Chapter 9
Quand Robert eut ainsi assommé ses gens, il dit en lui-même: «Mes braves amis, je vous ai bien récompensés, parce que vous m'avez bien servi; qui bon maître sert, bon loyer[32] en attend.» Robert songea à mettre le feu à la maison, et, si ce n'eût été qu'il y avait beaucoup de biens qui se fussent gâtés par le feu et n'eussent jamais profité à personne, il n'aurait pas hésité. Il ferma donc la porte et emporta la clef avec lui.
[Note 32: Bon salaire.]
XVI
Comment Robert s'en alla à Rome, où était le pape, pour avoir pardon de ses péchés.
Robert s'en alla à Rome pour parvenir à ce qu'il désirait; il chemina avec diligence et y arriva le jeudi saint, ce qui était un bon jour pour se confesser et se mettre en bon état. En route, son coeur s'était bien changé.
XVII
Comment Robert arriva à Rome.
Quand Robert arriva à Rome, le pape était en l'église de Saint-Pierre[33] et faisait le service divin, comme il a coutume de le faire en ce jour; Robert s'efforça d'approcher près de lui. Les ministres et autres gens du pape étaient tous courroucés de ce que Robert voulait arriver jusqu'à leur seigneur, et plusieurs de ceux qui le voyaient le frappaient. Mais, plus ils frappaient, plus il avançait; il fit tant qu'il arriva là où était le pape, il se jeta à genoux à ses pieds en criant à haute voix: «Saint-père, ayez pitié de moi,» ce qu'il dit à plusieurs reprises; et ceux qui étaient auprès du pape étaient fort mécontents de ce qu'il faisait un pareil bruit et le voulaient chasser; mais le saint-père, voyant son ardent désir, en eut pitié et dit à ses gens: «Laissez-le entrer; car, à ce que je vois, il a grande dévotion.» Et il commanda qu'on fît silence, afin qu'il pût mieux entendre ce que Robert voulait dire.
[Note 33: L'ancienne basilique sur l'emplacement de laquelle fut plus tard bâtie l'église dont Michel-Ange a élevé le dôme.]
Alors Robert parla au pape et lui dit: «Saint-père, je suis le plus grand pécheur du monde.»
Le pape le prit par la main et le fit lever; puis il lui demanda: «Que voulez-vous? pourquoi parlez-vous ainsi?
--Ah! saint-père, dit Robert, je vous prie qu'il vous plaise de m'ouïr en confession: car, si je n'ai pas absolution de vous pour tous les péchés que j'ai faits, je suis éternellement damné, ainsi que l'on m'en a averti; et j'ai grand'peur en moi que le diable ne m'emporte, vu les terribles et énormes péchés dont je suis rempli, plus que nul homme au monde. Et, parce que vous êtes celui qui a la puissance de donner aide et consolation à ceux qui en ont besoin, je vous supplie très-humblement, en l'honneur de la sainte passion de Dieu, qu'il vous plaise me purger et nettoyer de mes maux et des péchés que ma conscience me reproche, par lesquels je suis vil et abominable plus que n'est un diable.»
Quand le pape l'ouit ainsi parler, il se douta que c'était Robert le Diable, et lui dit: «Beau fils, ne t'appelles-tu pas Robert, duquel j'ai tant ouï parler?
--Oui,» dit Robert.
Alors le pape dit: «Tu auras l'absolution; mais, je te conjure par le Dieu vivant, ne fais mal ni dommage à personne.»
Et le pape et ceux qui étaient là furent épouvantés de le voir. Robert s'agenouilla devant le pape, en grande humilité, contrition et repentir de ses péchés, et dit: «A Dieu ne plaise que je fasse mal à personne qui soit ici ni ailleurs, tant que je pourrai m'en empêcher!»
Le pape se retira à part, fit venir Robert devant lui, lequel se confessa humblement et lui déclara comment, avant sa naissance, sa mère s'était courroucée et l'avait donné au diable, disant que de cela il avait grande douleur et crainte.
XVIII
Comment le pape envoya Robert à trois lieues de Rome, vers un saint ermite, pour avoir pénitence de ses péchés.
Quand le pape l'entendit ainsi parler, il s'en émerveilla et fit le signe de croix sur lui, puis il dit: «Il faut que tu t'en ailles à trois lieues d'ici; tu trouveras un prêtre qui est confesseur; tu te confesseras à lui de tous les péchés que tu as faits, et tu lui diras qu'il te donne pénitence, selon que tu as péché. Celui que je t'indique est le plus sage et le plus saint qui soit aujourd'hui sur terre. Je suis certain que par lui tu seras confessé et absous.»
Robert répondit au pape: «Je le ferai volontiers;» puis il prit congé de lui en disant: «Que Dieu veuille que je puisse faire le salut de mon âme!» Ce jour se passa et Robert demeura à Rome, parce qu'il était nuit.
Le lendemain, au matin, il se leva et se mit en route pour aller vers l'ermite auquel le pape l'envoyait pour se confesser.
Alors l'ermite lui dit: «Soyez le bienvenu.» Et quand ils eurent passé un peu de temps ensemble, Robert commença à lui raconter sa vie et lui déclara ses péchés. Premièrement il lui conta comment, par courroux, sa mère l'avait donné au diable, ce dont il avait grande peur, et comment, lorsqu'il était devenu un peu grand, il battait les enfants; comment il cassait la tête à l'un, les bras ou les jambes à l'autre; comment il avait tué son maître d'école, parce qu'il le voulait corriger et châtier; comment, grâce à sa malice, il ne s'était plus trouvé depuis de maître si hardi qui l'osât prendre à son école, ce qui chargeait fort sa conscience, parce qu'il avait ainsi mal employé son temps sans rien apprendre; et comment, après que son père l'avait fait chevalier, il avait tué tant de vaillants chevaliers en la joute par sa grande cruauté; après cela, comment il s'en était allé par le pays, détruisant les églises, enlevant les femmes mariées et les jeunes filles; comment il avait tué sept ermites; et, pour abréger, il conta toute sa vie à l'ermite, depuis le jour où il prit naissance jusqu'à l'heure de sa confession. L'ermite en fut saisi; néanmoins il était joyeux de la grande contrition que Robert sentait en lui à cause de ses péchés. Et quand ils eurent longtemps parlé ensemble, l'ermite dit à Robert: «Mon fils, demeurez aujourd'hui ici avec moi, et demain matin, au plaisir de Dieu, je vous conseillerai ce que vous avez à faire.»
Robert, qui avait été le plus terrible homme qui fut jamais, plus fier et plus orgueilleux qu'un lion, était alors bien doux et bien débonnaire; il avait aussi bonne contenance que jamais eut prince de la terre. Il était si las et si abattu de la peine et de la fatigue qu'il avait endurées qu'il ne pouvait ni boire ni manger. Il se mit à genoux pour faire son oraison et commença à prier Dieu dévotement pour que, par sa grande miséricorde, il le voulût garder de l'ennemi de l'enfer et pour qu'il lui plût de lui donner la victoire sur le diable. Quand il fut nuit, l'ermite fit coucher Robert en une petite chapelle près de l'ermitage, et ne cessa toute la nuit de prier Dieu pour lui, à cause de sa grande repentance. Et l'ermite fut si long en son oraison qu'il s'endormit.
XIX
Comment l'ange de Dieu annonça à l'ermite la pénitence qu'il devait donner à Robert le Diable.
Tout aussitôt qu'il fut endormi par la volonté de Dieu, il songea, et il crut entendre un ange qui était envoyé de Dieu et lui disait: «Homme, Dieu te demande par moi si Robert veut avoir et obtenir pardon de ses péchés. S'il le veut, il faut qu'il contrefasse le fou et le muet et qu'il ne mange que ce qu'il pourra ôter aux chiens; il faut qu'il reste en cet état, sans parler ni manger, tant qu'il plaira à Dieu de l'y maintenir, et jusqu'à ce qu'il ait fait pénitence de ses péchés.»
Alors l'ermite s'éveilla tout effrayé et pensa longuement sur son songe. Quand il eut beaucoup pensé, il commença à louer et à remercier Dieu de ce qu'il avait pris pitié de son pécheur, puis il se mit en oraison en attendant le jour. Et quand le jour fut venu, il fut ému d'ardent amour envers Robert, l'appela et lui dit: «Mon ami, venez vers moi.» Et incontinent Robert s'approcha du saint ermite en grande contrition et avec repentir de tous ses péchés; il les confessa encore et l'ermite lui dit: «Mon fils, j'ai pensé à la pénitence qu'il vous convient de faire et d'accomplir, afin que vous puissiez obtenir grâce et pardon de tous les péchés que vous avez faits. Vous contreferez le fou et ne mangerez rien, sinon ce que vous pourrez ôter aux chiens quand on leur aura donné à manger. Et vous vous garderez de parler et resterez muet. Ainsi a été ordonnée à moi par Dieu votre pénitence. Vous ne ferez nul mal à personne qui soit au monde; et vous resterez en cet état jusqu'à ce qu'il plaise à Dieu de vous faire savoir que vous avez fait assez pénitence. Et je vous recommande et vous enjoins de faire et d'accomplir expressément ces choses; car, quand vous aurez fait votre pénitence, il vous sera mandé de par Dieu que vous cessiez.»
Quand Robert eut entendu ces mots, il fut fort joyeux et remercia Dieu de ce qu'il était quitte et absous pour si peu. Alors il prit congé de l'ermite et s'en alla en grande humilité et dévotion, commençant son âpre punition. Il lui semblait qu'elle était trop petite et de peu d'importance, vu les grands péchés qu'il avait commis du temps de sa jeunesse. Dieu montra alors un beau miracle et sa grande bonté, quand, par sa grande miséricorde, un homme plus orgueilleux qu'un paon, plus félon qu'un tigre, plus rempli de tous maux et péchés que nul homme ne fut jamais, devint innocent, humble, gracieux, doux et bénin comme un agneau. Tout s'était changé de mal en bien.
XX
Comment Robert prit congé de l'ermite et s'en retourna à Rome faire sa pénitence.
Robert quitta donc l'ermite. Il arriva à Rome, et, étant arrivé, il se prit à cheminer par la ville, contrefaisant le fou; mais il ne chemina guère sans attirer à lui plusieurs petits enfants qui croyaient qu'il était fou, et tous ensemble allaient courant après lui avec des cris moqueurs et lui jetant de vieux souliers. Les gens de Rome qui le voyaient le raillaient et criaient comme les enfants.
Quand il eut un peu demeuré dans la cité de Rome, il arriva un jour qu'il se trouva près de la maison de l'empereur. La porte s'étant ouverte, il entra et se promena par la salle; tantôt il allait fort, tantôt il allait doucement; puis il courait et ensuite s'arrêtait tout coi: car il ne demeurait guère en un lieu. L'empereur, qui était là, y prit garde, et dit à un de ses écuyers, en parlant de Robert: «Voyez le plus bel écuyer que j'aie jamais vu; car il a beau corps et de bonne forme; faites-lui donner à manger; appelez-le et faites-le bien servir.»
L'empereur l'appela; mais Robert ne répondit mot: on le fit asseoir à la table; il ne voulut ni boire ni manger, quoiqu'on lui présentât de grands plats. Tous ceux qui étaient présents s'émerveillaient de ce qu'il faisait si mauvaise chère et ne voulait rien manger à si bonne table. L'empereur avisa un chien qui était sous la table et lui jeta un os, que celui-ci se prit à ronger aussitôt. Quand Robert vit le chien tenir l'os, incontinent il sortit de la place à laquelle il était assis, et, courant après lui, fit tant qu'il le lui ôta. Le chien voulut se revancher. Là vous eussiez eu beaucoup de plaisir; car Robert et le chien tiraient chacun par un côté, et Robert était couché par terre, mangeant à un bout, et le chien à l'autre.
Il ne faut pas demander si l'empereur et tous ceux qui étaient là présents étaient aises de voir la conduite de Robert envers le chien. Toutefois Robert fit tant qu'il lui ôta l'os et commença à manger, car il avait grand'faim, étant à jeun depuis longtemps. L'empereur, qui regardait toutes ces choses, jeta à un autre chien un pain entier; mais aussitôt Robert le lui ôta, le rompit, en donna au chien, comme cela était juste, et mangea. L'empereur commença à rire quand il vit cela, puis il dit à ses gens: «Nous avons ici le fou le plus singulier et le plus vaillant que j'aie vu de ma vie. Je crois qu'il ne prend ni ne mange rien que par le moyen des chiens.»
Et afin que Robert pût manger son soûl, tous ceux de la maison de l'empereur donnaient à manger en grande abondance aux chiens. Quand Robert eut bien mangé, il commença à se promener par la salle, tenant son bâton en sa main, et frappant contre les bancs et les murailles comme s'il eût été fou. Et en se promenant par la salle, il trouva une porte qui donnait sur un beau verger, où il y avait une fontaine. Robert, qui avait très-grande soif, y but tant qu'il fut rassasié.
Quand la nuit s'approcha, Robert se tint auprès d'un chien, et il le suivait, quelque part qu'il allât. Le chien, qui avait coutume de coucher sous un degré, y retourna coucher. Robert, qui ne savait où il devait reposer, s'en fut coucher auprès du chien pour dormir cette nuit. L'empereur, qui regardait tout, eut pitié de Robert et commanda de lui apporter un lit et qu'il fût couché bien droit. Alors deux serviteurs apportèrent un lit; mais Robert ne voulut pas que le lit demeurât; il fit signe qu'on le remportât, aimant mieux coucher sur la terre que sur le lit qui était mou. Et il fit signe à ceux qui étaient là de s'en retourner. L'empereur s'en étonna grandement, et derechef commanda qu'on apportât du foin à grande foison pour mettre sous Robert qui, étant las et rompu, se coucha pour dormir et se reposer.
Pensez et considérez quelle vertu de patience il y avait en Robert: car celui qui auparavant avait accoutumé de coucher en un lit mol, bien encourtiné de belles toiles fines, dans une chambre bien parée et tapissée, de boire d'excellents vins et des breuvages délicats, mangeant viande exquise, comme il appartenait à sa condition, était si changé de manières qu'il lui fallait boire et manger, se coucher et se lever avec les chiens. Chacun avait l'habitude de l'appeler Monseigneur et de lui faire honneur comme à l'homme le plus craint qui fût sur la terre. Maintenant chacun l'appelle fou et se moque de lui et le méprise. Hélas! quelle douleur pouvait avoir Robert quand il était contraint de souffrir et d'endurer de telles choses. Mais un homme patient peut supporter tout sans injure ni honte: car qui est rempli de vertu ne peut être déçu. C'est un mérite à l'homme de prendre en patience les injustices et les outrages dont on l'accable à tort en ce monde; car en l'autre il obtient la grâce et l'amour de Dieu, et bien souvent par là croissent en lui vertus, honneurs et richesses.
Robert vécut longtemps en cet état; et le chien, qui connaissait que pour l'amour de Robert on lui donnait à manger plus que de coutume, se prit à l'aimer très-fort, et à toute heure du jour lui faisait fête et caresse.
XXI
Comment le sénéchal de l'empereur assembla grand nombre de Sarrasins pour faire la guerre à l'empereur, parce qu'il ne voulait pas lui donner sa fille en mariage.
Le temps de la pénitence de Robert dura sept années environ, durant lesquelles il contrefit le fou et le muet en la maison de l'empereur. Celui-ci avait une fille qui était muette et jamais n'avait parlé. Nonobstant cela, le sénéchal de l'empereur, qui était un puissant seigneur, l'avait fait demander et la voulait avoir pour femme. Mais l'empereur, sentant que c'eût été ternir l'honneur de sa race, n'y voulut point consentir. Le sénéchal en fut mécontent contre l'empereur et en eut grand chagrin, songeant en lui-même qu'il lui ferait la guerre. Il commença donc à assembler une grande armée pour faire la guerre à l'empereur; car il lui semblait bien que par la force il aurait bientôt conquis tout l'empire; il fit grand amas de Sarrasins, et, avec toute sa compagnie, il vint auprès de la ville de Rome et voulut l'assiéger. L'empereur appela tous ses barons et toute sa chevalerie, et tint conseil avec eux, disant: «Seigneurs, avisons à ce que nous pouvons faire contre ces misérables Sarrasins qui nous viennent assiéger et faire outrage, ce dont j'ai grande douleur; car ils tiennent déjà tout le pays en leur sujétion, et nous tueront tous, si Dieu ne nous aide par sa grâce et sa miséricorde. Aussi je vous prie de trouver moyen de les détruire, afin qu'avec une puissante armée nous les allions assaillir, et que nous les empêchions de séjourner plus longuement.»
Alors les barons et les chevaliers, qui étaient tous de même opinion, dirent: «Sire, vous avez sagement parlé; nous sommes tous d'accord et prêts à défendre tous vos droits; et nous ferons tant qu'avec le plaisir de Dieu nous les ferons tous mourir de male mort [34]; et ils maudiront l'heure où ils entrèrent en cette vie d'ici-bas.»
[Note 34: De mauvaise mort, de mort cruelle.]
L'empereur fut joyeux de la réponse des barons; et aussitôt il fit crier par la cité de Rome que tous les hommes qui pourraient porter les armes eussent à se tenir prêts, afin d'assaillir les musulmans et de les faire tous mourir. Incontinent chacun se rendit vers l'empereur pour l'accompagner. Ils allèrent ensemble, en belle ordonnance, assaillir les Sarrasins; l'empereur y était en personne. Mais, quoique la puissance des Romains fût grande, ils eussent été défaits si Dieu ne leur eût envoyé Robert pour les secourir.
XXII
Comment Dieu envoya par un ange un cheval et des armes blanches à Robert pour aller secourir les Romains.
Quand le jour fut venu où l'empereur et les Romains devaient avoir maille à partir [35] avec les Sarrasins, gens du sénéchal, Robert était allé à la fontaine où il était accoutumé de boire. Il vint une voix du ciel qui parlait doucement, disant: «Robert, Dieu te mande que sur-le-champ tu t'armes de ces armes blanches, que tu montes sur ce cheval que je t'amène et que tu ailles secourir l'empereur.»
[Note 35: Maille à partir, maille à partager. La maille était une pièce de monnaie de valeur extrêmement petite, de sorte qu'il était impossible de partager réellement cette valeur en deux et que cela devenait forcément une occasion de querelle.]
Robert ne put songer à désobéir au commandement que l'ange lui fit; il s'arma aussitôt des armes blanches que l'ange avait apportées, puis monta sur son cheval. La fille de l'empereur était aux fenêtres, par lesquelles on pouvait voir dans le jardin où est la fontaine. Elle vit comment Robert s'était armé. Si elle eût pu parler, elle n'eût pas manqué de le révéler; mais elle était muette.
Robert, ainsi armé et monté, s'en fut vers l'armée de l'empereur, que les Sarrasins serraient de bien près; car, si Dieu et Robert n'y eussent travaillé, l'empereur aurait été défait et tous ses gens eussent été mis à mort. Mais, dès que Robert fut arrivé, il se mit en la plus grande mêlée des Sarrasins et commença à frapper à droite et à gauche sur les ennemis. Là vous l'eussiez vu trancher têtes, couper bras et faire tomber gens et chevaux par terre. Il ne frappa pas un coup qu'il ne mît à mort quelqu'un de ces Sarrasins. Ainsi Robert tellement travailla, que le champ de bataille demeura à l'empereur.
XXIII
Comment, après que Robert eut défait les Sarrasins, il retourna à la fontaine.
Lorsque le champ et l'honneur de la bataille furent ainsi demeurés à l'empereur aidé de Robert, celui-ci retourna tout armé sur son cheval à la fontaine et se désarma; puis il mit ses armes sur le cheval, qui aussitôt s'évanouit. La fille de l'empereur, qui voyait cela, en était fort étonnée; elle l'eût volontiers dit; mais, vous le savez, elle ne pouvait prononcer mot, et jamais n'avait parlé.
Robert avait le visage tout égratigné des coups qu'il avait reçus en la bataille; mais il n'en avait pas rapporté d'autre mal.
L'empereur, tout joyeux, remercia Dieu de ce qu'il lui avait donné la victoire et retourna en son palais. Quand ce fut l'heure de souper, Robert se présenta à l'empereur, ainsi qu'il en avait l'habitude, contrefaisant le fou et le muet. L'empereur, qui regardait volontiers Robert, vit qu'il était blessé et crut que c'était là l'ouvrage de ses serviteurs. Aussi, dit-il en colère: «Il y a ici de mauvaises gens; car, tandis que nous étions à la guerre, on a battu ce pauvre homme, et c'est un grand péché, puisqu'il ne fait de mal à personne et ne dit du mal de personne, étant aussi débonnaire et d'aussi bon commerce que cela se peut.»
Un chevalier répondit: «Oui, seigneur, tandis que nous étions à la bataille, les gens qui sont restés ici lui ont fait ces blessures.» L'empereur défendit à tous ses gens de le toucher.
Après quoi il interrogea tous ses chevaliers pour savoir s'ils connaissaient celui par lequel ils avaient été secourus, et sans lequel ils étaient perdus. «Je ne sais, dirent-ils, qui il peut être, mais sans lui nous étions tous déshonorés. C'est le plus vaillant et hardi chevalier que jamais on ait vu. Quel qu'il soit, il y a en lui grande vaillance.»
En entendant ce langage, la fille de l'empereur s'approcha de son père et lui fit des signes pour expliquer que c'était par Robert qu'ils avaient eu la victoire. L'empereur n'entendait pas le langage de sa fille. Il fit venir sa maîtresse devant lui, pour savoir ce qu'elle voulait dire. La maîtresse entendit ce que la princesse disait et le fit comprendre à l'empereur en cette sorte: «Votre fille veut dire que ce fou a tant fait, que sans lui vous eussiez été vaincu et eussiez perdu la bataille; que c'est par lui que vous avez eu gain de cause contre vos ennemis, et qu'il a combattu de façon à gagner la victoire.»
L'empereur se prit à rire et se moqua de ce que la maîtresse disait; et de cela il se courrouça et lui dit: «Vous devriez bien lui enseigner à se bien conduire; vous me la gâtez, et il vous en cuira si vous n'y prenez garde. Ce serait grand abus de penser que ce fou, qui est un vrai innocent [36], se fût comporté ainsi en homme de coeur et de sens, vu qu'il n'a ni force ni pouvoir.»
[Note 36: Une âme simple.]
Quand la jeune fille eut ainsi entendu parler son père, elle se retira, quoiqu'elle sût bien comment la chose était arrivée. La maîtresse la suivit, à cause de la grande peur que les paroles de l'empereur lui causaient. Rien ne fut donc connu jusqu'à ce que le sénéchal, ayant rassemblé des forces plus considérables, vint derechef assiéger Rome. Et, de fait, il eût écrasé les Romains sans le chevalier qui les avait secourus autrefois, et qui vint encore les secourir par le commandement de l'ange. Il se comporta si vaillamment qu'il battit tous les Sarrasins. Il n'y avait homme si hardi qui osât l'attendre. Tous ses ennemis, il les menait devant lui comme un loup fait un troupeau de brebis. Tout le monde en était ébahi, car il frappait sur cette canaille comme le boucher sur la chair de boucherie, et nul n'échappait. Chacun des gens de l'empereur prenait garde à ce chevalier; mais, quand la bataille fut finie, nul ne put dire ce que ce chevalier devint, hormis la fille de l'empereur, qui vit Robert s'armer et se désarmer comme la première fois; mais elle garda le secret.
XXIV
Comment Robert gagna la troisième bataille, où tous les Sarrasins furent tués.
Peu de temps après l'armée des Sarrasins revint, avec une plus grande puissance, devant la cité de Rome. Mal leur en prit, car ils y demeurèrent tous, grâce à Robert.
Avant que l'empereur allât les combattre, il manda ses chevaliers et leur ordonna, si le chevalier blanc revenait, de faire tout leur possible pour le prendre, afin qu'il sût de quelle nation il était. Les chevaliers répondirent qu'ils le feraient.
Quand la journée fut venue, grand nombre des meilleurs chevaliers de l'empereur s'en allèrent en un bois, en embuscade, pour essayer de prendre le chevalier blanc; mais ils perdirent leur peine, car ils ne purent savoir d'où il venait. Quand ils le virent batailler, ils sortirent tous du bois; là vous eussiez vu de grands coups se donner, harnais reluire, trompettes et clairons sonner pour épouvanter les Sarrasins, et lances se rompre, et gens et chevaux tomber; c'était plaisir à voir cette fête. Robert, qui était venu sur son cheval blanc et avec ses blanches armes, se mit au plus fort de la mêlée, et nul, si hardi qu'il fût, n'osait l'attendre, à cause des grands coups qu'il donnait, car il frappait d'estoc et de taille [37], et ne perdait pas un coup. A l'un il rompait la tête, à l'autre les reins: tous demeurèrent morts.
[Note 37: De la pointe et du tranchant.]