alors fit soudainement place à une de ces sourdes agitations pendant lesquelles le corps, par une locomotion machinale, semble vouloir se mettre en harmonie avec la surexcitation de l’esprit. Après s’être promené quelque temps d’un pas rapide et saccadé, Deslandes reprit la lettre de son ami et la relut en accompagnant à haute voix plusieurs passages de commentaires où se trahissait une secrète envie.

—_L’ambassadeur d’Angleterre... la duchesse de San-Severino... le marquis de Grigneuse... lord Cobham_... Sapristie ! quels yeux ouvrirait le bonhomme Blondeau, si depuis l’autre monde il apercevait son fils en pareille compagnie. Ah ! il se nomme maintenant M. de Gustan ; il m’annonce cela sans explication comme une chose toute simple... et l’on dit que nos mœurs tendent à la république ! Molière, où es-tu ? Ce qu’il y a de plus amusant, c’est qu’en s’anoblissant de son autorité privée, mon ami Gustave a jugé inutile d’apprendre l’orthographe. Il se sera rappelé qu’autrefois les seigneurs châtelains mettaient de la prétention à ne pas savoir écrire, et en continuant d’estropier la langue il croit apparemment faire acte de gentilhomme... et puis quel style ! quel jargon ! _un ragoût trop fade ; un galop torrentueux, un confortable mirobolant_ ; ma robe _noire_ qui ne _rougira_ pas... quel pitoyable jeu de mots ! et que veut-il dire avec ses _rats_ métamorphosés en _tigres_ ? Cherche. Si c’est là le langage à la mode parmi les élégants de Paris, je leur en fais mon compliment bien sincère... hum ! Son valet de chambre... son nègre... ses chevaux... ses porcelaines du Japon... ses buires d’après Cellini... Évidemment il y a de l’affectation dans le récit de ses splendeurs. Je comprends ; maintenant que le voilà devenu Parisien et grand seigneur, il n’est pas fâché d’éblouir de son luxe un pauvre diable de mon espèce qui a la bonhomie de rester bourgeois et provincial.

Le langage avantageux du soi-disant amant de la duchesse de San-Severino avait éveillé la susceptibilité du jeune substitut, mais non sa défiance ; l’idée que les fastueux détails auxquels s’était livré son ami pussent avoir une étroite connexion avec la demande d’argent par où il terminait sa lettre ne lui vint pas un seul instant à l’esprit ; il ne vit qu’un débordement de vanité satisfaite dans des phrases où un lecteur clairvoyant eût soupçonné un calcul d’autant plus étudié, qu’il employait des formes plus irréfléchies en apparence. Avec la crédulité naturelle à un homme honnête qui, ayant toujours suivi le droit chemin, ne suppose pas facilement que d’autres puissent pratiquer les sentiers tortueux, il admit donc pour sérieux et véridique, tout en le critiquant, l’espèce de prospectus doré sur tranche dans lequel Blondeau de Gustan, selon l’usage des emprunteurs, avait, il faut le dire, singulièrement magnifié une position quelque peu équivoque.

En songeant à la vie brillante que menait son correspondant, le jeune magistrat ne put s’empêcher de faire un retour pénible sur l’existence monotone à laquelle lui-même se voyait condamné.