Part 3
— _Absolvo te_. Jusqu’ici le péché n’est que véniel. A votre âge, j’aurais probablement dit : J’ai de l’amour. Mais la jeunesse d’aujourd’hui ne ressemble guère à celle de mon temps. Vous êtes donc ambitieux. Après ?
— Qui veut la fin veut les moyens. Avec de l’ambition, que puis-je faire ici ? Mourir d’une consomption morale plus cruelle que le dépérissement physique ; je me sens réellement malade, et j’ai envie de chercher à me guérir.
— Allez à Paris, dit M. de Loiselay avec un accent bref.
— J’y songeais, répliqua Deslandes en parodiant la naïve réponse que fit à la reine de France le vieux chevalier de la croisade.
— Qui vous retient ?
— D’abord, je n’ai pas d’argent comptant, et il m’en faudrait beaucoup.
— J’ai vingt mille francs disponibles chez mon notaire ; ils sont à vos ordres.
— Mille remercîments ; je n’attendais pas moins de votre obligeance... Je vous donnerai hypothèque sur mon domaine de Charnière.
— Non, point d’hypothèque ; cela vous occasionnerait des frais inutiles. Entre honnêtes gens, un billet suffit ; et même si je parle de billet, c’est que tout le monde est mortel, et qu’il est bon d’avoir toujours ses affaires en règle.
— C’est que vingt mille francs sont une somme bien plus considérable que celle dont j’aurais besoin, observa le substitut.
Par délicatesse de gentilhomme, peut-être aussi parce qu’il connaissait la solvabilité de Deslandes, M. de Loiselay avait refusé la caution hypothécaire qui lui était offerte ; mais il ne se souciait pas de morceler l’argent qu’il désirait placer.
— Si vous êtes déterminé à réussir, dit-il à l’emprunteur, ne regardez pas à quelques mille francs de plus ou de moins. Rien ne rapporte comme l’argent habilement dépensé. A Paris, il faut paraître riche. Hors de là, point de salut. On ne donne qu’aux gens qui ont l’air de n’avoir besoin de rien. Le solliciteur en cabriolet devance le solliciteur à pied ; le solliciteur en calèche leur passe sur le ventre à tous deux. Permettez-moi de vous citer mon exemple. A mon retour de l’émigration, il ne me restait pas un denier vaillant. La plus grande partie de mes biens avait été vendue ; mes bois seuls étaient par bonheur sous le séquestre. Sur cette frêle espérance, un brave homme de juif me prêta une dizaine de mille francs. Ces dix mille francs ne me durèrent à Paris que trois mois : mais, pendant ces trois mois, je caracolai sur des chevaux si fringants à côté de la voiture de madame Tallien et de trois ou quatre autres femmes alors toutes-puissantes ; je donnai de si bons déjeuners aux hommes des bureaux où j’avais affaire ; je tirai si bon parti de ma personne, — dans ce temps-là je n’étais pas un vieux grison ; — en un mot, je me démenai si bien, que je rentrai dans la propriété de mes bois. Croyez-vous que j’aie regretté mes dix mille francs ?
— Oui, je vois que vous avez raison, répondit le substitut, et, si vous voulez bien me prêter la somme en question, je serai fort reconnaissant de ce service.
— C’est convenu, je préviendrai mon notaire, et il vous remettra une traite sur son banquier de Paris.
— Maintenant il me reste encore un service à vous demander : aurez-vous la bonté de me donner une lettre de recommandation pour madame Piard ?
— Si vous n’aviez pas pensé à cela, vous ne m’auriez pas fait concevoir une grande idée de vos talents futurs de solliciteur, répondit M. de Loiselay avec un malicieux sourire ; ma fille a du crédit, ma fille est une puissance ; si elle prend intérêt à vous, il est impossible que vous ne réussissiez pas. Je vous donnerai pour elle une lettre d’ami, et je ne doute pas que votre amabilité aidant, elle n’y ait tous les égards désirables. Quand voulez-vous partir ?
— Dès que j’aurai donné ma démission, dit Deslandes.
— Votre démission ! folie ! dit le vieillard. Avez-vous vu les écuyers de Franconi ? ils sautent d’un cheval sur un autre sans toucher terre ; c’est ainsi qu’il faut faire pour les places : rappelez-vous qu’il est beaucoup plus facile d’en obtenir une seconde qu’une première. Ne donnez donc votre démission qu’à bon escient et quand vous serez déjà replacé. En attendant, que ne demandez-vous simplement un congé ? Voici les vacances de Pâques, et là-bas un mois doit vous suffire pour sonder le terrain.
— Vos conseils sont aussi justes que votre conduite est bienveillante, répondit Deslandes, et je suivrai de point en point ce que vous venez de me dire.
— Voilà une modestie et une docilité d’autant plus méritoires que ce n’est pas de ces deux vertus que se pique en général la jeunesse d’aujourd’hui. Savez-vous qu’il faut que je m’intéresse réellement à vous pour me résigner à perdre une société que je ne trouverai pas facilement à remplacer ? Que va devenir ma partie d’échecs ? Et en parlant d’échecs, est-ce que vous ne voulez pas prendre votre revanche ?
— J’allais vous la demander, répondit le substitut, trop content du résultat de cette conversation pour manquer de complaisance envers un vieillard qui mettait tant de bonne grâce à l’obliger.
Les deux interlocuteurs, muets désormais, s’assirent de chaque côté de l’échiquier ; et Deslandes, distrait par ses projets, perdit coup sur coup deux parties.
— Vous jouez comme un amoureux, lui dit M. de Loiselay, mécontent d’une victoire trop facile.
— Amoureux ! pensa l’ambitieux substitut avec un secret dédain. L’âme est un sablier dont la tête et le cœur forment les deux capsules ; quand l’une s’emplit, l’autre se vide. Chez moi, grâce à Dieu, c’est le cerveau qui est plein.
UN APPARTEMENT DE GARÇON
Quinze jours après, dans l’intérieur d’une diligence arrivant à Paris, se montrait curieuse et rayonnante la tête d’un homme, coiffé d’un foulard jaune, qui tint le nez à la portière depuis la barrière de Fontainebleau jusqu’à la cour des Messageries. Cette tête était celle de Victor Deslandes, dont les yeux parcouraient avec avidité le tableau bruyant offert à leurs regards, tandis que ses poumons, énergiquement dilatés, trouvaient aux gaz douteux de l’atmosphère parisienne la pureté balsamique des brises d’Hières ou de Castel Gandolfo.
Lorsque la voiture fut arrivée à sa destination, le substitut sauta sur le pavé, en dédaignant le marchepied, de l’air dont Christophe Colomb dut s’élancer sur le rivage du nouveau monde. Cédant aux persécutions d’un de ces industriels qui guettent à la descente de diligence les voyageurs inexpérimentés, il se laissa conduire dans un hôtel fort mal garni, nonobstant la promesse de l’enseigne ; là, sans faire aucune observation sur le bouge obscur où il se vit installé, moyennant trois francs par jour, sans demander à déjeuner, car l’impatience lui ôtait l’appétit, il changea ses habits de voyageur contre un costume aussi solennel que s’il eût voulu se présenter chez le garde des sceaux, son chef suprême, puis il envoya chercher un fiacre.
Sa première visite fut pour le correspondant du notaire de M. de Loiselay ; il reçut le montant de sa lettre de change, serra dans son portefeuille vingt billets de banque, semailles de sa fortune future, et remonta aussitôt dans la voiture de louage, en criant au cocher d’une voix sonore : — rue Godot-Mauroy, nº 15.
— Le sire de Gustan ne s’attend guère à ma visite, se dit-il alors ; qui sait quel changement auront fait subir à son caractère et à ses manières dix-huit mois de séjour dans la capitale ? Peut-être à la vue d’un ami de province, d’un simple bourgeois comme lui-même l’était hier, va-t-il trancher du duc et pair ! Mais qu’il ne croie pas m’éblouir avec ses chevaux et ses nègres ; quand on a vingt mille francs dans sa poche on ne se laisse imposer par aucune espèce d’étalage.
En se révoltant d’avance contre toute affectation de supériorité, que se pourrait permettre son ami, Deslandes subissait encore à son insu l’influence du prestige dont le premier s’était insensiblement entouré depuis leur séparation. Dans ses lettres au substitut, Gustave Blondeau, présentement Gustave de Gustan, avait tant fréquenté de grands personnages, tant mis de laquais à la porte, tant séduit de marquises, tant crevé de chevaux ; il avait donné de si succulents dîners, fait de si bonnes affaires à la Bourse, obtenu en tout genre des succès si étourdissants ; enfin il était sorti victorieux d’un si grand nombre de duels, que peu à peu le jeune magistrat avait senti se changer en une considération mêlée d’envie la familière amitié qui le liait naguère à son correspondant. En face d’un pareil Amilcar il doutait de son propre mérite. Cette conscience de son infériorité relative s’accrut à l’aspect de la maison élégante où demeurait Blondeau ; il s’arrêta un instant sur le palier du troisième étage, en face de la porte que lui avait désignée le concierge.
— Il est logé un peu haut, se dit-il, en essuyant sur un paillasson les semelles de ses bottes ; mais à Paris les maisons sont des tours de Babel ; celle-ci a l’air d’un palais... Bah ! après tout, il me doit mille écus ! Et sur cette réflexion il tira le cordon de la sonnette plus discrètement que ne fait d’ordinaire un créancier.
Après une attente assez longue, la porte fut entre-baillée plutôt qu’ouverte, non par un laquais blanc ou noir, ainsi que Deslandes s’y attendait, mais par une vieille femme près de qui la gouvernante qu’il avait laissée à D*** eût paru fraîche et appétissante. Cette cousine de madame Gibou avait pour attribut un petit balai veuf d’une partie de ses plumes, qu’elle serrait d’une main crochue, comme si elle se fût préparée à en faire une arme défensive ; au lieu de livrer passage, elle examina le substitut avec défiance, et lui répondit aigrement :
— Il n’y a personne.
A l’air de la vieille, Deslandes devina qu’elle mentait.
— Portez cela à votre maître, reprit-il, en tirant de sa poche un billet de visite ; nous sommes amis intimes, et je suis sûr qu’il est visible pour moi.
La matrone épela les mots gravés sur la carte, reporta son œil louche sur le magistrat et parut hésiter ; se décidant enfin, elle hocha la tête d’un air qui semblait dire : Advienne que pourra ! et rentra dans l’intérieur de l’appartement. Deslandes la suivit en examinant au passage le sanctuaire de l’amitié, où, grâce à son insistance, il se voyait introduit.
La première pièce qu’il traversa était petite et tendue en étoffe, luxe inusité dans une antichambre. Le salon qui suivait offrait une profusion de dorures dont aurait pu s’enorgueillir un café des boulevards ; rideaux, portières, tapis, tentures, répondaient à ce faste et éblouissaient les yeux par un bariolage de couleurs vives et tranchantes dont l’éclat excluait l’harmonie. Dans les moindres accessoires se trahissait l’envie de briller à tout prix qui sacrifie toujours le fond à la forme.
Cet ameublement, somptueux au premier aspect, avait, il faut le dire, ses côtés faibles qu’eût promptement découverts un regard expérimenté : les siéges étaient rembourrés de foin plus que de crin ; les tableaux magnifiquement encadrés, auraient déshonoré un cabaret en lui servant d’enseigne ; le lustre était de bois, le damas de coton, le tapis de moquette ; les vases de la Chine sortaient d’une manufacture de carton-pierre, et sur les étagères placées dans les encoignures, le papier mâché régnait également sous les apparences du marbre ou du bronze. Mais, pour faire ces remarques d’abord, il fallait être observateur de profession, tapissier ou commissaire-priseur. Dans son examen rapide, Victor Deslandes prit donc au sérieux le luxe dont il était témoin, et y compara involontairement la modestie surannée de son propre mobilier.
— Il est logé comme un prince, pensa-t-il en se mordant les lèvres.
La vieille venait de se glisser, comme une couleuvre, sous une portière en tapisserie. Le substitut pressa le pas et arriva presque aussitôt qu’elle à l’entrée d’une troisième chambre qui offrait, avec celles qu’il venait de traverser, le contraste le plus étrange et le plus inattendu.
Dans un coin, un lit sans rideaux, un lambeau de toile, nappe dans ses beaux jours, cloué contre la fenêtre qui, sans cet artifice, eût ressemblé au lit ; quelques chaises de paille plus ou moins disloquées, des hardes éparses sur le parquet ou accrochées le long des murs que recouvrait un papier sale et enfumé ; tel était l’aspect de cette chambre au seuil de laquelle expirait le luxe et se dressait un désordre sordide ; car, semblable au monstre à tête de femme et à queue de poisson dont parle Horace, l’appartement de l’homme qu’enviait Deslandes commençait en palais et finissait en taudis : ordonnance commune à plus d’un intérieur parisien, où règnent fraternellement la vanité et la misère !
Au milieu de ce galetas sans cheminée, devant une table boiteuse sur laquelle on apercevait un bol ébréché, un morceau de pain et une cuiller en fer, un jeune homme vêtu d’une splendide robe de chambre de flanelle rouge déjeunait solitairement, si toutefois il est permis d’honorer du nom de déjeuner quelques croûtes trempées dans du lait sans sucre.
Blondeau de Gustan, car c’était lui-même, était petit, mince et blond ; ses traits fins et réguliers offraient déjà la flétrissure qu’imprime à la physionomie une vie laborieusement déréglée. Un pli permanent, creusé entre les sourcils, donnait à son front une expression soucieuse ; ses yeux, dont le regard était rapide et souvent insaisissable, paraissaient devoir à la fièvre leur éclat, de temps en temps éclipsé par une expression morne et apathique ; dans les moindres linéaments de son visage, pâle et amaigri, se trahissaient les poignantes sollicitudes d’une existence éprouvée par des luttes journalières ; son sourire même était moqueur ou triste, jamais franc. En ce moment, ses cheveux, qu’il portait longs et bouclés selon la mode, se trouvaient violemment défrisés, comme si des doigts convulsifs eussent bouleversé sans pitié l’ouvrage du coiffeur.
En apercevant derrière le chef branlant de la vieille la figure du substitut qui lui souriait, Blondeau se dressa d’un bond, comme un léopard surpris dans son antre. Jeter sa serviette sur la table de manière à cacher le maigre aspect de son repas, foudroyer du regard la matrone qui avait laissé violer sa consigne, se précipiter à la rencontre de son ami, le serrer dans ses bras et tout en l’embrassant le repousser dans le salon, fut pour lui l’affaire d’une seconde. Deslandes répondit par une étreinte cordiale à cette véhémente accolade, mais au lieu d’obéir à l’impulsion qui lui était imprimée, il fit ferme sur le seuil de la porte :
— Non, pardieu ! dit-il, restons ici. Le lieu me convient et j’arrive à propos, car dans mon empressement à venir te voir j’ai oublié de déjeuner ; rassieds-toi, je vais te tenir compagnie.
Blondeau fut tenté d’étouffer son ami dans ses bras pour le délivrer de cet appétit intempestif ; mais un pareil expédient étant impraticable, il s’efforça de faire bonne contenance.
— Tu as mal choisi ton amphitryon, répondit-il. Depuis quelque temps je suis au régime le plus sévère : une tasse de lait te paraîtra sans doute un trop maigre régal...
— Du lait ! c’est mon déjeuner habituel, reprit le substitut ; mais le voyage m’a donné un appétit extraordinaire, et je sens que je ne reculerais pas devant une tranche de pâté ou de jambon.
— Tu n’es pas dégoûté ! pensa l’homme au régime. — Je ne sais pas, dit-il tout haut, si l’on pourra te donner ce qu’il te faut. Voilà plusieurs jours que je suis à la diète, et je crains que ma marmite ne soit tout à fait renversée.
— Envoie un de tes domestiques me chercher n’importe quoi, chez le premier restaurateur venu : je sais qu’à Paris on a tout ce qu’on veut à la minute.
— Sans doute, tu as raison, répliqua Blondeau en se mordant la moustache. — Vous entendez, madame Tavernier, reprit-il d’une voix douce ; voulez-vous bien aller chercher ce que monsieur désire.
La vieille, qui s’éloignait, revint sur ses pas, et passa la tête sous la portière ; au lieu de répondre, elle regarda d’un air expressif le maître du logis, et glissa l’un sur l’autre, à plusieurs reprises, le pouce et l’index de la main droite. Cette indiscrète pantomime fit jaillir un éclair des yeux de Blondeau, qui, pour empêcher qu’elle ne fut remarquée de son hôte, entra rapidement dans le salon ; là, changeant de physionomie, il passa un bras autour de la taille parabolique de la matrone, et l’entraîna vers l’antichambre.
— Je vous en supplie, ma chère dame Tavernier, lui dit-il en veloutant sa voix, rendez-moi encore ce petit service ; vous ne vous en repentirez pas ; tâchez surtout de rapporter un déjeuner présentable, c’est très-important.
— Et de l’argent ? grommela madame Tavernier ; crédit est mort.
— C’est à votre bon cœur que je m’adresse, reprit le jeune homme avec un accent de plus en plus tendre ; je suis sûr que vous ne voudriez pas me laisser ainsi dans l’embarras. Mon ami est immensément riche ; il m’apporte l’argent que j’attends depuis quelques jours ; vous savez ? Aujourd’hui même votre petit compte sera soldé, y compris ce que vous allez y ajouter.
— S’il est si riche, qu’il paie le déjeuner ! observa la vieille.
— Chez moi ! y pensez-vous ! Ce serait me déshonorer !
— Dame ! quand on n’a pas d’argent, il ne faut pas être fier. Savez-vous que ça fait déjà vingt-sept francs que vous me devez ?
— Vingt-sept francs, une tranche de pâté et une aile de poulet feront cinquante francs, que je vous paierai avant deux heures.
— Vous pouvez vous vanter d’être un fameux enjôleur, répondit madame Tavernier, humanisée déjà par les manières aimables du jeune homme et tout à fait attendrie par l’appât du bénéfice. — Allons, ne vous tourmentez pas ; on va chercher ce qu’il faut.
La vieille prit son cabas et sortit. Rassuré par ce premier succès, Blondeau rentra dans la chambre où l’attendait le voyageur.
— Tu as vraiment une salle à manger originale, lui dit celui-ci, qui avait examiné avec surprise le délabrement de la pièce où il se trouvait. — Après avoir traversé ton magnifique salon, qui s’attendrait à trouver un pareil capharnaüm ?
— Véritable capharnaüm, répondit le maître du logis en affectant de sourire ; voici le mot de cette énigme : je change de logement, et l’on a déjà détendu et démeublé cette chambre qui se trouve réduite à sa nudité primitive, laquelle, j’en conviens, n’est pas brillante.
— Tu déménages souvent, observa le substitut, qui, sans s’en douter, touchait une des plaies de son hôte.
— Je suis ici un peu à l’étroit, et puis je me rapproche du faubourg Saint-Germain, où j’ai beaucoup de relations ; mes domestiques sont occupés dans mon nouvel appartement, et c’est pour cela que tu me trouves livré aux soins de cette vieille bohémienne que j’ai déjà employée comme garde, et dont tu voudras bien agréer le service pour aujourd’hui.
— Tu as donc été malade, mon pauvre garçon ? en effet, je te trouve pâle et maigri. Qu’as-tu donc pour qu’on t’ait prescrit un régime si sévère ?
— Une gastrite, répondit Blondeau, en accusant son estomac pour sauver l’honneur de sa bourse. — Mais laissons là ma santé ; dis-moi, quel heureux hasard t’amène à Paris ?
— Ce n’est point un hasard, répondit le substitut, c’est une résolution conçue depuis longtemps, mûrement méditée, et à laquelle tu n’es pas étranger.
— Moi ?
— Toi-même. Le séjour de D*** est assommant en réalité ; et la vie brillante que tu mènes ici me le faisait paraître insupportable. Les lauriers de Miltiade empêchaient Thémistocle de dormir. N’y tenant plus, j’ai tranché dans le vif.
—Tu as donné ta démission ? — Pas encore, mais cela ne tardera pas ; en attendant, j’ai pris un congé dont je profite pour venir tâter le terrain où je veux manœuvrer désormais. Je pense qu’au soleil de Paris il y a place pour tous les gens déterminés à réussir ; et me voici.
Blondeau dissimula sous ses moustaches un sourire où perçait l’ironique pitié qu’inspire la présomption à l’expérience.
— Ainsi, dit-il, tu viens faire fortune ?
— L’expression dont tu te sers manque de justesse, répliqua le substitut dont l’amour-propre était fort irritable ; je ne suis pas un prolétaire pour avoir besoin de faire fortune. J’ai une place honorable, un patrimoine suffisant ; et j’aurais lieu d’être content de ma position, si l’activité de mon esprit ne me poussait vers une sphère plus large et plus haute que celle où je vis, Entre nous, je me crois fait pour être à vingt-sept ans quelque chose de mieux qu’un substitut de première instance. Mon voyage a donc un but très-sérieux ; ne crois pas que j’agisse à l’étourdie et que je me dissimule les obstacles qui m’attendent ici. Je sais fort bien que pour réussir...
— Pour réussir, interrompit Blondeau, il ne faut qu’une petite chose : des protecteurs ou de l’argent !
— Des protecteurs ? j’en aurai ; de l’argent ? j’en ai.
Le jeune magistrat prit son portefeuille et en tira d’abord une lettre scellée d’un large cachet à armoiries.
— Connais-tu ce nom-là ? dit-il.
— _A Madame Piard, née de Loiselay_, lut Blondeau sur l’adresse ; diantre ! voilà en effet une excellente protection ! Madame Piard est une de nos femmes politiques le plus en crédit ; si elle se charge de ton avancement, tu iras loin.
— Et maintenant, connais-tu ceci ? reprit Deslandes en secouant sous les yeux de son ami les vingt billets de banque qu’il venait de recevoir.
A la vue de ces magiques carrés de papier, Blondeau frissonna comme fait à l’odeur du sang un animal carnassier ; la pupille de ses yeux se dilata, un sourire convulsif contracta ses lèvres, et sa main saisit les billets par un mouvement d’avidité irrésistible.
— Vingt mille francs ! dit-il d’une voix émue, après les avoir comptés.
— Vingt mille francs ! répéta le substitut ; crois-tu qu’il y ait là de quoi enlever la partie ?
— L’enjeu est suffisant, repartit le Parisien qui s’efforçait de paraître calme ; mais le succès dépend surtout de l’habileté du joueur.
— Je compte sur ton expérience pour me guider, dit Deslandes avec bonhomie.
Madame Tavernier, qui rentra dans la chambre en ce moment, s’arrêta pétrifiée devant la liasse de billets de banque avec laquelle Blondeau s’éventait le visage ; si grands furent son trouble et son ébahissement, qu’elle laissa tomber son cabas, et fut contrainte de s’appuyer elle-même contre le chambranle de la porte. Ces symptômes de faiblesse firent bientôt place à une activité pétulante, que rendaient fabuleuse les rides gravées au front de la matrone ; en deux tours de main elle eut apprêté le couvert et rangé sur la table les provisions qu’elle venait d’apporter ; elle ressortit aussitôt, et descendit rapidement l’escalier, sans toucher la rampe.
— En voilà un d’événement ! se dit-elle alors en marchant de son meilleur pas vers un magasin de comestibles situé non loin de là. Ce cher M. Gustan qui depuis trois jours ne mange que du pain et du lait, que ça me fendait le cœur ! et qui maintenant se donne de l’air avec des billets de banque de quoi remplir un traversin ! Était-il pâle en les regardant ! Dame ! ça a dû le remuer. Moi-même je me sens toute chose. J’aurais fait un joli coup de ne pas laisser entrer cet honnête monsieur en habit noir ; en voilà un qui a l’air comme il faut ! Plus souvent qu’il n’aura que du jambon pour déjeuner, et que je lui laisserai boire de l’eau, à ce cher homme !
Quelques instants après, madame Tavernier rentra, le sourire sur les lèvres, dans la chambre où étaient les deux amis ; elle plaça triomphalement sur la table un poulet froid, une terrine de foie de Strasbourg, des fruits, et quelques menues friandises, le tout flanqué de deux bouteilles de vin à cachet rouge.
— Vous m’en direz des nouvelles, murmura-t-elle à l’oreille du maître du logis.
A la vue de ce renfort inattendu qui rendait le déjeuner fort présentable, Blondeau reprit tout son aplomb.
— Tu m’excuseras, dit-il d’un ton dégagé, si je te fais manger dans du fer ; toute mon argenterie est chez le graveur et il n’y a pas ici une seule fourchette présentable.