Part 18
— N’a-t-il pas de l’argent à moi ? pensa-t-il en frémissant de sa pensée : treize mille francs qui lui restent en dépôt ; trois mille de l’ancien compte et deux autres mille que je lui ai prêtés le jour de mon arrivée, font dix-huit mille francs qu’il me doit. Qui sait s’il n’est pas hors d’état de me les rendre, et si, prévoyant une demande de remboursement, il n’a pas imaginé ce duel comme une manière de s’acquitter en me tuant ! Ce serait horrible, mais il se passe à Paris des choses si épouvantables ! La fortune de Blondeau, malgré son étalage, me paraît fort problématique. Je ne lui connais pas un arpent au soleil, pas un coupon de rentes ; ces grandes spéculations dont il parle sans cesse sont soumises aux chances de toutes les opérations de ce genre, dans la plupart desquelles on gagne aujourd’hui pour perdre demain. D’un autre côté, il fait beaucoup de dépenses, il joue, et un joueur, dans un cas malheureux, est capable de tout. Oui, je ne puis me rendre compte de son étrange conduite qu’en l’attribuant à quelque motif ténébreux. S’il ne se sentait pas coupable, il viendrait certes me voir : son absence dit tout.
Le jour même où Deslandes accueillit ce grave soupçon, un aveu imprévu de monsieur de Loiselay lui en démontra l’injustice.
— Votre adversaire et son témoin n’ont pas eu la politesse de vous faire une visite ? lui demanda le vieillard.
— Je n’ai revu ni l’un ni l’autre, répondit le blessé d’un air contraint.
— Cela ne m’étonne pas ; comment attendre un procédé convenable de gens qui dans un duel chargent les pistolets à poudre !
— Que voulez-vous dire ? reprit Deslandes.
— Qui se ressemble s’assemble, et je juge ce monsieur de Gustan d’après son témoin. Figurez-vous que ce petit monsieur-ci avait trouvé joli de vous faire battre avec des balles de liége. Heureusement j’ai mis ordre à cette impertinence.
— Heureusement ! s’écria le substitut en regardant le bras qu’il portait en écharpe.
— Sans doute ; qu’est-ce qu’un doigt de moins auprès du ridicule dont vous aurait couvert, malgré votre bonne foi, un duel de cette espèce ? Maintenant que j’y réfléchis, je parierais que monsieur de Gustan n’était pas étranger à cette belle imagination ; il était blanc comme un mort quand vous avez fait feu sur lui, et je ne lui crois pas la fibre très-solide ; d’ailleurs il me paraît peu vraisemblable qu’un témoin se permette une pareille polissonnerie sans y être autorisé par celui qui l’emploie.
En apprenant qu’il était redevable de sa blessure à monsieur de Loiselay, Deslandes lança intérieurement sur le vieillard le plus foudroyant anathème qu’il put imaginer ; puis il se dit :
— Blondeau a été trompé comme moi, et je ne puis lui en vouloir ; mais puisqu’il n’a pas de reproche à se faire, pourquoi ne vient-il pas me voir ? Sans doute il lui est arrivé quelque accident.
L’inquiétude que lui causait son ami, combinée avec celle qu’il ne pouvait s’empêcher d’éprouver en songeant à son argent, ne lui permit pas d’attendre, pour éclaircir ses appréhensions, le jour où il pourrait enfin sortir de sa chambre. Il prit le parti d’écrire à Blondeau, et lui envoya, griffonné de la main gauche, un billet qui resta sans réponse. Cette circonstance redoubla l’anxiété du substitut qui, prévoyant le vide prochain de sa bourse, eût été mis dans un sérieux embarras par la disparition du dépositaire sur lequel il comptait pour la remplir.
— Il est sans doute allé passer quelques jours à la campagne, se dit-il en essayant de se tranquilliser ; mais, quel qu’il soit, le motif de son absence ne l’excuse pas ; son procédé est d’un égoïsme révoltant. C’est le trait d’un homme sans cœur, d’un faux ami ; certainement je ne me suis jamais fait illusion à son égard, mais je ne l’aurais pas cru capable de se conduire avec cette brutale insouciance.
Deslandes eut bientôt un autre sujet d’inquiétude plus grave encore que celui-là. Il s’aperçut que le langage de monsieur de Loiselay avait subi une complète métamorphose depuis l’arrivée du vieillard à Paris. L’apologiste de l’ambition, des aventures et des tentatives audacieuses était devenu, sans transition, l’avocat de la retraite, de la vie modérée, des goûts sobres et modestes. Au lieu d’encourager le substitut dans ses présomptueuses espérances, comme il avait fait jusqu’alors, l’émigré ne manquait aucune occasion de dénombrer les écueils dont est semée la mer que doivent traverser les solliciteurs avant d’atteindre le terme de leurs vœux.
Pour un qui arrive au port, quatre-vingt-dix-neuf font naufrage en route, disait-il souvent ; et par combien de fatigues, d’ennuis et de mécomptes, le seul qui réussit doit-il acheter son succès ! En vérité, l’homme n’a pas de plus cruelle maladie que cette effervescence de son esprit, qui le porte à dédaigner le bien solide qu’il possède pour courir après une fortune le plus souvent illusoire et chimérique.
Où diantre en veut-il venir avec son sermon, se disait alors Deslandes qui, pour mettre le vieillard en contradiction avec lui-même, lui rappelait les avantages qu’il avait remportés sous le consulat dans le rôle de solliciteur.
— Où l’un réussit, l’autre se perd, répliquait monsieur de Loiselay d’un ton dogmatique. En toutes choses le succès est l’exception ; d’ailleurs, ajoutait-il avec une certaine fatuité, il n’est pas donné à tout le monde d’aller à Corinthe.
Dans les conversations journalières des deux provinciaux, chaque fois que l’ambition du substitut prenait l’essor, comme un cerf-volant dont un écolier déroule le cable délié, le vieillard, d’un coup de main impitoyable, ramenait à terre l’aérostat déjà perdu dans les nuages. Deslandes lui parlait-il du conseil d’état, il lui répondait en l’entretenant du tribunal de première instance de D*** :
— Votre congé doit être expiré, dit-il un jour ; avez-vous demandé une prolongation ?
— Oui, répondit le jeune magistrat ; mais ce n’est de ma part qu’un acte de politesse. J’ai dit adieu pour toujours au parquet de D***.
— Il ne faut jurer de rien, reprit le vieil émigré en hochant la tête ; après tout, la place dont vous êtes encore titulaire est un fort joli pis-aller ; bien d’autres s’en contenteraient à votre âge ; car vous n’avez, je crois, que vingt-sept ans.
— Pitt était premier ministre à vingt-quatre.
— Et Napoléon premier consul à trente, je sais cela ; mais moi, qui ai fait toutes les campagnes de l’armée des princes et qui ai maintenant soixante-huit ans passés, savez-vous quel est mon grade ? capitaine, mon cher ami ; la croix de Saint-Louis, que je ne porte plus, et une pension de 1200 francs ; voilà en définitive tout ce que m’a valu une carrière, entre nous, un peu plus pénible que la vôtre. Vous voyez que tout le monde ne peut pas devenir Pitt ou Bonaparte.
Selon l’usage des esprits avantageux, qui mettent une prétention particulière à se placer hors de la loi commune, Deslandes ne fut nullement convaincu de la justesse d’un pareil rapprochement. Que monsieur de Loiselay n’eût obtenu dans sa carrière militaire qu’un grade inférieur, cela lui paraissait naturellement expliqué par la médiocrité du vieux gentilhomme ; mais que lui-même, plein d’intelligence et de talent, végétât plus longtemps dans un emploi subalterne, voilà ce qui était évidemment absurde, odieux, révoltant, impossible.
— Le bonhomme a baissé considérablement depuis deux mois, se dit-il ; autrefois il comprenait les choses, il voyait juste, ses conseils même étaient en général fort sensés ; mais il n’y a plus moyen d’avoir avec lui une conversation raisonnable. Ne voudrait-il pas me persuader que je dois m’estimer heureux d’être parvenu à mon âge à l’emploi glorieux de substitut du procureur du roi ! J’ai vu le moment où il me proposait de retourner à D*** ; en vérité, maintenant rien ne m’étonnerait de sa part : rien, me conseillât-il un de ces jours d’épouser mademoiselle Bescherin !
Cette supposition dérisoire, à laquelle il ne put s’arrêter un seul instant sans sourire de pitié, fut réalisée dès le lendemain ; et quoi qu’il en eût dit, le jeune magistrat ne put dissimuler sa surprise, lorsque monsieur de Loiselay, en l’abordant de l’air empressé que prennent ordinairement les porteurs de nouvelles intéressantes, lui eut demandé :
— Savez-vous ce qui se passe à D*** ? Voilà la petite Bescherin passée décidément à l’état d’héritière. Elle vient d’enterrer son oncle le grand-vicaire, qui lui laisse une soixantaine de mille francs ; c’est mon notaire qui m’écrit cela, ainsi le fait est sûr. Qu’en dites-vous ?
— Je dis que mademoiselle Bescherin a raison de devenir riche puisqu’il lui est impossible de devenir belle.
— Vous la trouvez donc bien laide ? demanda le vieillard d’un air contrarié.
— Si j’ai bonne mémoire, répondit le substitut, en cela je suis de votre avis.
— Je vous assure que nous avons été tous deux trop sévères, reprit l’émigré d’un ton insinuant ; on ne peut pas dire qu’elle est jolie, mais entre une beauté remarquable et une laideur repoussante il y a bien des nuances ; et mademoiselle Bescherin est certainement plutôt agréable de figure que disgracieuse. D’ailleurs elle est fort bien faite, je la regardais l’autre jour en sortant de la messe ; elle a la taille très-noble, elle marche avec aisance ; si elle passait seulement trois mois ici pour y acquérir la science de la toilette et du maintien, elle vous paraîtrait une tout autre femme. Et puis, considération capitale en matière de mariage, elle a un très-heureux caractère, l’humeur gaie, douce et égale, suffisamment d’esprit ; quant aux principes, elle a reçu une de ces bonnes éducations de province, plus solides que brillantes, et qui, après tout, font mieux l’affaire d’un mari que toutes les fariboles dont on remplit la tête des demoiselles dans les pensionnats de Paris.
— En vérité, monsieur, interrompit Deslandes en riant avec affectation, vous ne me parleriez pas autrement de mademoiselle Bescherin, si vous aviez envie de me la faire épouser.
— Qui vous dit que je n’ai pas en effet cette envie ? répondit le vieux gentilhomme, qui regarda fixement son interlocuteur pour voir quel effet produirait sur lui cette déclaration inattendue.
— Il m’est impossible de croire que vous parliez sérieusement ; permettez-moi de vous rappeler ce que vous m’avez dit dans votre salon quelques jours avant mon départ de D***. A cette époque, l’idée de ce mariage vous paraissait...
— A cette époque, interrompit monsieur de Loiselay, le grand vicaire vivait encore : c’est là un point qu’il ne faut pas perdre de vue. Les circonstances ayant changé, pourquoi voulez-vous que ma manière de voir ne se soit pas modifiée ? En comptant ce qu’elle attend de son père, qui mourra d’un coup de sang au premier jour, la petite Bescherin est en ce moment un parti de cinquante mille écus ; et de pareilles dots sont rares, même à Paris. Je ne pense pas que votre fortune s’élève plus haut que ce chiffre.
— Elle l’atteint à peine, répondit le substitut ; mais vous oubliez, monsieur, dans ce calcul, l’essor que je peux prendre dans ma carrière, les espérances que j’ai le droit de concevoir...
— Les espérances, interrompit le vieillard avec un sourire où semblait percer une secrète compassion, ces valeurs-là, mon cher Deslandes, no se cotent pas à la Bourse. Rien de creux, de fragile et de trompeur, comme les espérances des gens en place. Restons donc dans le positif, au lieu de nous bercer d’illusions.
Depuis plusieurs jours, le substitut se creusait la cervelle pour découvrir la cause du changement survenu dans les opinions de son vieil ami. Il fut frappé de l’accent avec lequel furent articulées ces dernières paroles, et il se dit que pour lui prêcher ainsi la vanité des biens après lesquels soupirent les solliciteurs, le vieillard devait avoir quelque motif inconnu, mais sérieux. Il baissa la tête, réfléchit un instant, et tout à coup se sentit illuminé par une de ces pensées qui traversent les nuages de l’esprit comme l’éclair fend ceux du ciel.
— Monsieur, dit-il au vieil émigré en le regardant d’un œil pénétrant, permettez-moi une seule question. Les conseils que vous voulez bien me donner aujourd’hui, si différents de ceux que j’ai reçus de vous il y a quelques mois, sont-ils le résultat d’une conversation qui aurait eu lieu à mon sujet entre vous et madame Piard ?
Monsieur de Loiselay parut embarrassé ; mais la franchise naturelle de son caractère triompha de l’hésitation qui retarda un instant sa réponse.
— Eh bien, oui ! mon cher Deslandes, dit-il avec l’accent de soulagement d’un homme qui se délivre d’un fardeau ; vous avez mis le doigt sur la plaie. Pourquoi ne vous dirai-je pas tout crûment la vérité, au lieu de faire avec vous de la diplomatie ? Que diantre ! vous n’êtes pas un enfant, et la fermeté de votre caractère m’est connue ! Voici donc en deux mots de quoi il s’agit : d’abord, mon illustre gendre monsieur Piard ne veut pas entendre parler de vous. Que lui avez-vous fait ? je l’ignore. Toujours est-il qu’il semble vous avoir voué une haine toute particulière ; ce ne serait rien : mais le plus fâcheux, c’est qu’Isaure, sur ce point, et c’est peut-être aujourd’hui le seul, est entièrement d’accord avec son mari. Toutes mes observations ont été inutiles, et mon autorité paternelle a éprouvé un échec complet en essayant de désarmer l’antipathie dont, à tort ou à raison, vous êtes devenu l’objet. « Jamais je ne ferai aucune démarche en faveur de monsieur Deslandes ; » telles ont été les propres paroles d’Isaure ; et, je ne vous le cache pas, quand elle s’est prononcée d’une manière si absolue, il est extrêmement difficile de la faire revenir sur sa décision.
— J’essaierai cependant, dit le substitut, dont l’énergie se ranima loin de se laisser abattre.
— Je souhaite de toute mon âme que vous réussissiez, reprit monsieur de Loiselay ; mais je crois qu’autant vaudrait tenter de mettre le Panthéon sur les tours de Notre-Dame. Dans cet état de choses, et voyant vos projets menacés d’un naufrage complet, ne devais-je pas, moi qui vous y ai encouragé peut-être un peu étourdiment, ne devais-je pas chercher à renouer les fils d’une autre affaire, dont les avantages pour vous me semblent évidents ?... Si vous épousiez mademoiselle Bescherin...
— Ah ! de grâce, monsieur, interrompit Deslandes, je ne suis pas encore condamné, et aux condamnés mêmes on accorde quelquefois un sursis. Le nom seul de mademoiselle Bescherin me met les nerfs dans un état horrible ; il me semble qu’on me recoupe le doigt.
— Je n’ai en vue que votre intérêt, répondit monsieur de Loiselay en se levant ; maintenant vous savez à quoi vous en tenir : réfléchissez donc sérieusement à ce que je vous ai dit, et si vous avez besoin de mon intervention auprès du président Bescherin, employez-moi sans scrupule. Vous n’ignorez pas que mes amis peuvent compter sur moi en toute occasion. Je vous servirai de témoin le jour de votre mariage de meilleur cœur encore que je ne l’ai fait l’autre jour au bois de Boulogne.
— Que la peste t’étouffe ! pensa le substitut, à qui toute allusion à son duel faisait éprouver une sensation désagréable.
Après le départ de monsieur de Loiselay, Deslandes s’habilla aussi vite que le lui permit la gêne résultant de sa blessure.
— Le médecin dira ce qu’il voudra, pensa-t-il, le grand air et le mouvement ne peuvent être pires pour moi que l’anxiété que j’éprouve. Il faut que je voie madame Piard aujourd’hui même. J’ai un combat décisif à livrer ; quel qu’en soit le résultat, victoire ou défaite, je le connaîtrai avant ce soir.
UN CHANGEMENT DE DOMICILE
Les stoïciens, il n’y en a guère, mettent leur amour-propre à supporter avec constance l’adversité ; les hommes intelligents vont plus loin et cherchent à utiliser le malheur même ; Deslandes, qui se piquait d’esprit plus que de philosophie, avait pour principal sujet de méditation depuis quelques jours le profit qu’il attendait de sa blessure ; à mesure que ses douleurs s’étaient tempérées, sa pensée, délivrée du cilice qu’une sensation cuisante impose toujours aux âmes le plus vivaces, avait enfourché le doigt qu’il n’avait plus, comme à minuit une sorcière se fait un cheval de son balai ; mais au lieu d’aller au sabbat, l’imagination du substitut s’élançait vers ces régions non moins ardues où siègent, avec ou sans pied fourchu, les puissants de la terre, et dont sa main mutilée devait, pensait-il, lui aplanir le chemin.
— Maintenant que je me suis battu pour Isaure, elle est à moi, se disait-il avec une fatuité martiale ; rancune, orgueil, prudence, dévotion, il n’est rien en elle qui puisse résister désormais à l’ascendant décisif que doit me donner ma blessure, si j’en sais tirer parti. Toutes les femmes, celles-là mêmes qui n’en conviennent pas, ont un faible pour les aventures, et se laissent éblouir par le moindre reflet des mœurs chevaleresques. Grâce à ce duel, qui, ainsi que tous les autres malheurs, a son bon côté, me voilà devenu tout à fait un héros de roman ; pourquoi ne jouirais-je pas des prérogatives du métier, qui sont de plaire, de séduire et de triompher ?
Quoiqu’en se parlant de la sorte Deslandes affectât une ironie dirigée contre lui-même, au fond il croyait fermement au prestige de sa blessure, et il était décidé à s’en servir sans scrupule pour dompter les caprices et les rigueurs de madame Piard. Les paroles de monsieur de Loiselay l’inquiétèrent sans le décourager. Il ne s’arrêta pas un seul instant à l’idée d’une défaite irréparable, mais il prévit un combat à livrer, et s’y préparant aussitôt, il ne négligea aucun moyen d’assurer sa victoire. Après avoir donné à sa toilette les soins les plus minutieux, il se contempla une dernière fois dans la glace, et ne put s’empêcher d’être assez content de sa personne ; il se trouva une physionomie plus attrayante qu’à l’ordinaire ; son teint pâle et ses yeux cernés, grâces inaccoutumées et filles de la souffrance, lui parurent d’une séduction capitale ; enfin l’héroïque prestance du bras qu’il portait en écharpe le réconcilia presque entièrement avec les tortures qu’il venait de subir. En lui-même il fut forcé de convenir qu’à moins d’être une tigresse, aucune femme ne devait rester insensible en face d’un homme si intéressant. Ce juste sentiment de son mérite personnel acheva de lui rendre l’assurance qu’avait ébranlée la déclaration du vieil émigré.
Au moment de sortir pour aller chez madame Piard, le substitut fut arrêté par une réflexion soudaine que lui inspira la vue du tiroir presque vide où il chercha de l’argent.
— C’est à peine, pensa-t-if, s’il me reste de quoi payer mon chirurgien. Avant tout, il est indispensable que je voie Blondeau ; d’ailleurs, une heure n’est pas sonnée, et il est encore trop matin pour me présenter chez Isaure.
Deslandes envoya chercher un fiacre et se fit conduire à la rue Godot-Mauroy ; en entrant dans la maison où demeurait Blondeau, il aperçut sous la porte cochère une de ces grandes voitures vulgairement nommées tapissières, dont on se sert pour les déménagements ; et jetant machinalement les yeux sur les meubles qu’y plaçaient plusieurs portefaix, il reconnut les fauteuils du salon de son ami.
— J’arrive à temps, pensa-t-il ; le voilà qui déménage ; et s’il a l’intention de m’éviter, j’aurais peut-être eu de la peine à découvrir sa nouvelle demeure.
Il monta l’escalier et entendit alors une bruyante rumeur qui venait du troisième étage ; il pressa le pas et arriva bientôt à l’appartement de Blondeau, où l’attendait une scène imprévue qui, de surprise, le fit arrêter sur le seuil de la porte. A travers plusieurs ouvriers occupés à décrocher les tentures et à transporter les meubles, discutaient, gesticulaient, maugréaient, criaient et blasphémaient une demi-douzaine d’individus qui se mettaient sous le nez, les uns aux autres, avec une pantomime fort véhémente, des carrés de papier où l’on apercevait autant de chiffres que de mots. Le centre de ce groupe turbulent était occupé par un gros homme d’une cinquantaine d’années qui lui-même tenait à la main plusieurs feuillets plus ou moins timbrés, à l’aide desquels il repoussait victorieusement les attaques dont il était l’objet.
— Qu’avez-vous à réclamer ? disait-il d’une voix de basse-taille qui lui eût fait honneur au lutrin. Vous dois-je quelque chose ? Ne suis-je pas _floué_ comme vous ? Pour ravoir mes meubles, ne m’a-t-il pas fallu payer le terme courant au propriétaire ? sans compter la perte que j’éprouve. Un mobilier _établi_ depuis six mois, pas davantage ! Le voilà frais ! Regardez si ça ne fait pas dresser les cheveux de la tête ! continua-t-il en montrant sur le damas des rideaux et sur le divan les taches et les brûlures qu’y avaient fait à l’envi les cigares et le punch.
— Il y aura du déchet, je ne dis pas non, interrompit de sa voix criarde M. Bigaré qui figurait au premier rang dans cette émeute de créanciers ; mais qu’est-ce que cela auprès d’un mémoire de 1,830 francs pour argenterie livrée à ce va-nu-pieds et dont je ne toucherai peut-être jamais un sou ? M’a-t-il trompé, ce gueux-là !
— Et moi donc ! s’écria madame Tavernier en brandissant avec indignation son cabas vide ; pour des richards comme vous, quelques cents francs de plus ou de moins ne sont pas une affaire ; mais, moi, une pauvre vieille femme, obligée de gagner sa vie ! Dire que j’ai retiré cinquante francs de ma pauvre caisse d’épargne pour les lui prêter, à ce ruine-maison ! Si l’on m’écoutait, tous ceux à qui il doit emporteraient d’ici quelque chose. Pourquoi donc est-ce que le tapissier aurait tout et les autres rien ?
— C’est vrai, elle a raison, dirent en chœur plusieurs des assistants.
— La vieille, allez donc voir dans la cour si j’y suis, s’écria le créancier privilégié qui regarda son entourage de l’air dont un chien rongeant un os épie ceux de ses confrères qui menacent son repas. Et vous, messieurs, reprit-il, quand vous crierez jusqu’à demain, à quoi cela vous mènera-t-il ? Cet appartement est loué en mon nom : voilà mon bail en règle ; je suis ici chez moi, et, s’il me plaît de déménager, cela ne regarde personne.
— Chut ! fit, en étendant brusquement les deux bras, madame Tavernier qui venait d’apercevoir Deslandes sur le seuil de la porte.
La vieille fourra la tête au plus épais du groupe, roula de droite et de gauche ses yeux louches, et posant les deux mains sur la large bouche de M. Bigaré qui l’ouvrait pour reprendre la parole :
— Paix donc ! reprit-elle d’une voix mystérieuse. Silence et _motus_ ! Vous voyez bien ce monsieur qui arrive ? C’est un ami de M. Gustan, un homme _immensément_ riche, qui lui a apporté, il n’y a pas deux mois, gros comme moi de billets de banque... Je les ai vus. Je parie que le cher homme vient ici pour tout payer.
Tous les yeux se portèrent vers le substitut, qui, ne pouvant parvenir à s’expliquer la scène dont il était témoin, demeurait immobile à l’entrée du salon. Tout à coup, par un mouvement simultané semblable au premier élan des chevaux d’une course quand a sonné le départ, le groupe entier se précipita vers Deslandes, qui, en reculant d’étonnement, faillit tomber à la renverse. Les prétentions rivales des créanciers éclatèrent en même temps en réclamations confuses et assourdissantes.
— Monsieur, voilà plus d’un an que j’attends le paiement de mon mémoire, s’écriait l’un d’eux, en qui l’on reconnaissait facilement un tailleur à la physionomie arquée qu’avait donnée à ses jambes l’habitude d’être assis à la turque.
— Monsieur..., un père de famille..., cinq enfants..., des malheurs..., disait d’un air piteux un bottier qui depuis la même époque chaussait Blondeau à crédit.
— Mon bon monsieur, c’est moi qui vous ai apporté à déjeuner l’autre fois ; vous vous le rappelez bien ? Je me recommande à votre chère bienveillance, ainsi que mes cinquante pauvres francs ; ainsi parlait d’une voix lamentable madame Tavernier.