Les ailes d'Icare

Part 19

Chapter 193,823 wordsPublic domain

— Monsieur, criait monsieur Bigaré, qui à lui seul faisait plus de bruit que tous les autres, permettez-moi de réclamer un instant votre attention ; s’il est une créance qui mérite de l’intérêt et de la faveur, j’ose prétendre que c’est la mienne. Vous vous en convaincrez facilement, si vous voulez bien jeter un seul regard sur ce papier.

— Ah çà ! cinq cent mille diables que vous êtes, s’écria à son tour Deslandes en faisant voler d’un revers de main au milieu du salon le mémoire que l’orfévre lui mettait sous le nez, quelle comédie est ceci ? qui êtes-vous ? que me voulez-vous ? pour qui me prenez-vous ? Je viens voir monsieur de Gustan. Que faites-vous chez lui, et pourquoi n’y est-il pas ?

— Ignorez-vous, monsieur, que le susdit Gustan est depuis plusieurs jours en prison pour dettes ? répondit d’un air surpris le tapissier.

— En prison pour dettes ! répéta Deslandes avec émotion. Où cela ? à Sainte-Pélagie ?

— Rue de Clichy, dit le tailleur.

Sans en demander davantage, le substitut se précipita hors du salon.

— Monsieur, écoutez-nous, s’écrièrent sur tous les tons les créanciers désappointés qui le poursuivirent sur l’escalier.

— Ça va-t-il finir ? leur dit Deslandes en se retournant avec colère ; que demandez-vous ?

— On nous a dit que vous vouliez payer les dettes de votre ami, répondit d’un ton pathétique monsieur Bigaré. Ce serait un noble trait, monsieur, un trait digne d’un homme d’honneur, comme vous l’êtes sans aucun doute.

Le substitut sourit avec amertume.

— Je payerai les dettes de mon ami... dit-il en appuyant ironiquement sur chaque mot, aussitôt que mon ami m’aura remboursé dix-huit mille francs qu’il me doit et que je vais lui demander. Je vous conseille de prendre patience jusqu’à mon retour.

A ces mots, Deslandes reprit sa course, en dépit d’une clameur générale ! il descendit l’escalier tout d’un trait, s’élança dans le fiacre et cria au cocher d’une voix brusque :

— A la maison de détention de la rue de Clichy !

Peu de mots suffiront pour raconter la catastrophe qui avait précipité Blondeau de Gustan dans l’asile philantropique qu’ouvre aux débiteurs insolvables l’hospitalité de leurs créanciers. Le jour même du duel, l’ami du substitut, pour se remettre des émotions qu’il venait d’éprouver, n’avait rien imaginé de mieux que d’aller livrer sur le tapis vert un nouveau combat dont, par une superstition de joueur, il attendait un résultat merveilleux.

— Après le magnifique coup de pistolet que je viens de tirer, s’était-il dit, il est impossible que je ne sois pas en veine ; qui sait ? je me sens capable de faire sauter la banque.

Ce ne fut pas la banque qui sauta, ce fut la fameuse martingale de Blondeau ; après une lutte prolongée jusqu’au soir, le joueur vaincu et désespéré fut obligé de battre en retraite, les poches vides ainsi que l’estomac, mais ne sentant la faim que dans sa bourse. Conformément au proverbe qui affirme qu’un malheur ne vient jamais seul, en rentrant dans son appartement il y trouva la signification avec commandement d’un jugement rendu par le tribunal de première instance de la Seine, et prononçant la contrainte par corps contre le sieur Blondeau de Gustan, à propos d’une certaine lettre de change souscrite par icelui et affligée d’un protêt, le jour de l’échéance. A la vue de ce papier comminatoire, le joueur malheureux se prit les cheveux aux deux mains.

— Que vingt-cinq millions de triples tonnerres, s’écria-t-il, bombardent les banquiers, les créanciers et toutes les autres hyènes de même espèce ! Je ne me la rappelais plus, cette satanique lettre de change ! Ce matin, j’aurais pu la payer ; mais maintenant que cette rouge infernale m’a saigné à blanc, comment sortir de ce guêpier ?

Pour aller jouer, Blondeau avait pris sur lui tout ce qu’il possédait ; et, comme on l’a vu, cette imitation libre des paroles de Simonide ne lui avait pas réussi. Quoiqu’il ne doutât pas que son désastre ne fut complet, il bouleversa l’un après l’autre tous les tiroirs du bureau où il serrait son argent, quand il en avait. Cette recherche, entremêlée d’imprécations pittoresques, eut pour unique résultat une pièce de dix sous engagée dans une fente du meuble et qu’il jeta sur le tapis par un geste furibond.

— Allons, mon vieux, tout est dit ! s’écria-t-il en croisant les bras sur sa poitrine d’un air sinistre ; voici le dernier acte du mélodrame, il s’agit de soigner le dénoûment.

Blondeau chargea ses pistolets où, par une sorte d’ironie funèbre, il mit en guise de bourre le manifeste sur papier timbré qu’il venait de recevoir ; puis, regardant la pendule qui marquait onze heures et quart :

— Je me tuerai à minuit, dit-il avec un accent lugubre. En attendant le moment fatal il se promena dans la chambre d’un pas lent et solennel.

A minuit sonnant, Blondeau s’approcha de la table où il avait posé les pistolets ; il les regarda, les mania, les arma et finit par les remettre où il les avait pris.

— A une heure précise je me ferai sauter la cervelle, dit-il alors ; si je mens, que je sois traité de drôle et de polisson en plein foyer d’Opéra !

Une heure sonna comme avait sonné minuit, sans que Blondeau qui, si l’on en croyait sa physionomie farouche, caressait dans les plus tragiques replis de son âme les préliminaires du suicide, se déterminât à en venir au fait.

— Pourquoi faire une esclandre au milieu de la nuit ! se dit-il, saisi d’un soudain respect pour le repos de ses voisins ; le bruit du coup réveillerait tous les honnêtes bourgeois de la maison qui se figureraient une émeute et mourraient de peur dans leur lit. Épargnons-leur cette alarme ; finissons-en sans incommoder personne. Rien ne presse, après tout ; j’ai bien le temps de me tuer demain matin.

Sur cette réflexion, dictée par un sentiment exquis des égards que se doivent entre eux les locataires, Blondeau se coucha, et, de plus, il s’endormit. Le lendemain en s’éveillant, il aperçut devant son lit un homme bien vêtu dont la voix venait d’interrompre son sommeil, et qui le saluait le sourire sur les lèvres.

— Monsieur, lui dit fort poliment cet inconnu, vous dormez de si bon cœur que je suis désolé de vous éveiller ; mais la petite affaire pour laquelle je viens ne souffre pas de retard ; je suis garde du commerce, et...

— Qu’est-ce à dire ? s’écria Blondeau en bondissant sous sa couverture, vous n’avez pas le droit d’entrer chez moi ; avez-vous envie d’être jeté par la fenêtre ?

Ainsi que la plupart des débiteurs forcés de souscrire des lettres de change, l’ami de Deslandes avait particulièrement étudié dans le Code de procédure le titre de la contrainte par corps ; il invoqua donc d’une voix arrogante l’inviolabilité de son domicile, cita l’article de la loi, et conclut en parlant de sa canne, comme font les marquis dans les comédies de l’ancien répertoire.

— Puisque vous êtes légiste, lui dit sans s’émouvoir l’officier ministériel, je suppose que vous avez lu jusqu’au bout le paragraphe 5 de l’article 781, auquel vous venez de faire allusion. Veuillez me rendre la justice de croire que je connais mon métier. Je ne me serais certainement pas permis d’entrer chez vous sans avoir avec moi mon juge de paix qui vous attend dans votre salon. D’autre part, le soleil est levé, vingt-quatre heures se sont écoulées depuis la signification du jugement qui vous condamne ; tous mes papiers sont parfaitement en règle. Vous voyez donc bien, monsieur, que ce que vous avez de mieux à faire est de vous lever et de nous accompagner de bonne grâce.

Le débiteur, pris au gîte, reconnut que toute résistance et même toute discussion seraient inutiles. Il se jeta hors de son lit avec un dépit si furieux, que le garde du commerce, prenant ce saut désordonné pour un préliminaire d’agression, s’élança vers la table où il venait d’apercevoir les pistolets qu’il crut préparés contre lui ; de chaque main il en saisit un et les dirigea tous deux à la fois vers l’homme dont il redoutait la violence.

— Ils sont chargés, sacrebleu ! voulez-vous m’assassiner ? s’écria Blondeau, qui, à la vue des canons braqués sur lui, fut subitement guéri de son envie de suicide.

— S’ils sont chargés, raison de plus pour que je m’en empare, répondit l’agent ministériel ; vous ne plaisantez pas, à ce qu’il paraît. Vous vouliez donc commettre un meurtre ?

Le débiteur sourit avec un superbe dédain.

— N’ayez pas peur, dit-il, ce n’est pas à votre infime individu que j’en voulais, c’est à moi. Un instant plus tard vous n’auriez trouvé dans mon lit qu’un cadavre. Mais puisque le sort en a décidé autrement, et que je suis désarmé, faites de moi ce que vous voulez.

Une heure après, Blondeau de Gustan fut écroué dans la prison de la rue de Clichy. Il y était détenu depuis une douzaine de jours, lorsque le substitut s’y présenta dans une disposition d’esprit tellement complexe, que la meilleure manière de l’expliquer clairement serait de la décomposer par une opération imitée des sciences chimiques. En admettant la possibilité d’une pareille analyse, voici quel en eût été le résultat.

Habitudes amicales. 2/10ᵉˢ Rancune causée par le duel. 1 id. Indignation de créancier lésé. 7 id.

On voit par ce calcul qu’en ce moment dans le cœur de Deslandes les sentiments acerbes l’emportaient de beaucoup sur les sympathies affectueuses. Si depuis sa cellule Blondeau avait pu apercevoir le geste de colère avec lequel le substitut heurta le marteau sur la porte de la prison, il est probable qu’il aurait demandé à ses gardiens comme une faveur insigne de le préserver de la visite de son ancien ami.

LA PRISON POUR DETTES

Le premier soin de Blondeau, après son arrestation, avait été d’adresser aux compagnons de sa vie désordonnée une pathétique circulaire qui, pour parler son langage, les conviait au banquet du malheur. En d’autres termes, pour acquitter la dette qui le privait de la liberté, il avait essayé d’en contracter une nouvelle ; ce système, a l’usage des gens qui vivent d’emprunts, n’obtint aucun succès. De tous les amis du prisonnier, amis de club, de loge et de table, pas un seul ne répondit à son appel ; quelques-uns même trouvèrent son procédé incongru et dérisoire ; en effet, supposer qu’en cette circonstance une seule bourse pût s’ouvrir, n’était-ce pas méconnaître les principes de cette charité bien ordonnée et commençant par soi-même, qui, si elle pouvait être bannie de la terre, se retrouverait dans le cœur des viveurs ?...

Abandonné de tous ceux qui, la veille encore, lui serraient la main, et n’osant écrire à Deslandes, après avoir si complètement trahi sa confiance, Blondeau, malgré la verve effrontée de son caractère, tomba dans un morne abattement dont le tira presque aussitôt la main compatissante d’une femme. Ici, puisqu’une fleur a poussé dans un terrain fangeux, aucune exagération de délicatesse ou d’austérité ne nous empêchera de la cueillir. Il faut le dire, c’est un fait incontestable et répété chaque jour, certaines liaisons, malgré le juste blâme qu’elles encourent, semblent régies par un dévouement qu’on ne rencontre pas toujours au même degré dans les unions les plus irréprochables. En apprenant le désastre de l’homme qu’elle préférait parmi ses nombreux adorateurs, madame de Marmancourt, toutes intrigues cessantes, ne songea plus qu’à lui porter un secours prompt et efficace ; irrévocablement brouillée avec monsieur Piard, le principal fermier de sa beauté, elle imposa, sous forme d’emprunt, une taxe extraordinaire à ses métayers subalternes. Sa coquetterie battit monnaie sur toute l’étendue de son domaine. Cette contribution générale eut un résultat immédiat que Théodosie serra dans son portefeuille, et porta aussitôt à la prison où Blondeau depuis trois jours laissait pousser sa barbe en signe d’infortune.

A la vue de l’être secourable qui entra d’un pas léger et le sourire sur les lèvres dans la cellule où il était enfermé, Gustave se leva brusquement, et jetant le cigare dont il amusait son ennui, — Théodosie ! s’écria-t-il d’un ton pathétique ; ah ! j’étais bien sûr que tu ne m’abandonnerais pas !

— Abandonner mon Gustave, lorsqu’il s’est battu pour moi ! répondit madame de Marmancourt avec une tendre vivacité ; quelle femme serais-je donc ? Va, tu n’avais pas besoin de m’écrire, je ne pensais qu’à toi. Barbeyrac m’a raconté ton duel. Il paraît que tu as donné à ton Deslandes une correction sévère ; cela m’a touché d’autant plus qu’il est ton ami.

— Eût-il été mon frère, répondit Blondeau en prenant une pose dramatique, du moment qu’il avait offensé ma Théodosie, il fallait qu’il passât par mes mains. Seulement, par égard pour notre ancienne amitié, au lieu de lui envoyer une balle dans la tête, je me suis contenté de le blesser.

— C’est bien assez ; je ne veux pas la mort du pécheur. Mais parlons de cette maudite lettre de change : à combien se monte-t-elle ?

— A douze cents francs, dit le prisonnier en poussant un soupir.

— En ce cas, tu es libre, reprit madame de Marmancourt, qui d’un air rayonnant tira de son portefeuille trois billets de mille francs, et les posa sur une petite table près de son amant.

Blondeau bondit comme un lion qui voit s’entr’ouvrir la porte de sa cage ; mais aussitôt il se laissa retomber sur sa chaise.

— Il n’y faut pas songer, dit-il d’une voix dolente. Quand un homme est dans le malheur, tout se réunit pour l’accabler. Depuis deux jours les créanciers poussent autour de moi comme des champignons. Indépendamment de cette infernale lettre protestée, je suis en ce moment recommandé pour sept ou huit mille francs.

— Recommandé ? fit Théodosie d’un air surpris.

— C’est un mot de leur argot qui signifie que je ne sortirai pas d’ici avant d’avoir satisfait tous les animaux carnassiers qui ont le droit d’exercer contre moi la contrainte par corps. Ces trois jolis billets de banque ne feraient que les allécher sans les rassasier. Pas si sot ! En les faisant jeûner, nous les rendrons peut-être plus traitables. En attendant, cet argent adoucira le sort de ma prison ; il était temps : depuis deux jours que je suis nourri aux frais de mon créancier, j’ai maigri de dix livres au moins.

— Pauvre Gustave ! dit madame de Marmancourt qui, après avoir écouté avec attendrissement le récit des tortures alimentaires subies par le détenu, envoya commander à la cantine de l’établissement un dîner que n’eût pas dédaigné Brillat-Savarin.

A dater de ce jour, la prison devint pour Blondeau ce qu’elle est pour un grand nombre de débiteurs à qui l’argent ne manque jamais que lorsqu’il s’agit de payer leurs dettes. A part la liberté, bien trop vantée et dont l’habitude n’est pas indéracinable, il y trouva toutes les petites jouissances dont l’ensemble constitue pour beaucoup de gens le bonheur : table recherchée, cigares délicieux, primeurs de Chevet, robes de chambres soyeuses, journaux le matin, jeu le soir, et tout le jour la grasse oisiveté de la vie orientale.

— Tout considéré, j’aurais eu tort de me brûler la cervelle, se dit-il, dès qu’il eut goûté de cette douce existence.

Jusqu’alors Deslandes n’avait vu de prison que celle de D***, où ses fonctions l’avaient conduit plus d’une fois et dont l’aspect sordide se trouvait en parfaite harmonie avec les malfaiteurs subalternes à qui elle était destinée. En entrant dans la maison élégante consacrée aux détenus pour dettes, il éprouva une surprise qui se changea en une sorte de stupéfaction, lorsqu’au fond d’un corridor du second étage le guichetier qui le conduisait eut ouvert la porte de la chambre où se trouvait Blondeau. Le substitut ne s’attendait pas à un cachot privé d’air ainsi que de lumière et n’ayant pour meubles qu’une botte de paille accompagnée d’une cruche pleine d’eau ; il savait trop bien que les mœurs bourgeoises de notre époque ne comportent plus ces pittoresques accessoires qui jadis rendaient la captivité si poétique ; mais dans son for intérieur de magistrat il prenait au sérieux le châtiment imposé par la loi aux débiteurs insolvables, et il n’eût jamais supposé qu’une prison pût devenir, en certains cas, un lieu de plaisance. Il resta donc immobile d’étonnement en face du tableau qui s’offrit à ses regards.

Au milieu d’une chambre de médiocre étendue, mais beaucoup mieux meublée que celle où il était logé lui-même, de chaque côté d’une petite table où figuraient les ruines encore fumantes d’un succulent déjeuner, Blondeau et madame de Marmancourt étaient assis, l’un un cigare à la bouche, l’autre un verre de vin de Champagne à la main. Doucement éclairés par le soleil qui leur souriait à travers les rideaux à demi fermés, le prisonnier et sa consolatrice bravaient la fortune ennemie et accompagnaient chaque libation d’un toast adressé collectivement à la race des créanciers. Au bruit que fit la porte en s’ouvrant, les deux convives tournèrent la tête et partagèrent l’étonnement qui arrêtait Deslandes sur le seuil. Il y eut un moment de silence et d’examen mutuels, pendant lequel le guichetier sortit et referma la porte. Tandis que le substitut promenait un regard ébahi sur les bouteilles vides et sur les reliefs plantureux du déjeuner, et que madame de Marmancourt prenait sur sa chaise une attitude majestueuse, Blondeau, par un effort désespéré, dompta l’embarras qui pendant un instant l’avait privé de son aplomb ordinaire.

— Mon ami ! s’écria-t-il d’une voix étouffée en se précipitant sur Deslandes, qu’il serra dans ses bras.

Un cri échappa au substitut, dont la main blessée reçut le premier choc de cette vive accolade.

— Je t’ai fait mal ? reprit Gustave en affectant une tendre inquiétude ; pardonne-moi ! Je suis si heureux de te voir, que je n’ai pu maîtriser mon premier mouvement. Oh ! j’étais bien sûr que tu viendrais !

— Tu devais, en effet, t’attendre à ma visite, dit le substitut d’un air sévère, et en s’efforçant de mettre fin aux embrassements pathétiques dont il était l’objet.

— Si je m’y attendais ! reprit Blondeau avec une chaleur nouvelle ; demande à madame... demande à Théodosie... Pourquoi te ferai-je plus longtemps un mystère de mon bonheur ?... Tout à l’heure encore nous parlions de toi ; je lui disais : Deslandes viendra ; car ce n’est pas un de ces faux amis qui s’éloignent au jour de l’infortune ; c’est un noble cœur, une âme généreuse et dévouée ; oui, je n’en doute pas, il viendra... et j’avais raison de parler ainsi, car tu es venu. Merci, Victor ; oh ! merci. La douceur d’un pareil moment compense bien des heures d’amertume.

Blondeau saisit de nouveau la main du substitut et la lui serra convulsivement en dépit de sa résistance.

— Le motif qui m’amène ici, dit Deslandes sans se dérider...

— Avant tout, as-tu déjeuné ? interrompit le prisonnier en lui coupant la parole. Nous n’avons pas fini, et au besoin je recommencerai pour te tenir compagnie.

— Il ne s’agit pas de cela ! dit Deslandes d’un ton d’impatience. Je désire avoir avec toi un entretien sans témoin.

Madame de Marmancourt se leva de l’air d’une reine outragée.

— Il paraît, monsieur, dit-elle au substitut, que la leçon que vous avez reçue dernièrement n’a pas tourné au profit de votre politesse.

— Théodosie... Victor, s’écria Blondeau en se plaçant entre eux avec vivacité, allez-vous donc renouveler cette fatale discussion qui a déjà fait couler un sang si précieux ? Je vous en supplie, au nom de l’attachement que je me flatte de vous inspirer à tous deux, qu’il ne soit plus question du passé ! N’empoisonnez pas le bonheur que j’éprouve à voir près de moi les deux êtres que j’aime le mieux au monde... Madame, je me porte le garant de Deslandes ; je suis sûr qu’il n’a jamais eu l’intention de vous offenser. Ainsi, ne lui refusez pas votre pardon... Allons, Deslandes, tu vois bien qu’elle sourit, et que te voilà rentré en grâce. A ta place, je serais déjà à genoux.

Malgré sa mauvaise humeur, le substitut, qui se piquait d’une galanterie inaltérable, ne crut pouvoir se dispenser de porter à ses lèvres la main que lui présentait madame de Marmancourt. Ce devoir accompli d’un air froid et cérémonieux, il se retourna vers Blondeau :

— Maintenant, lui dit-il, me permettras-tu enfin de t’expliquer le sujet de ma visite ?

— Crois-tu donc que je ne l’aie pas déjà deviné ! répondit le prisonnier avec un sourire affectueux. Va, les cœurs bien placés n’ont pas besoin de paroles pour se comprendre.

— Que comprends-tu donc ? demanda Deslandes à qui parut inexplicable l’attendrissement qu’exprimait la physionomie de son débiteur.

— Bon Victor ! répondit Blondeau dont l’émotion parut redoubler, tu as un beau rôle ; mais tu es si digne de le remplir que je n’éprouve en ce moment ni envie, ni humiliation. Et pourquoi rougirais-je d’accepter les secours d’un ami tel que toi ? Un service, un bienfait même n’a rien d’humiliant quand la main qui offre est digne de celle qui reçoit. Tu vois que nous nous entendons.

— Pas le moins du monde, interrompit brusquement le substitut ; tu ne m’as pas dit encore un seul mot du dépôt que je t’ai confié, et c’est là pour moi la chose essentielle, car j’ai besoin d’argent.

Blondeau fit un pas en arrière, comme si quelque reptile subitement sorti du parquet avait dardé vers lui sa langue fourchue.

— Et toi aussi, Deslandes ! s’écria-t-il avec l’accent d’une déception douloureuse, toi que je connais depuis l’enfance, toi mon ami de collége, toi que je mettais à part parmi tous les autres ; tu me vois dans le malheur, et au lieu de me tendre la main tu achèves de m’accabler !

— Tout cela ne m’apprend pas ce que sont devenus les dix-huit mille francs que tu me dois, répondit le substitut avec un accent où la dureté du créancier étouffait encore la compassion de l’ami.

— Tu ne perdras pas un sou, répondit Blondeau avec une magnifique assurance ; l’embarras que j’éprouve n’est que passager, et je ne te demande que du temps.

— Du temps ! répéta Deslandes d’un ton bourru ; tu en parles fort à l’aise. J’ai un besoin pressant d’argent, et je ne sais comment faire pour m’en procurer. Tu as indignement abusé de ma confiance ; car enfin la plus grande partie de la somme que tu avais à moi n’était pas un prêt ; c’était un dépôt, une chose sacrée, inviolable ! Qu’as-tu fait de ce dépôt ? Tu l’as joué, n’est-il pas vrai ? Tu l’as perdu à la bouillotte ou à la roulette, malheureux !

— Frappe-moi, accable-moi ! répondit Gustave d’une voix soumise ; attribue au dérèglement et à l’inconduite un désastre qui n’a d’autre cause qu’une spéculation malheureuse, je n’essaierai pas de te prouver l’injustice d’une pareille supposition. Je te dois de l’argent, il m’est impossible de te le rendre ; tu as donc à mon égard tous les droits possibles, même celui d’être cruel et sans pitié. Pourtant, j’attendais mieux de toi !... Voilà les hommes ! poursuivit Blondeau en se tournant vers madame de Marmancourt ; ma bonne Théodosie, combien l’épreuve que je subis en ce moment fait mieux ressortir encore ta noble conduite ! Tu vois comme me traite celui que je croyais le meilleur de mes amis, et toi, tu vas vendre tes diamants pour me tirer de prison ! Quel contraste ! Montre-les lui tes diamants, car il ne me croirait pas.

Madame de Marmancourt tira de sa poche plusieurs petits écrins destinés réellement à l’œuvre charitable dont le prisonnier parlait d’une voix émue ; au lieu de les montrer au substitut, elle choisit une petite boîte ovale qui paraissait renfermer un médaillon ; elle l’ouvrit, et sans permettre aux deux hommes d’approcher, elle en contempla un instant le contenu avec un sourire mystérieux et méchant.

— Combien vous doit Gustave ? dit-elle tout à coup au substitut.

— Dix-huit mille francs, madame, répondit celui-ci que surprit un peu la brusquerie de cette question.