Légendes pour les enfants

Chapter 12

Chapter 124,135 wordsPublic domain

Les barons furent étonnés de ce qu'ils voyaient. Quand ils furent devant le logis de Jean de Paris, ils trouvèrent d'autres gardes auxquels ils dirent la cause de leur venue. Alors le capitaine de cette garde alla pour voir s'il les devait laisser entrer. Étant revenu il dit aux barons: «Messieurs, notre maître est assis à table; néanmoins il veut bien que vous entriez; venez avec moi.»

Quand le capitaine entra dans la salle, il se jeta à genoux et les Anglais en firent autant, très-émerveillés, vu que Jean de Paris était seul à table, et ses gens autour de lui rangés humblement; ceux à qui il parlait mettaient le genou en terre. Jean de Paris devisa longuement avec les Anglais. Puis, quand il eut soupé et rendu grâces à Dieu, les instruments de toutes sortes commencèrent à jouer mélodieusement, et on mena les Anglais souper avec les nobles barons de France.

Ils furent surpris en voyant la grande quantité de vaisselle d'or et d'argent qu'il y avait. Après souper, les Anglais prirent congé et retournèrent vers leur maître, auquel ils contèrent ce qu'ils avaient vu. Le lendemain Jean alla à l'église, où on lui avait tendu un riche pavillon; puis la messe fut commencée avec les musiciens qu'il menait avec lui. Il y eut des Anglais qui virent cela et allèrent chercher le roi d'Angleterre. Lorsqu'il fut arrivé, Jean le pria de venir à son pavillon pour y être plus à l'aise.

«J'irai volontiers,» dit le roi anglais.

Quand il entra dans le pavillon, il salua Jean, qui lui rendit son salut et lui fit place auprès de lui. Il faisait beau voir le pavillon et ceux qui étaient alentour. Quand la messe fut dite, chacun prit son congé, et ils allèrent en leur logis pour dîner.

Jean de Paris envoya au roi anglais de la viande toute chaude, comme il avait fait la veille au soir; puis ils montèrent à cheval pour aller jusqu'à Bordeaux; et toujours Jean avait ses logis faits et garnis de tout ce qui était nécessaire. Et à chaque repas sans faute il envoyait de la viande chaude.

XXI

Comment le roi d'Angleterre et Jean de Paris chevauchèrent en devisant par le chemin.

Le roi d'Angleterre, chevauchant par delà Bordeaux avec Jean de Paris, lui demanda s'il irait avec lui jusqu'à Bayonne, et Jean répondit: «Oui.

--Plût à Dieu que votre voyage vous conduisît jusqu'en Espagne!

--Peut-être, dit Jean de Paris, je ferai bien route jusque-là; car, Dieu le permettant, je n'agis qu'à ma volonté et suivant mon caprice.

--C'est bien, dit le roi anglais. Mais si vous vivez longtemps, il faudra bien changer de propos.

--Je ne crains pas de me ruiner, dit Jean; car j'ai plus de bien que je n'en puis dépenser de mon vivant.»

Alors le roi regarda ses gens et se dit que cet homme n'était pas en son bon sens; mais tant il y a que Jean de Paris tenait le roi d'Angleterre plus joyeux qu'il ne l'avait été de sa vie.

XXII

Comment Jean de Paris et ses gens, voyant la pluie venir, mirent leurs manteaux et chaperons à gorge.

Il advint un jour qu'il commença à pleuvoir. Quand Jean de Paris et ses gens virent venir la pluie, ils prirent leurs manteaux et leurs chaperons à gorge et vinrent ainsi accommodés jusqu'auprès du roi anglais, qui les regarda et dit à Jean: «Vous et vos gens vous avez trouvé de bons habillements contre la pluie et le mauvais temps.»

Or, il n'avait nul manteau, et les Anglais ne connaissaient pas encore cet habit, portant tous robes de noces pour la fête, les unes longues, les autres courtes et fourrées. Et ils n'avaient rien pour se changer. Cependant la pluie gâtait beaucoup les étoffes et les fourrures.

Alors Jean dit au roi: «Sire, vous êtes un grand seigneur; vous devriez faire porter à vos gens des maisons pour les couvrir en temps de pluie.»

Le roi se prit à rire et répondit: «Il faudrait avoir un bon nombre d'éléphants pour porter tant de maisons.» Puis il se retira vers ses barons en riant et leur dit: «N'avez-vous pas ouï ce que ce galant a dit? Ne montre-t-il pas qu'il est fou? Il croit qu'avec le trésor qu'il a, quoiqu'il ne l'ait pas acquis de lui-même, rien ne lui est impossible.»

Les barons lui dirent: «Sire, c'est toutefois un beau passe-temps que d'être en sa compagnie; il rend la vie joyeuse. Plût à Dieu qu'il voulût venir aux noces avec vous!

--Je le voudrais; mais ce nous serait une honte véritable: à côté de ce compagnon, les dames feraient peu de cas de nous.»

Ils cessèrent bientôt de parler, car la pluie tombait avec une telle force qu'il n'y avait personne qui ne désirât être au logis. Quand ils furent arrivés à la ville, chacun s'en alla s'abriter, et Jean de Paris envoya aussitôt de bons vins et de bons rôtis aux Anglais. Le lendemain ils allèrent jusqu'à Bayonne et, en route, ils trouvèrent une rivière qui était mauvaise et où se noyèrent plusieurs Anglais.

XXIII

Comment, en passant une rivière, beaucoup des gens du roi d'Angleterre se noyèrent, tandis que Jean de Paris et les siens passèrent hardiment et sans nul dommage.

Quand les Anglais furent près de la rivière, ils commencèrent à passer le gué; mais il y en eut plus de soixante de noyés à cause qu'ils étaient mal montés. Le roi en fut triste. Jean venait tout doucement après lui, et ne s'effrayait point de cette rivière, car lui et tous les siens avaient de bonnes montures.

Quand ils furent à la rivière, ils la passèrent à la volonté de Dieu, quoiqu'elle fût enflée et qu'il y eût du péril. Le roi anglais, qui était au bord de la rivière, se lamentait sur la mort de ses barons et voyait avec envie comment Jean de Paris passait sans dommage. Quand ils furent tous sur la même rive, le roi dit à Jean: «Vous avez eu meilleure fortune que moi; car j'ai perdu beaucoup de mes gens.»

L'autre sourit et dit: «Je m'étonne de ce que vous ne faites pas porter avec vous un pont pour le passage de vos gens quand on arrive aux rivières.»

Le roi rit aussi, malgré sa perte et dit: «Chevauchons un peu, car je suis trempé et voudrais bien être au logis.»

Mais Jean, qui feignit de ne pas l'avoir entendu:

«Sire, dit-il, chassons un peu par ce bois.

--Je n'ai pas envie de rire,» dit l'Anglais.

Et ils chevauchèrent tant qu'ils arrivèrent chacun en leur logis, où les Anglais commencèrent à gémir sur leurs parents qui s'étaient noyés; mais on allait à la noce, et la mélancolie ne dura pas.

Un autre jour, aux champs, le roi anglais, qui avait oublié sa peine, dit à Jean de Paris en chevauchant: «Mon ami, dites-nous, je vous en prie, pour quelle raison vous venez en Espagne.

--Sire, dit Jean, je vous le dirai volontiers. Et voici pourquoi. Il y a environ quinze ans de cela, feu mon père, à qui Dieu fasse grâce de tous ses péchés, vint chasser en ce pays, et, quand il partit, tendit un lacet à une perdrix; je viens joyeusement voir si la perdrix est prise.

--Vraiment! dit en riant le roi d'Angleterre; vous êtes un maître chasseur qui venez si loin chasser une perdrix. Si elle a été prise, elle doit être depuis longtemps gâtée et mangée aux vers.

--Vous ne savez pas, dit Jean, que les perdrix de ce pays ne ressemblent pas aux autres; celles d'ici se conservent mieux.»

Les Anglais, qui n'entendaient pas à quelle fin il disait ces propos, se mirent à rire. Les uns pensaient qu'il était fou, et les autres, plus sages, pensaient qu'il cachait sa malice.

En arrivant près de la cité de Burgos, où était le roi d'Espagne, et où les noces devaient se faire, le roi anglais dit à Jean: «Monseigneur, si vous voulez venir avec moi jusqu'à Burgos et vous dire attaché à moi, je vous donnerai de l'or et de l'argent en abondance, et vous verrez une belle assemblée de dames et de seigneurs.

--Sire, dit Jean, je ne sais si je dois y aller; mais, quant à me dire attaché à vous, je ne le puis, et pour tout votre royaume je ne le ferais pas, vu que je suis bien plus riche que vous.»

Quand le roi d'Angleterre entendit ce refus, il fut mécontent, et il eût bien voulu que Jean ne fût pas venu en Espagne, craignant, s'il allait à Burgos, qu'il n'éclipsât toute la magnificence des Anglais; mais il n'osa plus lui en parler, et seulement il lui dit: «Pensez-vous y venir, au moins?

--Peut-être irai-je, peut-être n'irai-je pas; mon bon plaisir en décidera.»

Le roi anglais vit qu'il viendrait, et ne comprit rien de plus.

Le lendemain, Jean de Paris dit au roi d'Angleterre de ne pas l'attendre, car il ne voulait bouger de tout le jour. Alors le roi, très-joyeux de ce qu'il restait en arrière, partit seul, et, chevauchant avec hâte, il arriva le jour même, lui et ses barons, à Burgos, où il fut reçu avec grand honneur et en triomphe, et tous ses chevaliers de même.

XXIV

Comment le roi d'Angleterre arriva à Burgos, où il fut honorablement reçu.

C'est environ vers trois ou quatre heures du soir que le roi d'Angleterre arriva à Burgos, où il fut honorablement reçu, comme nous l'avons dit, car il y avait belle et somptueuse compagnie: le roi d'Espagne, le roi de Portugal, le roi et la reine de Navarre, le roi d'Écosse, le roi de Pologne, et plusieurs autres princes, barons, dames et demoiselles qui étaient en grand nombre; et tous firent un grand honneur au roi d'Angleterre et à ses barons aussi. Mais quand la fille du roi d'Espagne l'eut bien considéré et eut vu qu'il était par delà la cinquantaine, elle ne fut pas très-joyeuse, et elle pensa en elle-même que ce n'était pas son fait. Toutefois, la chose était si avancée qu'il n'y avait aucun remède.

Mais retournons vers Jean de Paris, qui, ayant fait un détour pour attendre et joindre son armée, et ayant fait avancer son train en bel ordre, chevaucha tout le dimanche et vint loger dans une petite ville distante de deux lieues de Burgos; de là il envoya au roi d'Espagne deux hérauts accompagnés de cinq cents chevaliers, lesquels devaient demander logis pour Jean de Paris.

XXV

Comment les deux hérauts de Jean, étant près de la porte, y laissèrent les cinq cents chevaliers qui étaient venus avec eux et n'entrèrent en la ville qu'avec deux serviteurs.

Les hérauts étaient vêtus d'un riche drap d'or; ils montaient deux haquenées[46] richement accoutrées; et quand ils furent près de la cité, ils firent arrêter leurs gens jusqu'à ce qu'ils fussent de retour, et n'emmenèrent pour chacun d'eux qu'un page habillé de fin velours violet. Les chevaux étaient caparaçonnés et vêtus de même étoffe. Ils entrèrent dans la ville et demandèrent où était le roi d'Espagne, disant qu'ils étaient des hérauts de Jean de Paris et voulaient dire au roi quelque chose de sa part. On alla annoncer au roi d'Espagne qu'il y avait des hérauts, les mieux vêtus qu'on eût jamais vus, et se disant serviteurs d'un nommé Jean de Paris: «Que vous plaît-il qu'on fasse?»

[Note 46: La _haquenée_ est un cheval de dame qui va doucement le pas de l'_amble_.]

Le roi d'Espagne répondit: «Entretenez-les jusqu'à ce qu'on ait soupe.»

XXVI

Comment le roi d'Angleterre commença à raconter les faits de Jean de Paris, dont on rit pendant tout le souper.

Le roi anglais, voyant que Jean de Paris voulait venir à la fête, commença à dire: «Sire, je vous prie de donner bonne réponse aux hérauts, car vous verrez merveilles.

--Et qui est ce Jean de Paris? demanda le roi d'Aragon.

--Sire, c'est le fils d'un riche bourgeois parisien, qui mène le plus beau train qu'on puisse voir.

--Combien a-t-il de gens?

--Deux ou trois cents chevaux bien accoutrés.

--C'est une terrible chose, dit le roi d'Espagne, qu'un simple bourgeois de Paris puisse maintenir un tel état si longtemps et arriver jusqu'ici.

--Comment! reprit le roi d'Angleterre; et de vaisselle d'or et de vaisselle d'argent, il faut voir s'il en manque! Sachez qu'il est capable de vous acheter votre royaume, et sa richesse semble mieux un rêve qu'autre chose: je vous dirai même qu'il n'estime pas beaucoup notre état de rois à côté du sien. Du reste, il est fort doux et fort communicatif; mais, je le répète, on croirait qu'il vient de la lune, car il dit des mots qui n'ont ni tête ni queue, ce qui empêche de le prendre pour un homme ordinaire.

--Mais encore que dit-il?

--Je vais vous l'apprendre. Un jour qu'il chevauchait avec moi par une forte pluie, ses gens prirent certains vêtements qu'ils faisaient porter par des chevaux, pour les préserver en pareil cas. Je lui dis qu'il était bien préparé pour recevoir la pluie; il me répondit que moi, qui étais roi d'Angleterre, je devrais faire porter à mes gens des maisons pour les protéger contre le mauvais temps!»

Et tout le monde de rire.

«Écoutez, messieurs, dit le roi de Portugal, il ne faut pas se moquer d'un homme en son absence; il faut qu'il soit sage au fond pour mener avec lui si belle compagnie, et ce n'est pas, à ce qu'il me semble, sans grand sens et grand entendement qu'il se conduit.»

Les paroles du roi de Portugal firent impression sur les dames et les seigneurs, car il était de bon conseil; mais le roi anglais reprit:

«Vous n'avez encore rien ouï. Je vous dirai autre chose. Un jour, au passage d'une rivière, plusieurs de mes gens furent noyés dans l'eau, qui coulait très-roide; et, comme je regardais l'eau tristement, il vint vers moi pour me consoler, et me dit: «Vous qui êtes un puissant roi, vous devriez faire porter avec vous un pont pour faire passer la rivière à vos gens, afin qu'ils ne se noient pas.»

Quand le roi eut parlé, on se mit à rire fort.

Mais la fille du roi d'Espagne, qui écoutait, lui dit: «Monseigneur, dites-nous encore une autre folie.

--Volontiers. L'autre jour, pendant que nous marchions ensemble, je lui demandai pourquoi il venait en ce pays. Il dit que son père, y étant allé, à son retour avait tendu un lacs à une perdrix, et qu'il venait voir (or il y a quinze ans de cela) si ladite perdrix était prise.»

Quand on eut entendu ces paroles, le roi d'Espagne rit plus fort que devant, et le roi anglais récita longuement tout ce qu'il savait du voyage de Jean son compagnon. Ainsi s'acheva le souper. Quand les nappes furent enlevées, le roi envoya quérir les hérauts, qui étaient richement accoutrés, et qui, étant venus devant la compagnie, saluèrent le roi.

XXVII

Comment les hérauts de Jean de Paris entrèrent en la ville où était le roi d'Espagne avec plusieurs rois, barons, dames, chevaliers, pour demander logis au nom de leur maître.

«Sire, dirent-ils, Jean de Paris, notre maître, vous salue et vous prie de lui donner logis en un quartier de la ville pour lui et ses gens.

--Mes amis, dit le roi, pour les logis, vous n'en manquerez pas, car je veux qu'on vous en donne de bons et de larges.»

Alors il envoya un maître d'hôtel avec eux, et dit: «Allez, mes amis; si vous avez besoin de quelque chose, je vous le ferai donner.»

Ils s'en allèrent alors en la cité, et on leur assigna des logis pour trois cents chevaux, mais ils n'en tinrent compte. Amenés devant le roi, lorsqu'il leur eut demandé s'ils avaient assez de logements, ils dirent: «Non, car il nous en faut dix fois autant.

--Comment! dit le roi d'Espagne, avez-vous à loger plus de trois cents chevaux?

--Oui, sire, plus de deux mille même, et il nous faut bien toutes les maisons, depuis l'église jusqu'à la porte.

--Vous aurez cela demain matin, dit le roi d'Espagne, car je désire vraiment voir votre maître. Je ferai tantôt déloger ceux qui sont en ces maisons, et demain tout sera prêt.»

Alors ils prirent congé de lui, disant: «Nous enverrons nos fourriers.

--Envoyez-les, dit le roi, et je me recommande à votre Jean.»

On pense que de grands discours furent tenus sur Jean de Paris, et qu'il tardait à tous que le lendemain fût venu.

XXVIII

Comment les hérauts allèrent vers Jean pour lui dire la réponse que le roi d'Espagne avait faite.

Les hérauts marchèrent toute la nuit pour aller donner à Jean de Paris des nouvelles de ce qu'ils avaient fait avec le roi d'Espagne. Ils arrivèrent près de lui et lui parlèrent surtout de la beauté de la jeune fille. Il les renvoya avec les cinq cents premiers chevaux pour préparer les logements, puis il appela les princes et les barons, les priant d'observer les instructions qu'il leur avait données pour toute la marche.

Quand arriva le matin, les seigneurs et les dames d'Espagne, qui étaient venus de toutes parts pour les noces, se levèrent en hâte, de peur de manquer l'arrivée de Jean de Paris. Pendant qu'ils en parlaient, les deux hérauts et les deux pages arrivèrent, suivis des cinq cents chevaliers. On alla dire au palais que Jean de Paris venait; et, quand les fourriers le surent, ils s'approchèrent du palais du roi pour savoir si Jean de Paris y était, et s'avancèrent afin de lui parler.

XXIX

Comment les fourriers de Jean de Paris passèrent devant le palais du roi d'Espagne, lequel leur dit qu'ils étaient les bienvenus.

Ainsi les fourriers allèrent vers le palais du roi d'Espagne, et le roi les reçut fort honorablement. Il dit à un des fourriers: «Dites-nous où est Jean de Paris, afin qu'on le voie.»

Le fourrier répondit: «Il n'est pas en cette compagnie.

--Qui êtes-vous donc?

--Nous sommes les fourriers qui venons lui préparer ses logements.»

Quand le roi entendit cette réponse, il fut ébahi, et dit au roi d'Angleterre: «Vous disiez qu'il n'y avait que trois cents chevaux, et en voilà plus de cinq cents qui sont passés.

--Voilà des gens richement accoutrés, dit la fille du roi d'Espagne; vous devez bien traiter leur maître, qui vient nous faire tant d'honneur.

--Vraiment, ma fille, vous avez raison, je vais envoyer ces gens qui sont venus pour le faire fournir de linge, de vaisselle et de tapisserie.»

Il appela son maître d'hôtel et lui dit: «Allez au quartier que vous avez donné à ces gens, et faites-leur donner ce qu'il faudra.»

Le maître d'hôtel y fut et les trouva en besogne: les uns élevaient des barrières; les autres rompaient les maisons pour qu'on pût passer de l'une à l'autre; d'autres tendaient des tapisseries; et il semblait que ce fût un monde. Quand le maître d'hôtel vit cela, il fut bien étonné, et dit: «Je viens ici, pour savoir ce qu'il vous faut, soit vaisselle, soit tapisserie; s'il vous en faut, je vous en ferai délivrer.

--Dites au roi que nous le remercions; car bientôt arriveront les chariots, qui portent tous nos ustensiles. Si le roi a besoin de tapisserie ou vaisselle d'or ou d'argent, nous en avons assez pour lui en donner; venez nous le dire, et nous en enverrons douze chariots chargés.»

Le maître d'hôtel s'en alla tout émerveillé le dire au roi devant toute la baronnie et devant les dames, qui écoutaient le rapport qu'il faisait: on ne parlait que de Jean de Paris, dont l'arrivée tardait tant. Le roi fit cependant célébrer la messe: tous les princes et tous les seigneurs allèrent l'ouïr; et quand arriva la fin, on vit venir un écuyer qui dit: «Venez voir arriver Jean de Paris, et hâtez-vous.»

Alors les rois prirent les dames par la main et s'en allèrent se placer aux fenêtres du palais; les autres sortirent dans la rue afin de voir le cortége de plus près.

XXX

Comment les conducteurs des chariots vinrent en belle ordonnance, et après eux les chariots de la tapisserie.

Peu après arrivèrent deux cents hommes d'armes bien vêtus. Devant eux marchaient deux trompettes, deux tambours de Suisse et un fifre, et ils étaient montés sur de bons chevaux qu'ils faisaient sauter de mille manières. C'était une joie de les voir. Cette cavalerie venait deux à deux en belle ordonnance. Le roi d'Espagne demandait au roi anglais qui étaient ces gens-là. «Je n'en sais rien, car je ne les ai point vus en notre voyage.»

Alors le roi de Navarre, qui tenait la jeune princesse par la main, demanda: «Qui êtes-vous, messieurs?

--Nous sommes les conducteurs des chariots de Jean de Paris, qui viennent peu après nous.»

La princesse dit: «Voici un état bien triomphant pour le fils d'un bourgeois.»

Après arrivèrent les chariots de la tapisserie, à chacun desquels il y avait huit coursiers richement harnachés, et on voyait cinq chariots couverts de velours. «Hélas! dit la jeune fille, nous ne le verrons point, il sera dedans ces riches chariots.»

Alors le roi de Navarre courut après ceux qui les conduisaient, car à chacun il y avait deux hommes pour mener les chevaux. «Dites, mes amis, qui est-ce qui est dans ces beaux chariots?» Ils répondirent que c'étaient les tapisseries de Jean de Paris.

Quand il en fut passé dix ou douze, il dit à un autre: «Dites-moi, mon ami, qui est dans ces chariots?

--Monseigneur, répondit-il, tous ceux qui sont couverts de vert sont les chariots de la tapisserie et du linge.

--Ah! mon ami, dit la fille du roi d'Espagne au roi anglais, vous ne nous aviez pas dit ce que vous saviez de Jean de Paris.

--Ma mie, répondit le roi anglais, je n'en avais vu que ce que j'en ai dit; et je suis bien surpris, ne sachant pas plus que vous ce que ce peut être.»

Et comme ils parlaient, les chariots achevèrent de passer.

XXXI

Comment entrèrent vingt-cinq autres chariots qui portaient les ustensiles de la cuisine.

Aussitôt que les premiers chariots furent passés, il en vint vingt-cinq autres qui étaient tous couverts de cuir rouge. Bientôt après le roi de Portugal demanda: «Messieurs, quels chariots sont ceux-ci?

--Ce sont les chariots des ustensiles de cuisine de Jean de Paris.

--Je me tiendrais bien heureux, dit le roi de Portugal, d'en avoir une demi-douzaine de pareils. Qui est celui qui peut mener et entretenir un tel train? Ne le verrons-nous pas?»

Et comme ils disaient cela, on vint dire que le dîner était prêt.

«Hélas! s'écrièrent les dames, ne parlez point de cela, car n'est-ce pas un plaisir que de voir tant de richesses?»

Quand les premiers chariots furent passés, il en arriva vingt-cinq autres couverts de damas bleu, et les coursiers étaient harnachés de même, comme nous verrons ci-après.

XXXII

Comment il entra dans la ville vingt-cinq autres chariots couverts de damas bleu, qui portaient la garde-robe de Jean de Paris.

«Regardez, dit la princesse, voici venir d'autres chariots plus riches que les premiers.»

Quand ils furent près, on demanda à ceux qui les menaient à qui étaient ces chariots. «Ce sont, répondirent-ils, les chariots de la garde-robe de Jean de Paris.

--Quels habillements peut-il avoir là dedans?» dit-elle. Puis elle cria par la fenêtre: «Dites-moi, mon ami, combien y en a-t-il?»

Ils répondirent: «Vingt-cinq.

--Voilà assez de richesses, dit le roi, pour acheter tous nos royaumes.»

Grand bruit était par toute la cité, spécialement au palais, de la venue de cet homme extraordinaire. Et surtout le roi d'Angleterre était tout étonné de voir et d'entendre tout ce qu'il entendait, car de lui on ne faisait plus d'estime; mêmement il n'avait loisir de parler ni de rire avec sa fiancée comme il désirait le faire, et il en devenait tout triste. Enfin, les vingt-cinq chariots passés, il en défila vingt-cinq autres couverts de fin velours cramoisi et brodé d'or avec des franges fort riches. Quand on les vit approcher, chacun s'avança pour les regarder de près.

XXXIII

Comment les chariots de la vaisselle de Jean de Paris entrèrent.

«Certes, dit la jeune fille, je crois que Dieu doit à cette heure arriver de son paradis. Est-il homme qui puisse assembler une telle noblesse?

--Si l'on m'eût dit que c'est le roi de France, dit le roi de Navarre, je n'en serais point étonné, car c'est un beau royaume que la France; mais ce bourgeois-là fait que je ne sais où j'en suis.

--Comment! dit la jeune princesse, vous semble-t-il que le roi mon père n'en pourrait faire autant?

--Je ne sais, en vérité.»

Et, pendant qu'ils parlaient, vingt-cinq chariots, excepté un, passèrent, et à ce dernier le roi demanda: «Amis, qu'y a-t-il en ces chariots couverts de cramoisi?

--Sire, c'est la vaisselle de Jean de Paris.»

Incontinent après, arrivèrent deux cents hommes d'armes bien en point, comme pour combattre; et ils venaient quatre à quatre, en bel ordre et sans bruit. Le roi d'Espagne appela le premier, qui portait un pain au bout de sa lance, et lui dit: «Jean de Paris est-il en cette belle compagnie?

--Non, sire, dit l'homme. Jean, mon maître, et sa compagnie dînent aux champs.»