Chapter 14
En même temps il la prit par la main, et, sortant de la maison, il alla la présenter à ses barons et à son peuple: «Mes amis, voici ma femme, voici votre dame, que je vous prie d'aimer et d'honorer, si vous m'aimez moi-même.»
Après ces paroles, il la fit mener au palais, où les matrones la dépouillèrent de ses habits rustiques pour la parer de riches étoffes et de tous les ornements nuptiaux. Elle rougissait, elle était toute tremblante, et vous n'en serez pas surpris.
IV
Noces de Griselidis.
Le mariage et les noces furent célébrés le jour même. Le palais retentissait de toutes sortes d'instruments. De tous côtés on n'entendait que des cris de joie, et les sujets, ainsi que leur seigneur, paraissaient enchantés.
Jusque-là Griselidis s'était fait estimer par une conduite vertueuse; dès ce moment, douce, affable, obligeante, elle se fit aimer encore plus qu'on ne l'estimait, et, soit parmi ceux qui l'avaient connue avant son élévation, soit parmi ceux qui ne la connurent qu'après, il n'y eut personne qui n'applaudît à sa fortune.
Au bout d'une année elle donna à son époux une fille qui promettait d'être un jour aussi belle que sa mère. Quoique le père et les vassaux eussent plutôt désiré un fils, il y eut cependant par tout le pays de grandes réjouissances.
V
Première épreuve de Griselidis
L'enfant fut nourrie au palais par sa mère; mais, dès qu'elle fut sevrée, Gautier, qui depuis longtemps s'occupait du projet d'éprouver son épouse, quoique de jour en jour, charmé de ses vertus, il l'aimât davantage, entra dans sa chambre en affectant l'air d'un homme troublé, et lui tint ce discours: «Griselidis, tu n'as point oublié sans doute quelle fut ta première condition avant d'être élevée au rang de mon épouse. Pour moi, j'en avais presque perdu la mémoire, et ma tendre amitié dont tu as reçu tant de preuves t'en assurait. Mais depuis quelque temps mes barons murmurent. Ils se plaignent hautement d'être destinés à devenir un jour les vassaux de la petite-fille de Janicola; et moi, dont l'intérêt est de ménager leur amitié, je me vois forcé de leur faire ce sacrifice douloureux qui coûte tant à mon coeur. Je n'ai point voulu m'y résoudre cependant sans t'en avoir prévenue, et je viens demander ton aveu et t'exhorter à cette patience que tu m'as promise avant d'être mon épouse.
--Cher sire, répondit humblement Griselidis, sans laisser paraître sur son visage aucun signe de douleur, vous êtes mon seigneur et mon maître; ma fille et moi nous vous appartenons, et, quelque chose qu'il vous plaise ordonner de nous, jamais rien ne me fera oublier l'obéissance et la soumission que je vous ai vouées et que je vous dois.»
VI
Constance de Griselidis.
Tant de modération et de douceur étonnèrent le marquis. Il se retira avec l'apparence d'une grande tristesse; mais, au fond du coeur, il était plein d'amour et d'admiration pour sa femme. Quand il fut seul, il appela un vieux serviteur attaché à lui depuis trente ans, auquel il expliqua son projet et qu'il envoya ensuite chez la marquise. «Madame, dit le serviteur, daignez me pardonner la triste mission dont je suis chargé; mais monseigneur demande votre fille.»
A ces mots Griselidis, se rappelant le discours que lui avait tenu le marquis, crut que Gautier envoyait prendre sa fille pour la faire mourir. Elle étouffa néanmoins sa douleur, retint ses larmes, et, sans faire la moindre plainte ni même pousser un soupir, alla prendre l'enfant dans son berceau, la regarda longtemps avec tendresse; puis, lui ayant fait le signe de la croix sur le front et la baisant pour la dernière fois, elle la livra au sergent.
Celui-ci vint raconter à son maître l'exemple de courage et de soumission dont il venait d'être témoin. Le marquis ne pouvait se lasser d'admirer la vertu de sa femme; mais lorsqu'il vit pleurer dans ses bras cette belle enfant, son coeur fut ému et peu s'en fallut qu'il ne renonçât à sa cruelle épreuve. Cependant il se remit et commanda au vieux serviteur d'aller à Boulogne porter secrètement sa fille chez la comtesse d'Empêche, sa soeur, en la priant de la faire élever sous ses yeux, mais de façon à ce que personne au monde, pas même le comte son mari, ne pût avoir connaissance de ce mystère. Le serviteur exécuta fidèlement sa commission. La comtesse se chargea de l'enfant et la fit élever en secret, comme le lui recommandait son frère.
Depuis cette séparation, le marquis vécut avec sa femme comme auparavant. Souvent il lui arrivait d'observer son visage, et de chercher à lire dans ses yeux, pour voir s'il y démêlerait quelque signe de ressentiment ou de douleur. Mais il eut beau examiner, elle lui témoigna toujours le même amour et le même respect. Jamais elle ne montra l'apparence de la tristesse et, ni devant lui ni même en son absence, ne prononça une seule fois le nom de sa fille.
VII
Seconde épreuve de Griselidis.
Quatre années se passèrent ainsi, au bout desquelles elle mit au monde un enfant mâle qui acheva de combler le bonheur du père et la joie des sujets. Elle le nourrit de son lait comme l'autre. Mais, quand ce fils bien-aimé eut deux ans, le marquis voulut le faire servir à encore éprouver la patience de Griselidis, à laquelle il vint tenir à peu près les discours qu'il lui avait tenus autrefois au sujet de sa fille.
Quelle mortelle douleur dut ressentir en ce moment cette femme incomparable, quand, se rappelant qu'elle avait déjà perdu sa fille, elle vit qu'on allait faire mourir encore ce fils, son unique espérance et le seul enfant qu'elle croyait lui rester! Quelle est, je ne dis pas la mère tendre, mais même l'étrangère qui, à une telle sentence, eût pu retenir ses larmes et ses cris? Reines, princesses, marquises, femmes de tous les états, écoutez la réponse de celle-ci à son seigneur, et profitez de l'exemple.
«Cher sire, dit-elle, je vous l'ai juré autrefois et je vous le jure encore: je ne voudrai jamais que ce que vous voudrez. Quand, en entrant dans votre palais, je quittai mes pauvres habits, je me défis en même temps de ma propre volonté pour ne plus connaître que la vôtre. Que ne m'est-il possible de la deviner avant qu'elle s'explique? vous verriez vos moindres désirs prévenus et accomplis. Ordonnez de moi maintenant tout ce qu'il vous plaira. Si vous voulez que je meure, j'y consens; car la mort n'est rien auprès du malheur de vous déplaire.»
Gautier était de plus en plus étonné. Un autre qui eût moins connu Griselidis eût pu croire que tant de fermeté d'âme n'était qu'insensibilité; mais lui qui, pendant qu'elle nourrissait ses enfants, avait été mille fois témoin de sa tendresse pour eux, il ne pouvait attribuer son courage qu'à l'amour dévoué qu'elle avait pour lui. Il envoya, comme la première fois, son sergent fidèle prendre l'enfant, et le fit porter à Boulogne, ou il fut élevé avec sa petite soeur.
VIII
Troisième épreuve de Griselidis.
Après deux aussi terribles épreuves, Gautier eût bien dû se croire sûr de sa femme et se dispenser de l'affliger davantage. Mais il est des coeurs soupçonneux que rien ne guérit; qui, lorsqu'une fois ils ont commencé, ne peuvent plus s'arrêter, et pour lesquels la douleur des autres est un plaisir délicieux. Non-seulement la marquise paraissait avoir oublié son double malheur, mais de jour en jour Gautier la trouvait plus soumise, plus caressante et plus tendre. Et néanmoins il se proposait de la tourmenter encore.
Sa fille avait douze ans; son fils en avait huit. Il voulut les faire revenir auprès de lui, et pria la comtesse sa soeur de les lui ramener. En même temps il fit courir le bruit qu'il allait répudier sa femme pour en prendre une autre.
Bientôt cette barbare nouvelle parvint aux oreilles de Griselidis. On lui dit qu'une jeune personne de haute naissance, belle comme une fée, arrivait pour être marquise de Saluces. Si elle fut consternée d'un pareil événement, je vous le laisse à penser; cependant elle s'arma de courage et attendit que celui à qui elle devait obéir voulût donner ses ordres. Il la fit venir, et, en présence de quelques-uns de ses barons, il lui parla ainsi:
«Griselidis, depuis plus de douze ans que nous habitons ensemble, je me suis plu à t'avoir pour compagne, parce que je considérais ta vertu plus que ta naissance; mais il me faut un héritier: mes vassaux l'exigent, et Rome permet que je prenne une autre épouse. Elle arrive dans quelques jours. Ainsi prépare-toi à te retirer; emporte ton douaire et rappelle tout ton courage.
--Monseigneur, lui répondit Griselidis, je n'ignore pas que la fille du pauvre Janicola n'était pas faite pour devenir votre épouse; et, dans ce palais dont vous m'avez rendue la dame, je prends Dieu à témoin de ce que tous les jours, en le remerciant de cet honneur, je m'en reconnaissais indigne. Je laisse sans regret, puisque telle est votre volonté, les lieux où j'ai demeuré avec tant de plaisir, et je m'en retourne mourir dans la cabane qui me vit naître. Là, je pourrai rendre encore à mon vieux père des soins que j'étais forcée, malgré moi, de laisser à des mains étrangères. Quant au douaire dont vous me parlez, vous savez, sire, qu'avec un coeur chaste je ne pus vous apporter que pauvreté, respect et amour. Tous les habillements dont je suis vêtue, je vous les dois; ils sont à vous. Permettez que je les quitte et que je reprenne les miens que j'ai conservés. Voici l'anneau que vous m'avez donné en me prenant pour femme. Je sortis pauvre de chez mon père; j'y rentrerai pauvre, et ne veux y porter que l'honneur d'être l'irréprochable veuve d'un tel époux.»
IX
Admirable patience de Griselidis.
Le marquis fut tellement ému qu'il ne put retenir ses larmes et qu'il fut obligé de sortir pour les cacher. Griselidis quitta ses beaux vêtements, ses joyaux, ses ornements de tête: elle reprit ses habits rustiques et se rendit à son village, accompagnée d'une foule de barons, de chevaliers et de dames qui fondaient en larmes et regrettaient tant de vertus. Elle seule ne pleurait point. Elle marchait silencieuse, les yeux baissés.
On arriva ainsi chez Janicola, qui ne parut point étonné. De tout temps ce mariage lui avait paru suspect, et il s'était toujours douté de ce qui devait arriver. Le vieillard embrassa tendrement sa fille, et, sans témoigner ni courroux ni douleur, il remercia les dames et les chevaliers qui l'avaient accompagnée, et les exhorta à bien aimer leur seigneur et à le servir loyalement. Imaginez quel chagrin ressentait intérieurement le bon Janicola quand il songeait que sa fille, après un si long temps de plaisir et d'abondance, allait, le reste de sa vie, manquer de tout. Quant à Griselidis, elle ne semblait pas y penser, et c'était elle qui ranimait le courage de son père.
X
Griselidis reçoit la récompense de ses vertus.
Cependant le comte et la comtesse d'Empêche, suivis d'un grand nombre de chevaliers et de dames, allaient arriver avec les deux enfants. Déjà ils n'étaient plus qu'à une journée de Saluces. Le marquis, pour consommer la dernière épreuve, envoya chercher Griselidis, qui vint aussitôt à pied et en habit de paysanne. «Fille de Janicola, lui dit-il, demain arrive ma nouvelle épouse, et, comme personne dans mon palais ne connaît aussi bien que toi ce qui peut me plaire, et que je souhaite la bien recevoir, ainsi que mon frère, ma soeur et toute la chevalerie qui les accompagne, j'ai voulu te charger des soins de l'hospitalité qui les attend.
--Sire, répondit-elle, je vous ai de telles obligations que, tant que Dieu me laissera des jours, je me ferai un devoir d'exécuter ce qui pourra vous faire plaisir.»
Elle alla aussitôt donner des ordres aux officiers et aux domestiques. Elle-même aida aux divers travaux et prépara la chambre nuptiale, ainsi que le lit destiné à celle dont l'arrivée l'avait fait chasser. Quand la jeune personne parut, loin de laisser échapper à sa vue quelque signe d'émotion, loin de rougir des haillons sous lesquels elle se montrait à ses yeux, elle alla au-devant d'elle, la salua respectueusement et la conduisit dans son appartement. Par un instinct secret dont elle ne devinait pas la raison, elle se plaisait dans la compagnie des deux enfants; elle ne pouvait se lasser de les regarder et louait sans cesse leur beauté.
L'heure du festin arrivée, lorsque tout le monde fut à table, le marquis la fit venir, et lui montrant la jeune fille, qui était vêtue avec une éblouissante richesse, il lui demanda ce qu'elle en pensait. «Monseigneur, répondit-elle, vous ne pouviez la choisir plus belle et plus aimable, et, si Dieu exauce les prières que je ferai tous les jours pour vous deux, vous serez heureux ensemble. Mais, de grâce, sire, épargnez-lui les douloureuses blessures qui ont ensanglanté mon coeur. Plus jeune et plus délicatement élevée, elle ne saurait peut-être pas y résister; elle en mourrait.»
A ces mots, des larmes s'échappèrent des yeux du marquis. Il ne put dissimuler davantage, et, admirant cette douceur inaltérable et cette vertu que rien n'avait pu lasser, il s'écria: «Griselidis, ma chère Griselidis, c'en est trop. J'ai fait, pour éprouver ton amour, plus que jamais homme sous le ciel n'a osé imaginer, et je n'ai trouvé en toi qu'obéissance, tendresse, fidélité.»
Alors il s'approcha de Griselidis qui, modestement humiliée de ces louanges, avait baissé la tête. Il la serra dans ses bras et, l'arrosant de ses larmes, il ajouta en présence de cette nombreuse assemblée: «Femme incomparable, oui, toi seule au monde tu es digne d'être mon épouse, et tu seras ma femme chérie à jamais. Tu m'as cru le bourreau de tes enfants. Ils vivent, ma soeur nous les ramène; ce sont eux. Regarde-les; c'est ta fille, c'est ton fils. Et vous, mes enfants, venez vous jeter aux genoux de votre mère.»
Griselidis ne put supporter tant de joie à la fois. Elle tomba sans connaissance. Quand les secours qu'on lui prodigua lui eurent fait reprendre ses sens, elle prit les deux enfants, les couvrit de baisers et de larmes et les tint longtemps serrés sur son coeur. On eut de la peine à les lui arracher. Tout le monde pleurait dans l'assemblée; on n'entendait que des cris de joie et d'admiration, et cette fête, ce festin qu'avait préparé l'amour du marquis, devint un triomphe pour Griselidis.
Gautier fit venir au palais de Saluces le vieux Janicola, qu'il n'avait paru négliger que pour éprouver sa femme et qu'il honora le reste de sa vie.
Les deux époux vécurent encore vingt ans, dans l'union et la concorde la plus parfaite. Ils marièrent leurs enfants, dont ils virent les héritiers; et, après eux, leur fils hérita du marquisat, à la grande joie de leurs sujets.
La patience chez les femmes A quelque chose de divin; C'est une tendre fleur qui fleurit dans les âmes Et, plus blanche que lis, que muguet et jasmin, S'épanouit en fraîcheur angélique; Mais quelle est celle qui se pique D'imiter Griselidis? Sans doute les essais de Gauthier sont hardis. Et peut-être que trop il a tourmenté celle Qu'il aimait au fond de son coeur; Mais qui se fût conduite en épouse fidèle, Comme Griselidis avecque son seigneur?
LE JUIF ERRANT
NOTICE.
Est-il rien sur la terre Qui soit plus surprenant Que la grande misère Du pauvre Juif Errant? Que son sort malheureux Paraît triste et fâcheux!
La complainte de Berquin a rendu populaire en France cette misère extrême d'Isaac Ahasvérus Laquedem. Les Allemands ont diverses légendes qui sont le récit de ses malheurs; mais j'avoue que celles que j'ai lues ne m'ont donné nulle envie de les imiter. La plus mauvaise est celle qui s'imprime peut-être encore à Montbéliard ou à Troyes, et qu'on rencontre quelquefois sur les quais, tristement enveloppée d'un papier bleu. Il n'y a là ni esprit, ni grâce, ni imagination, rien qui charme ou qui effraye.
D'autres peuvent montrer le Juif errant poursuivi par le remords et par les visions terribles; j'ai tout uniment parlé des premiers jours de sa punition et raconté la lutte qu'il a eu à subir contre les premiers coups de son infortune. Peut-être eût-il été assez facile et très-naturel, poursuivant ce récit, de traverser les siècles et les générations, et de tracer à grands traits une intéressante histoire de l'humanité moderne. Toute modeste est cette peinture qui n'a point songé à être un tableau.
Depuis dix-huit siècles, hélas! Sur la cendre grecque et romaine, Sur les débris de mille États, L'affreux tourbillon me promène. J'ai vu sans fruit germer le bien, Vu des calamités fécondes, Et, pour survivre au monde ancien, Des flots j'ai vu sortir deux mondes.
Voilà ce que dit le Juif errant de Béranger, et ce qu'on n'a point paraphrasé ici.
Même dans le cadre étroit que j'ai choisi, je pouvais m'étendre, et du moins je pouvais agiter la couleur. Ceux qui désirent des dessins plus énergiques et des scènes plus puissamment peintes sont servis à souhait. Depuis que ce volume modeste a paru, il a été donné au public une série de grandes gravures sur bois qui forment la légende illustrée du _Juif errant_. Le texte est de Pierre Dupont et de Paul Lacroix. Mon camarade de collége Gustave Doré a dessiné ces planches; son imagination si riche, si active, a jeté là feu et flammes.
Je lui ai emprunté l'idée de mon dernier chapitre.
LE JUIF ERRANT.
I
Le Juif errant chasse Jésus-Christ qui a besoin de se reposer un instant sous le faix de sa croix.
Le Christ, condamné, portait sa croix sur le Calvaire. Autour de lui se pressaient quelques amis timides et d'implacables ennemis; les uns dissimulaient leur douleur, les autres exagéraient la violence de leur joie et se répandaient en invectives et en outrages. Comme à l'heure à jamais terrible où le Christ expira sur la croix, le soleil s'était caché, de longs nuages noirs avaient envahi le ciel de toutes parts; il brillait des éclairs qui se détachaient lentement du sein de ces nuées; les sifflements du vent et les rafales subites jetaient la terreur dans les âmes. Malgré le vent et la pluie, l'air était lourd et on étouffait. Chacun était à la porte de sa maison, attendant le passage du Christ. Isaac Laquedem l'attendait comme tout le monde. Au moment où un éclair plus brillant que les autres venait de déchirer la voûte du ciel, il entendit des cris sauvages et quelques gémissements: c'était le cortége de Jésus qui s'avançait. La figure du Fils de Dieu ruisselait de sang et de sueur; une poussière épaisse couvrait ses cheveux; ses mains tremblantes serraient le bois de la croix fatale; il pliait sous le fardeau, il semblait près de tomber, près d'expirer à chaque pas; et toutefois il marchait toujours sans murmure, l'oeil plein d'une douceur divine, et rien dans sa douleur n'avait altéré les sources de sa bonté. Il allait passer devant la boutique du cordonnier, lorsque, apercevant devant elle un escabeau, il s'approcha et fit un geste pour indiquer qu'il désirait s'y reposer un instant. Je ne sais quelle férocité soudaine s'empara de l'âme du maître de l'escabeau; la peur le fit lâche, et la lâcheté cruel: «Lève-toi, dit-il au Christ, et continue à suivre la route jusqu'au gibet, fils de Dieu, Messie, rédempteur des hommes, roi des Juifs. Je ne veux pas que le seuil de ma maison soit souillé aujourd'hui.»
Un centurion qui se trouvait derrière lui fit entendre un gros rire qui parut une marque d'approbation; mais le Christ, regardant fixement le Juif si lâchement cruel, dit: «Isaac Laquedem, parce que tu n'as pas eu pitié de moi, tu marcheras sans repos jusqu'à l'heure du jugement dernier.»
II
Le Juif errant commence son voyage.
Ceux qui étaient autour du Christ se mirent à rire aux éclats, et il y eut un de ses persécuteurs qui vint le tirer par les cheveux pour le forcer à hâter sa marche; mais Isaac, condamné dès ce moment à son voyage lamentable, se sentit atteint au coeur par la parole divine et resta sans voix, épouvanté, plein d'horreur.
Son père et sa mère vivaient encore; mais il ne s'était pas marié jusqu'alors, et il était seulement sur le point de se donner une épouse, suivant les préceptes de Jéhovah.
Il se passa un temps pendant lequel il ne vit rien et n'entendit rien. Lorsqu'il sortit de cet éblouissement et de cette épouvante, sa main chercha d'elle-même un bâton, ses yeux se portèrent sur la route, et ses jambes, malgré lui, marchèrent. Il essaya de résister à la force qui l'entraînait et au moins voulut fermer sa boutique; mais aucun effort de sa volonté ne put contraindre son corps à lui obéir: il lui fallut marcher en avant sans se détourner et abandonner le lieu où il avait vécu, où il avait espéré devenir riche, où il voulait mourir. Au bout de quelques moments, il rencontra son père et sa mère qui, instruits par la rumeur publique de l'aventure qui lui était arrivée, accouraient auprès de lui. Ils le virent l'oeil morne, les cheveux hérissés, le front couvert de sueur, n'essayant plus de lutter contre la malédiction du Christ et emporté dans une course qui ne devait plus s'interrompre. Ils s'approchèrent et l'embrassèrent en pleurant; il ne les a pas revus depuis.
Saisis de crainte, ils restèrent quelques jours dans un état voisin de la mort; l'appareil du supplice de Jésus les convertit à la doctrine prêchée par le Rédempteur; ils sont morts chrétiens.
III
La première nuit d'angoisses.
Poursuivant sa course involontaire, Isaac Laquedem s'achemina vers le Sud. Le soir le surprit bientôt. Comment exprimer l'état d'angoisses dans lequel se trouvaient toute son âme et sa chair elle-même? Esclave d'une volonté mystérieuse, et dépouillé du pouvoir que tout homme a reçu sur ses membres, il vivait d'une vie nouvelle et passait comme un étranger, comme une matière, au milieu des hommes. Il sentait qu'il avait été précipité dans un abîme sans fond, et toutefois il ne pouvait se résoudre à quitter toute espérance.
La nuit venue, il lui sembla que le supplice allait cesser et qu'il rentrerait par le sommeil en possession du repos qu'il avait perdu. Il était fatigué par une longue marche; il entra dans une hôtellerie à Jethira, vers les confins du pays de Juda et non loin de l'ancienne Idumée. Sa physionomie avait quelque chose de surnaturel; on le fuyait comme une bête fauve; en vain il cria plusieurs fois pour qu'on lui apportât à manger et à boire: nul ne se présenta; il fut lui-même obligé de préparer son repas en se servant des ustensiles de la maison. Lorsqu'il eut achevé, il s'assit devant une table et commença à dîner; il ne resta pas assis plus de quelques secondes; ses jarrets détendus se roidirent tout à coup; un malaise accablant l'envahit, et il fut obligé de se lever. Il vit alors que nul remède ne viendrait guérir son mal, et qu'il était à jamais perdu; il versa ce soir-là plus de larmes que Rachel n'en versa lorsque ses enfants moururent; enfin il mangea debout. Cependant la fatigue amenait le sommeil: il se coucha; mais, plus vite encore qu'au moment où il s'était assis, les mêmes douleurs reparurent, et il se remit en route. Toute la nuit, il continua à marcher vers le Sud, lassé, brisé par la fatigue, et cependant marchant toujours. Quel sort que le sien! il détestait son crime, il avait le coeur déchiré lorsqu'il songeait au supplice de Jésus et à la brutalité de ses paroles. Le voilà donc en route pour un voyage sans fin, ne choisissant pas toujours son chemin, poussé irrésistiblement d'une colline vers une autre colline et d'un pays vers l'autre.