Chapter 2
--Je n'en sais rien, notre maître, mais je sais bien qu'étant là un matin, _devant jour_, avec mon père, nous les vîmes comme je vous vois; mêmement que, rentrant à la maison bien épeurés, nous n'avions plus ni chapeaux, ni bonnets sur nos têtes, ni chaussures à nos pieds, ni couteaux dans nos poches. Elles sont malignes, allez! Elles ont l'air de se sauver, mais, sans vous toucher, elles vous font perdre tout ce qu'elles peuvent et en profitent, car on ne le retrouve jamais. Si j'étais de vous, je ferais assécher tout ce marécage. Votre pré en vaudra mieux et les _demoiselles_ auraient bientôt délogé; car il est à la connaissance de tout homme de bon sens qu'elles n'aiment point le sec et qu'elles s'envolent de mare en mare et d'étang en étang, à mesure qu'on leur ôte le brouillard dont elles se nourrissent.
--Mon ami Luneau, répondit M. de La Selle, dessécher le marécage serait, à coup sûr, une bonne affaire pour le pré. Mais, outre qu'il y faudrait les six cents livres que j'ai perdues, j'y regarderais encore à deux fois avant de déloger les _demoiselles_. Ce n'est pas que j'y croie précisément, ne les ayant jamais vues, non plus qu'aucun autre farfadet de même étoffe; mais mon père y croyait un peu, et ma grand-mère y croyait tout à fait. Quand on en parlait, mon père disait: «Laissez les _demoiselles_ tranquilles; elles n'ont jamais fait de mal à moi ni à personne.» et ma grand-mère disait: «Ne tourmentez et ne conjurez jamais les _demoiselles_; leur présence est un bien dans une terre, et leur protection est un porte-bonheur pour une famille.»
--Pas moins, reprit le grand Luneau en hochant la tête, elles ne vous ont point garé des voleurs!
Environ dix ans après cette aventure, M. de La Selle revenait de la même foire de la Berthenoux, rapportant sur la même jument grise, devenue bien vieille, mais trottant encore sans broncher, une somme équivalente à celle qui lui avait été si singulièrement dérobée. Cette fois, il était seul, le grand Luneau étant mort depuis quelques mois; et notre gentilhomme ne dormait pas à cheval, ayant abjuré et définitivement perdu cette fâcheuse habitude.
Lorsqu'il fut à la lisière du bois, le long de la _Gâgne-aux-Demoiselles_, qui est située au bas d'un talus assez élevé et tout couvert de buissons, de vieux arbres et de grandes herbes sauvages, M. de La Selle fut pris de tristesse en se rappelant son pauvre métayer, qui lui faisait bien faute, quoique son fils Jacques, grand et mince comme lui, comme lui fin et avisé, parût faire son possible pour le remplacer. Mais on ne remplace pas les vieux amis, et M. de La Selle se faisait vieux lui-même.
Il eut des idées noires; mais sa bonne conscience les eut bientôt dissipées, et il se mit à siffler un air de chasse, en se disant que, de sa vie et de sa mort, il en serait ce que Dieu voudrait.
Comme il était à peu près au milieu de la longueur du marécage, il fut surpris de voir une forme blanche, que jusque-là il avait prise pour un flocon de ces vapeurs dont se couvrent les eaux dormantes, changer de place, puis bondir et s'envoler en se déchirant à travers les branches. Une seconde forme plus solide sortit des joncs et suivit la première en s'allongeant comme une toile flottante; puis une troisième, puis une autre et encore une autre; et, à mesure qu'elles passaient devant Monsieur de La Selle, elles devenaient si visiblement des personnages énormes, vêtus de longues jupes, pâles, avec des cheveux blanchâtres traînant plutôt que voltigeant derrière elles, qu'il ne put s'ôter de l'esprit que c'étaient là les fantômes dont on lui avait parlé dans son enfance. Alors, oubliant que sa grand-mère lui avait recommandé, s'il les rencontrait jamais, de faire comme s'il ne les voyait pas, il se mit à les saluer, en homme bien appris qu'il était. Il les salua toutes, et quand ce vint à la septième, qui était la plus grande et la plus apparente, il ne put s'empêcher de lui dire: _Demoiselle, je suis votre serviteur_.
Il n'eut pas plutôt lâché cette parole, que la grande demoiselle se trouva en croupe derrière lui, l'enlaçant de deux bras froids comme l'aube, et que la vieille grise, épouvantée, prit le galop, emportant M. de La Selle à travers le marécage.
Bien que fort surpris, le bon gentilhomme ne perdit point la tête. «Par l'âme de mon père, pensa-t-il, je n'ai jamais fait de mal, et nul esprit ne peut m'en faire,» Il soutint sa monture et la força de se dépêtrer de la boue où elle se débattait, tandis que la _grand'demoiselle_ paraissait essayer de la retenir et de l'envaser.
M. de La Selle avait des pistolets dans ses fontes, et l'idée lui vint de s'en servir; mais, jugeant qu'il avait affaire à un être surnaturel et se rappelant d'ailleurs que ses parents lui avaient recommandé de ne point offenser les _demoiselles de l'eau_, il se contenta de dire avec douceur à celle-ci: «Vraiment, belle dame, vous devriez me laisser passer mon chemin, car je n'ai point traversé le vôtre pour vous contrarier, et si je vous ai saluée, c'est par politesse et non par dérision. Si vous souhaitez des prières ou des messes, faites connaître votre désir, et, foi de gentilhomme, vous en aurez!»
Alors, M. de La Selle entendit au-dessus de sa tête une voix étrange qui disait: «Fais dire trois messes pour l'âme du grand Luneau et va en paix!»
Aussitôt la figure du fantôme s'évanouit, la grise redevint docile et M. de La Selle rentra chez lui sans obstacle.
Il pensa alors qu'il avait eu une vision; il n'en commanda pas moins les trois messes. Mais quelle fut sa surprise lorsqu'en ouvrant sa valise, il y trouva, outre l'argent qu'il avait reçu à la foire, les six cents livres tournois en écus plats, à l'effigie du feu roi.
On voulut bien dire que le grand Luneau, repentant à l'heure de la mort, avait chargé son fils Jacques de cette restitution, et que celui-ci, pour ne pas entacher la mémoire de son père, en avait chargé les demoiselles... M. de La Selle ne permit jamais un mot contre la probité du défunt, et quand on parlait de ces choses sans respect en sa présence, il avait coutume de dire: «L'homme ne peut pas tout expliquer. Peut-être vaut-il mieux pour ici être sans reproche que sans croyance.»
Les Laveuses de nuit ou Lavandières
A la pleine lune, on voit, dans le chemin de la _Font de Fonts_ (Fontaine des Fontaines), d'étranges laveuses; ce sont les spectres des mauvaises mères qui ont été condamnées à laver, jusqu'au jugement dernier, les langes et les cadavres de leurs victimes.
Maurice SAND.
Voici, selon nous, la plus sinistre des visions de la peur. C'est aussi la plus répandue; je crois qu'on la retrouve en tous pays.
Autour des mares stagnantes et des sources limpides, dans les bruyères comme au bord des fontaines ombragées dans les chemins creux, sous les vieux saules comme dans la plaine brûlée du soleil, on entend, durant la nuit, le battoir précipité et le clapotement furieux des lavandières fantastiques. Dans certaines provinces, on croit qu'elles évoquent la pluie et attirent l'orage en faisant voler jusqu'aux nues, avec leur battoir agile, l'eau des sources et des marécages. Il y a ici confusion. L'évocation des tempêtes est le monopole des sorciers connus sous le nom de _meneux de nuées_. Les véritables lavandières sont les âmes des mères infanticides. Elles battent et tordent incessamment quelque objet qui ressemble à du linge mouillé, mais qui, vu de près, n'est qu'un cadavre d'enfant. Chacune a le sien ou les siens, si elle a été plusieurs fois criminelle. Il faut se bien garder de les observer ou de les déranger car, eussiez-vous six pieds de haut et des muscles en proportion, elles vous saisiraient, vous battraient dans l'eau et vous tordraient ni plus ni moins qu'une paire de bas.
Nous avons entendu souvent le battoir des laveuses de nuit résonner dans le silence autour des mares désertes. C'est à s'y tromper. C'est une espèce de grenouille qui produit ce bruit formidable. Mais c'est bien triste d'avoir fait cette puérile découverte et de ne plus pouvoir espérer l'apparition des terribles sorcières, tordant leurs haillons immondes, dans la brume des nuits de novembre, à la pâle clarté d'un croissant blafard reflété par les eaux.
Cependant, j'ai eu l'émotion d'un récit sincère et assez effrayant sur ce sujet.
Un mien ami, homme de plus d'esprit que de sens, je dois l'avouer, et pourtant d'un esprit éclairé et cultivé, mais je dois encore l'avouer, enclin à laisser sa raison _dans les pots_; très brave en face des choses réelles, mais facile à impressionner et nourri, dès l'enfance, des légendes du pays, fit deux rencontres de lavandières qu'il ne racontait qu'avec répugnance et avec une expression de visage qui faisait passer un frisson dans son auditoire.
Un soir, vers onze heures, dans une _traîne_ charmante qui court en serpentant et en bondissant, pour ainsi dire, sur le flanc ondulé du ravin d'Urmont, il vit, au bord d'une source, une vieille qui lavait et tordait en silence.
Quoique cette jolie fontaine soit mal famée, il ne vit rien là de surnaturel et dit à cette vieille: «Vous lavez bien tard, la mère!»
Elle en répondit point. Il la crut sourde et approcha. La lune était brillante et la source éclairait comme un miroir. Il vit alors distinctement les traits de la vieille: elle lui était complètement inconnue, et il en fut étonné, parce qu'avec sa vie de cultivateur, de chasseur et de flâneur dans la campagne, il n'y avait pas pour lui de visage inconnu, à plusieurs lieues à la ronde. Voici comme il me raconta lui-même ses impressions en face de cette laveuse singulièrement attardée:
«Je ne pensai à la légende que lorsque j'eus perdu cette femme de vue. Je n'y pensais pas avant de la rencontrer. Je n'y croyais pas et je n'éprouvais aucune méfiance en l'abordant. Mais, dès que je fus auprès d'elle, son silence, son indifférence à l'approche d'un passant, lui donnèrent l'aspect d'un être absolument étranger à notre espèce. Si la vieillesse la privait de l'ouïe et de la vue, comment était-elle venue de loin toute seule laver, à cette heure insolite, à cette source glacée où elle travaillait avec tant de force et d'activité? Cela était au moins digne de remarque; mais ce qui m'étonna encore plus, c'est ce que j'éprouvai en moi-même. Je n'eus aucun sentiment de peur, mais une répugnance, un dégoût invincibles. Je passai mon chemin sans qu'elle détournât la tête. Ce ne fut qu'en arrivant chez moi que je pensai aux sorcières des lavoirs, et alors j'eus très peur, j'en conviens franchement, et rien au monde ne m'eut décidé à revenir sur mes pas.»
Une autre fois, le même ami passait auprès des étangs de Thevet, vers deux heures du matin. Il venait de Linières, où il assure qu'il n'avait ni mangé ni bu, circonstance que je ne saurais garantir. Il était seul, en cabriolet, suivi de son chien. Son cheval étant fatigué, il mit pied à terre à une montée, et se trouva au bord de la route, près d'un fossé où trois femmes lavaient, battaient et tordaient avec une grande vigueur, sans rien dire. Son chien se serra tout à coup contre lui sans aboyer. Il passa lui-même sans trop regarder. Mais à peine eut-il fait quelques pas, qu'il entendit marcher derrière lui, et que la lune dessina à ses pieds une ombre très allongée. Il se retourna et vit une des femmes qui le suivait. Les deux autres venaient à quelque distance comme pour appuyer la première.
«Cette fois, dit-il, je pensai bien aux lavandières maudites, mais j'eus une autre émotion que la première fois. Ces femmes étaient d'une taille si élevée, et celle qui me suivait de près avait tellement les proportions, la figure et la démarche d'un homme, que je ne doutai pas un instant d'avoir affaire à de mauvais plaisants de village, mal intentionnés peut-être. J'avais une bonne trique à la main, je me retournai en disant: Que voulez-vous?
Je ne reçus point de réponse, et ne me voyant pas attaqué, n'ayant pas de prétexte pour attaquer moi-même, je fus forcé de regagner mon cabriolet, qui était assez loin devant moi, avec cet être désagréable sur les talons. Il ne me disait rien et semblait se faire un malin plaisir de me tenir sous le coup d'une provocation. Je tenais toujours mon bâton, prêt à lui casser la mâchoire au moindre attouchement, et j'arrivai ainsi à mon cabriolet avec mon poltron de chien qui ne disait mot et qui y sauta avec moi. Je me retournai alors et, quoique j'eusse entendu, jusque-là, des pas sur les miens et vu une ombre marcher à côté de la mienne, je ne vis personne. Seulement je distinguai, à trente pas environ en arrière, à la place où je les avais vues laver, les trois grandes diablesses sautant, dansant et se tordant comme des folles sur le bord du fossé. Leur silence, contrastant avec ces bonds échevelés, les rendait encore plus singulières et pénibles à voir.
Si l'on essayait, après ce récit, d'adresser au narrateur quelque question de détail, ou de lui faire entendre qu'il avait été le jouet d'une hallucination, il secouait la tête et disait: «Parlons d'autre chose. J'aime autant croire que je ne suis pas fou.» Et ces mots, jetés d'un air triste, imposaient silence à tout le monde.
Il n'est point de mare ou de fontaine qui ne soit hantée, soit par les lavandières de nuit, soit par d'autres esprits plus ou moins fâcheux. Quelques-uns de ces hôtes sont seulement bizarres. Dans mon enfance, je craignais beaucoup de passer devant un certain fossé où l'on voyait les _pieds blancs_. Les histoires fantastiques qui ne s'expliquent pas sur la nature des êtres qu'elles mettent en scène, et qui restent vagues et incomplètes, sont celles qui frappent le plus l'imagination. Ces pieds blancs marchaient, dit-on, le long du fossé à certaines heures de la nuit; c'était des pieds de femme, maigres et nus, avec un bout de robe blanche ou de chemise longue qui flottait et s'agitait sans cesse. Cela marchait vite et en zigzag, et si l'on disait: «Je te vois! veux-tu te sauver!» _cela_ courait si vite _qu'on ne savait plus où ça avait passé_. Quand on ne disait rien, _cela_ marchait devant vous; mais quelque effort que l'on fit pour voir plus haut que la cheville, c'était chose impossible. Ça n'avait ni jambes, ni corps, ni tête, rien que des pieds. Je ne saurais dire ce que ces pieds avaient de terrifiants; mais, pour rien au monde, je n'eusse voulu les voir.
Il y a, en d'autres lieux, des fileuses de nuit dont on entend le rouet dans la chambre que l'on habite et dont on aperçoit quelquefois les mains. Chez nous, j'ai ouï parler d'une _brayeuse_ de nuit, qui broyait le chanvre devant la porte de certaines maisons et faisait entendre le bruit régulier de la _braye_ d'une manière qui _n'était pas naturelle_. Il fallait la laisser tranquille, et si elle s'obstinait à revenir plusieurs nuits de suite, mettre une vieille lame de faux en travers de l'instrument dont elle avait coutume de s'emparer pour faire son vacarme, elle s'amusait un moment à vouloir broyer cette lame, puis elle s'en dégoûtait, la jetait en travers de la porte et ne revenait plus.
Il y avait encore la _peillerouse_ de nuit qui se tenait sous la _guenillière_ de l'église. _Peille_ est un vieux mot français qui signifie haillon; c'est pourquoi le porche de l'église, où se tiennent, pendant les offices les mendiants porteurs de peilles, s'appelle d'un nom analogue.
Cette _peillerouse_ accostait les passants et leur demandait l'aumône. Il fallait se bien garder de lui rien donner; autrement elle devenait grande et forte, de cacochyme qu'elle vous avez semblé, et elle vous rouait de coups. Un nommé Simon Richard, qui demeurant dans l'ancienne cure et qui soupçonnait quelque espièglerie des filles du bourg à son intention particulière, voulut batifoler avec elle. Il fut laissé pour mort. Je le vis sur le flanc, le lendemain, très rossé et très égratigné, en effet. Il jurait n'avoir eu affaire qu'à une petite vieille «qui paraissait cent ans, mais qui avait la poigne comme trois hommes et demi.»
On voulut en vain lui faire supposer qu'il avait eu affaire à un _gâ_ plus fort que lui, qui, sous un déguisement, s'est vengé de quelque mauvais tour de sa façon. Il était fort et hardi, même querelleur et vindicatif. Pourtant, il quitta la paroisse aussitôt qu'il fut debout et n'y revint jamais, disant qu'il ne craignait ni homme ni femme. Mais bien les gens qui ne sont pas de ce monde et qui n'ont pas le corps fait _en chrétiens_.
La Grand'bête
Les enfants du père Germain revenaient chargés de fagots qu'ils avaient dérobés. Au sortir des tailles de Champeaux, ils entendirent tous les oiseaux du bois crier à la fois, et virent une bête _qui était faite comme un veau, tout comme un lièvre aussi_. C'était la grand'bête.
Maurice SAND.
Sous les noms de _bigorne, de chien blanc, de bête navette, de vache au diable, de piterne, de taranne_, etc., etc., un animal fabuleux se promène, de temps immémorial, dans les campagnes et pénètre même dans les habitations, on ne sait plus dans quel dessein, tant on lui fait bonne guerre pour le repousser, dès que sa présence est signalée dans une localité.
Dans nos provinces du centre, ce que l'on raconte de la _Grand'bête_ s'accorde particulièrement avec ce qui est dit de la _Taranne_ dans les provinces du nord. C'est le plus souvent une chienne de la taille d'une génisse. Les enfants et les femmes, qui ont l'imagination vive, lui ont bien vu des cornes, des yeux de feu, et l'assemblage hétérogène des formes de divers animaux; mais les gens calmes et clairvoyants ont décidé, en dernier ressort, que c'est une _levrette_, et tant de ces personnes sages l'on vue, qu'il faut bien adopter cette version la plus accréditée.
De toutes les antiques superstitions, celle-ci est la moins effacée. La _Grand'bête_ a fait sa dernière apparition dans nos environs, il n'y a pas plus de cinq ou six ans, et il n'est pas prouvé qu'elle soit décidée à ne plus reparaître.
Dans mon enfance, j'allais souvent me promener, les soirs d'été, à une métairie appartenant à ma grand'mère et située dans les terres, à une demi-lieue de chez nous. Cette métairie a été longtemps le théâtre des grands _sorcelages_ et des apparitions les mieux conditionnés. Je n'oublierai jamais une soirée où l'orage nous avait retenus, mon frère et moi, jusqu'à la _grand'nuit_, c'est-à-dire entre neuf et dix heures du soir. J'avais une dizaine d'années, mon frère avait quinze ans et faisait le brave. Quant à moi, je le confesse, j'avais grand'peur: la bête avait paru la veille, disait-on, autour de la ferme, et _manquablement_, c'est-à-dire infailliblement, elle allait reparaître dès que je jour aurait pris fin.
Je crois toujours voir les apprêts du combat. Les hommes s'armant de fourches de fer et de bâtons; le métayer prenant, au manteau de la cheminée, et chargeant de balles bénites son long fusil à un seul canon; sa vieille mère faisant ranger les enfants au fond de la chambre, entre les deux lits de serge jaune, et se mettant elle-même en prières avec ses brus et ses servantes, devant une image coloriée qui représentait je ne sais plus quel général de l'Empire que l'on prenait là pour un _bon saint_, les colporteurs de cette époque vendant n'importe quoi, comme figures de dévotion aux paysans.
Et puis, on ferma les portes et fenêtres, et _on accota les battants_; et, comme les petits enfants criaient, on les gourmanda et on les menaça de les mettre dehors s'ils ne se taisaient. Il fallait écouter l'approche de la bête. Les chiens qu'on laissait dehors ne manqueraient pas de hurler et les bœufs de _bremer_ (de mugir) dans l'étable. En fait, les chiens aboyaient et se démenaient déjà à la vue de tous ces préparatifs. Les animaux comprennent très bien les sentiments intérieurs qui agitent une famille; les voix effrayées, les physionomies troublées, semblent leur révéler la cause du mouvement insolite qui se fait dans la maison.
Les gens de la ferme prétendaient que les animaux se rappelaient très bien, d'une année à l'autre, l'apparition des années précédentes et qu'ils avaient la révélation instinctive du mal que la bête pouvait leur faire. Aussi ne se jetaient-ils jamais sur elle et refusaient-ils de la poursuivre. De son côté, il était sans exemple qu'elle les eût mordus. Mais son souffle ou son influence les faisait périr, et jamais elle n'avait visité la métairie sans qu'il ne se déclarât, à la suite, une mortalité de bestiaux[7].
Il semblait donc que les personnes fussent à l'abri de tout danger, car la bête n'attaque pas et fuit à la moindre hostilité. Mais tout ce qui se présente avec un caractère surnaturel, ébranle l'imagination des paysans et des enfants, plus que le danger palpable. Certes, l'attaque d'une bande de loups affamés nous eût moins épouvantés que l'éventualité de la visite de ce fantôme.
Pourtant j'eus comme un regret et une déception quand, au lieu de la bête, arriva notre précepteur qui, s'inquiétant pour mon frère et moi, de la nuit et de l'orage, venait nous chercher, sans autre arme qu'un parapluie. Il se moqua beaucoup de la bête blanche et des préparatifs du combat. Il nous emmena en riant, et nous n'eûmes plus, hélas, ni peur ni espoir de voir cette fameuse bête, à laquelle nous avions cru pendant une heure.
J'ai à mon service un bon et honnête paysan, de trente-cinq ans environ, c'est-à-dire né sur le déclin de ces croyances dans le pays. Sincère, robuste et courageux, il a été laboureur dans cette métairie de l'Aunière, hantée, de temps immémorial, par tous les diables des légendes rustiques. Je lui demande s'il y a jamais vu quelque chose d'extraordinaire. Il commence par dire que non. Mais, comme il ne sait pas mentir, je vois bien qu'il craint d'être rallié et qu'il lui en coûte de répondre. J'insiste sans affectation et, peu à peu, il me raconte ce qui va suivre.
«J'ai vu, dit-il, bien des choses dont je n'ai pas été _épeuré_, mais que personne ne peut m'ôter de la mémoire. J'avais une vingtaine d'année quand je fus en moisson pour la première fois à l'Aunière. Nous étions dix-huit à moissonner et nous soupions dehors devant la porte, du logis à cause de la _grand'chaud_. Après souper, nous nous en allions coucher à la paille, quand un de nous s'en retourne _au devant de la maison_, pour chercher son couteau qu'il avait perdu. Il s'en revint, _toujours criant_, et étant tous sortis de la grange, tous les dix-huit, et moi comme les autres, avons vu la _levrette_ couchée tout au long sur la table où nous avions soupé. Sitôt qu'elle nous vit, elle fit un saut de plus de vingt pieds en l'air et se sauva à travers champs. Et nous de la galoper et de la voir courir et sauter tout le long des buissons, où elle disparut tout d'un coup, et où personne ne trouva ni elle ni marque de son corps. Les chiens ne voulurent jamais nous suivre ni seulement _flairer du côté_. Ils ne firent que trembler et hurler dans la cour. A présent, ajoute-t-il, si vous me demandez comment la bête était faite, je vous dirai que je ne l'ai vue qu'à la brune et qu'elle m'a paru toute blanche. Vous dire que c'était une levrette, je ne saurais; mais ça ressemblait à une levrette plus qu'à toute autre bête que j'aie jamais vue et, pour la grandeur, ça paraissait long, long, avec des jambes fines qui sautaient comme jamais je n'aurais cru qu'une bête pût sauter.»
Ce qu'il y a de sûr, c'est que le fermier de l'Aunière, le gros Martinet, perdit tant de _bestiau_, cette année-là, qu'il se mit dans l'idée de devenir _médecin_, afin de les guérir lui-même et de conjurer les sorts qu'on lui faisait, par d'autres sorts plus savants, et il s'en fut consulter le _grand médecin_ qu'on appelle le sabotier du Bourg-Dieu, à plus de huit lieues d'ici. Quand il parla au sabotier pour la première fois, celui-ci lui dit: "Vous me venez quérir pour un bœuf malade qui s'appelle _Chauvet_, et vous avez en votre étable quatre paires de bœufs dont je vas vous dire tous les noms, tous les âges, toutes les couleurs."