Chapter 10
Les Romains se ralliaient autour de lui et prenaient courage. De la grande joie qu'ils avaient de voir Robert ainsi besogner contre cette canaille, la force leur croissait tellement, qu'avec son aide tous les Sarrasins furent occis: de quoi on eut grande joie en la cité de Rome.
XXV
Comment un des chevaliers de l'empereur mit un fer de lance dans la cuisse de Robert.
Quand la journée fut passée et la bataille gagnée, chacun s'en retourna à son hôtel, et Robert voulut aller vers la fontaine du verger pour quitter ses armes, comme il avait déjà fait deux fois; mais les chevaliers qui s'étaient remis en embuscade dans le bois sortirent tous ensemble, disant: «Seigneur chevalier, parlez-nous, s'il vous plaît. Qui êtes-vous? et de quel pays, de quelle contrée?»
Quand Robert les ouit parler, il fut tout ébahi, et se mit à piquer son cheval, à courir et à fuir, afin de n'être pas connu; et il fit tant qu'il échappa à ces chevaliers, et que nul ne put savoir ce qu'il devint, hors un, lequel le suivit de fort près, tenant une grande lance en main, de laquelle il le frappa à la cuisse; et le fer y resta. Toutefois Robert disparut, et, arrivé à la fontaine, quitta ses armes et les mit sur son cheval. Tout disparut, et il ne sut ce qu'était devenu le cheval avec les armes; mais il demeura blessé de la lance, dont il sentait grande douleur. Il tira lui-même le fer de la cuisse et le cacha entre deux pierres de la fontaine. Il ne savait où aller pour panser sa plaie, de peur d'être reconnu; il la pansa lui-même, prenant de l'herbe et la plaçant dessus, après quoi il ramassa de la mousse et en fit un bandage, afin que l'air n'entrât point dans la plaie. La fille de l'empereur, qui était à la fenêtre, voyant tout cela, n'eut garde de n'y pas faire attention, et elle commença aussi à aimer Robert.
Cependant personne ne savait qui était le chevalier aux armes blanches.
Quand Robert eut pansé sa plaie, il vint à la cour pour avoir à souper; mais il clochait fort pour le coup qu'il avait reçu, et cela paraissait, quelque soin qu'il eût de clocher le moins possible. Bientôt après arriva le chevalier qui avait blessé Robert, lequel raconta à l'empereur comment le chevalier lui avait échappé et comment il l'avait blessé. Il dit: «Je crois que ce n'est qu'un esprit et qu'il n'a pas de corps, car il n'a dit mot et ne m'a pas voulu répondre. En tout cas, je prie Dieu qu'il se rétablisse, car il était fort blessé. Mais, sire, voici ce que vous ferez si vous me voulez croire, et si vous voulez savoir qui est le chevalier aux armes blanches: c'est que vous fassiez crier par toutes les villes, cités et châteaux, que, s'il y a un chevalier qui ait armes blanches et cheval blanc, ce chevalier doit venir vers vous et apporter le fer de la lance dont il a été blessé à la cuisse et montrer sa plaie. Promettez-lui votre fille pour femme, et, après vous, la moitié de votre empire.»
Quand l'empereur entendit ainsi parler le chevalier, il fut joyeux et dit qu'il avait sagement parlé; et aussitôt il fit publier par tout son empire ce que ce chevalier avait conseillé.
XXVI
Comment le sénéchal se mit un fer dans la cuisse pour avoir la fille de l'empereur.
Les criées faites et publiées vinrent à la connaissance du traître sénéchal, qui aimait tant la fille de l'empereur, et qui ne pouvait l'avoir, à cause de sa trop grande outrecuidance. Après qu'il eut ainsi entendu les criées, il s'avisa d'une fort grande malice qui lui tourna depuis à déshonneur. Il fit chercher un cheval blanc, une lance et des armes blanches, et se mit un fer de lance dans la cuisse avec grande douleur et angoisse. Mais pour parvenir à être empereur il endura patiemment ce mal, et aussi pour avoir celle qu'il aimait. Hélas, c'est mal fait à ceux qui veulent maintenir pendant toute leur vie leurs folles amours! car, à la fin, douleur et honte en viennent.
Après cela, le sénéchal fit armer tous ses gens pour l'accompagner, et il arriva à Rome en grand triomphe. Il était bel homme, grand et puissant; mais il était si fier et si orgueilleux, qu'il n'avait pas son pareil au monde.
Aussitôt entré dans Rome, il se montra à l'empereur, en lui disant: «Je suis celui qui vous a si vaillamment trois fois secouru et qui a fait mourir tant de gens pour l'amour de vous.»
L'empereur, qui ne pensait pas à la trahison, répondit: «Vous êtes un bon et hardi chevalier; mais j'eusse bien parié le contraire, car on vous tient pour un couard.»
Le sénéchal dit avec colère: «Sire, ne vous en étonnez pas, car je n'ai pas le coeur si lâche qu'on croit.»
Et, disant ces mots, il tenait un fer de lance qu'il montra à l'empereur, puis il découvrit sa plaie à la cuisse. Le chevalier qui avait blessé Robert était là présent; quand il vit le fer du sénéchal, il se mit à sourire, car il voyait bien que ce n'était pas le fer de sa lance. Toutefois, de peur d'engager une querelle, il ne dit mot.
XXVII
Comment la fille de l'empereur commença à parler.
Et quand l'empereur et ses nobles barons qui étaient assemblés furent à l'église, où le sénéchal devait épouser la fille de l'empereur qui n'avait jamais parlé, Dieu fit un beau miracle pour soutenir le sage Robert, duquel on ne tenait compte. Alors que le prêtre voulait commencer le service pour marier la jeune fille au sénéchal, celle-ci, par la grâce de Dieu, parla tout à coup et dit à son père: «Vous êtes bien simple de croire cet orgueilleux, car tout ce qu'il dit n'est que mensonge. Il y a ici un homme saint et digne; c'est pour que je rende hommage à son mérite que Dieu m'a rendu la parole; je lui en aurai reconnaissance. Aussi bien, il y a longtemps que je connais les grandes qualités qui sont en lui; et toutefois jamais on n'en a voulu croire les signes que j'ai faits.»
Quand l'empereur ouït ainsi parler sa fille, qui n'avait jamais parlé, il fut ravi et reconnut bien vite la trahison du sénéchal, qui s'enfuit tout honteux.
Le pape, qui était là, demanda à la fille de l'empereur qui était celui duquel elle parlait. Alors elle mena le pape et l'empereur son père à la fontaine; elle chercha et trouva les deux pierres sous lesquelles Robert avait caché le fer de la lance. Puis elle dit au pape: «Encore il y a autre chose; par trois fois, ici, a été armé celui qui trois fois nous a secourus et délivrés de nos ennemis; j'ai vu trois fois son cheval et ses armes; trois fois je l'ai vu s'armer et se désarmer; mais je ne saurais dire où le chevalier allait, ni d'où il venait, ni qui lui donnait un harnais et des armes. Tout ce que je dis là est la vérité pure, et c'était cela que j'indiquais par mes signes.»
Puis se retournant vers l'empereur: «C'est lui qui a bien gardé et vaillamment défendu votre honneur: il est donc juste que vous le récompensiez, et, s'il vous plaît, nous irons lui parler.»
Alors le pape, l'empereur et sa fille avec les barons allèrent vers Robert, qu'ils trouvèrent couché au lit des chiens. Tous ensemble le saluèrent. Robert ne répondit rien.
XXVIII
Comment l'ermite trouva Robert, auquel il commanda de parler et dit que sa pénitence était accomplie.
L'empereur lui dit: «Viens: mon ami, montre-moi ta cuisse; je veux la voir.»
Robert comprit, mais il faisait semblant de n'entendre point; il prit une paille et commença à la rompre entre ses mains, comme par moquerie, en pleurant. Et il fit maintes folies pour faire rire le pape et l'empereur, et aussi maints ébattements pour les faire parler et leur faire dire quelque chose nouvelle. L'empereur insistant lui dit: «Je te commande, je te conjure, si tu as puissance de parler, de nous répondre.»
Mais Robert se leva en contrefaisant le fou, et, en faisant cela, il regarda derrière lui à cause d'un bruit qu'il entendait. C'était l'ermite auquel il s'était confessé. L'ermite lui dit: «Mon ami, entendez-moi; je sais bien que vous êtes Robert, lequel se nommait le Diable; vous êtes maintenant agréable à Dieu. C'est par vous que cette contrée a été délivrée des Sarrasins; aussi, de la part de Dieu, je vous ordonne de parler et de ne plus faire le fou; c'est ainsi le plaisir de Dieu. Il vous a pardonné et remis tous vos péchés après pénitence suffisante.»
Aussitôt Robert se mit humblement à genoux et leva les mains au ciel, en disant: «Souverain roi des cieux, puisqu'il vous a plu de me pardonner mes offenses, soyez loué, honoré et béni.»
Quand la fille de l'empereur et tous ceux qui étaient là présents entendirent le beau langage de Robert, ils furent tous émerveillés. Il leur sembla si beau, si doux et si gracieux d'esprit et de corps, que c'était chose merveilleuse. L'empereur, sur-le-champ, voulut lui donner sa fille; mais l'ermite n'y voulut pas consentir, et force fut que chacun se retirât chez soi.
XXIX
Comment Robert revint à Rome pour épouser la fille de l'empereur.
Après que Robert eut obtenu le pardon de ses péchés et qu'il s'en fut allé hors de Rome, Dieu lui fit annoncer par trois fois par son ange qu'il eût à y rentrer, afin d'épouser la fille de l'empereur.
Robert obéit, rentra dans Rome et épousa la fille de l'empereur en grand triomphe. Il y eut honorable et belle assemblée; tous témoignaient une grande joie à la fête; nul ne pouvait se rassasier de regarder Robert; ils disaient: «Par lui nous sommes hors des mains de nos ennemis.» La fête dura quinze grands jours; après qu'elle fut passée, Robert voulut retourner en Normandie pour visiter son père et sa mère; il demanda congé à l'empereur, lequel lui donna des gens pour l'accompagner et de beaux et riches dons en or, argent et pierres précieuses.
Robert et sa femme arrivèrent à Rouen, où ils furent reçus avec une joie bien vive: car les Normands étaient en grand découragement de ce que le duc, père de Robert, était mort, et de ce qu'ils étaient ainsi restés sans seigneur. Robert conta à sa mère toutes ses aventures, et la duchesse pleurait des peines et des tourments que son enfant avait soufferts.
XXX
Comment un messager arriva devant le duc Robert et lui dit que l'empereur lui mandait de venir le secourir contre le sénéchal.
Cependant il arriva un messager que l'empereur envoyait à Robert. Le messager vint saluer le duc et lui dit: «Seigneur, l'empereur m'a envoyé, et vous prie de le venir secourir contre le sénéchal, qui s'est révolté.»
Robert fut affligé de cette nouvelle. Il assembla les plus vaillants chevaliers de Normandie et se mit en chemin. Lorsqu'il arriva, le sénéchal tenait déjà le trône en sa puissance. «Traître, dit Robert, tu n'échapperas pas. Défends ta vie, puisque tu as mis à mort l'empereur ton maître.» Et, disant ces mots, il serra les dents et vint courant contre le sénéchal. Il lui donna un si grand coup sur son casque qu'il le rompit et lui fendit la tête jusqu'aux mâchoires. Le traître sénéchal tomba mort sur la place. Robert le fit jeter à la rivière.
XXXI
Comment, après que le duc Robert eut mis à mort le sénéchal, il s'en retourna en Normandie.
Quand Robert eut fait jeter à l'eau le sénéchal et mis en paix les Romains, il s'en retourna à Rouen avec sa compagnie; il y trouva sa mère et sa femme, qui éprouva une grande douleur quand elle sut que l'empereur était mort ainsi par le fait du traître sénéchal. La duchesse, mère de Robert, la consolait et cherchait à lui donner toutes les distractions qu'elle pouvait imaginer.
Pour mettre fin à cette histoire, nous laisserons le deuil de la jeune duchesse et parlerons encore un peu de Robert, lequel, en sa jeunesse, fut si pervers, si mauvais et si enclin à tous les vices, que c'était un prodige de malice. Depuis il fut comme un homme sauvage, sans parler, comme une bête; ensuite, reprenant son rang et comblé d'honneurs, il vécut longuement et saintement avec sa femme et en bonne renommée. Il eut d'elle un beau fils nommé Richard [38], qui fit avec l'empereur Charlemagne plusieurs grandes prouesses, et aida à accroître et exalter la foi chrétienne.
[Note 38: Richard est le héros du conte qui a pour titre: _Richard sans Peur._]
Cette histoire apprend qu'il ne faut Désespérer jamais de faire pénitence; Il n'est défaut, Il n'est offense, Il n'est crime cruel qu'on ne puisse oublier: Le tout est de s'humilier.
JEAN DE PARIS.
La première édition du joli roman de _Jehan de Paris_ paraît être celle qui fut publiée par Chaussard, in-4° Gothique, en 1554.
Il y avait sept ans que le roi François Ier était mort, et l'histoire romanesque de Jean de Paris, roi de France «lequel fict de grandes prouesses,» n'était rien autre chose qu'une allusion enjouée, piquante et assez fière, aux luttes incessantes que le vainqueur de Marignan, le vaincu de Pavie, avait eu à soutenir contre les divers princes de l'Europe et particulièrement contre le roi d'Angleterre Henri VIII et contre Charles Quint, empereur d'Allemagne et roi d'Espagne, comte de Flandre, duc de Milan, souverain de Naples et des Indes.
On aurait tort de croire que la suprématie des monarques français sur les autres rois d'Europe date seulement de Louis XIV. Dès Philippe Auguste, dès saint Louis, et même auparavant, les chefs de la nation française étaient ceux sur lesquels l'Europe attachait le plus respectueusement ses regards, et les empereurs d'Allemagne, les princes de Castille ou les souverains de l'Angleterre étaient loin, même aux plus mauvais temps de l'histoire de France, d'exercer sur l'imagination des peuples une influence semblable à celle de nos rois. Particulièrement au seizième siècle, et en dépit des grands progrès accomplis par la monarchie espagnole, on regardait le roi de France comme le roi par excellence. C'était Charles VII, qui avait reconquis son royaume aidé d'un ange; c'était Louis XI, qui avait si opiniâtrement défendu son autorité royale et qui avait vu périr Charles le Téméraire; c'était encore Charles VIII, le conquérant de Naples; c'était surtout le roi chevaleresque, le roi des fêtes, l'ami des draps riches, des pierreries, des ciselures, des tableaux, des statues, des châteaux élégants et des grands parcs, le pompeux François Ier, ce magnifique et voluptueux seigneur, dont les gens d'alors ne voyaient que les qualités, et auquel ils pardonnaient ses défauts en pitié de ses infortunes.
Il n'y a pas dans toute la Bibliothèque bleue une oeuvre plus française. Le sentiment national y éclate à chaque page. Voilà le héros qui, en luttant corps à corps, renversa sur le sol le gros Henri VIII, dans les jours de fête du _Camp du drap d'or_; voilà celui qui fit plus d'une fois peur à Charles-Quint et qui, en dépit de ses défaites, ne cessa de lui résister.
On ignore le nom de l'écrivain qui a rédigé cette gracieuse et spirituelle légende. Ce Jean de Paris est un personnage bien aimable, en qui se confondent Philippe le Hardi, Jean, le père de Charles V, et François Ier. C'est le portrait du roi de France tel que la France aimait que fût son roi. Nous n'avons pas eu beaucoup de retouches à y faire.
JEAN DE PARIS.
I
Comment le roi d'Espagne se vint jeter aux pieds du roi de France pour lui demander secours.
Il y eut jadis un roi de France sage et vaillant qui avait un fils âgé de trois ans, nommé Jean; ce roi était à Paris avec sa noblesse, car en ce temps-là on ne parlait point de guerre en France. Un jour qu'il se trouvait dans son palais, le roi d'Espagne vint se prosterner à ses pieds en versant des pleurs et poussant des gémissements. Ce que voyant, le roi de France lui dit: «Beau frère et ami, modérez votre douleur jusqu'à ce que nous en sachions la cause; car nous vous aiderons, si nous la connaissons, de tout notre pouvoir.
--Sire, dit le roi d'Espagne, je vous remercie humblement de l'offre qu'il vous plaît de me faire, parce que, vous et vos prédécesseurs, vous êtes les défenseurs de toute royauté, de toute noblesse et de toute justice. Je suis venu à vous pour vous dire mon infortune. Sachez, sire, qu'à tort et sans raison, à cause d'un nouveau tribut que j'avais mis en mon royaume pour éviter la dangereuse entreprise que le roi de Grenade, infidèle à notre sainte loi, avait faite contre mon trône, on a excité le peuple contre moi, si bien qu'ils m'ont voulu faire mourir, et il m'a fallu m'en tirer du mieux que j'ai pu. Ils tiennent la reine ma femme, et une petite fille de trois ans, assiégées dans une de nos villes nommée Ségovie[39]; et ils ont décidé de les faire mourir pour avoir mon royaume.»
[Note 39: Ville de la Vieille-Castille où il y avait de nombreuses fabriques de drap, célèbres au moyen âge, et qui était presque toujours le centre des mouvements populaires.]
En disant cela, il se pâmait aux pieds du roi de France, lequel le fit bientôt relever et lui parla en cette manière: «Frère, ne veuillez pas affliger votre coeur, mais prenez courage comme il convient; car je vous promets que demain matin j'enverrai des lettres aux barons et au peuple de votre royaume; et, s'ils ne veulent m'obéir, j'irai moi-même et je les mettrai à la raison.»
Quand le roi d'Espagne entendit cette promesse, il fut bien joyeux, et il dit au roi qu'il le remerciait d'un secours si généreusement offert. Et de cette offre, j'en réponds, furent bien joyeux aussi les barons de France; car ils avaient beau désir de se distinguer par des faits d'armes, vu qu'il y avait longtemps qu'on n'avait vu de guerre en France. Tout ce jour, le roi d'Espagne fut bien fêté; il ne fut parlé que de faire bonne chère, et les barons et gentilshommes français se mirent à faire des joutes pour réjouir l'hôte de leur roi.
II
Comment le roi de France écrivit aux barons d'Espagne qu'ils eussent à réparer le tort qu'ils avaient fait à leur roi.
Le lendemain matin, le roi fit écrire une lettre comme il suit; et en la marge était écrit: DE PAR LE ROI, et le contenu de la lettre était tel: «Très-chers et bien-aimés barons, nous avons reçu la plainte de notre frère le roi d'Espagne, votre naturel seigneur, comme quoi vous l'avez à tort chassé de son royaume; et, qui plus est, comme quoi vous tenez assiégée notre soeur, sa femme, et vous vous êtes rendus coupables d'autres méchancetés envers votre roi, ce qui est de mauvais exemple. A cause de cela, nous voulons savoir la vérité, afin de donner satisfaction en bonne justice; car nous avons mis votre roi en bonne sauvegarde, lui, sa famille et tous ses biens: vous mandant que sans délai vous leviez le siège de Ségovie et laissiez la reine, votre honorée dame, et lui soyez obéissants comme vous l'étiez; et envoyiez quarante des principaux d'entre vous, avec la compagnie qu'il vous semblera bon de choisir, pour me dire les causes qui vous ont déterminés à agir ainsi et m'en donner raison comme il appartiendra; vous notifiant, nous, que si vous y manquez, nous irons en personne et en tirerons punition telle qu'il en sera toujours gardé mémoire. Fait à Paris, le premier jour de mars.» Et au-dessus desdites lettres était écrit: _Aux barons et au peuple d'Espagne._
Aussitôt le roi fit partir un messager auquel furent données les lettres, et il lui commanda de faire diligence.
III
Comment le héraut de France apporta la réponse que lui avaient faite les barons d'Espagne.
Quand le héraut fut de retour à Paris, il s'en alla descendre au palais, puis il entra dans la chambre où était le roi, auquel il dit: «Sire, qu'il vous plaise savoir que je viens de Ségovie, où j'ai trouvé le peuple qui tient la reine assiégée. J'ai présenté vos lettres aux barons et aux capitaines de l'armée, qui se sont assemblés et les ont fait lire par un de leurs officiers; après quoi, ils m'envoyèrent quérir, me firent réponse de bouche, disant qu'ils s'étonnaient de ce que vous preniez souci d'une chose qui en rien ne vous touche, et que vous ne vous mettiez pas en peine de les venir chercher: car, malgré vos lettres et toutes vos menaces, ils ne laisseront pas de mettre fin à leur entreprise, vu qu'ils n'ont rien à faire avec vous. Je les requis de me donner réponse écrite; mais ils me répondirent que je n'en recevrais point, et que j'eusse à quitter le pays en six heures. Quand je vis que je ne pouvais faire autre chose, je partis promptement. Il me semble, au surplus, que la ville est assez forte pour tenir longtemps, et même elle est bien pourvue de vivres.»
Quand le roi entendit la réponse, il fut bien mécontent, et non sans cause; mais les barons de France en étaient fort joyeux, car ils désiraient que le roi y allât en armes, comme il fit. Il manda ses barons, capitaines et chefs de guerre, et, à la fin de mai, les rois de France et d'Espagne partirent de Paris avec quarante mille combattants, et vinrent passer à Bordeaux, d'où ils allèrent à Bayonne[40].
[Note 40: Bordeaux, chef-lieu du département de la Gironde, grand port marchand.--Bayonne, sous-préfecture du département des Basses-Pyrénées, port de mer.]
IV
Comment le roi de France arriva en Espagne et ne trouva personne sur son chemin, si ce n'est le gouverneur, lequel s'enfuit aussitôt.
Quand le roi fut près de l'Espagne, il fit mettre ses gens en ordre et donna la conduite de l'armée au roi d'Espagne; ils entrèrent dans le pays toujours serrés et rangés en bon ordre, et ils ne trouvèrent aucune aventure digne de mémoire, avant d'avoir cheminé jusqu'au coeur du pays d'Espagne, où ils rencontrèrent le gouverneur avec cinquante mille combattants assez mal accoutrés. Quand ils virent les Français si bien rangés, le gouverneur et ses gens reculèrent un peu, et un peu plus encore, et à la fin ne furent plus aperçus. Les Français n'en tinrent pas grand compte et marchèrent pour faire lever le siége de Ségovie, s'il n'était déjà levé. Burgos[41], chemin faisant, leur fut ouverte; c'est une des bonnes cités du pays. Le roi la reçut à merci, parce qu'elle avait obéi vite.
[Note 41. Ville considérable de la Vieille-Castille, entre Ségovie et les Pyrénées.]
V
Comment les ambassadeurs des barons d'Espagne vinrent vers le roi de France.
Quand le roi de France et celui d'Espagne eurent séjourné huit jours en la ville de Burgos, ils se remirent en route. Une partie des villes qui étaient en rébellion ouverte furent prises ensuite et remises en obéissance par le roi de France, qui les punissait, et même faisait périr les rebelles, et pardonnait aux autres, tellement que bientôt, de toutes les villes, on apporta les clefs au roi très-humblement. Huit jours après ils arrivaient devant Ségovie; en chemin, ils trouvèrent les messagers des barons d'Espagne, qui venaient vers le roi pour traiter de la paix, tout en se plaignant du roi d'Espagne. Mais, en fin de compte, le roi de France, qui était sage, vit leur malice et leur dit qu'ils eussent à se mettre, s'ils le voulaient, en état de défense; car jamais il ne les recevrait à merci, jusqu'à ce qu'il eût vu les nobles se venir mettre à genoux devant le roi et lui demander pardon, et le peuple en chemise; et encore il dit qu'il voulait avoir cinquante des plus coupables pour les punir à son gré.
VI
Comment les ambassadeurs des barons d'Espagne rapportèrent la réponse du roi de France et comment le peuple vint vers lui en chemise, criant merci.
Ceux qui étaient venus en ambassade furent consternés, et non pas sans raison; voyant qu'ils ne pouvaient résister à la puissance de France, et que déjà les deux tiers du pays étaient en la main du roi, ils firent tant qu'ils obtinrent dix jours de répit pour aller annoncer ces nouvelles à ceux qui les avaient envoyés; et, quand ils furent allés vers eux et eurent fait leur rapport, les barons furent si étonnés et tous si abattus, que le plus hardi ne savait que dire.