Légendes pour les enfants

Chapter 11

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Il faut savoir que le peuple n'était pas d'accord avec les grands; ceux-ci, voyant qu'ils ne pouvaient résister, vinrent se mettre à la merci du roi, comme les ambassadeurs le leur avaient conseillé. Le roi les reçut, s'informa des principaux perturbateurs, et trouva que quatre des plus grands personnages de l'Espagne avaient tout machiné pour parvenir à gouverner à leur volonté. Ces gens furent pris, et aussi cinquante complices, que le roi fit mener devant la reine, laquelle vint au-devant du roi et de son mari. Quand elle fut arrivée, elle se mit à genoux et ne voulut point se relever jusqu'à ce que le roi descendît de cheval; il la releva alors en l'embrassant avec tendresse.

Et la reine, qui était une sage princesse, dit: «Très-haut et très-puissant roi, puisque vous avez délivré votre pauvre captive avec tant de générosité, je prie Dieu qu'il me fasse la faveur de vous être reconnaissante.

--Belle soeur, dit le roi de France, ne parlons plus de rien et réjouissons-nous seulement; allez voir votre mari qui est ici près.

--Sire, dit-elle, quand je vous vois, je vois tout, et je ne veux pas vous quitter jusqu'à la ville.»

Quand le roi vit la grande humilité de cette dame, il la fit monter à cheval et la mena avec lui vers le roi son mari, qui fit fête à sa venue. Puis ils s'en allèrent en parlant de plusieurs choses jusqu'à Ségovie, qui fut toute tendue de tapisseries; et le roi de France fut reçu avec grand honneur et en triomphe, ce dont lui et ses barons et tous ses soldats se trouvèrent charmés. Jamais ils n'avaient vu telle gloire.

VII

Comment le noble et puissant roi de France entra en la ville de Ségovie avec le roi et la reine d'Espagne, et avec plusieurs prisonniers qu'il menait à sa suite pour en faire telle punition qu'il appartiendrait.

Cette fête dura quinze jours. Cependant le roi de France ne laissa pas de faire justice de ceux qui avaient commencé la sédition: il fit dresser un échafaud au milieu de la ville, et fit décapiter devant tout le peuple les quatre principaux coupables. Puis il envoya en chacune des autres villes, pour leur ordonner d'obéir à leur roi mieux qu'elles n'avaient fait. Ainsi il remit le roi d'Espagne sur son trône, et ce roi fut obéi et plus craint que jamais. Puis le roi de France s'en retourna en son pays.

VIII

Comment le roi d'Espagne et la reine sa femme, voyant que le roi de France s'en voulait retourner, vinrent s'agenouiller devant lui, le remerciant du service qu'il leur avait rendu et lui recommandant leur fille.

Quand le roi et la reine d'Espagne virent que le roi s'en retournait, ils ne surent en quelle manière le remercier du bien et de l'honneur qu'il leur avait faits, et ils se jetèrent à ses pieds, disant: «Très-puissant roi, nous savons bien que vous ne pouvez longuement demeurer ici, à cause des affaires de votre royaume, et il ne nous est pas possible de vous récompenser. Toutefois, sire, nous ferons ce qui sera en notre pouvoir, vous priant que vous mettiez sur nous et sur nos successeurs tel tribut qu'il vous plaira de mettre; car nous voulons dorénavant tenir notre royaume de vous, comme de bons et loyaux sujets.»

Quand le roi entendit ces paroles, il eut pitié d'eux et leur dit en les relevant: «Amis, croyez que ce n'est pas l'envie d'acquérir des terres qui m'a fait venir en votre royaume, mais seulement la ferme volonté de conserver la justice et de sauver l'honneur des princes; ainsi, je vous prie qu'il ne soit plus parlé de ces choses, et ne pensez qu'à maintenir vos sujets dans le devoir et dans la crainte de Dieu. Par ce moyen, et non autrement, vous vivrez en prospérité, et si quelque chose de mal vous arrive, faites-le moi savoir, et sans faute je vous secourrai.»

Quand ils virent le bel amour que le roi de France avait pour eux, la reine prit sa fille, qui avait un peu plus de trois ans, entre ses bras: «Sire, dit-elle, puisque aussi bien nous avons mis toute notre espérance en vous, nous désirons que cette pauvre fille que vous voyez entre mes bras vous soit recommandée; car nous sommes hors d'espérance d'avoir d'autres enfants. Si Dieu lui fait la grâce de vivre jusqu'à ce qu'elle soit en âge d'être mariée, vous aurez pour agréable de la pourvoir comme il vous plaira, et, après nous, vous lui donnerez le gouvernement de ce pays, que vous protégerez et gouvernerez pour elle.»

Quand le roi de France vit cette grande humilité, il sentit son coeur attendri, et ayant des larmes dans les yeux, il répondit en cette manière: «Amis, je vous remercie de la grande affection que vous avez pour moi; sachez que votre fille n'est pas une filleule à refuser. Si Dieu donne à mon fils d'arriver en âge d'homme, je serai fort joyeux qu'ils soient unis, et si je vis jusque-là, je vous promets bien que mon fils n'aura point une autre femme.

--Sire, ne pensez pas, dit-elle, que monseigneur mon mari et moi nous soyons assez présomptueux pour avoir songé qu'elle pourrait être un jour l'épouse de votre fils; seulement donnez-la à quelqu'un de vos barons, car ce serait trop d'honneur pour nous que de la marier à votre fils, et nous ne l'avons pas mérité.

--Certes, dit le roi, ce qui est dit est dit, et, s'il plaît à Dieu que nous vivions, il en sera parlé plus amplement. Maintenant, nous ne pouvons faire autre chose que prendre congé de vous.

--Vraiment, si vous le voulez bien, dit-elle alors, mon mari et moi, avec tous nos barons, nous vous conduirons jusqu'à Paris; car j'ai très-grand désir de voir la reine de France.»

Le roi reprit: «Mes amis, vous ne pouvez venir; car votre peuple, qui vient à peine de rentrer dans le devoir, pourrait profiter de votre absence pour se révolter de nouveau; tous les coupables ne sont pas morts, et ceux qui restent pourraient entreprendre contre vous quelque mauvaise conspiration. Pour cette raison je vous conseille de demeurer ici et de les tenir en bonne paix, tout en étant sur vos gardes. Et craignez Dieu, amis, et servez-le avant tout; vous vous en trouverez bien, car sans sa grâce vous ne pouvez rien avoir d'assuré. Je vous recommande aussi l'état de notre mère la sainte Église, et les pauvres, qui sont les membres de Jésus-Christ; et aussi gardez bien qu'ils ne soient opprimés ni foulés; Dieu vous aidera.»

Après ces remontrances que le roi leur fit en présence de plusieurs seigneurs, barons et chevaliers, tant de Ségovie que du reste de l'Espagne, ils prirent congé les uns des autres avec beaucoup de chagrin.

IX

Comment le roi de France, après qu'il eut pris congé du roi d'Espagne et de la reine, revint en son royaume.

Et enfin, pour abréger, le roi partit d'Espagne; ceux du pays l'accompagnèrent quelque temps, et le roi d'Espagne fit de riches dons au roi et aux barons de France, tellement qu'il n'y en eut pas un de l'armée qui n'en fût content, comme s'il était revenu d'une conquête. Ils retournèrent vite à Paris, où ils furent honorablement reçus; la fête du retour dura dix grandes journées, puis chacun s'en alla revoir sa maison.

X

Comment le roi de France mourut, quelques années après son retour d'Espagne.

Au bout de quatre ou cinq ans, le roi de France devint malade, et à la fin mourut; ce qui causa un grand deuil par tout le pays, et affligea particulièrement la reine. On porta le corps du roi à Saint-Denis[42], où étaient aussi ceux des autres rois de France. Les obsèques faites, la reine prit le gouvernement du royaume et le maintint en paix.

[Note 42: Saint-Denis près Paris. Il y a une église fameuse qui a dû à Dagobert sa première illustration, et qui depuis a été adoptée pour le lieu de sépulture des rois de France.]

XI

Comment le roi d'Espagne eut des nouvelles certaines que le roi de France était mort et ordonna un grand deuil.

Les nouvelles arrivèrent bientôt en Espagne que le roi de France était mort; ce dont le roi et la reine et les barons menèrent grand deuil. Il n'y eut couvent ou église où on ne fit des obsèques, et le roi et la reine se vêtirent de noir pour un an. Néanmoins il n'y a deuil (et Dieu a fait cela pour le bien) qui au bout de quelque temps ne se passe, quand les gens sont loin les uns des autres.

Le roi et la reine d'Espagne firent élever leur fille honnêtement, lui faisant donner des leçons par les meilleurs maîtres et l'ayant instruite à parler toutes les langues, si bien qu'on n'aurait pu trouver dans tout le royaume une fille plus belle, plus sage et plus gracieuse. Le père et la mère devinrent vieux et leur fille gagna ses quinze ans. Alors ils pensèrent entre eux qu'il était temps de la marier à quelqu'un qui, après eux, conduisît le royaume. Ils faisaient donc demander par tout pays s'il était un mari convenable pour leur fille, ayant de tout point oublié la promesse qu'ils avaient faite au roi de France, si bien que les nouvelles des recherches qu'ils faisaient vinrent au roi d'Angleterre, qui pour lors était veuf. Il songea à envoyer un ambassadeur en Espagne.

XII

Comment le roi d'Angleterre prit pour fiancée la fille du roi d'Espagne, appelée Louise-Herminie, par procureur.

Quand le roi d'Angleterre eut ouï parler de cette fille qui était si belle et si bien élevée, il se décida tout de suite à la faire demander. Il envoya donc une compagnie de chevaliers en ambassade pour demander la princesse en mariage et lui faire de riches présents. Le roi et la reine d'Espagne furent joyeusement surpris et donnèrent bonne réponse à la demande. Ensuite les fiançailles furent faites par procureur, et Louise-Herminie fut épousée, au nom du roi, par le comte de Lancastre[43]. Huit jours après les fiançailles, les envoyés retournèrent vers leur maître.

[Note 43: La famille de Lancastre a joué un grand rôle dans l'histoire d'Angleterre. Le comté de Lancastre est un des comtés du nord, du côté de la mer d'Irlande.]

XIII

Comment les ambassadeurs portèrent à leur maître la nouvelle de ce qu'ils avaient fait avec le roi d'Espagne.

Les ambassadeurs furent reçus avec honneur par le roi d'Angleterre, qui les interrogea sur le mariage. Le comte de Lancastre raconta ce qu'ils avaient fait après leur arrivée en Espagne, comment ils avaient parlé au roi et à la reine, qui étaient bien aises de cette union, et comment lui-même, après avoir épousé la princesse comme procureur, avait fixé à quatre mois de là l'époque de la noce. Le roi en fut si joyeux qu'il fit crier par tout Londres qu'on eût à faire fête l'espace de huit jours et qu'on se régalât de bonne chère, de bière d'Écosse et de jambons fumés. Cependant le roi fit faire de grands préparatifs pour épouser celle qui avait son coeur. Ne trouvant pas assez de drap d'or en son pays, il résolut de passer à Paris pour s'en fournir abondamment. Il partit donc et alla à Paris en fort bonne compagnie; car en ce temps-là on ne parlait pas de guerre entre l'Angleterre et la France. Il vint d'abord descendre en Normandie avec quatre cents chevaux harnachés à la mode du pays anglais; et cette bande fit si bien qu'on arriva à Paris, où était le jeune roi de France, âgé de dix-neuf à vingt ans, avec sa mère qui tenait le royaume en bonne paix.

XIV

Comment la reine de France envoya au-devant du roi d'Angleterre les plus grands de ses barons et les principaux des bourgeois de la ville de Paris.

Quand la reine de France apprit la venue du roi d'Angleterre, elle envoya vers lui les barons et les bourgeois de la ville de Paris en bonne ordonnance. Le jeune roi de France n'était pas alors à Paris; la reine s'y trouva donc seule à l'arrivée de la cour anglaise, et, pendant le souper de bienvenue, le roi d'Angleterre déclara la cause de son voyage et ne parla que de la beauté de sa future femme.

Après souper, les joueurs d'instruments vinrent et commencèrent à danser. Le roi anglais désirait bien voir le jeune roi de France; néanmoins, après avoir joyeusement passé le temps, il se retira, et ses gens furent charmés de l'honneur que la reine leur avait fait.

Lorsque le jeune roi revint, il commença à louer grandement la reine du bon traitement qu'elle leur avait fait; mais, quant à la reine, il lui était revenu le souvenir des paroles que le feu roi son mari avait dites quand il revint d'Espagne, et comme quoi il avait accepté pour son fils la fille du roi d'Espagne. Elle lui en parla donc. Il fut ému, et prenant sur-le-champ résolution de l'avoir pour femme, il dit: «Pour que le roi d'Angleterre ne sache pas notre dessein, qui est juste, et pour qu'il ne me prévienne pas, je le suivrai et changerai mon nom; et je ferai aussi aller une armée à moi par une autre route, lui donnant, sans qu'il y paraisse, des ordres et des nouvelles. Quand je serai par delà les monts, je verrai ce qu'il y aura à faire et le ferai. Et ainsi, ma mère, je vous prie de me donner votre avis, car je ne suis pas si arrêté en mon opinion que je ne veuille user de votre bon conseil.»

Quand la reine ouït si sagement parler son fils, elle en fut joyeuse, et aussi ceux du conseil le furent, et elle dit: «Mon fils, il me semble que vous avez sagement pris votre décision. Je veux pourtant que vous fassiez ce voyage en aussi haut rang que faire se pourra, car votre père en revint avec grand honneur et en triomphe.»

Pour abréger, les conseillers furent de même opinion, et, quand tout fut bien conclu, on ordonna que le roi ne verrait point le roi d'Angleterre, sinon secrètement et sans en être vu, afin qu'il ne fût pas connu de lui, et que les plus belles bagues, chaînes, colliers et autres choses nécessaires pour les cadeaux de noces, seraient portés en Espagne; qu'on en laisserait toutefois une partie pour aider l'Anglais à se fournir, et enfin que la reine retiendrait celui-ci sept ou huit jours en fêtes, jusqu'à ce que son fils fût prêt à partir.

Le duc d'Orléans eut charge de faire préparer tout ce qui était nécessaire. On prit les plus honnêtes barons de la maison du roi, tous de son âge, et encore cent jeunes gens fort beaux, qui se firent tous habiller du mieux qu'ils purent. Et le roi retourna au bois de Vincennes, priant le duc d'Orléans de faire diligence, et qu'aussitôt que les barons et les pages seraient prêts, on les amenât au bois. Cependant les ducs d'Orléans et de Bourbon firent apprêter deux mille hommes des principaux du royaume et quatre mille archers, avec tous les ustensiles de cuisine et autres choses nécessaires, même plusieurs gardes pour conduire le grand nombre de chariots ou de bahuts qu'ils menaient, et dans lesquels étaient des draps d'or et de soie, avec d'autres richesses sans nombre; d'habiles tailleurs suivaient ces chariots. Durant ce temps, la reine entretint le roi anglais de son mieux, en attendant que son fils fût prêt.

Le roi d'Angleterre faisait, de son côté, chercher des draps de soie et d'or; mais il en trouva peu, et les plus beaux étaient pris. Néanmoins il ne s'aperçut de rien, à cause du soin qu'on eut de cacher les mouvements de l'entreprise du jeune roi de France.

XV

Comment les cent pages et les cent barons, tous montés et habillés de même, arrivèrent devant le roi de France au bois de Vincennes.

A la fin, les cent barons et les cent pages vinrent bien équipés et habillés. Ils étaient tous vêtus d'un velours brodé de fin or; leurs pourpoints étaient de satin cramoisi, magnifiques et bien en point; mais le roi était le plus beau de tous.

Il défendit à ses gens de dire qui il était, sinon qu'il avait nom Jean de Paris, et qu'il était fils d'un riche bourgeois qui avait laissé de grandes richesses après son décès.

Quand il sut que le roi d'Angleterre voulait partir de Paris, il se mit en route et tira son chemin par la Beauce[44], car il savait que le roi d'Angleterre voulait se diriger sur Bordeaux. Pour cela il prit les devants jusqu'à Etampes, en pleins blés, et là, étant averti que le roi d'Angleterre venait, il choisit les chemins écartés et chevaucha doucement avec deux cents chevaux grisons. Pour son armée, elle s'en allait par une route bien autre, afin que l'Anglais ne l'aperçût pas, et elle conduisait les chariots et les richesses de Jean de Paris. Quand le roi anglais arriva à Étampes[45], ses gens lui dirent que devant lui il y avait une compagnie de gens fort bien accoutrés, et qu'il serait bon d'y envoyer pour en avoir des nouvelles.

[Note 44: Plaine fertile en blé qui s'étend du côté d'Orléans et de Chartres, entre la Seine et la Loire.]

[Note 45: A mi-chemin entre Orléans et Paris.]

XVI.

Comment le roi d'Angleterre envoya un héraut pour savoir ce que c'était.

Quand le roi d'Angleterre entendit cela, il fit venir un héraut, lui ordonna d'aller voir cette compagnie, et lui enjoignit de s'enquérir qui était le seigneur et de le saluer de sa part. Incontinent le héraut partit et arriva près des Français. Il les vit chevaucher en belle ordonnance, et tous les chevaux pareils.

Enfin il prit courage, se mit en la garde de Dieu et vint jusqu'auprès des derniers, disant: «Dieu vous garde, messeigneurs. Le roi d'Angleterre, mon maître, qui vient après moi, m'envoie vers vous pour savoir qui est le capitaine de toute cette compagnie.

--Ami, dit l'un d'eux, c'est Jean de Paris, notre seigneur.

--Est-il ici? dit le héraut.

--Oui, dirent les Français; il chevauche un peu en avant de sa bande.

--Vous semble-t-il que je lui puisse parler?

--Vous pouvez lui parler si vous chevauchez légèrement.

--Comment le connaîtrai-je?

--Vous le connaîtrez à une petite baguette blanche qu'il tient à la main.»

Le héraut chevaucha au travers de la presse des cavaliers, tout ébahi de voir un tel triomphe; il se hâta, et, ayant aperçu celui qu'il demandait, il le salua en disant:

«Très-haut et puissant seigneur, je ne sais pas les titres par lesquels je vous peux honorer; aussi excusez-moi. Qu'il vous plaise du moins, mon très-redouté seigneur, d'apprendre que le roi d'Angleterre, mon maître, m'envoie à vous pour savoir quelles gens vous êtes; car il est bien près d'ici, en arrière, et désire aller en votre compagnie.»

Jean de Paris répondit:

«Mon ami, vous direz à votre maître que je suis son serviteur, et que s'il veut chevaucher légèrement, il pourra nous atteindre, car nous n'allons pas bien fort.

--Qui dirai-je que vous êtes?

--Mon ami, dites-lui que je m'appelle Jean de Paris.»

Le héraut ne l'osa plus interroger, craignant de lui déplaire, et il retourna vers son maître, tout étonné de ce qu'il avait vu. Il lui dit qu'ils étaient environ deux cents chevaliers et cent pages, tous d'un même habit et de même âge. «J'ai tant fait, ajouta-t-il, que j'ai parlé à leur maître et l'ai salué de votre part. Il m'a dit que son nom est Jean de Paris, et je n'ai pas osé l'interroger davantage. Sachez aussi qu'il n'y a pas de différence entre eux, sinon qu'il porte une baguette blanche en sa main et qu'il est merveilleusement beau par-dessus tous les autres.»

XVII

Comment le roi d'Angleterre commanda à ses barons qu'ils chevauchassent fort, quand il eut ces nouvelles de Jean de Paris.

«Or chevauchons,» dit le roi anglais; et il commanda à ses principaux barons qu'ils chevauchassent en belle ordonnance. Quand il eut atteint les derniers, il les salua et ils lui rendirent son salut. Puis il leur dit: «Je voudrais que vous m'eussiez montré Jean de Paris, qui est le seigneur de cette compagnie.

--Sire, dirent-ils, nous sommes ses serviteurs, et vous le trouverez un peu en avant de la bande. Il porte une baguette blanche en sa main.»

Alors le roi d'Angleterre chevaucha jusqu'à Jean de Paris et le salua.

XVIII

Comment le roi d'Angleterre arriva auprès de Jean de Paris et le salua fort doucement, après quoi Jean de Paris lui rendit son salut.

«Au nom de Dieu vous soit honneur, Jean de Paris, et ne vous déplaise, dit-il, si j'ignore votre seigneurie.

--Sire, dit Jean de Paris, vous savez bien que je suis Jean de Paris; et moi je désire savoir votre nom.

--Je suis le roi anglais, et je vais me marier en Espagne avec la fille du roi.

--A la bonne heure; et moi je m'en vais passer le temps par le pays; et j'ai dans l'idée d'aller jusqu'à Bordeaux et plus loin, si c'est ma fantaisie.

--Dites-moi, dit l'Anglais, de quel état vous êtes, vous qui menez une telle compagnie.

--Je suis, répondit Jean, le fils d'un riche bourgeois de Paris, qui vais dépenser une partie de ce que mon père m'a laissé.

--Vous serez bientôt à bout.

--Ne vous souciez pas de si peu, car j'ai autre chose d'ailleurs; mais chevauchons plus fort, afin de coucher aujourd'hui près d'Orléans, à six lieues du moins.»

Ils allèrent plus fort, et le roi des Anglais dit à ses barons qui l'avaient joint: «Cet homme est fou, de dépenser son bien en courant le pays.

--Sire, dirent ses gens, il a bonne contenance; s'il n'était pas bien sage, il n'eût pu rassembler une telle compagnie.

--Il est vrai, dit le roi anglais; aussi ne sais-je que penser; mais il est impossible de croire que le fils d'un bourgeois puisse maintenir un tel état.»

Et puis il piquait son cheval et venait parler à Jean de Paris, qui ne tenait compte de lui qu'avec dignité et en fière manière. Il gardait une belle gravité et avait bonne contenance. Quand ils furent près d'un lieu nommé Amenais, Jean de Paris dit au roi anglais qui le regardait fort: «Si c'est votre plaisir de prendre la peine de venir souper avec moi, nous ferons bonne chère.

--Je vous remercie, dit le roi; mais c'est moi qui vous prie de venir avec moi. Nous deviserons des choses que nous avons vues.

--Non, dit Jean de Paris, je ne laisserai pour rien mes gens.»

Et, en parlant de beaucoup de choses, ils arrivèrent au lieu où on allait loger pour la nuit. Jean de Paris y trouva ses fourriers, qui avaient accommodé ses logis somptueusement; le cuisinier et le maître d'hôtel avaient pris les devants, afin que tout fût prêt quand il arriverait, et de tous côtés on avait fait chercher d'avance et prendre les provisions. Quand ils furent arrivés, chacun se retira avec sa compagnie.

XIX

Comment le roi d'Angleterre s'en fut à son logis, et comment Jean de Paris lui envoya à souper.

Quand Jean de Paris fut entré dans son logis, il fut fort joyeux. Le souper était prêt, et il y avait quantité de venaison et de volailles de toutes sortes; car il y avait sur la route des gens qui ne faisaient autre chose que d'aller par le pays et d'acheter ce qui était nécessaire. Les gens du roi anglais firent tuer boeufs, moutons et volailles telles qu'ils les purent trouver.

Quand il fut temps de souper, Jean de Paris fit porter au roi d'Angleterre, dans des plats d'or et d'argent, des viandes de toutes sortes et du vin à foison, ce dont le roi et tous ses gens furent fort ébahis.

Le roi remercia les envoyés et s'assit à la table pour souper tandis que cette viande était chaude, car son souper n'était pas prêt. On s'entretint longuement de Jean de Paris, et le roi anglais disait: «Vraiment, c'est là une chose bien difficile à croire pour qui ne la verrait; toutefois c'est un beau passe-temps que sa compagnie. Plût à Dieu qu'il voulût suivre notre chemin!

--Ainsi fait-il jusqu'à Bordeaux,» dit un Anglais.

Le roi reprit: «J'en suis fort joyeux, mais nous ne sommes pas en état de le récompenser; je veux du moins que vous soyez six pour le remercier des présents qu'il nous a envoyés, et vous lui demanderez s'il veut venir coucher en notre logis. Je crois que nous avons le meilleur quartier.

--Volontiers, répondirent-ils, et nous saurons vous en rapporter des nouvelles, s'il leur plaît de nous laisser entrer. Nous aurons grand soin, selon vos ordres, de saluer Jean de votre part.»

XX

Comment le roi d'Angleterre envoya ses barons à Jean de Paris pour le remercier et le prier de venir coucher en son logis.

Aussitôt que les barons du roi anglais furent arrivés au quartier de Jean de Paris, ils furent ébahis de voir tant de gardes à la porte. Ces gardes leur demandèrent qui ils étaient. «Nous sommes, dirent-ils, au roi d'Angleterre, qui nous a envoyés vers Jean de Paris pour le remercier: faites-nous parler à sa seigneurie.

--Volontiers, car il nous a recommandé de ne rien refuser aux Anglais.»