Chapter 3
Qui fut bien étonné? Ce fut Martinet qui s'entendit raconter et nommer tout ce qu'il avait de bestiaux, encore que jamais le grand sabotier ne fut venu au pays de chez nous.
--Allez-vous en à votre logis, _qu'il lui dit_, vous trouverez le bœuf Chauvet debout et sauvé. Mais, par malheur, son camarade _Racinieux_, que vous avez laissé en bonne santé, sera crevé quand vous rentrerez à la maison.
--Et ne pouvez-vous l'empêcher? dit Martinet.
--Non, il est trop tard. La mauvaise bête aura passé chez vous?
--C'est la vérité: ne pouvez-vous m'enseigner le moyen de purger mon _bestiau_ de sa _mauvaise air_?
--Voire! fit le sorcier; mais il faudra que j'aille chez vous.
Ils vinrent à cheval, tous les deux et comme, dans ce temps-là, j'étais valet à la maison, j'entendis Martinet dire en arrivant:
--Vous avez donc _encavé_ Racinieux à ce matin?
--Par malheur, oui, notre maître, que je lui dis: comment donc que vous savez ça?
--Et Chauvet mange de bon appétit, à cette heure?
C'était la vérité, tout comme le sabotier l'avait _connaissu_. Le bœuf malade était guéri; son camarade qui, au départ du maître, ne se sentait de rien, était crevé et encavé.
Alors Martinet voyant le grand talent du sabotier, le retint à la maison huit jours durant, et apprit de lui le _sorcelage_. Ils ne se couchaient point de toute la nuit, et s'en allaient dans les champs et sur les chemins, et on entendait des voix qu'on ne connaissait point et un sabat abominable.
Et le sabotier nous mena tous de jour dans le patural des bœufs et nous fit voir la chose qui leur donnait des maladies. C'était un crapaud que _celui_ que l'on avait vu en levrette blanche avait arrangé avec des charmes et des empoisonnements sous une motte de gazon. Et quand les bœufs passaient à côté, ils commençaient de souffler et de maigrir.
Alors Martinet devint grand savant, comme chacun sait. Il eut les plus beaux élèves du pays et fut appelé comme _médecin_ dans tout le canton. C'est comme ça et non autrement qu'il a pu vous payer sa ferme et se retirer du grand dommage où les _mauvaises choses l'avaient mis_.
Seulement, Martinet eut des ennuis de sa femme qui ne voulait point qu'il se donnât au sorcelage et qui faisait mauvaise mine au grand sabotier. Un jour, il quitta la maison en disant à Martinet: "Si l'affaire que nous avons ensemble tourne bien, je vous le ferai assavoir demain matin, d'une manière que vous comprendrez, vous tout seul." Et, de vrai, le lendemain matin, comme nous étions à manger la soupe, il se fit un _grand air de vent_ qui donna une bouffée dont la maison trembla, et un coq noir entra dans la chambre et se jeta dans le feu où il fut tout brûlé en un instant. La femme du logis voulait sauver le coq, mais Martinet la retint par le bras en lui disant: "_N'y touché pas!_" et elle en resta toute apeurée. De même qu'une autrefois, comme le sabotier était là, et qu'elle venait de tirer ses vaches, son lait devint tout noir et on fut obligé de le jeter. _Dont elle pleura_, maudissant le sabotier. Mais son mari lui dit: "Rends-toi à lui, et une autre fois, offre-lui de ton lait, de ton fromage et de tout ce qui est ici." Ce qu'elle fit par la suite avec grande crainte et honnêteté.
Voilà comment la _grand'bête_ a été chassée de la métairie et aussi l'_homme sans tête_, qui se promenait à côté sur le vieux chemin de Verneuil, et la _chasse à baudet_ qui passait si souvent au-dessus de la maison. Seulement, Martinet a eu bien des peines dans son corps pour soumettre toutes ces mauvaises choses. Il a été souvent battu par les follets et ils lui ont enlevé de la tête et fait perdre plus de dix chapeaux et bonnets. Et, enfin, il a eu le mal d'yeux bien souvent, à cause de la boule de feu qui se mettait devant lui en voyage sur le cou de sa jument[8].»
Les trois hommes de pierre
On prétend que certains individus de cette race stupide, crient aux passants attardés: _Veux-tu des bras? veux-tu des bras?_ Si on a l'imprudence de leur répondre: _Oui_, ils reprennent: _Donne-nous tes jambes!_ Et comme ils sont charmeurs, on reste là tant qu'il leur plaît. Un malin que la frayeur avait jeté à la renverse, eut l'esprit de leur dire: _Prenez mes jambes, si vous voulez; elles sont mortes._--Ils ne surent point répliquer, et l'homme put se sauver de leur charme.
Maurice SAND.
Dans la région de l'Indre qui touche à la Creuse, la nature change d'aspect, les vallons s'enfouissent, les plateaux s'élèvent, la végétation prend de l'essor, les eaux se précipitent, les talus profonds se hérissent de rochers. Les traditions et les légendes sont pourtant plus rares dans cette région pittoresque que dans nos plaines; mais elles sont généralement tristes, et, sauf ce qui se rapporte à Gargantua, je n'ai pas trouvé par là ce fonds d'_humour_ berrichonne qui mêle souvent l'ironie aux terreurs du monde fantastique.
J'ai nommé Gargantua, et, à ce propos, je demanderai aux érudits si, avant la publication _du livre_ (c'est ainsi, je crois, qu'on disait du temps de Rabelais pour désigner le grand, le seul, le délirant succès littéraire de l'époque), il n'y avait pas, dans les provinces, une légende populaire de Gargantua, dont le grand satirique se serait emparé, comme Goethe de la légende de Faust, et comme Molière de la légende de la Statue du Commandeur. Cette locution des enthousiastes contemporains de Rabelais, _le livre_, était-elle uniquement une formule d'admiration exclusive? Ne signifiait-elle pas aussi une distinction à établir entre le poème éclatant et la légende obscure? Les ogres remis à la mode par Perrault sont bien les mêmes géants que la chevalerie pourfendait au moyen-âge. Gargantua ne serait-il pas de la même famille, et son nom n'aurait-il pas été ramassé par l'auteur de _Pantagruel_ parmi d'autres types populaires aujourd'hui oubliés pour n'avoir existé que dans les contes de la veillée, de nos ancêtres?
En Berry, où aucune tradition historique n'est restée dans la mémoire des paysans, sinon à l'état de mythe, on est très surpris de retrouver une sorte d'histoire locale très précise de Gargantua tout à fait en dehors du poème de Rabelais, bien que dans la même couleur. A Montlevic, une petite éminence isolée dans la plaine a été formée par le pied de Gargantua. Fourvoyé dans nos terres argileuses, le géant secoua _son sabot_ en ce lieu, et y laissa une colline.
Sur la Creuse, aux limites du Berry, on retrouve Gargantua[9] enjambant le vaste et magnifique ravin où la rivière s'engouffre, entre le clocher du Pin et celui de Ceaulmont, planté sur les bords escarpés de l'abîme. Un bac rempli de moines vint à passer entre les jambes du géant. Il crut voir filer une truite, se baissa, prit l'embarcation entre deux doigts, avala le tout, trouva les moines gros et gras, mais rejeta le bateau en se plaignant de l'arête du poisson.
Ceux qui vous racontent ces choses n'ont certes jamais lu _le livre_, et pas plus qu'eux leurs aïeux n'ont su son existence. Le nom de Rabelais leur est aussi inconnu que ceux de Pantagruel et de Panurge. Le frère Jean des Entomeures, ce type si populaire par sa nature et son langage, n'est pas arrivé davantage à la popularité de fait. Ces personnages sont l'œuvre du poète; mais je croirais que Gargantua est l'œuvre du peuple et que, comme tous les grands créateurs, Rabelais a pris son bien où il l'a trouvé.
Les superstitions des villages et des chaumières de la Creuse, dans le bas Berry, admettent donc les géants, qui, par opposition, tiennent peu de place dans les chroniques du haut pays. Le haut pays est découvert et ondulé; le bas pays, raviné et encaissé, est assis sur la roche qui sert de contre-forts aux escarpements du terrain. Ces roches micaschisteuses, de formes bizarres, prennent volontiers l'aspect de figures gigantesques; mais il s'en faut de beaucoup qu'elles paraissent risibles au pêcheur de mauvaise foi qui va, durant la nuit, lever les nasses de ses confrères. Ce n'est pas le joyeux Gargantua qui lui apparaît: ce sont _les trois hommes de pierre_, que dans le jour, il appelait les rochers du moine, et qu'il voyait sans frayeur se mirer debout et immobiles sur le bord de l'eau transparente.
Une nuit, Chauvat, du moulin _d'en bas_, les vit remuer, descendre de leur immense piédestal et se promener sur le rivage en gesticulant; mais quels horribles gestes, et quelle marche terrifiante! Ils ne paraissaient avoir ni pieds ni jambes, et pourtant ils allaient plus vite que les eaux de la Creuse, et les cailloux broyés criaient sous leur poids. Il s'enfuit jusqu'à sa maison et s'y barricada de son mieux; mais les hommes de pierre l'avaient suivi, et comme c'était un mécréant qui ne songea point à se recommander à Dieu, le plus petit de ces colosses appuya son coude sur le pignon de la maison qui s'écrasa comme une motte de beurre.
Chauvat épouvanté, se sauva dans sa grange; mais le second des hommes de pierre y posa la main et la fendit en quatre comme si c'eût été une vieille _huguenote_ en terre de Bazaiges.
Chauvat eut le temps de se sauver et il se réfugia sur la grande écluse qui coupe la rivière en biais d'un bord à l'autre. Là il se crut sauvé; mais les trois hommes de pierre prirent ce chemin pour s'en retourner à leur place ordinaire sur l'autre rive, et il se vit forcé de rester là, ou de se jeter dans la rivière qui est très profonde de chaque côté de l'écluse; car de courir plus vite que les géants n'avançaient, il n'y fallait point songer.
Il se rangea et se fit tout petit, n'osant souffler, couché de son long au ras de la chaussée, espérant que ces méchants blocs ne l'apercevraient point. Le premier passa; puis vint le second qui passa aussi. Chauvat commençait à respirer. Enfin vint le troisième, qui était, de beaucoup, le plus grand et le plus lourd, et qui fit mine de passer de même que les autres. Mais la chaussée était glissante et l'homme de pierre glissa.
Par bonheur, Chauvat _se ressouvint enfin de son baptême_, et fit le signe de la croix en demandant l'assistance du ciel. L'homme de pierre trébucha et ne tomba point, sans quoi le pauvre pêcheur eût été écrasé comme une coquille d'œuf.
Les _retournants_ sont, dans cette même partie du Berry, des hôtes très nombreux. Il est peu de maison qui ne soit hantée de quelque âme en peine. La Creuse, noire et rapide en certains endroits profonds, où elle coule sans obstacle, entraîne et charrie les esprits plaintifs des gens qui ont trouvé la mort dans ses flots. La nuit, on entend des cris déchirants; ce sont les noyés qui se lamentent et demandent des prières. Ailleurs, elle écume et gronde dans les rochers; on entend là les imprécations de ceux qui sont damnés sans rémission.
Le mot de _retournant_ est bien l'équivalent de celui de _revenant_. Cependant quelques vieilles femmes vous diront que les âmes des suicidés (les noyés volontaires) sont condamnées à l'éternel travail de _retourner_ les grosses pierres qui encombrent le lit des torrents. Au milieu d'une cascade de la Creuse, une de ces roches noires offre tellement la figure d'une barque échouée, que de loin, on s'y trompe. C'est une pierre _retournée_: on vous assure qu'elle est blanche en-dessous, et qu'elle a été amenée là de bien loin, _par ceux qui retournent_.
Ces légendes se rattachent, sans doute, au lugubre souvenir des désastres causés par les crues subites et terribles de la rivière. En 1845, une trombe de pluie gonfla si subitement les affluents torrentueux de la Creuse qui est, elle-même, en cet endroit, un torrent redoutable, que l'eau monta, dit-on, de plus de cent pieds, apportant toute une forêt récemment abattue sur ses rives. Aux approches de l'unique pont de la contrée, la forêt voyageuse s'arrêta deux heures, prise et serrée entre les deux rives à pic, et, à cette masse, vinrent se joindre d'autres masses de toits, de bateaux, de barrières et de débris de toute sorte, si bien que les enfants, qui ne doutent de rien, passaient d'une rive à l'autre, à pied sec sur cette montagne flottante, au-dessus des vagues en fureur. Tout-à-coup la montagne se précipita, emportant le pont qui l'avait retenue et balayant tout sur son passage, maisons, troupeaux, cultures et passants.
Pourtant le souvenir de ce désastre n'a pas suffi à peupler d'âmes en peine les bords et les îlots de la terrible rivière. Il s'y joint la tradition vague d'un combat de faux-saulniers contre les gens de la gabelle, au temps où les seigneurs et les bourgeois conduisaient, dans les sentiers escarpés, leurs mulets chargés de sel de contrebande. L'histoire du Berry ne dit rien de cette bataille. Les vieux paysans l'ont entendue raconter à leurs pères, qui la tenaient de leurs grands-pères. Beaucoup de gens, disent-ils, y périrent, et furent précipités des rochers dans la Creuse. C'est pourquoi l'on entend, dans les _mauvaises nuits_, des voix que personne ne connaît et qui crient sans relâche: _Au sel! au sel!_ A ce cri, tous les mulets des pâturages voisins s'enfuient, les oreilles couchées et la queue entre les jambes, comme si le diable était après eux.
Dans cette même région, la croyance au _grand serpent_ se réveille de temps à autre. On se soucie peu des milliers de vipères qui vivent dans les rochers et qui, dit-on, n'ont jamais fait de mal à personne; mais le serpent de quarante pieds de longueur et qui a la tête faite comme un homme, est celui dont on se préoccupe. C'est probablement le même qui, _dans les temps anciens, mangea_ trois prisonniers dans le cachot de la grosse tour de Châteaubrun. Depuis, il s'est montré plusieurs fois, et l'année dernière, 1857, tout le pays était en émoi, parce qu'une bergère l'avait vu dans un buisson. Plus de cinquante chasseurs étaient sur pied pour le chercher; mais, comme de coutume, on ne le trouva point.
Le follet d'Ep-nell
Sous la pierre d'Ep-nell, un follet de mauvaise race se tient blotti. C'est un follet à queue: ce sont les pires. Au lieu de soigner et de promener les chevaux, ils les effraient, les maltraitent et les rendent poussifs.
Maurice SAND.
_Georgeon_ était le diable de la partie du Berry que l'on appelle la vallée Noire. Je dis _était_, parce qu'il est fort oublié aujourd'hui et qu'il faut remonter au souvenir des vieillards morts depuis une trentaine d'années, pour repêcher dans le fleuve d'oubli qui passe si vite aujourd'hui, le nom mystérieux qui ne devait jamais être écrit, «ni sur papier, ni sur bois, ni sur ardoise, ni sur pierre quelconque, ni sur étoffe, ni sur terre, ni sur poussière ou sable, ni même sur neige tombée du ciel.» Ce nom terrible, qui présidait aux formules les plus efficaces et les plus secrètes, ne devait être confié aux adeptes de la sorcellerie que dans le _pertuis de l'oreille_, et il n'était pas permis de le leur dire plus de trois fois. S'ils l'oubliaient, c'était tant pis pour eux. Il fallait financer de nouveau pour obtenir de l'entendre encore.
Ce nom devait, en aucune circonstance, être révélé aux profanes et jamais prononcé tout haut, sinon dans la nuit noire et l'entière solitude. Celui qui me les confia l'avait surpris et _n'y croyait point_. Pourtant il se repentit de me l'avoir dit et revint me prier de ne pas le répéter. «J'ai mal rêvé cette nuit, disait-il; par trois fois ma fenêtre s'est ouverte toute grande, sans que personne autre que moi fût entré dans ma chambre.»
Quel était le rang et le titre de _Georgeon_ dans la hiérarchie des esprits de malice? C'est ce que je n'ai pu savoir. C'est lui qu'il fallait appeler aux _carrois_ ou carrefours des chemins, ou sous certains vieux arbres mal famés, pour faire apparaître l'esprit mystérieux. Avait-il pouvoir par lui-même sur certaines choses de la nature, ou n'était-il qu'un messager intermédiaire entre l'enfer et l'adepte? Je le croirais: un homme du nom de Georgeon avait été jadis emporté à Montgivray par le diable. C'est peut-être cette mauvaise âme qui faisait dès lors le métier de conduire les autres âmes à la perdition.
Georgeon était à moitié invisible, en ce sens qu'il n'apparaissait que dans les nuits sans lune ou à travers d'épais brouillards. On voyait alors une forme humaine plus grande que nature; mais l'habit, les traits, les détails de cette forme restaient toujours insaisissables, ou tellement vagues qu'il était impossible d'en conserver la mémoire aussi bien que de le reconnaître, même à la voix, quand on avait plusieurs entrevues avec lui. Il fallait chaque fois l'appeler par son nom, et lui dire: «Est-ce toi avec qui j'ai parlé telle nuit et en tel lieu?» S'il ne répondait pas _c'est moi_, il fallait se défier et ne rien lui raconter de ce qui s'était passé dans les précédents entretiens avec le diable, soit que Georgeon cachât son identité pour éprouver la discrétion et la prudence de son adepte, soit que le paysan pousse la prudence jusqu'à se méfier du diable, même après s'être donné à lui.
Il est certain, tout au moins, que le paysan a la prétention d'être aussi rusé que Satan et qu'en tout pays ses légendes merveilleuses sont pleines de malices attribuées à de bons gars qui ont su berner le démon et le prendre dans ses propres pièges. Parmi les plus jolies, il faut citer celle du fé _amoureux_ que rapporte l'auteur de la _Normandie merveilleuse_ et qui a toute la grâce du langage rustique. Le _fé_ s'était épris d'une belle femme de campagne; chaque soir, pendant qu'elle filait auprès de son feu, il venait s'asseoir sur un escabeau, à l'autre coin de la cheminée. La femme s'étant aperçue de sa présence et de ses regards de convoitise, avertit son mari, qui prit ses vêtements, sa place et sa quenouille, et faisant mine de filer, attendit le lutin. Celui-ci arrive, regarde de travers l'étrange filandière et lui dit: «Où donc est la belle, belle, d'hier au soir, qui file, file, et _atourole_ toujours, car toi, tu tournes, tournes, et tu n'_atourole_ pas?» Le mari ne répond rien et attend que le _fé_ se soit assis sur l'escabeau d'où il avait coutume de dévorer des yeux la femme du logis, et où l'on avait traîteusement placé la galetière[10] rougie au feu. Le _fé_ s'assied, en effet, brûle outrageusement sa queue et fait un grand cri, en disant: «Qui m'a fait cette mauvaise mauvaiseté? Est-ce la belle, belle, qui atourole toujours?--Non, répond le mari; c'est _moi, moi-même_, qui n'atourole jamais!» Le _fé_ exaspéré s'envole par la cheminée pour appeler ses compagnons qui prenaient leurs ébats sur le toit. «Qu'as-tu donc à crier, crier? lui disent-ils.--Je me brûle, brûle!--Et qui t'a ainsi brûlé, brûlé?--C'est _moi, moi-même_, qui n'atourole jamais[11].»
Cette réponse parut si stupide aux autres fés, qui sont des esprits très railleurs, que le mari de la belle fileuse les entendit rire comme des fous, huer, berner et chasser le pauvre amoureux, de quoi il fut fort aise, car il avait eu bien peur d'attirer contre lui toute la bande des lutins, et jamais plus l'amoureux de sa femme n'osa se présenter derechef en sa maison.
Cette légende normande a une sorte de pendant en Berry, ou plutôt c'est la même légende, avec des variantes qui caractérisent l'esprit local.
Ici le follet, ou fadet, l'histoire ne dit pas précisément à quel type d'esprits malins il appartenait, n'avait nullement l'amour en tête. Positif comme un diable berrichon, il ne songeait qu'à faire enrager la filandière, laquelle n'_atourolait_ pas le lin sur son fuseau, mais filait en faisant _virer_ de la laine sur un rouet, et, au lieu de la contempler avec des yeux tendres, il embrouillait et cassait méchamment son brin, afin de pouvoir, pendant qu'elle le raccommodait, se glisser dans l'_arche_ (la huche au pain) et d'y voler les galettes que la ménagère avait mises en réserve pour ses enfants.
S'étant aperçue de ce manège la bonne femme ne fit semblant de rien et feignant de se baisser, elle ramassa subtilement le fin bout de la longue queue du personnage, l'attacha avec son brin de laine et se mit à la _vironner_, _vironner_ sur son rouet, comme si ce fût un écheveau.
Le fadet ne s'en aperçut pas tout de suite, occupé qu'il était à se vautrer dans la galette au fromage. Mais quand le rouet eut roulé cinq ou six brassés de queue, il le sentit fort bien et se prit à crier: _Ma queue, ma queue_. La dévideuse n'en tint pas compte, et, toujours _vironnant_, se mit à chanter: _Pelotte, pelotte, ma roulotte_! d'une si bonne voix et menant si grand bruit avec sa roue, que les autres diables, embusqués sur le toit, n'entendirent pas les gémissements et les imprécations de leur camarade, lequel fut bien forcé de se rendre, et de jurer par le nom du grand diable d'enfer qu'il ne remettrait jamais les pieds dans la maison.
D'après certaines versions, le lutin qui s'amuse à _jouiller_ (embrouiller et mêler) les fils des dévideuses est un esprit femelle, une mauvaise _fade_. J'ai entendu, dans mon enfance, une vieille qui avait coutume de dire en pareille occasion, la _jouillarde s'y est mise_! et elle faisait une croix dans la main pour conjurer et chasser la diablesse.
Ce qu'ailleurs on appelle le _gobelin_, le _fé_, le _lutin_, le _farfadet_, le _kobbold_, l'_orco_, l'_elfe_, le _troll_, etc., etc., en Berry, on l'appelle le plus souvent le follet. Il en est de bons et de mauvais. Ceux qui pansent les chevaux à l'écurie et dont tous les valets de ferme entendent le fouet et l'appel de langue, de même que ceux qui, la nuit, font galoper la chevaline au pâturage, et qui leur _jouillent_ le crin pour s'en faire des étriers (vu qu'ils sont trop petits pour se tenir sur la croupe de l'animal et qu'ils chevauchent toujours sur l'encolure), sont d'assez bons enfants et fuient à l'approche de l'homme. Toute leur malice consiste à faire mourir ou avorter les juments dont on se permet de couper la crinière quand il leur a plu de la tresser et de la nouer pour leur usage. On appelle les montures favorites du follet _chevaux bouclés_, et autrefois on les estimait comme les meilleurs et les plus ardents. Les juments _pansées du follet_ étaient recherchées en foire comme bonnes poulinières.
Ce follet des écuries existe encore chez nous dans la croyance de beaucoup de gens. Tous les paysans de quarante ans, qui se sont adonnés à l'élevage des chevaux, l'ont vu et en font serment avec une candeur impossible à révoquer en doute. Ils n'en ont jamais eu peur, sachant qu'il n'est pas méchant. Ils le décrivent tous de la même manière. Il est gros comme un petit coq et il en a la crête d'un rouge vif. Ses yeux sont de feu, son corps est celui d'un petit homme assez bien fait, sauf qu'il a des griffes au lieu d'ongles. On varie quant à la queue; selon les uns elle est en plumes, selon les autres, c'est une queue de rat d'une longueur démesurée, et dont il se sert, comme d'un fouet, pour faire courir sa monture.
Dans le nord de la France, certains de ces nains sont forts méchants et se plaisent à égarer les voyageurs. Dans la Marche, autour des dolmens, tout esprit est dangereux et hostile à l'homme parce qu'il est préposé à la garde des trésors cachés sous les grosses pierres. Malheur aux curieux et surtout aux ambitieux qui vont rôder la nuit autour de ces monuments où règne l'éternel mystère de la tradition. Ils sautent sur le cou du cheval, font tomber le cavalier et le rouent de coups. Pourtant on peut s'en préserver de plusieurs manières, quand on a été assez hardi pour étudier, à tout risque, leurs habitudes et leurs fantaisies. En général, ils ne sont pas intelligents et parlent avec difficulté la langue de l'homme. Comme ceux de la Normandie et comme les Korigans de la Bretagne, ils ont la manie ou plutôt l'infirmité de répéter deux fois le même mot, sans pouvoir arriver jusqu'à trois, ou s'ils dépassent ce nombre en le doublant, ils ne peuvent pas le dire une septième fois.