Chapter 4
Un chercheur de trésors, qui voyait le nain sauter devant lui en l'entraînant dans une ronde magnétique et en lui disant sans cesse d'une petite voix aigre: _Tourne, tourne_, l'arrêta court en lui répondant: Je tourne, je retourne et je détourne. Le lutin ne comprit pas, et, pensant que c'était là une formule au-dessus de son savoir, il lâcha l'homme, sauta sur la pierre et la fit danser si fort et tourner si vite qu'il en sortait du feu. L'homme n'osa pas en approcher, mais il put se retirer sans être suivi. Seulement, le nain lui avait imprimé un tel mouvement de rotation, en le faisant valser avec lui autour de la pierre endiablée, qu'il rentra chez lui toujours tournant sur lui-même comme une toupie lancée, et alla tomber de fatigue à la porte de sa maison.
Le casseu' de bois
Malheur à la ramasseuse de bois qui rencontre sur son chemin l'homme de fer rouge! Ravageant les arbres de la forêt, il ne permet pas que les humains profitent de ses dégâts.
Maurice SAND.
Le pauvre paysan est quelquefois un charmant poète, témoin cette fable où il plaisante sa propre misère avec une si douce mélancolie:
«Au mois d'avril, la _ruiche_ (le rouge-gorge) et le _roi-Berthault_ (le roitelet) se rencontrèrent aux bois et se demandèrent _leurs portements_.--Ça va très bien, Dieu merci, dit la ruiche; j'ai passé un bon hiver.--Et moi de même, dit le roi-Berthault; j'ai passé l'hiver chez le bûcheron et je me suis diantrement chauffé! Ces gens-là font des feux, si vous saviez, ma chère! Ils vous font brûler des bûches aussi grosses que ma jambe!--Vrai? dit la ruiche émerveillée. Eh bien! moi, j'ai mangé mon saoul chez le laboureur! Il avait du blé dans son grenier, oh! mais du blé! Debout sur le plancher, j'en avais jusqu'au ventre!»
Les hallucinations du paysan qui, aussi bien que ses traditions, donnent souvent lieu à des croyances et à des légendes, prouvent que s'il est généralement privé du sens d'une clairvoyante observation, il a la faculté extraordinairement poétique de personnifier l'apparence des choses et d'en saisir le côté merveilleux. Les reflets embrasés du soleil couchant sous les grands ombrages ont donné naissance à l'homme de feu ou de fer rouge, ou tout simplement de _bois de vergne_[12], qui court de tige en tige, brisant ou embrasant. C'est lui qui, dans la nuit, allume ces terribles incendies où sont dévorées des forêts entières et dont la cause, trop souvent attribuée à la malveillance, reste toujours très mystérieuse. Disons, en passant, que la chute des aérolites peut expliquer bien des choses et que le paysan de nos jours commence à s'en rendre compte. L'an dernier, une femme de la Berthenoux tricotait devant sa porte, quand elle vit une lumière à rendre aveugle et entendit un bruit à rendre sourd. En une minute, sa maison fut en feu; elle n'eut que le temps de sortir son enfant qui dormait, et vit brûler sa pauvre demeure avec une rapidité qui tenait du prodige. «Ce n'était pas, dit-elle, un feu comme un autre; j'ai bien vu quelque chose tomber du ciel; mais ce n'était pas le feu ordinaire du ciel; l'air était tranquille et il n'y avait pas d'orage du tout.» Le fait fut constaté par de nombreux témoins et personne ne songea à accuser la pauvre femme de s'être vouée au diable ou d'avoir encouru la colère du ciel. Il y a cent ans, les choses se fussent passées autrement. La malheureuse eût été maudite et repoussée de tous, ou bien ses voisins eussent été accusés de sortilège. Il y a deux cents ans, quelqu'un, à coup sûr, eût été brûlé pour ce fait, soit la victime de l'incendie, soit le premier passant qui eût éternué de travers au moment du sinistre.
L'homme de feu est aussi nommé _casseu' de bois_. Il prend diverses apparences et joue divers rôles, selon les localités. Il n'est pas toujours flamboyant et incendiaire et se fait entendre plus souvent qu'il ne se montre. Dans les nuits brumeuses, il frappe à coups redoublés sur les arbres, et les gardes-forestiers, convaincus qu'ils ont affaire à d'audacieux voleurs de bois, courent au bruit et aperçoivent quelquefois le pâle éclair de sa puissante cognée. Mais, chose étrange, ces grands arbres que l'on entendait crier sous ses coups et qu'on s'attendait à trouver profondément entaillés, n'en portaient pas la moindre trace. Le _casseu'_, ou le _coupeu'_, ou le _batteu'_, car le fantôme porte tous ces noms, est quelquefois le génie protecteur de la forêt qu'il a prise en affection. Il faut se garder de toucher aux arbres sur lesquels il a frappé pour avertir de sa prédilection.
On sait que des troncs pourris émane quelquefois une lueur phosphorescente. Cette lueur, bien réelle et bien visible, a donné lieu à une foule de prétendues apparitions. J'en ai vu une du plus bel aspect, et le paysan qui m'accompagnait me raconta l'histoire suivante:
«Un bon curé, qui n'avait crainte d'aucune chose, passait souvent, le soir, dans les bois, en revenant d'une paroisse voisine où il allait souper et faire la partie de cartes avec un confrère.
Il voyait toujours, au même endroit, une lueur blanche à laquelle il ne donnait pas grande attention, bien que son cheval fit, chaque fois, un petit écart et dressât les oreilles comme s'il eût vu ou senti quelque chose d'extraordinaire.
Un soir que la lueur lui parut plus vive que de coutume et que son cheval se montra plus inquiet, le curé résolut d'en avoir le cœur net et voulut entrer sous bois du côté où la clarté paraissait; mais son cheval s'en défendit si bien, qu'il y renonça et résolut d'aller voir, au jour, s'il y avait par là quelque charbonnière mal couverte qui menaçât de mettre le feu à la futaie.
Il y alla donc le lendemain matin, et ne trouva, à plus d'un quart de lieue à la ronde, aucune charbonnière allumée ou éteinte, aucune hutte, aucune trace de feu ni cause de lumière. Il n'y songea plus.
Mais une semaine plus tard, repassant là sur le minuit, il vit un grand rond de feu blanc qui flambait en travers de son chemin, et son cheval se cabra et refusa tout-à-fait d'avancer.
Le curé mit pied à terre, prit sa bête par la bride et avança résolument jusqu'au milieu du feu qui, non-seulement ne le brûla pas, mais ne lui fit sentir aucune chaleur.
Il en fut si étonné que, parvenu au milieu du cercle, il ne put s'empêcher d'en rire et de s'écrier: «Ah! par tous les diables, voici la première fois de ma vie que je rencontre du feu froid.»
Ce bon curé, ayant autrefois servi dans les armées, avait la mauvaise habitude de mêler quelques jurons à ses paroles, mais sans aucunement penser à mal.
Il n'eut pas plutôt lâché cette imprudente réflexion, qu'il entendit une voix _sifflante comme la graisse qui grésille dans une poêle_, et cette voix, qui semblait venir de dessous terre, disait: «_Si tu veux du feu chaud, on t'en donnera_.»
A ce coup, le curé sentit la peur lui courir dans les cheveux; mais il ne perdit pas la tête et répondit fort à propos: «Merci, mon camarade d'en bas, je n'ai besoin de rien.»
Le feu cessa tout-à-coup et la voix parut se renfoncer sous terre en murmurant: «_Poltron de curé, va te coucher, va, poltron de curé!_»
Ce défi irrita l'ancien aumônier de régiment. «Poltron de curé! fit-il avec sa plus grosse voix, poltron de curé! Eh bien! viens donc un peut t'y frotter, toi, le beau flambeur qui te caches sous la terre?» Et du bout de son bâton, il fit un grand cercle autour de lui à l'endroit où il avait vu le cercle de feu blanc, riant toujours en disant: «Tu vois, je ne veux pas sortir de là, c'est là que je t'attends de pied ferme, homme ou diable!»
Et comme rien ne paraissait ni ne bougeait, il s'escrima de son bâton, frappant devant lui, à droite, à gauche, derrière, partout, et, chaque fois qu'il frappait, il entendait gémir et crier comme si trente diables invisibles eussent reçu la bonne _trempée_ qu'il leur administrait.
Or, comme ce jeu plaisait à son humeur courageuse, il y _prit goût et rage_ et battit ainsi le diable une heure durant, jusqu'à ce que les cris et les plaintes, qui allaient toujours s'amoindrissant, fissent place à de faibles soupirs et enfin au plus profond silence. Alors le curé, qui s'était mis tout en sueur, sortit du cercle et alla reprendre son cheval qui s'était sauvé non loin de là.
Quand il se fut essuyé le front et remis en selle, il reprit le chemin de son presbytère et jamais plus ne revit la lueur dans le bois.
Mais la veille de la fête des trépassés de la même année, il entendit, sur le minuit, frapper à sa porte. Il appela son sacristain, qui lui servait de domestique, et lui dit: On frappe en bas mon garçon. Va donc voir ce que c'est!
Le sacristain alla ouvrir et revint, disant: Foi d'homme, monsieur le curé, vous avez rêvé ça, il n'y a personne à la porte.
Le curé se rendormit; mais, entendant frapper pour la seconde fois, il se réveilla de nouveau. Il appela encore son valet, qui ne faisait que de se remettre au lit et qui lui jura qu'il se trompait. Pour son compte, il n'avait rien entendu.
Le curé retournait à son lit, lorsqu'on frappa encore. Jean, dit-il, es-tu devenus sourd ou si c'est un bruit que j'ai dans les oreilles?
--Vous l'avez au moins dans la tête, monsieur le curé, répondit Jean; je n'entends rien que l'horloge de l'église qui dit _tic-toc_, et la chouette qui dit _hou hou_ dans le clocher.
Le curé se figura que c'était peut-être un avertissement du ciel pour qu'il eût à se mettre en état de grâce avant de mourir. Mais, comme c'était un homme à vouloir être sûr de son fait, il alluma une lanterne et descendit ouvrir lui-même.--_Bonne nuit, monsieur le curé_, lui dit une voix qu'il connaissait, sans qu'il pût voir aucune figure.
--Bonne nuit, père Cadet, répondit le curé sans se déconcerter, et il referma sa porte, _s'imaginant_ beaucoup en lui-même, car il avait porté en terre le père Cadet il y avait environ une année.
Il allait remonter l'escalier de sa chambre, quand on frappa encore. Bon, dit-il, ce pauvre défunt aura oublier de me demander des prières; il ne faut pas lui en refuser; et il rouvrit la porte, disant: Est-ce encore vous, père Cadet?
--Non, monsieur le curé, c'est moi, fit une voix de femme; je viens vous souhaiter une bonne nuit.
--Et à vous pareillement, mère Guite, répondit-il, refermant sa porte; or, la mère Guite avait été enterrée chrétiennement environ six mois auparavant.
Mais on frappa encore, et, cette fois, le curé entendit une jeune voix douce qui lui disait: C'est moi, le petit enfant à la Jeanne Bonnine, que vous avez baptisé et enterré le même jour de l'été dernier. Je viens vous souhaiter la bonne nuit, monsieur le curé.
--Par ma foi, dit le curé, vous me la souhaiterez tant, qu'elle sera nuit blanche. Si vous avez des honnêtetés à me faire, ne pouvez-vous venir tous ensemble? ce sera plus tôt fini!
Aussitôt le curé vit clairement, devant sa porte, une douzaine de gens qu'il avait enterrés dans l'année, hommes, femmes, vieux et jeunes: le père Chaudy, qui était mort en moisson et qui tenait encore sa faucille; la Jeanne Bonnine, qui était morte en couches et qui tenait son pauvre nourrisson sur son bras; et ainsi des autres, voir la vieille Guite, qui était morte de la _grand'peur_ pour avoir vu _l'homme de feu rouge_ lui faire reproche et menace, un soir qu'elle ramassait du bois mort dans la taille.
--Ça, mes chers paroissiens, dit le hardi curé, je suis aise de vous voir debout; êtes-vous toutes en paradis, mes bonnes âmes?
--Nous nous mettons en route sur l'heure, monsieur le curé, répondit la Jeanne; nous étions en peine et en souffrance pour nos péchés, sous la garde d'un esprit méchant qui nous faisait danser toutes les nuits sous les arbres; mais vous nous avez si bien battus dans le bois du Chassin, que notre compte a été acquitté. Ah! que vous frappez rude, monsieur le curé! Dieu vous le rende, pour le bien que vous avez fait à nos âmes!
--C'est bien, mes enfants, répondit le curé, Bon voyage et priez pour moi!
Il s'en alla dormir et jamais n'avait si bien dormi,» dit le narrateur en finissant.
Le meuneu' de loups
«Cent agneaux vous aurez, Courant dedans la brande[13]; Belle, avec moi venez, Cent agneaux vous aurez.
--Les agneaux qu'ous avez Ont la gueule trop grande; Sans moi vous garderez Les agneaux qu'ous avez.»
_Recueilli_ par Maurice SAND.
«Paunay, Saunay, Rosnay, Villiers Quatre paroisses de sorciers.»
C'est là un dicton du pays de Brenne, et les historiens du Berry désignent cette région marécageuse comme le pays privilégié des _meneux de loups et jeteux de sorts_.
La croyance aux meneux de loups est répandue dans toute la France. C'est le dernier vestige de la légende si longtemps accréditée des lycanthropes. En Berry, où déjà les contes que l'on fait à nos petits enfants ne sont plus aussi merveilleux ni aussi terribles que ceux que nous faisaient nos grand'mères, je ne me souviens pas que l'on m'ait jamais parlé des hommes-loups de l'antiquité et du moyen-âge. Cependant on s'y sert encore du mot de _garou_ qui signifie bien, à lui tout seul, homme-loup; mais on en a perdu le vrai sens. Le loup-garou est un loup ensorcelé, et les _meneux de loups_ ne sont plus les capitaines de ces bandes de sorciers qui se changeaient en loups pour dévorer les enfants; ce sont des hommes savants et mystérieux, de vieux bûcherons ou de malins gardes-chasse, qui possèdent le _secret_ pour charmer, soumettre, apprivoiser et conduire les loups véritables.
Je connais plusieurs personnes qui ont rencontré, aux premières clartés de la lune, au carroi de la Croix-Blanche, le père Soupison, surnommé _Démonnet_, s'en allant tout seul, à grands pas, et suivi de plus de trente loups.
Une nuit, dans la forêt de Châteauroux, deux hommes, qui me l'ont raconté, virent passer sous bois, une grande bande de loups. Ils en furent très effrayés et montèrent sur un arbre, d'où ils virent ces animaux s'arrêter à la porte de la hutte d'un bûcheron. Ils l'entourèrent en poussant des hurlements effroyables. Le bûcheron sortit, leur parla dans une langue inconnue, se promena au milieu d'eux, après quoi ils se dispersèrent sans lui faire aucun mal.
Ceci est une histoire de paysan. Mais deux personnes riches, ayant reçu de l'éducation, gens de beaucoup de sens et d'habileté dans les affaires, vivant dans le voisinage d'une forêt où elles chassaient fort souvent, m'ont juré, _sur l'honneur_, avoir vu, étant ensemble, un vieux garde-forestier, de leur connaissance, s'arrêter à un carrefour écarté et faire des gestes bizarres. Ces deux personnes se cachèrent pour l'observer et virent treize loups, dont un énorme alla droit au _charmeur_ et lui fit des caresses; celui-ci siffla les autres, comme on siffle des chiens, et s'enfonça avec eux dans l'épaisseur du bois. Les deux témoins de cette scène étrange n'osèrent l'y suivre et se retirèrent aussi surpris qu'effrayés.
Ceci me fut raconté si sérieusement que je déclare n'avoir pas d'opinion sur le fait. J'ai été élevé aux champs et j'ai cru si longtemps à certaines visions que je n'ai pas eues, mais que j'ai vu subir autour de moi, que, même aujourd'hui, je ne saurais trop dire où la réalité finit et où l'hallucination commence. Je sais qu'il y a des dompteurs d'animaux féroces. Y a-t-il des charmeurs d'animaux sauvages en liberté? Les deux personnes qui m'ont raconté le fait ci-dessus l'ont-elles rêvé simultanément, ou le prétendu sorcier avait-il apprivoisé treize loups pour son plaisir? Ce que je crois fermement, c'est que les deux narrateurs avaient vu identiquement la même chose et qu'ils l'affirmaient avec sincérité.
Dans le Morvan, les ménétriers sont meneux de loups. Ils ne peuvent apprendre la musique qu'en se vouant au diable, et souvent _leur maître_ les bat et leur casse leurs instruments sur le dos, quand ils lui désobéissent. Les loups de ce pays-là sont aussi les sujets de Satan; ce ne sont pas de vrais loups. La tradition de la lycanthropie se serait mieux conservée là que dans le Berry.
Il y a une cinquantaine d'années, les _sonneurs_ de musette et de vielle étaient encore sorciers dans la vallée Noire. Ils ont perdu cette mauvaise réputation; mais on raconte encore l'histoire d'un maître sonneur qui avait tant de talent et menait une conduite si chrétienne, que le curé de sa paroisse le faisait jouer à la grand'messe durant l'élévation. Il jouait des airs d'église, ce qui entrait bien dans l'éducation musicale des ménétriers de ce temps-là, mais ce qui leur était rarement permis par les curés, à cause de leurs pratiques secrètes, qui n'étaient pas, disait-on les plus catholiques du monde.
Le grand Julien, de Saint-Août, avait donc ce privilège d'exception, et «quand il _sonnait_ à la messe, c'était merveille de l'ouïe.», et la paroisse se faisait honneur de lui.
«Une nuit, comme il revenait de jouer, trois jours durant, à une noce de campagne, il rencontra, dans la brande, _une musette qui jouait toute seule_; d'autres disent que _c'était le vent qui en jouait_.
Etonné de voir cette musette toute reluisante d'argent, qui venait à lui sans qu'aucune personne la fit aller, il s'arrêta et eut peur. La musette passa à côté de lui, _comme si elle ne le voyait pas_, et continua de sonner d'une si belle manière que jamais Julien n'avait rien entendu de pareil, et qu'il se sentit, du coup, tout affolé de jalousie.
Voilà donc qu'au lieu de passer, comme un homme raisonnable, il se retourne et suit cette cornemuse pour l'écouter et pour tâcher de retenir l'air qu'elle disait et qu'il était dépité de ne pas savoir.
Il la suivit d'abord d'un peu loin, et puis d'un peu plus près, et puis, enfin, il s'enhardit jusqu'à sauter dessus et la vouloir prendre; car de voir un si beau et si bon instrument sans maître, il y avait de quoi tenter un homme qui faisait son métier de _musiquer_.
Mais la cornemuse _monta en l'air_ et continua de jouer, sans qu'il pût l'_aveindre_, et il s'en retourna chez lui en grand souci et même en grand chagrin. Et quand on lui demanda, les jours d'après, pourquoi il paraissait en peine et malade, il répondait: L'air de la nuit sonne mieux que moi; ce n'était pas la peine d'apprendre!
On ne sut point ce qu'il voulait dire, mais on l'entendit étudier une musique nouvelle qui ne ressemblait en rien à celle des autres ni à celle qu'il avait jouée jusque-là; et, la nuit, il s'en allait tout seul, _emmy_ la brande, et revenait au petit jour, bien fatigué, mais jouant de mieux en mieux un air qui paraissait très étrange et que personne ne pouvait comprendre.
Ceci fut rapporté au curé, qui le fit venir et lui dit: Julien, je sais que le diable est enragé de poursuivre et de tenter les gens de ton état; on me dit que tu vas seul, la nuit, dans des endroits _où tu n'as pas besoin_, et que tu parais tourmenté. Fais attention à toi, Julien; si tu commences mal, tu finiras mal!
C'était un samedi. Le lendemain était grande fête, il y avait grand'messe carillonnée, et Julien promit de jouer comme il avait coutume.
Cependant, le matin, le sacristain vint dire au curé qu'il avait rencontré Julien dans la brande, jouant d'une manière qui n'était pas chrétienne, et menant derrière lui plus de trois cents loups qui s'étaient sauvés à son approche.
Le curé fit encore venir Julien et le questionna. Julien leva les épaules en disant que le sacristain avait bu.
Et comme, de vrai, le sacristain était _porté sur la boisson_, son dire ne donna pas grand'crainte à M. le Curé, qui commença de dire et chanter la messe.
Quand ce fut à l'élévation, Julien commença aussi de jouer sa chanson d'église; mais, encore qu'il eût peut-être bonne intention de la dire comme il faut, il ne put jamais _tomber dans l'air_, et ce qu'il joua ne fut autre que la propre chanson du diable que le vent lui avait apprise.
La chose dérangea M. le Curé, qui, par trois fois, avant de consacrer l'hostie, s'agita et frappa du pied pour faire taire cette mauvaise complainte; mais enfin, songeant que Dieu se ferait bien respecter lui-même, il éleva l'hostie et dit les paroles de la consécration.
Au même moment, la musette à Julien se creva dans ses mains, avec un bruit comme si l'âme du diable en fût sortie, et il en reçut un si bon coup dans l'estomac qu'il tomba tout _apiâni_ (tout pâmé) sur le pavé de l'église.
On l'emporta à son logis, où il fit une grosse maladie. Mais il s'en retira par la grâce de Dieu et la parole de M. le Curé, qui le fit renoncer à ses mauvaises pratiques, et à qui il confessa avoir joué pour les loups de la brande. Depuis lors, il joua chrétiennement et laissa les loups se promener tout seuls ou en la compagnie des autres sonneurs damnés.
On dit que ceux-ci lui _firent des peines_ pour avoir _vendu le secret_, et qu'ils le battirent souvent pour se revenger. Mais il supporta leurs mauvais traitements par esprit de pénitence et fit une bonne fin, enseignant la musique de cornemuse à ses enfants, et les détournant d'en chercher plus long _qu'on n'en doit savoir_.
Le lupeux
Charli l'entendait souvent quand il revenait de casser les pierres sur la route.--Oui-dà, disait-il à sa femme en rentrant, il me suivait encore, à ce soir, tout le long du buisson, _lupant_ à la lune; mais moi, je lui disais en moi-même: _Lupe_ donc tant que tu voudras, tu ne me feras pas seulement tourner la tête pour te voir.
Maurice SAND.
L'auteur de la _Normandie merveilleuse_, que nous aimons à citer, parle des _bêtes revenantes_ (c'est ainsi qu'on les appelle en Berry) à propos du _chien de Monthulé_, qui apparaissait aux habitants de la commune de Sainte-Croix-sur-Aizier, ne faisant aucun mal aux hommes, mais ne se laissant jamais approcher ni toucher, et bornant sa malice à tourmenter si fort les jeunes chiens qu'on n'en pouvait élever aucun dans la localité. La légende normande dit que ce chien avait appartenu à un voyageur mystérieux, et qu'il avait été tué par le propriétaire de la ferme de Monthulé. Son maître le cherchant partout, vint à la ferme, où on lui jura que l'animal était venu mourir de sa belle mort.--_Si vous ne dites vrai_, répondit le voyageur, _on le saura bien_! Et il disparut.
A partir de ce moment, le chien devint fantôme pour tourmenter ses meurtriers. L'auteur ajoute: «Observez que dans ce conte, une croyance nouvelle se manifeste; une âme est attribuée à l'animal, puisqu'il partage avec l'homme la faculté d'apparaître après sa mort.»
Nous avons constaté la même croyance dans notre province. Une vieille femme de notre village perdit une _ouaille_, une brebis noire, qu'elle soupçonna un méchant voisin d'avoir fait périr par poison ou maléfice. La pauvre bête écorchée et mise en terre, la bonne femme dormait, lorsqu'elle entendit sa chèvre bêler et se démener dans l'étable, comme si elle était aux prises avec quelque chose d'extraordinaire. Elle se leva et, ouvrant sa porte, elle vit son ouaille noire qui essayait d'entrer dans l'étable où elle avait coutume d'être avec la chèvre. La bonne femme effrayée, rentre chez elle et se barricade; mais la chèvre continue à se tourmenter. La femme prend courage et retourne voir. Cela eut lieu par trois fois. Par trois fois elle vit son ouaille essayant d'entrer, et la chèvre venant jusqu'à la barrière de l'étable pour l'appeler et la caresser. Mais ce n'était qu'une ombre; la vieille femme ne put la saisir, et quand la porte de l'étable fut ouverte, la chèvre sortit, chercha, bêla et rentra, comme si, elle aussi, eût constaté l'illusion qu'elle venait de subir.
J'ai ouï raconter l'histoire d'une pie qui avait appartenu à la Grand'Gothe, une des plus fines sorcières de l'endroit. Cette pie avait appris à parler, et toutes les médisances qu'elle entendait débiter à sa maîtresse, elle les répétait aux passants en manière d'insulte. Si bien que des jeunes gens, lassés d'entendre divulguer leurs petits secrets par cette mauvaise bête, lui tordirent le cou. La Grand'Gothe prédit qu'on s'en repentirait un jour ou l'autre, et mourut elle-même peu de temps après.