Les ailes d'Icare

Part 17

Chapter 173,885 wordsPublic domain

Le malin émigré débitait son histoire d’une façon si naturelle, que Théodosie, qui d’abord s’était crue la victime d’une mystification, recouvra peu à peu son aplomb et finit par se dire : — Pourquoi n’y aurait-il pas eu, en effet, dans la marine, un capitaine de vaisseau portant le nom de Marmancourt et ami de ce vieux monsieur, qui a l’air fort bien élevé et incapable de désobliger une femme ? — Tout à fait rassurée par ce raisonnement, elle adressa au père d’Isaure un de ses plus aimables sourires.

— Les anciens amis de mon mari sont sûrs d’être bien reçus chez moi, dit-elle, même quand je n’ai pas l’honneur de les connaître personnellement. Je ne puis qu’être fort sensible, monsieur le comte, à la preuve d’intérêt que vous voulez bien me donner.

Monsieur de Loiselay, dont le regard scrutateur avait déjà passé en revue l’ameublement du salon, avisa en face des fenêtres un tableau représentant un officier de marine en grand uniforme, qui, du milieu de son cadre doré, servait de chaperon à l’intéressante veuve.

— Voilà son portrait ? dit-il en montrant la toile du doigt ; je ne le trouve pas fort ressemblant.

— Ça serait trop fort s’il était ressemblant ! pensa madame de Marmancourt, qui avait fait emplette de cette image conjugale à la salle de vente des commissaires priseurs.

— Il est vrai que le peintre ne s’est pas distingué, répondit-elle ; et puis monsieur de Marmancourt était déjà malade quand on a fait son portrait.

— Y a-t-il longtemps que vous avez eu le malheur de le perdre ? demanda l’émigré avec l’accent de l’intérêt.

— Quatre ans ! dit Théodosie, qui profita de l’occasion pour pousser un soupir bémol et pratiquer son fameux regard à trois temps, levé, coulé et baissé !

— Quatre ans ! déjà ! répéta monsieur de Loiselay en feignant de l’étonnement ; mais il est donc mort le jour de ses noces ou bien il vous avait épousée au berceau.

— Nous avons été mariés dix-huit mois. Mais il est vrai que j’étais bien jeune quand il m’a épousée. J’avais quinze ans à peine.

— Ainsi, vous en avez vingt maintenant ?

— Bientôt vingt-et-un ; oh je suis une vieille femme ! répondit madame de Marmancourt, dont la physionomie, par une transition savante, avait passé de la tristesse à la coquetterie.

La conversation continua quelque temps sur ce ton, tour à tour mélancolique et enjoué, une vraie conversation de veuve. Le vieux gentilhomme, qui avait un projet qu’il ne perdait pas de vue, eut l’art de se faire interroger sur les motifs de son voyage à Paris.

— Madame, dit-il avec un galant sourire, si je vous dis qu’entre vous, jeune, jolie et spirituelle, et moi, vieux campagnard brouillé avec les beaux usages, il y a un point de ressemblance, vous m’allez trouver bien présomptueux ; le fait est vrai, pourtant, car je suis veuf. La mort de ma femme, en brisant toutes mes habitudes, m’a fait prendre en haine ma terre. A mon âge, un changement de vie a ses dangers, et je sais qu’à bien des gens, mon projet paraîtra ridicule...

— Quel projet ? interrompit la veuve avec un commencement de familiarité.

— Celui de m’établir à Paris. Après tout, quoiqu’on en ait déjà glosé, je ne vois pas que ce soit là une si grande folie ; car enfin, je me porte à merveille, et avec une soixantaine de mille livres de rente, je peux vivre ici plus agréablement qu’en province.

— Mais débarrassez-vous donc de votre canne, dit madame de Marmancourt, à qui le vieillard en ce moment parut un être fort intéressant ; est-on si cérémonieux dans la maison d’un ancien ami ?

— Par malheur, continua le vieillard, qui posa sans façon sur une table sa canne et son chapeau ; depuis le peu de temps que je suis à Paris, j’ai déjà eu lieu de m’apercevoir qu’il n’est pas si facile que je l’avais cru de s’y former une société agréable. A mon âge, contracter des liaisons exigeantes, aller dans ce qu’on appelle le monde, c’est plutôt une fatigue qu’un plaisir. Ce qu’il me faudrait, ce que je cherche, ce sont deux ou trois maisons où je puisse venir passer la soirée, en petit comité, sans cérémonie. Eh bien ! vous ne me croiriez pas, c’est fort difficile à trouver.

— Monsieur le comte, dit Théodosie le visage illuminé de son plus gracieux sourire, je n’ose espérer que mon modeste salon offre le moindre attrait à un homme comme vous, mais je serais charmée qu’il pût vous attirer quelquefois, lorsque vous n’aurez rien de mieux à faire. A défaut de plaisirs brillants, vous y trouverez du moins le petit cercle intime et la causerie sans apprêts pour lesquels je partage tout à fait votre prédilection. Je reste toujours chez moi le soir, les lundis et les vendredis.

Ayant obtenu ce qu’il désirait, le rusé gentilhomme abrégea sa visite, et prit congé de l’aimable veuve, qui, après son départ, demeura plongée dans une méditation non poétique. Depuis quelque temps madame de Marmancourt roulait dans sa tête le sage projet de couronner par un hymen moins idéal que celui dont elle portait le deuil, une carrière où les roses n’étaient pas toujours sans épines. Monsieur de Loiselay, avec ses soixante-huit ans sonnés, ses belles manières et sa fortune plus belle encore, lui parut le plus désirable des maris.

— Comtesse de Loiselay et soixante mille livres de rentes ! se dit Théodosie. C’est ça qui serait chouette ! Crèveraient-elles d’envie toutes tant qu’elles sont ! Et ce manant de Jules, comme il enragerait !

Tandis que madame de Marmancourt couchait en joue de la sorte le titre du vieux gentilhomme et sa fortune, qu’il avait triplée pour produire plus d’effet, celui-ci réfléchissait ainsi en regagnant les boulevards :

— Cette femme-là n’est pas mal, mais Isaure est dix fois plus belle. Voilà comme nous sommes, nous autres hommes : le fruit défendu nous semble toujours le meilleur.... Elle est maigre, elle met du rouge, elle se noircit les sourcils, et, malgré son langage de mineure, elle n’est pas loin de la trentaine. Décidément, Piard est absurde. Quand on fait tant que d’avoir des intrigues, il faut les choisir telles qu’on en puisse tirer vanité. Moi, qui ne suis qu’un vieux grison, si j’habitais Paris et que je voulusse vivre en jeune homme, je trouverais diantrement mieux qu’il n’a fait. Mais il ne s’agit pas de ça. Maintenant que j’ai mes entrées chez cette sirène, monsieur mon gendre n’a qu’à marcher droit. Que je l’y trouve !

LE BEAU-PÈRE ET LE GENDRE

Le lendemain était un vendredi. Monsieur de Loiselay, qui avait passé avec Deslandes une partie de la matinée, profita dès le soir même de l’invitation de madame de Marmancourt ; à neuf heures il se rendit chez elle sans qu’Isaure ni à plus forte raison le conseiller d’état s’en doutassent. A l’exception du substitut, retenu chez lui par sa blessure ; de Blondeau, empêché par une autre raison que nous expliquerons plus loin ; de monsieur Piard, qui, depuis la lettre anonyme, n’avait pas remis les pieds chez l’infidèle, et des amies intimes dont le personnel avait été renouvelé à la suite de la querelle dont nous avons parlé, la société réunie dans le salon était la même que nous y avons vue en scène une première fois.

Pendant son séjour à Paris sous le consulat, monsieur de Loiselay avait trop complètement vécu pour que les mœurs les plus exceptionnelles lui parussent étranges ou embarrassantes ; d’ailleurs, en homme qui a marché tour à tour sur les fleurs et les ronces de la vie, il avait pour système de ne s’étonner de rien et de s’accommoder de tout. Au milieu de ce cercle de gens qu’il n’avait jamais vus, il se trouva chez lui. Accueilli avec la plus haute distinction par la maîtresse de la maison, que le titre de comtesse et les soixante mille livres de rentes avaient empêchée de dormir, il répondit à ses cajoleries par une galanterie qui sentait l’ancien régime, mais non la province. Il causa courtoisement avec les autres femmes, quoiqu’il les trouvât plus laides qu’il ne devait être permis de l’être, gagna lestement à la bouillotte une trentaine de napoléons, but du punch comme s’il avait eu trente ans au lieu de soixante-huit ; et, se mêlant à la conversation d’un groupe qui parlait politique, cribla d’épigrammes légitimistes les raisonnements des discoureurs, attachés la plupart au gouvernement de juillet.

— Savez-vous où madame de Marmancourt a recruté ce vieux sanglier carliste ? dit un des interlocuteurs à celui de ses voisins qui, dans le faubourg Saint-Honoré, s’appelait monsieur de Handsgorf, et, dans ce salon, monsieur Ernest.

— Tout ce que je sais, c’est que ses coups de boutoir ne sont pas trop mal appliqués, répondit en souriant le diplomate ; carliste ou non, c’est un homme d’esprit.

Onze heures étaient sonnées ; monsieur de Loiselay, qui avait l’habitude de se coucher tôt, commençait à éprouver un sommeil involontaire.

— Il paraît que mon honorable gendre ne viendra pas ce soir, se dit-il en s’asseyant à l’écart dans le fond du salon ; pourtant il est impossible qu’il sache que je l’attends à l’affût. Onze heures et quart. Peut-être est-il à l’Opéra ; dans ce cas, il peut encore venir.

Au moment où le vieillard faisait cette réflexion, la porte du salon s’ouvrit, et monsieur Piard parut.

Le conseiller d’état avait tellement redouté de voir ses infidélités découvertes par sa femme, que cette catastrophe arrivée, il sentit une sorte d’allégement ; depuis longtemps on a dit que la peur est pire que le mal. N’ayant plus rien à craindre, puisque le mal était fait, il pensa que, garder des ménagements à l’égard de la dangereuse sirène qui l’avait trahi, serait un vrai métier de dupe. C’était donc dans les intentions les plus vindicatives qu’il se présentait chez elle à l’heure où il était sûr d’y rencontrer le plus de monde ; auprès de la sournoise indignation qui lui dictait cette démarche, le courroux d’Alceste contre Célimène eût paru de l’indulgence et de l’urbanité.

A son entrée, monsieur Piard produisit le plus grand effet, car, dans cette société où la médisance régnait comme elle règne partout, le bruit de sa rupture définitive avec Théodosie n’avait pas tardé à se répandre, et il était devenu l’objet d’une foule de commentaires épigrammatiques. Tous les yeux se dirigèrent vers lui avec une surprise railleuse, et avant qu’il fût arrivé près de la cheminée, il se vit entouré d’un cercle curieux qui, prévoyant une scène amusante, avait interrompu toute autre occupation pour y assister de plus près. Au milieu de l’émotion générale, madame de Marmancourt seule conserva l’imperturbable sang-froid dont l’avait douée l’habitude des situations épineuses. De l’air le plus naturel et avec son sourire ordinaire, elle accueillit le salut ironiquement respectueux du conseiller d’état.

— Vous avez donc été malade ? lui dit-elle ; il y a un siècle qu’on ne vous a vu.

— Malade ! répéta monsieur Piard d’une voix claire, tandis que ses petits yeux gris parcouraient le cercle des assistants et semblaient leur commander le silence et l’attention ; malade ! jamais je ne me suis mieux porté et jamais je ne me suis senti de si belle humeur.

— En effet, dit monsieur Ernest de Handsgorf, je vous trouve une physionomie rayonnante. Il vous est arrivé quelque chose d’heureux.

— De très-heureux : j’hérite de douze mille livres de rentes.

Malgré son assurance, madame de Marmancourt se mordit les lèvres, tandis que la plupart des autres souriaient.

— Douze mille livres de rentes, c’est assez joli ! dit un de ces derniers moins au fait que les autres, et qui n’avait pas compris la nature de l’héritage en question.

— Vous devriez être en deuil, observa malicieusement monsieur de Handsgorf.

— Il faudrait pour cela que quelqu’un fût mort, répondit monsieur Piard, et dans ma succession, tout le monde se porte à merveille. C’est une histoire assez bouffonne ; puisque nous sommes entre amis, je vais vous la raconter : le chapitre premier débute par la lettre que voici.

Le rancuneux conseiller d’état tira de sa poche la lettre anonyme qu’il avait reçue quelques jours auparavant, et il en commença la lecture de sa voix la plus mordante. Dès les premiers mots, Théodosie se jeta sur le papier qu’elle essaya de lui arracher. M. Piard s’attendait à ce geste, il ne lâcha pas la lettre ; et la mettant hors de la portée de la femme furieuse :

— Permettez, madame, dit-il avec un accent railleur ; cette lettre a quatre pages, et nous ne sommes qu’à la troisième ligne.

Madame de Marmancourt promena autour d’elle un regard de couleuvre blessée ; elle n’aperçut que des visages moqueurs ou indifférents. Parmi les hommes qui formaient sa cour habituelle, pas un ne manifestait la moindre envie de la défendre, et Blondeau n’était pas là ; se sentant la plus faible, elle prit le parti qui, en pareille disgrâce, se présente d’abord à l’esprit des femmes.

— C’est une horreur ! une infamie ! dit-elle d’une voix défaillante. Venir m’insulter chez moi !... ourdir un tissu de calomnies... ah ! j’étouffe... de l’air.

Elle ferma en même temps la bouche et les yeux, puis se laissa tomber languissamment dans les bras de son plus proche voisin. D’après la tournure que prenait la scène, les laides amies avaient prévu qu’un évanouissement devenait indispensable ; aussi se trouvaient-elles prêtes, la physionomie émue et le flacon de vinaigre à la main. Elles soutinrent Théodosie avec le plus bel ensemble, et l’étendirent tragiquement sur une causeuse. Quelques hommes les secondèrent dans ce soin charitable, pendant que les autres, plus incrédules en fait de syncopes, entouraient monsieur Piard toujours posé devant la cheminée et contemplant sa victime avec la triomphale férocité d’un tyran de mélodrame qui vient de poignarder l’héroïne de la pièce.

— Mon cher Jules, lui dit à demi-voix monsieur de Handsgorf, je ne vous reconnais pas là ; ce que vous venez de faire ne se fait pas.

— Ça se fait, puisque je le fais, répondit avec brusquerie le conseiller d’état.

— Vous avez tort, reprit doucement le diplomate :

Le bruit est pour le fat, la plainte est pour le sot ; L’honnête homme trompé s’éloigne et ne dit mot.

— Oui, vous avez tort, dirent plusieurs autres hommes ; ces scènes-là sont de mauvais goût.

— Parbleu, messieurs, s’écria monsieur Piard en élevant le ton, j’aime beaucoup les conseils, mais c’est lorsque je les demande ; je crois savoir vivre et ne reçois de leçons de personne.

— Vous en recevrez cependant une de moi, dit une voix sévèrement accentuée qui se fit entendre soudain aux oreilles du conseiller d’état. Celui-ci tourna brusquement la tête, et demeura pétrifié en reconnaissant monsieur de Loiselay. Depuis un instant le vieux gentilhomme avait quitté le fauteuil où jusqu’alors il était resté hors de la vue de son gendre, et il s’était glissé silencieusement derrière lui, à la manière de l’ombre de Banquo.

En face de cette foudroyante apparition, monsieur Piard ouvrit la bouche et ne dit rien. De son côté, l’émigré ne prononça pas un mot de plus, mais du doigt il montra la porte. Obéissant à ce geste comme s’il s’était soumis à l’injonction de quelque être surnaturel, le conseiller d’état traversa le salon, la tête basse, sans regarder personne et pour ainsi dire tenu par monsieur de Loiselay, qui lui marchait sur les talons. A la porte le vieillard se retourna, et, s’adressant à quelques hommes qui se disposaient à les suivre dans l’intention philantropique d’empêcher une dispute entre leur ami Jules et ce vénérable champion des belles offensées :

— Retournez près de madame de Marmancourt, leur dit-il avec un accent de persiflage ; si elle ne reprend pas bientôt connaissance, jetez-lui de l’eau à la figure : c’est un remède infaillible pour les femmes à teint de rose. Monsieur Piard et moi, nous n’avons besoin de personne.

A ces mots, il referma la porte et rejoignit son gendre. Après être sortis de l’appartement, ils descendirent l’escalier sans mot dire ; dans la rue, monsieur de Loiselay appela le cocher d’un des fiacres arrêtés devant la maison. L’automédon, à moitié endormi, se précipita toutefois en bas de son siége et ouvrit la portière du char numéroté.

— Montez, dit le vieux gentilhomme au conseiller d’état, qui, dans son malaise, exécuta cet ordre sans songer à l’étiquette.

— Maintenant expliquons-nous, reprit monsieur de Loiselay, lorsqu’ils furent assis tous deux et que le cocher eut reçu l’ordre de les conduire à la rue de la Planche. Bonaparte disait qu’il faut laver son linge sale en famille ; en cela comme en bien d’autres choses il avait raison. C’est conformément à cette maxime que j’ai voulu avant tout vous tirer de ce salon où chacun se moque de vous en ce moment. Écoutez-moi, Piard. En apprenant vos fredaines, j’ai eu un instant envie de vous couper les deux oreilles, mais j’y ai renoncé, deux oreilles coupées défigurant un homme sans réparer ses sottises. Vous êtes le mari de ma fille, on ne divorce plus, une séparation est désagréable pour tout le monde ; ce que nous avons de mieux à faire est donc de tâcher de vivre ensemble aussi bien que possible et sans mettre personne dans le secret de nos divisions. N’êtes-vous pas de cet avis ?

— Entièrement, monsieur, répondit le mari d’Isaure d’une voix qui avait perdu toute arrogance.

— Je n’ai pas oublié ma jeunesse, reprit l’émigré ; quoique la vôtre me paraisse prolongée un peu tard, je ne vous demanderai pas d’être plus parfait que je ne l’étais moi-même. Un dévot, et peut-être serait-il temps de l’être, un dévot vous dirait que l’adultère est un péché mortel ; je vous dirai, moi, qu’à cinquante ans et avec une femme qui en a trente à peine, avoir des intrigues et des intrigues à fenêtres ouvertes, c’est vouloir devenir ce que, dans le langage châtié d’aujourd’hui, on appelle un époux ridicule et que Molière nommait plus crûment. Si votre femme, qui connaît votre conduite, s’avisait de l’imiter, qu’auriez-vous à lui dire ?

— Madame Piard est trop vertueuse pour cela, dit le conseiller d’état en essuyant la sueur qui lui humectait le front.

— Isaure est fort vertueuse, sans doute ; mais quelle est la femme qui ne commence pas par là ? Vous jouez gros jeu, Piard, songez-y. Jusqu’à présent vous avez plus de bonheur que vous n’en méritez : prenez garde que la chance ne tourne. Ma fille est pleine de raison et de sagesse ; mais la raison et la sagesse même peuvent être poussées à bout.

— Je sais que j’ai des torts, répondit monsieur Piard avec componction ; mais si vous saviez combien Isaure est sévère, rigide, imposante, peut-être trouveriez-vous moins impardonnables des fautes que je me reproche moi-même.

— Elle est de l’école de sa mère ; des saintes !

— C’est cela.

— Et vous n’êtes pas un saint, vous ?

— Mais... je ne pense pas que vous ayez non plus beaucoup de titres à la canonisation !

Le vieux gentilhomme sortit de son rôle de grondeur en souriant malgré lui.

— Et si j’en dois croire certains récits venus jusqu’à moi, reprit adroitement monsieur Piard, parmi les brillantes qualités que trouva dans son mari feu madame la comtesse de Loiselay, la fidélité conjugale ne brillait pas au premier rang.

— Piard, vous sortez de la question, dit le vieux gentilhomme attaqué à son tour ; il s’agit de vos péchés et non des miens ; j’ai commencé par vous dire que je n’étais pas un docteur de l’église. Nous ne causons pas ici de pénitent à confesseur, mais de gendre à beau-père ; et même ne croyez pas que je me targue de cette paternité ; un gendre à barbe grise, car vous grisonnez, ne peut, je le sais, être mis en retenue comme un écolier de sixième. Comment pouvez-vous comparer ma position à la vôtre ?

Madame de Loiselay était de mon âge, Isaure a vingt ans de moins que vous. D’ailleurs, et ceci est capital, si, comme de mauvaises langues vous l’ont dit, j’ai fait, par ci, par là, quelques accrocs au contrat, du moins y ai-je toujours mis les formes ; ma femme ne s’est jamais doutée de rien ; la vôtre sait tout.

— La différence entre nous se réduit donc à la forme ; vous reconnaissez que le fond est le même ?

— La forme est tout.... je vous parle toujours d’après les idées du monde. Que diantre ! ce n’est pas là une science si difficile à apprendre. On a une femme vertueuse, trop vertueuse ; il y en a. Quelque effort qu’on fasse, on ne peut se mettre au niveau de cette vertu. On a été élevé dans des principes relâchés, on a mené la vie de garçon longtemps, on a vu la mauvaise compagnie ; et après quelques mois de mariage, on retombe dans les folies avec lesquelles on avait juré de rompre. Je comprends tout ça : l’homme n’est pas parfait. Mais, en ce cas, on y met de la réserve, de la discrétion, de la prudence. On ne s’affiche pas au nez de tout Paris, on ne fait point parade de ses infidélités, surtout on ne prend pas une maîtresse à mille francs par mois qui vous trompe, vous bafoue et vous couvre d’un ridicule ineffaçable. On se rappelle, même au fort de ses erreurs, qu’on a une femme honnête, vertueuse, digne d’égards, et l’on ne l’expose pas à se rencontrer face à face avec l’impudente créature pour qui on l’a trompée. Voilà ce qu’on ne fait pas.

— Voilà ce que je ne ferai plus, je vous en donne ma parole d’honneur, répondit monsieur Piard, qui reconnut la sagesse un peu mondaine des conseils de son beau-père ; vous avez pu voir d’ailleurs que tout est fini entre madame de Marmancourt et moi.

— Tâchez d’en finir avec les folies de jeunesse, cela vaudra encore mieux.

— Avez-vous toujours pour gouvernante mademoiselle Victorine ? demanda le conseiller d’état avec une intention maligne.

— Allons donc ! vous êtes fou ? N’ai-je pas soixante-huit ans sonnés ! dit en souriant monsieur de Loiselay.

Le fiacre s’étant arrêté en ce moment, les deux hommes descendirent, le beau-père plus lestement que le gendre, nonobstant la vieillesse qu’il venait d’appeler en témoignage de ses bonnes mœurs. En montant l’escalier, monsieur Piard prit son compagnon par le bras.

— Ah ça, mon cher beau-père, lui dit-il à demi-voix, la leçon que vous venez de me donner doit vous suffire. J’espère que vous ne direz rien à Isaure.

— Pour qui me prenez-vous ? répondit monsieur de Loiselay ; est-ce qu’on dit aux femmes ces choses là ? Je vous ai fait une leçon, ainsi que c’était mon devoir ; vous m’avez promis de vous corriger : c’est bien. _Prima transit_, dit-on au collége. Mais rappelez-vous qu’en cas de récidive, je serai moins indulgent. Quant à Isaure, si elle est surprise de nous voir rentrer ensemble, nous lui dirons que nous nous sommes rencontrés à l’Opéra et que nous en sortons.

Cette histoire convenue, ils entrèrent.

LES MAUVAIS JOURS

Pendant une douzaine de jours, Victor Deslandes fut retenu captif par sa blessure, dont les différentes phases s’accomplirent successivement sans accident nouveau. De toutes les personnes qu’il connaissait à Paris, une seule, durant ces heures de souffrances et d’ennui, lui donna des preuves d’un intérêt véritable et constant, ce fut monsieur de Loiselay : chaque jour le vieillard venait passer auprès du blessé une partie de l’après-midi. Pour le désennuyer, il apporta un matin un jeu d’échecs, et les deux hommes purent reprendre le paisible amusement auquel ils avaient l’habitude de se livrer à D*** presque tous les soirs. Les soins affectueux du vieux gentilhomme firent paraître plus noire encore au substitut la conduite de Blondeau, dont il n’avait pas eu de nouvelles depuis le jour du duel.

— Il y a là-dessous quelque machination diabolique, se dit Deslandes après avoir vainement attendu pendant plus d’une semaine la visite de son ami ; nos conventions avaient été trop clairement exprimées pour qu’une erreur si monstrueuse fût possible. Le fait de ce pistolet chargé à balle ne peut être expliqué que par une abominable trahison dont je suis la victime. Tout semble indiquer que Blondeau avait résolu de se débarrasser de moi ; mais pourquoi ? dans quel but ? que lui ai-je fait ?

Une de ces idées que la raison repousse, mais que la fièvre accepte, traversa comme un éclair l’esprit du substitut.