Légendes pour les enfants

Chapter 13

Chapter 134,022 wordsPublic domain

Quand les chariots et les deux cents hommes d'armes furent passés, le roi d'Espagne dit qu'on allât dîner; cependant les dames demandèrent qu'il laissât bonne garde à la porte, pour que Jean ne passât pas sans être vu. «Ne craignez rien, dit le roi, j'en serais plus mécontent que vous.»

On dîna donc en ne parlant que des merveilles qu'on avait vues, et le roi d'Angleterre n'était pas content. Après dîner ils commencèrent à deviser; mais il vint deux écuyers qui dirent: «Venez voir la plus belle compagnie du monde.»

Alors les rois sortirent avec les dames et les chevaliers, tenant chacun une demoiselle par la main, et vinrent aux fenêtres; les autres descendirent dans la rue, qui était toute pleine de peuple.

XXXIV

Comment les archers de la garde de Jean de Paris entrèrent en grand triomphe.

Bientôt arrivèrent six clairons superbement équipés, qui sonnèrent si mélodieusement que c'était merveille; puis vint un grand coursier sautant, qui portait une enseigne; et après lui deux mille archers bien équipés; et il y avait beaucoup d'orfévrerie qui reluisait au soleil. Le roi d'Espagne demanda à celui qui portait l'enseigne si Jean de Paris était là; il répondit que non, que c'étaient les archers de sa garde. «Comment! dit le roi d'Espagne, appelez-vous archers ces gens qui semblent être des seigneurs?

--Vous en verrez bien d'autres.»

Et l'enseigne passa outre, menant ses gens en bonne ordonnance.

Et il arriva un des hérauts de Jean pour demander la clef de l'église afin d'avoir vêpres. Le roi lui dit: «Mon ami, vous aurez tout ce que vous demanderez; mais je vous prie, restez pour nous montrer Jean de Paris.

--Je vous laisserai mon page, qui vous le montrera; mais il n'est pas encore ici. Il y a bien des gens qui passeront avant qu'il vienne.»

Et il laissa son page. La princesse lui demanda son nom, et le page dit qu'il se nommait Gabriel. «Gabriel dit-elle, je vous supplie de ne me pas quitter; et tenez, voici un anneau.» Et elle le lui donna, disant: «Mais, quand viendra Jean de Paris?

--Mademoiselle, ses gens d'armes viendront d'abord.

--Comment! ne sont-ce pas eux qui passent?

--Non, ce sont les archers de l'avant-garde, qui sont deux mille, et il y en a autant à l'arrière-garde.»

Le roi d'Aragon dit: «Comment cela? Mais va-t-il donc à la guerre contre quelque prince, qu'il mène tant de gens d'armes?

--Non, dit le page, c'est son train ordinaire.

--Je crois que ces gens-là sortent par une porte et rentrent par l'autre, dit le roi anglais.

--Ce serait fait finement,» dit le roi de Portugal.

XXXV

Comment le maître d'hôtel de Jean de Paris entra avec les cent pages d'honneur.

Après que les archers furent passés, il arriva un bel homme qui était vêtu de drap d'or, un bâton à la main, sur une haquenée. Après lui venaient les cent pages d'honneur de Jean de Paris, vêtus de cramoisi; leur pourpoint de satin était brodé d'or, et ils étaient richement montés sur des chevaux grisons harnachés de velours cramoisi, comme les robes des pages. Ils venaient leur petit train, bien arrangés deux à deux, et il faisait beau les voir, car on les avait choisis soigneusement. Or, la princesse croyait que celui qui était en avant était Jean de Paris, et elle se leva pour le saluer, ainsi que plusieurs barons et plusieurs dames; mais le page s'en aperçut et dit: «Mademoiselle, ne bougez jusqu'à ce que je vous avertisse; celui qui est là n'est que le maître d'hôtel; il est d'office cette semaine, car ils sont quatre qui servent par quartier; et après lui viennent les pages d'honneur, qui voient comment les logis sont préparés.»

Le page montrait ainsi aux rois toute l'ordonnance, et ils disaient qu'il y en avait de quoi subjuguer le monde.

XXXVI

Comment un chevalier qui portait une épée dont le fourreau était couvert d'orfévrerie et de pierres précieuses entra en grand triomphe.

Quand les hommes d'armes furent passés, arriva un chevalier revêtu de drap d'or, monté sur un coursier qui était couvert du même velours, et dont la housse était violette. Ce chevalier portait en sa main une épée dont le fourreau était semé de riches pierreries. Le page cria aux seigneurs et aux dames, et dit: «Mademoiselle, voici celui qui porte l'épée de Jean de Paris; il sera bientôt ici.

--Hélas! mon ami, regardez bien, afin de me le montrer de bonne heure.

--Ainsi ferai-je,» dit le page.

Puis venaient six cents hommes montés sur des grisons bien accommodés, avec des harnais tout semés d'orfévrerie, et par-dessus les croupes des chevaux il y avait de fort belles chaînes d'argent toutes dorées, et les cavaliers qui étaient montés dessus étaient habillés de velours cramoisi comme les pages.

XXXVII

Comment Jean de Paris entra en la cité royale de Burgos.

Le page, voyant venir Jean de Paris, appela la princesse et lui dit: «Madame, je vais m'acquitter envers vous et vous montrer le plus noble chrétien qu'il y ait, et c'est Jean de Paris. Regardez celui qui porte une baguette blanche à la main et un collier d'or au cou, voyez comme il est beau et gracieux: l'or de son collier ne change point la couleur de ses cheveux.»

La princesse d'Espagne fut joyeuse. Et, en effet, Jean de Paris arrivait, richement habillé, et autour de lui six beaux pages, trois en avant, trois en arrière. Quand elle le vit, elle devint si rouge, qu'il semblait que le feu lui sortait du visage. Le roi de Navarre lui serra la main, s'en étant bien aperçu. Lorsque Jean de Paris passa, elle le salua doucement. Il la vit, et aussitôt l'aima de vraie amitié, faisant la révérence et remerciant du salut; après quoi il poursuivit son chemin.

XXXVIII

Comment cinq cents hommes d'armes de l'arrière-garde entrèrent en belle ordonnance.

Jean de Paris étant entré, arrivèrent les cinq cents hommes d'armes de l'arrière-garde qui le suivaient. Les seigneurs et dames furent ébahis en voyant tant de gens, et la princesse dit: «Hé! Gabriel, y a-t-il encore des gens d'armes?

--Madame, dit le page, c'est l'arrière-garde de mon maître; ils sont cinq cents semblables à ceux qui sont passés les premiers.

--Il serait peu prudent de chercher noise à un tel homme, dit le roi de Navarre; je ne crois pas qu'il y ait plus de richesses au monde.»

Et les dames allèrent vers le roi d'Espagne, le priant d'envoyer quérir Jean de Paris, ce qu'il promit de faire en hâte.

XXXIX

Comment le comte Guérin Le Breton de Baëza et ses compagnons allèrent vers Jean de Paris.

Le roi d'Espagne dit aussitôt au comte Guérin Le Breton de Baëza et à trois de ses barons: «Dites à Jean de Paris que nous le prions de venir en ce palais pour commencer la fête.»

Quand ils arrivèrent au quartier de Jean de Paris, ils trouvèrent les rues fortifiées, avec bonne garde, et on leur demanda qui ils étaient. «Nous sommes, dit le comte, envoyés du roi d'Espagne, et cherchons Jean de Paris.

--Entrez avec les vôtres.»

Ils entrèrent et virent les rues tendues de riches tapisseries. Étant devant le logis, ils trouvèrent grande compagnie des gens d'armes avec leur capitaine, auquel le comte s'adressa pour parler à Jean.

«Qui êtes-vous? dit le capitaine.

--Je suis le comte Guérin Le Breton de Baëza, que le roi d'Espagne a chargé de venir parler à Jean de Paris.

--Suivez-moi.»

Ils furent conduits en la première salle, qui était tapissée d'un drap d'or à haute lisse, et le regardèrent soigneusement. Le capitaine leur dit: «Attendez un peu encore, parce qu'on tient conseil, et que je n'ose heurter à la porte.»

Ils attendirent donc un peu; puis on ouvrit. Le capitaine rentra avec un chambellan, et dit que le comte Guérin Le Breton de Baëza voulait parler à Jean de Paris. «Je vais appeler le chancelier, qui lui parlera,» dit-on de l'intérieur.

Le chancelier arriva, qui demanda ce qu'ils voulaient. «Nous voulons, dirent les envoyés, parler à Jean de Paris de la part du roi d'Espagne.

--Eh quoi! est-il si malade qu'il ne puisse venir ici? Vous ne pouvez, vous, lui parler.»

Le comte, entendant la réponse, fut ébahi, et retourna dire toute la chose au roi d'Espagne. Les dames furent fâchées, croyant qu'il ne viendrait pas.

Mais le roi d'Espagne et les rois se mirent en route pour savoir des nouvelles de celui qui était si haut personnage.

Le chancelier de Jean, les entendant venir, sortit de la chambre avec cinquante hommes et les reçut avec honneur, eux et leur compagnie; puis il dit au roi d'Espagne: «Sire, que venez-vous faire ici? Soyez le bienvenu.

--Je ne me pourrais tenir, dit le roi d'Espagne, de venir voir Jean de Paris, et je le prie de se rendre, s'il le veut bien, en mon palais, parce que nos dames le désirent voir: aussi je vous prie de me faire parler à lui.

--Venez donc, je vous montrerai le chemin.»

Il le mena en la chambre du conseil, qui était tendue de satin rouge broché de feuillages d'or, avec un ciel bleu à étoiles de fins diamants, puis ils entrèrent en un appartement tendu de velours vert, sur lequel était brodée en or, et avec des perles, l'_Histoire de l'Ancien Testament_. Au coin de cette salle il y avait un riche siége à trois degrés, couvert d'un poêle d'or, et par-dessus était un pavillon à franges de diamants, rubis, émeraudes, saphirs, améthystes, grenats, topazes, opales, et autres pierres précieuses qui étincelaient merveilleusement. Jean de Paris et ses gentilshommes parurent alors, vêtus de satin blanc à crevés de soie cerise. Le seul Jean avait un collier de pierreries.

«Voici le roi d'Espagne qui vient voir Jean de Paris,» dit le chancelier aux barons; et il s'avança vers Jean, qui était assis sur le siége.

XL

Comment le roi d'Espagne entra avec plusieurs barons dans la chambre verte.

Le chevalier se mit à genoux devant Jean de Paris, disant: «Sire, voici le roi d'Espagne qui vous vient saluer.» Et il s'inclina.

Jean se leva de son siége et alla donner l'accolade à son hôte, disant: «Sire, roi d'Espagne, Dieu vous garde, vous et toute votre compagnie.

--Soyez le bienvenu en ce pays, dit le roi d'Espagne. Je vous prie de venir en mon palais voir les dames qui ont un grand désir de vous voir, et aussi plusieurs rois, princes et seigneurs qui vous recevront avec joie.»

Aussitôt toutes sortes de confitures furent mises dans de grandes coupes d'or, avec des vins de plusieurs sortes. Quand ils eurent fait collation, Jean de Paris dit au roi d'Espagne: «Allons voir les dames.»

XLI

Comment Jean de Paris s'assit au plus haut de la salle avec la fille du roi.

Jean de Paris étant arrivé en la salle avec le roi d'Espagne, les grands seigneurs et les dames vinrent au-devant d'eux. Et Jean salua les rois d'Angleterre, d'Aragon, de Navarre, et aussi ceux d'Écosse et de Pologne; puis il ôta son chapeau et salua les reines en les embrassant. Ensuite il prit la fille du roi, Louise-Herminie, par la main en lui disant: «Je vous remercie, ma soeur, de votre bon accueil.»

Elle rougit et s'inclina; et Jean de Paris dit à ses barons: «Saluez les dames, après quoi nous irons nous reposer.»

Puis, prenant les reines par les mains, il alla s'asseoir au plus haut lieu de la salle et dit: «Messeigneurs, prenez places, car nous avons pris la nôtre.»

Et il commença à deviser avec les reines, et, en parlant, la princesse lui dit: «Seigneur, vous avez amené une belle armée.

--Madame, je l'ai fait pour l'amour de vous.

--Comment, dit-elle en rougissant, pour l'amour de moi?

--Oui,» dit Jean de Paris.

Alors le roi de Navarre dit au roi d'Espagne: «Mon cousin, votre beau-fils blâmait cet homme en racontant que parfois ses discours sentaient la folie; je crois qu'il n'est pas si légère personne; seulement il parle à mots couverts, et on a peine à les entendre: je voudrais que nous pussions les lui faire expliquer.

--Je le veux bien, dit le roi d'Espagne, mais j'ai peur de lui déplaire.»

XLII

Comment le roi d'Espagne fit apporter la collation pour Jean de Paris.

Le roi fit apporter la collation, et le maître d'hôtel demanda à un des barons de Jean de Paris comment il le ferait boire. «Attendez, dit le baron, je vais chercher celui qui le sert.» Et il alla dire au duc de Normandie qu'on voulait servir du vin.

Le duc appela son écuyer et lui dit d'aller prendre les coupes pour servir; puis il commanda aux autres écuyers de le suivre, et ils vinrent se présenter dans cet ordre à Jean de Paris, lequel prit sa coupe, fit donner les autres aux rois en disant: «Buvons en hâte,» et but sans attendre personne. Lorsqu'il eut bu, il donna sa coupe à la princesse et lui dit: «Chère amie, j'ai bu à vous; ainsi n'ayez crainte de moi.

--Seigneur, dit-elle, je n'ai pas de raisons pour vous craindre, et je vous remercie.»

Les rois, seigneurs et dames burent, fort étonnés de ce que Jean de Paris prenait ainsi le pas sur tous les rois, qui étaient plus vieux de lui. Quand la collation fut faite, les rois, reines, princes, seigneurs et dames s'approchèrent de Jean de Paris pour lui parler.

XLIII

Comment le roi d'Espagne demanda à Jean de Paris l'explication des mots qu'il avait dits au roi d'Angleterre.

Pour lors le roi d'Espagne dit à Jean de Paris: «Si je n'avais peur de vous déplaire, je vous demanderais l'explication de quelques mots que vous avez dits en chemin.

--Demandez-moi ce qu'il vous plaira de savoir, reprit Jean, et je ne serai pas long à vous répondre.

--Selon vous, dit le roi espagnol, mon beau-fils, le roi d'Angleterre, devrait faire porter à ses gens des maisons pour les garder de la pluie; je ne puis interpréter cela.»

Jean de Paris se prit à rire et dit: «Tout ici est aisé. Mes gens et moi, nous avions des manteaux et des chaperons à gorges pour la pluie; quand il faisait sec, nous les mettions dans nos valises. Les valises sont les maisons que je conseillais à votre beau-fils de porter.

--Je vous demanderai encore une autre chose: un jour vous avez dit qu'il faudrait qu'il fît porter par ses gens un pont pour passer la rivière.

--Il est vrai que près de Bayonne nous trouvâmes une petite rivière bien creuse. Le roi d'Angleterre et ses gens étaient mal montés, et il se noya du monde. Ce que j'ai dit signifie qu'il faut avoir de bons chevaux pour passer les rivières.

--Pourquoi aussi avez-vous dit que votre père était venu en ce pays il y a douze ans et avait tendu un lacs à une perdrix, et que vous veniez voir si la bête était prise?

--Ah! pour cela je ne blâme pas le roi d'Angleterre s'il n'y a pas vu clair. Il y a environ douze ans (et vous le savez, sire), mon père vint en ce pays rétablir un ami à lui qui était en querelle avec ses sujets; quand il eut fait toute chose pour le bien, l'ami et sa femme lui donnèrent leur fille pour la marier, et il dit que ce serait pour son fils, qui est moi. Voilà quelle est la perdrix que je suis venu prendre. Il faut vous dire, messieurs, que mon père était et que je suis le roi de France.»

Je vous laisse à imaginer quelle fut, à ces mots, la stupéfaction de toute l'assemblée.

XLIV

Comment le roi de France épousa la fille du roi d'Espagne.

Le roi Jean épousa la fille du roi d'Espagne dans la ville de Burgos, et de grandes réjouissances furent faites par tout le royaume.

Tandis que la fille du roi d'Espagne, gaie, heureuse, contente, avait en les yeux mille rayons de joie claire, le roi anglais, sur ses tristes vaisseaux, reprenait piteusement le chemin de Londres.

Les Parisiens chantaient sur le Pont-Nouveau du Palais[47] et sur la place Maubert:

[Note 47: Le pont au Change.]

C'est un roi bien bon et sage Qui la France mènera: Reine prise en mariage A qui doute le dira.

Et ils faisaient mille feux de joie à en incendier les carrefours.

On ne voit pas dans l'histoire Un plus triomphant pays, Princes de plus grande gloire Que ville et roi de Paris. Le destin veut que la France De l'univers entier soit la règle et l'orgueil. Lorsque Jean, notre ami, dans sa fière vaillance, De l'Espagne franchit le seuil, Il fait voir qu'il n'est pas de contrée où ne puisse, Si le bon droit est violé, D'un monarque français pénétrer la justice, Et, dès qu'il est vainqueur, il est plein de pitié. Même avant que de vaincre il est d'humeur joyeuse: Ainsi va l'esprit des Français. Dame Fortune est trop heureuse De travailler à leurs succès.

GRISELIDIS

NOTICE.

Le texte de l'_Histoire de Griselidis_ que nous donnons ci est celui qu'a donné Le Grand d'Aussy dans son choix de _fabliaux et contes_, réimprimé en 1829[48], et celui qu'il attribue à Mlle de Montmartin[49].

[Note 48: Chez Jules Renouard, 5 vol. in-8. L'_Histoire de Griselidis_ est à la page 297 du tome II.]

[Note 49: En 1749.]

Le premier texte français de cette touchante histoire date de 1484. On en a fait des éditions nombreuses avant qu'il entrât dans la Bibliothèque bleue, et il a eu l'honneur d'être mis en vers par Perrault.

C'est encore, à ce qu'il paraît, un conte d'origine française, quoique bien des gens s'imaginent qu'il nous vient directement de Boccace. L'ingénieux conteur italien inventait rarement les sujets de ses histoires; il les empruntait à droite et à gauche, en Italie ou ailleurs, et la plus abondante des sources où il ait puisé est précisément cette riche collection de petits romans et de fabliaux français qui, au moyen âge, faisaient déjà de notre nation la nation la plus littéraire, la plus spirituelle, la plus habile de l'Europe.

Le Grand d'Aussy s'exprime très-catégoriquement au sujet de Griselidis. «Du Chat[50], dit-il, dans ses notes sur Rabelais, avait déjà dit que Griselidis était tiré d'un manuscrit intitulé _le Parement des dames_, et c'est d'après ce témoignage que M. Manni, dans son _Illustrazione del Boccacio_, en a restitué l'honneur aux Français. La quantité de versions en prose qu'on fit de ce conte au quatorzième siècle prouve la grande réputation qu'il avait dès lors. J'en ai trouvé plus de vingt différentes sous le titre de _Miroir des dames_, _Enseignement des femmes mariées_, _Exemple des bonnes et mauvaises femmes_, etc.»

[Note 50: Le Duchat (1658-1736).]

Du reste, qu'il soit français ou qu'il soit italien, ce conte est un petit chef-d'oeuvre de grâce triste et de simplicité. Toute l'Europe en a fait ses délices.

GRISELIDIS.

I

Gautier, marquis de Saluces, est prié de se marier par ses barons.

En Lombardie, sur les confins du Piémont, est une noble contrée qu'on nomme la terre de Saluces[51], et dont les seigneurs ont porté de tout temps le titre de marquis.

[Note 51: Dans l'ancien royaume de Piémont, vers les sources du Pô, au pied des Alpes maritimes.]

De tous ces marquis, le plus noble et le plus puissant fut celui que l'on appelait Gautier. Il était beau, bien fait, avantagé de tous les dons de la nature; mais il avait un défaut: c'était d'aimer trop la liberté du célibat et de ne vouloir en aucune façon entendre parler de mariage. Ses barons et ses vassaux en étaient fort affligés; ils s'assemblèrent donc pour conférer entre eux à ce sujet, et, d'après leur délibération, quelques députés vinrent en leur nom lui tenir ce discours:

«Marquis, notre seul maître et souverain seigneur, l'amour que nous vous portons nous a inspiré la hardiesse de venir vous parler; car tout ce qui est en vous nous plaît, et nous nous réputons heureux d'avoir un tel seigneur; mais, cher sire, vous savez que les années passent en s'envolant et qu'elles ne reviennent jamais. Quoique vous soyez à la fleur de l'âge, la vieillesse néanmoins, et la mort, dont nul n'est exempt, s'approchent de vous tous les jours. Vos vassaux, qui jamais ne refuseront de vous obéir, vous supplient donc d'agréer qu'ils cherchent pour vous une dame de haute naissance, belle et vertueuse, qui soit digne de devenir votre épouse. Accordez, sire, cette grâce à vos fidèles sujets, afin que, si votre haute et noble personne éprouvait quelque infortune, dans leur malheur au moins ils ne restassent point sans seigneur.»

A ce discours, Gautier attendri répondit affectueusement: «Mes amis, il est vrai que je me plaisais à jouir de cette liberté qu'on goûte dans ma situation, et qu'on perd dans le mariage, si j'en crois ceux qui l'ont éprouvé. Toutefois je vous promets de prendre une femme, et j'espère de la bonté de Dieu qu'il me la donnera telle que je pourrai avec elle vivre heureux. Mais je veux aussi auparavant que vous me promettiez une chose: c'est que celle que je choisirai, quelle qu'elle soit, fille de pauvre ou de riche, vous la respectiez et l'honoriez comme votre dame, et qu'il n'y ait aucun de vous dans la suite qui ose blâmer mon choix ou en murmurer.»

Les barons promirent d'observer fidèlement ce que leur avait demandé le marquis leur seigneur. Ils le remercièrent d'avoir déféré à leur requête, et celui-ci prit jour avec eux pour ses noces, ce qui causa par tout le pays de Saluces une joie universelle.

II

Ce qu'était Griselidis.

Or, à peu de distance du château, il y avait un village qu'habitaient quelques laboureurs, et que traversait ordinairement le marquis, quand, par amusement, il allait chasser. Au nombre de ces habitants était un vieillard appelé Janicola, pauvre, accablé d'infirmités, et qui ne pouvait plus marcher. Souvent dans une malheureuse chaumière repose la bénédiction du ciel. Ce bon vieillard en était la preuve; car il lui restait de son mariage une fille nommée Griselidis, parfaitement belle de corps, mais l'âme encore plus belle, qui soutenait doucement et soulageait sa vieillesse. Dans le jour, elle allait garder quelques brebis qu'il avait; le soir, lorsqu'elle les avait ramenées à l'étable, elle lui apprêtait son chétif repas, le levait ou le couchait sur son pauvre lit. Enfin, tous les services et tous les soins qu'une fille doit à son père, la vertueuse Griselidis les rendait au sien.

Depuis longtemps le marquis de Saluces avait été informé, par la renommée commune, de la vertu et de la conduite respectable de cette fille. Souvent, en allant à la chasse, il lui était arrivé de s'arrêter pour la regarder, et dans son coeur il avait déjà déterminé que, si jamais il lui fallait choisir une épouse, il ne prendrait que Griselidis.

III

Mariage du marquis de Saluces.

Cependant le jour qu'il avait fixé pour ses noces arriva, et le palais se trouva rempli de dames, de chevaliers, de bourgeois et de gens de tous les états; mais ils avaient beau se demander les uns aux autres où était l'épouse de leur seigneur, aucun ne pouvait répondre. Lui alors, comme s'il eût voulu aller au-devant d'elle, sortit de son palais, et tout ce qu'il y avait de chevaliers et de dames le suivit en foule. Il se rendit ainsi au village chez le pauvre homme Janicola, auquel il dit: «Janicola, je sais que tu m'as toujours aimé; j'en exige de toi une preuve aujourd'hui: c'est de m'accorder ta fille en mariage.»

Le pauvre homme, interdit à cette proposition, répondit humblement: «Sire, vous êtes mon maître, mon seigneur, et je dois vouloir ce que vous voulez.»

La jeune fille, pendant ce temps, était debout auprès de son vieux père, toute honteuse, car elle n'était pas accoutumée à recevoir un pareil hôte dans sa maison. Le marquis lui adressant la parole: «Griselidis, dit-il, je veux vous prendre pour mon épouse; votre père y consent, et je me flatte d'obtenir aussi votre aveu; mais auparavant, répondez-moi à une demande que je vais vous faire devant lui. Je désire une femme qui me soit soumise en tout, qui ne veuille jamais que ce que je voudrai, et qui, quels que soient mes caprices ou mes ordres, soit toujours prête à les exécuter. Si vous devenez la mienne, consentez-vous à observer ces conditions?»

Griselidis lui répondit: «Monseigneur, puisque telle est votre volonté, je ne ferai ni ne voudrai jamais que ce qu'il vous aura plu de me commander; quand bien même vous ordonneriez ma mort, je vous promets de la souffrir sans me plaindre.

--Il suffit,» dit le marquis.