Part 16
— Ne m’interrompez pas, reprit Isaure d’une voix posée. Il s’agit d’intérêts sérieux ; lorsque je vous aurai exposé ma manière de voir, vous me répondrez, si vous pouvez. Je ne me suis jamais abusée sur la constance de vos sentiments, mais en revanche je m’étais bercée d’une illusion à laquelle je ne veux renoncer qu’à la dernière extrémité. En me mariant avec vous j’avais cru épouser un homme d’état. Depuis quelque temps vous n’épargnez rien pour me désabuser. Je ne répèterai pas ici ce que je vous ai dit déjà vingt fois, mais en deux mots : que voulez-vous ? Toute conduite raisonnable a un but qui se peut avouer. Quel est votre but ? Conservateur depuis 1830, vous vous jetez aujourd’hui dans l’opposition ; à quel propos ce changement ? Vous m’allez parler de vos griefs, des lenteurs de votre avancement, des dégoûts dont on vous abreuve ; mais quand même tout cela serait vrai, ce que je nie, serait-ce une raison pour vous conduire comme vous faites ? Vous vous plaignez de marcher trop lentement ; rétrograder est-il le moyen d’arriver plus vite ?
— Où voyez-vous que je rétrograde ? interrompit monsieur Piard en hochant la tête d’un air capable.
— Oh ! je sais qu’en vous rapprochant de la gauche vous croyez acquérir de l’importance et manœuvrer d’une manière fort habile. Permettez-moi de vous détromper ; mais pour cela laissons de côté les déclamations de vos journaux patriotes, et parlons raison. En France qu’est-ce que l’opposition ? un terrain de passage et non d’établissement ; les habiles y campent mais n’y bâtissent pas : il n’y a que les sots ou les brouillons qui en s’y logeant passent un bail à vie. Encore une fois, qu’est-ce que l’opposition ? l’antichambre du pouvoir ; pas autre chose. Qu’on passe par cette antichambre lorsqu’on n’a pas l’esprit de trouver une autre porte, rien de mieux ; mais qu’on y revienne quand une fois on s’est trouvé commodément assis au salon, voilà ce qui est insensé, dérisoire, absurde ! Et voilà ce que vous faites ! Qu’en résultera-t-il ? je vais vous l’apprendre. Si vous persévérez trois mois encore dans la ligne où vous êtes entré, votre avenir politique est détruit sans retour ; vous devenez un homme impossible. Déjà le roi vous a cité parmi les personnes dont il se plaint, et vous savez s’il est prudent de déplaire à un roi, fût-il constitutionnel. Les ministres de leur côté sont fort mécontents de vous ; vainement je cherche à pallier vos torts, chaque jour je perds du terrain, et le moment n’est pas loin où mes efforts seront tout à fait inutiles. Le mot défection a été prononcé ; si vous continuez à le justifier, comment pourrai-je y répondre ? Tôt ou tard donc votre conduite portera ses fruits ; on vous mettra en service extraordinaire, ce qui équivaut à une révocation. Que ferez-vous alors ? car je ne pense pas que vous couriez au-devant d’une disgrâce pour le seul plaisir de la subir. Vous avez sans doute un projet ; quel est-il ?
— Mon projet ! répondit monsieur Piard avec l’importance de l’homme qui se croit un mérite supérieur, le voici : le ministère actuel ne peut aller loin, tout le monde en convient. Cela posé, il ne me paraît pas de si mauvaise politique de sortir de la baraque avant qu’elle tombe. Qu’on me mette en service extraordinaire, à l’instant même je donne ma démission. En ce cas, j’ai la presque certitude d’être nommé député aussitôt qu’il se présentera une vacance dans un des collèges dont la gauche dispose. Le comité Odilon-Barrot m’a fait, à cet égard, des promesses positives. Une fois à la chambre, nous verrons.
— Quoi ? dit Isaure en souriant de pitié.
— On renversera le ministère.
— Peut-être. Mais supposons que cela soit.
— La gauche arrivera au pouvoir.
Madame Piard haussa les épaules.
— J’accorde encore cela, dit-elle ; vous voyez que je vous donne beau jeu.
— Alors si, comme j’ose l’espérer, je me distingue dans la lutte, ma destitution me sera payée au décuple. Entre nous, je ne vois dans la gauche personne qui, sous le rapport des connaissances spéciales, puisse me disputer le ministère de l’instruction publique ou celui de la justice. Quand je devrais me rabattre sur une place de sous-secrétaire d’état ou même sur une direction générale, avouez que cela vaudrait toujours mieux que de rester enfoui à perpétuité au contentieux.
— Voici donc en deux mots votre espérance, dit Isaure avec ironie, colonel sous le ministère actuel, vous comptez, en entrant au service de l’opposition, devenir de plein saut maréchal de France. La prétention serait fort belle, si elle n’était folle. Ne m’interrompez pas et écoutez-moi. Supposons vrai tout ce que vous rêvez. Vous voilà député, votant avec la gauche, et la gauche triomphe. Où cela vous mènera-t-il ?
— A tout.
— A rien. La gauche, comme les deux centres, comme tous les partis, a sa discipline et sa hiérarchie. Quel que soit le banc où vous siégiez, vous trouverez les premières places prises. Je ne parle pas de Laffitte, d’Odilon-Barrot, de Mauguin. Vous n’avez pas, je crois, la prétention de les détrôner. Mais ces chefs ont des lieutenants qui les serrent de près et que talonnent eux-mêmes les capacités du troisième ordre. Au milieu de ce peloton compact qui, en cas de succès, se regarde comme l’état-major né du nouveau ministère, comment espérez-vous de vous faire jour ?
— Par la tribune ! dit fièrement monsieur Piard.
— Par la tribune ! êtes-vous orateur ? Et le fussiez-vous, il n’est pas d’éloquence que n’annulle une position fausse. Transfuge aux yeux des gens sévères, inconséquent et frivole selon les plus indulgents, vous tomberez dans l’opposition comme une goutte d’eau dans la rivière, pour y disparaître. Vous vous plaignez de vos supérieurs d’aujourd’hui ; là, vous en trouverez d’autres plus tracassiers, plus intolérants, plus impérieux ; car, sachez-le bien, nul n’a le goût du despotisme comme ces gens qui ont toujours à la bouche le mot de liberté. Si vous rejetez leur joug, vous vous condamnez à l’isolement, c’est-à-dire au néant. Vous y soumettez-vous, comme font tant d’autres aussi portés que vous à la révolte, voici le sort qui vous attend : dès votre première session vous vous trouverez ce qu’il y a de plus ridicule au monde, un frondeur à la suite, un éplucheur de budgets, un fabricant d’amendements, un de ces êtres moroses, hargneux, impuissants et criards, dont la participation aux affaires se réduit à mordre aux jambes chaque ministère qui passe et les dédaigne. D’homme pratique vous deviendrez un réformateur, un idéologue, un homme à théories, moins que rien. Il est vrai que, d’après le mot d’ordre de vos chefs, vous aurez le droit de jeter dans l’urne une boule noire. Qu’une si belle perspective vous séduise, rien de mieux ; mais je dois vous dire qu’elle n’exerce sur moi aucun prestige. Si ce que je crains se réalise, mon parti est pris d’avance, et le voici : le jour où vous serez mis à la réforme, révocation ou démission peu importe, ce jour-là je me retire à D*** chez mon père. Je ne me sens aucune vocation pour la disgrâce, et il ne me convient pas de déchoir de la position où trois ans d’efforts inouïs m’ont placée. Après avoir accompli l’entreprise la plus difficile en créant un salon, je n’assisterai pas à la ruine de mon œuvre ; plutôt la briser moi-même que de la voir si niaisement détruite ! D’ailleurs, une fois dans l’opposition, vous n’aurez plus besoin de salon, et je vous deviendrai inutile. Tel est mon projet ; vous me connaissez, c’est vous dire qu’il est immuable.
De tous les arguments qu’avait à sa disposition Isaure, aucun n’eût produit l’effet d’une pareille menace. Avant qu’elle eût cessé de parler, monsieur Piard s’était représenté l’isolement, la déconsidération et le déchet où le plongerait indubitablement l’abandon d’une alliée si utile jusqu’alors et devenue si nécessaire. Quelque excellente opinion qu’il eût de son mérite, il fut contraint de s’avouer que, perdre à la fois une belle place et une femme supérieure, serait un double malheur qu’il lui serait difficile de réparer, réduit à ses ressources personnelles. La physionomie du conseiller d’état trahit, en dépit de ses efforts, l’anxiété et l’ébranlement de son esprit.
— Il n’y a pas moyen de discuter avec vous, dit-il d’un air embarrassé ; vous portez tout à l’extrême. Parce que, sur certains points, nous ne nous trouvons pas d’accord, est-ce une raison pour me lancer ainsi à brûle pourpoint le mot de séparation ? Ce n’est pas là raisonner. Au lieu de s’emporter, on s’explique ; en tout il faut de la modération :
_Est modus in rebus..._
— C’est sans doute Horace qui a dit cela, interrompit Isaure avec un imperceptible sourire ; prenons-le pour juge si vous voulez. Croyez-vous que, pour quelques mécomptes éprouvés à la cour d’Auguste, votre auteur favori se fût jamais avisé d’abandonner Mécène et d’entrer dans la conspiration de Cinna ? Quoique poëte, il avait trop de bon sens pour cela. Vous qui avez toujours ses vers à la bouche, imitez-le, cela vous rapportera plus que de le citer.
— Il est sûr qu’Horace eût été un ventru modèle, dit monsieur Piard en souriant à son tour.
— Revenons à notre sujet ; je vous ai fait part de mes intentions ; veuillez m’expliquer les vôtres.
— Mes intentions, dit le conseiller d’état en hésitant à chaque mot ; j’ai avant tout celle de bien vivre avec vous et de ne rien faire qui puisse motiver le coup d’état dont vous me menacez. Une rupture me causerait le plus grand chagrin, vous ne l’ignorez pas. Mais en vérité vous avez une terrible manière d’argumenter ! Dans des discussions générales, vous faites intervenir des considérations toutes personnelles. Voilà une question de principes presque devenue une altercation de ménage. Comment voulez-vous que je me défende ? Si je suis, comme vous le prétendez, un mauvais politique, du moins ne suis-je pas un mauvais mari. Je vois bien que vous voulez abuser de votre ascendant et m’imposer des concessions. Eh bien ! voyons ; tâchons de nous entendre : vous savez combien j’estime votre jugement. Que me conseillez-vous ?
— De prendre à l’instant même un parti décisif, répondit Isaure d’un ton aussi ferme que celui du mari l’était peu. Jetez-vous franchement dans l’opposition, à quels risques, vous le savez ! ou donnez-moi carte blanche pour réparer vos fautes, s’il en est temps encore.
Monsieur Piard se leva, et fit plusieurs tours dans le salon d’un air soucieux et irrésolu.
— Si je romps avec elle, se dit-il, tout le monde me va jeter la pierre, mes meilleurs amis même ; je perds d’un seul coup la moitié de mon armée, et je ne me relèverai peut-être jamais d’un pareil désastre ; si je cède, j’établis contre moi un précédent dont les effets sont incalculables. Ce blanc-seing qu’elle me demande, c’est mon abdication, ni plus ni moins.
Après avoir examiné les deux faces presque également effrayantes de l’alternative où il se trouvait réduit, monsieur Piard fit ce que font d’ordinaire les rois forcés d’opter entre leur déchéance ou la guerre civile : il abdiqua.
— Avant tout, dit-il à sa femme, je veux que nous vivions bien ensemble, comme nous avons fait jusqu’à ce jour. On ne remplace pas la paix du ménage, et si vous y tenez autant que moi, rien ne troublera jamais notre bonne intelligence. Je sais que vous avez un esprit supérieur, et il est possible que vous jugiez notre position plus sainement que je ne puis le faire, aigri et froissé comme je l’ai été depuis quelque temps. Faites ce que vous voudrez, je ne vous désapprouverai pas.
— Je vous ai demandé carte blanche.
— Carte blanche, soit.
Madame Piard baissa la tête pour dissimuler un sourire qui ne fit que passer sur ses lèvres presque toujours sérieuses. Après trois ans de lutte elle triomphait enfin ; elle était maîtresse, elle était reine : au milieu de cette victoire, que lui importaient les ridicules infidélités du barbon son époux, maintenant son serviteur ?
— C’est aujourd’hui le jour du garde-des-sceaux, dit-elle après un instant de silence ; vous feriez bien d’y aller.
A cette première goutte d’un calice qu’il était condamné à boire jusqu’à la lie, le conseiller d’état fit involontairement la grimace.
— Vous savez bien que nous sommes en froid, répondit-il doucement ; il y a plus de six semaines que je n’ai mis les pieds chez lui.
— C’est précisément pour cela qu’il vous y faut aller ce soir ; il est votre supérieur, et ce n’est pas à lui de faire les avances. Demain je compte voir un ou deux des autres ministres ; j’espère que, sous ma garantie, ils consentiront à oublier le passé. Maintenant, puisque vous voilà raisonnable, permettez-moi de vous donner encore un ou deux conseils, et surtout n’y voyez aucune allusion ; je ne vous parle pas comme votre femme, mais comme une amie sincère et désintéressée. En général, vous n’avez pas assez de tenue ; vous fréquentez un monde trop frivole ; on vous voit trop souvent dans les coulisses de l’Opéra, vous achetez trop de bouquets chez mademoiselle Prévost. Ces torts, minimes en apparence, deviennent des fautes graves dans votre position. En France, il est une chose qui réussit mieux que l’esprit, mieux que le talent, mieux que le génie : c’est la gravité. Un homme d’état doit paraître sérieux, fût-il jovial au fond. Parler peu, à propos et en termes absolus, ne rire jamais, acquérir un maintien digne, un air réfléchi et un regard scrutateur, avec cela on impose aux observateurs même, et l’on arrive à tout. Tâchez de profiter de la leçon et d’être un peu moins jeune homme.
A chaque instant, monsieur Piard s’attendait à voir sortir des lèvres d’Isaure le nom de madame de Marmancourt. Il en fut quitte pour la peur. La femme politique était trop habile pour revenir à un sujet qui eût inutilement compliqué la discussion dont elle avait eu tous les honneurs. Aussi, lorsque son mari lui eut demandé, non sans inquiétude : — N’avez-vous plus rien à me dire ? — répondit-elle avec une indulgence accomplie :
— Rien. Ne sommes-nous pas d’accord sur tout ?
Le conseiller d’état avait hâte de terminer la conversation ; il ne fit pas répéter ces paroles qui lui laissaient la liberté d’opérer convenablement sa retraite. Cachant sous une affectation de galanterie sa déconvenue profonde, il baisa de nouveau la main de sa femme, quitta le salon à petits pas et en referma la porte sans bruit, comme il appartenait à un vaincu. Il rentra aussitôt dans son appartement, fit sa toilette et sortit à pied, contre son habitude. Autrefois, pour se consoler de la tyrannie des maires du palais, les rois fainéants n’avaient pas de passe-temps plus doux que de se promener dans les rues de Paris sur un char traîné par des bœufs. Cette sublime flânerie, à l’usage des puissances détrônées, devint la ressource de monsieur Piard, qui passa le reste de l’après-midi à muser le long des boulevards, examinant les gravures nouvelles chez les marchands d’estampes, s’arrêtant dans les magasins de bijouterie pour savoir le prix des parures à la mode, et surtout ne laissant point passer une seule jolie femme sans la regarder sous le nez. Cette occupation ne parut pas si désagréable au conseiller d’état, qui, en se sentant débarrassé du soin de sa conduite politique, finit par se dire, qu’à tout prendre, c’était du souci de moins, du loisir de plus, et qu’il n’y avait pas là de quoi se jeter à l’eau.
— Il est sûr que je viens de passer sous les fourches caudines, pensa-t-il avec une résignation philosophique. Désormais je serai obligé de filer doux, et c’est madame Piard qui portera les culottes. Mais après tout, des deux malheurs que j’avais à craindre, je subis le moindre. Une maîtresse femme est encore plus supportable qu’une femme jalouse : mieux vaut être mené que persécuté.
L’AMI DU DÉFUNT
Après avoir donné à Deslandes tous les soins qu’exigeait son état, monsieur de Loiselay revint chez sa fille qu’il trouva occupée à écrire quelques lettres avant le dîner. Le vieux gentilhomme raconta dans les termes les plus favorables au substitut le duel dont il venait d’être témoin, et il essaya de prouver à Isaure qu’en considération de la belle conduite du champion blessé, elle devait lui accorder une complète amnistie. Madame Piard écouta cette apologie sans en paraître touchée.
— Vous autres hommes, dit-elle à son père, lorsque vous vous êtes battus, vous croyez que tout est dit et que vous voilà blancs comme neige. Nous avons une autre manière de juger ; à nos yeux, un coup d’épée de plus ou de moins ne prouve rien. Loin de le justifier, le duel de monsieur Deslandes serait un nouveau tort si ma réputation n’était pas solidement établie. On dirait qu’il s’est battu pour moi, que je lui permets d’être mon chevalier ; et la calomnie aurait beau jeu. Je vous en prie, si vous voulez que nous soyons du même avis, laissons-là votre malencontreux protégé et parlons d’autre chose.
— Parlons de ton mari, répondit monsieur de Loiselay, qui n’avait pas l’habitude de contrarier sa fille, et qui pensa qu’il retrouverait plus tard une meilleure occasion de plaider la cause du jeune magistrat.
— Parlons de mon mari, dit Isaure avec un imperceptible sourire.
— Depuis ce matin, je ne fais que penser à ce que tu m’as raconté, reprit l’émigré d’une voix affectueuse ; à force d’y réfléchir, j’ai fini par douter. Il me paraît impossible qu’à son âge Piard soit assez stupide pour t’offenser ainsi. Ce serait le trait d’un fou, et il ne l’est pas. Je parierais maintenant que cette histoire qu’on lui prête n’est qu’un mensonge. Tu sais la confiance qu’on doit accorder aux lettres anonymes. Calme-toi donc, ne te fais pas de mal à propos d’une chimère, et surtout ne te monte pas la tête.
— Ai-je donc l’air d’une femme qui se fait du mal et qui se monte la tête ? demanda madame Piard en regardant le vieillard d’un air assez moqueur.
— Je sais que quand tu veux, tu as beaucoup d’empire sur toi-même.
— Et sur les autres aussi, j’espère, pensa Isaure qui reprit : — Vous vous trompez, mon père, si vous croyez que j’aie besoin de me faire violence pour ne pas poignarder monsieur Piard. Nous venons de causer pendant près de deux heures le plus tranquillement du monde. Rassurez-vous, nous sommes très-bien d’accord, et ses petites trahisons ne nous empêcheront pas de vivre en paix.
— Isaure, dit monsieur de Loiselay avec une gravité paternelle, je ne l’entends pas ainsi. Songez que la maxime : monsieur de son côté et madame du sien ne saurait devenir à votre usage. Que votre mari ait ou non des torts, il vous est défendu d’en avoir.
— C’est mon avis, répondit froidement madame Piard ; de ce côté, vous n’avez rien à craindre, ni moi non plus. D’ailleurs, s’il était dans ma nature de mal faire, mariée depuis plus de trois ans à un homme qui a presque le double de mon âge, il n’est pas probable que j’eusse attendu qu’il me donnât l’exemple.
Le vieux gentilhomme, quoique fort irrité contre son gendre, s’était cru obligé de prêcher à sa fille l’inviolable respect de la foi conjugale ; en la trouvant contre son attente, si résignée, si indulgente, si magnanime, il éprouva l’espèce de désappointement que ressentent tous les sermoneurs lorsqu’espérant de convaincre un pécheur, ils découvrent qu’ils ont affaire à un converti.
— Il est fort heureux qu’elle pense de la sorte, dit-il en lui-même ; mais je l’avoue, à sa place je n’aurais pas été si niaise : monsieur Piard en aurait vu de belles !
L’idée de voir son gendre complètement impuni et poursuivant en paix le cours de ses galanteries parut si déplaisante à monsieur de Loiselay qu’il finit par se demander s’il n’y avait pas quelque moyen de châtier le coupable, et en ce cas, si ce n’était pas à lui, beau-père offensé dans la personne de sa fille, de se charger de la correction.
— Comment m’as-tu dit que se nommait cette femme ? demanda-t-il après avoir longtemps gardé le silence d’un air de profonde réflexion.
— Madame de Marmancourt, répondit Isaure qui, en voyant que son père ne lui parlait plus, s’était remise à écrire.
— Madame de Marmancourt... oui, je me rappelle ; rue saint Lazare... veuve d’un capitaine de vaisseau... Sous le consulat, toutes les femmes de ce genre étaient veuves d’émigrés. A chaque époque sa mode.
Monsieur de Loiselay n’en dit pas davantage, mais il se leva, et fit plusieurs tours dans la chambre en sifflant tout bas un air de chasse, ce qui annonçait la conception de quelque projet orageux aussi clairement que prédit la pluie le bonnet rabattu d’un capucin-thermomètre.
Le lendemain, vers deux heures, madame Théodosie de Marmancourt se trouvait seule dans son salon. Debout devant la cheminée, le visage penché entre la pendule et l’un des candélabres, elle étudiait dans la glace une nouvelle manière de baisser les yeux à trois temps, en commençant par le ciel, dont elle attendait le meilleur effet. Au milieu de ce travail, elle fut interrompue par sa femme de chambre qui entra en tenant à la main un billet de visite.
— Qu’y a-t-il ? demanda Théodosie de l’air grondeur qui lui était habituel lorsqu’elle ne posait pas en public.
— Un monsieur qui demande à parler à madame, répondit la soubrette aguerrie à la mauvaise humeur de sa maîtresse.
Madame de Marmancourt prit la carte et y lut ces mots :
« Le comte de Loiselay. »
S’il est un lieu où les titres aient conservé quelque valeur, c’est chez les femmes comme celle dont nous parlons. Théodosie, entre autres, ne méprisait nullement la noblesse. Dans son esprit, un duc prenait rang immédiatement après un agent de change, et un marquis valait presque un notaire.
— Comment est-il ce comte ? demanda-t-elle en posant le billet sur la cheminée.
— C’est un vieux monsieur bien mis, répondit la femme de chambre du ton d’un gendarme qui lit un signalement. Il a une grosse épingle en diamant, une chaîne de montre avec un cachet après et une canne à pomme d’or plus belle que celle de monsieur de Gustan ; enfin, un bon genre.
Théodosie n’avait aucune raison pour fermer sa porte à un homme qui se présentait sous ces auspices d’or et de diamant.
— Faites entrer ce monsieur, dit-elle en s’asseyant sur sa causeuse, après avoir jeté à la glace un dernier regard de consultation.
Au bout d’un instant, monsieur de Loiselay fut introduit. Il traversa le salon avec une aisance de gentilhomme, salua madame de Marmancourt d’un air souriant, et prenant aussitôt la parole, tandis qu’elle lui montrait un fauteuil.
— Madame, dit-il, mon nom vous est sans doute inconnu, et peut-être en me voyant me présenter moi-même chez vous, trouvez-vous cette démarche un peu cavalière ; j’espère que vous l’excuserez quand je vous aurai dit que j’ai été un des meilleurs amis de ce pauvre monsieur de Marmancourt.
Théodosie oublia de manœuvrer ses prunelles et regarda d’un air interdit cet ami d’un homme qui n’avait jamais existé.
— J’ignorais sa mort et même son mariage, continua le vieux gentilhomme sans paraître remarquer cet éblouissement ; quand on habite la province, on n’est plus au courant de rien ; d’ailleurs, depuis longtemps Marmancourt et moi nous nous étions perdus de vue ; c’est seulement ici, l’autre jour et par hasard, que j’ai appris qu’il y avait à Paris une dame de Marmancourt, veuve d’un capitaine de vaisseau ; j’ai cru alors qu’il était de mon devoir de venir présenter mes respects à la femme d’un ancien camarade ; voilà, madame, ce qui vous attire l’importunité de ma visite.
— Monsieur le comte a aussi servi dans la marine ? dit Théodosie en s’efforçant de reprendre contenance.
— Dans la marine de terre, madame, répondit monsieur de Loiselay avec un sérieux admirable ; comme vous voyez, j’étais de beaucoup l’aîné de Marmancourt, mais notre amitié n’en était pas moins vive. Vous ne sauriez croire à quel point j’ai été affecté de sa mort ; j’en ai pleuré, moi qui ne pleure guère.