Légendes pour les enfants

Chapter 8

Chapter 84,145 wordsPublic domain

Alors le duc répondit que cela lui plaisait et que c'était sagement parler. Il ne tarda donc pas à demander la demoiselle, qui lui fut accordée, et on fit des noces magnifiques.

II

Comment, après que le duc de Normandie eut épousé la fille du duc de Bourgogne, il retourna à Rouen.

Le duc, ayant épousé ladite demoiselle, l'emmena en très-grande pompe en la cité de Rouen, accompagné de plusieurs barons, chevaliers, dames et demoiselles, tant du pays de Bourgogne que d'ailleurs; il fut reçu avec magnificence, et il y eut de grandes réjouissances entre les Bourguignons et les Normands qui se trouvaient rassemblés là.

Le duc et la duchesse vécurent ensemble sans avoir d'enfant jusqu'à l'âge de quarante ans. Ils étaient gens de bien, craignant et aimant Dieu, se confessant souvent de leurs péchés, faisant aumônes et oraisons, se montrant doux et humains à chacun, de sorte que tous biens et toutes vertus abondaient en eux. Le duc adressait ses prières à Dieu pour avoir des enfants par lesquels il pût être servi et honoré; mais, quelques prières qu'il fît, il n'en pouvait obtenir. Et il s'en plaignait souvent devant la duchesse, qui lui répondait: «Sire, il faut nous y résigner, puisque cela plaît à Dieu, et avoir patience en toutes choses.»

III

Comment naquit Robert et comment sa mère le donna au diable dès le commencement.

Peu de temps après, le duc alla à la chasse fort courroucé. Troublé en soi-même, il se plaignait et disait: «Je vois de nobles dames mères de plusieurs enfants qui font leur joie; je reconnais bien maintenant que Dieu me hait.»

Alors le diable, qui est toujours prêt à décevoir le genre humain, tenta le duc et lui troubla si fort l'entendement que, quand il fut rentré en son palais, il alla trouver la duchesse, et pria Dieu de lui donner lignée. La duchesse, qui était en colère, dit follement: «S'il me vient un enfant, au diable soit-il donné! Oui, dès à présent, je le lui donne de bonne volonté!»

Justement ce jour-là Dieu leur accorda un enfant qui devait faire bien du mal dans sa vie, comme vous verrez ci-après; car, naturellement, il était enclin à tous les vices et à toutes les fautes; toutefois, à la fin il se corrigea et se convertit si bien qu'il paya à Dieu une amende salutaire de ses forfaits; et il fut sauvé, comme le témoigne assez amplement l'histoire particulière de sa vie.

IV

Des terribles signes qui furent vus à la naissance de Robert le Diable.

La duchesse mit son enfant au jour avec grande peine et douleur.

Peu après que l'enfant fut né, il se montra une nuée si obscure qu'il semblait que la nuit était proche; et il commença à tonner si merveilleusement et il y eut tant d'éclairs qu'on eût cru le ciel ouvert et la maison enflammée.

Les quatre vents furent aussi émus de telle manière que la maison tremblait; il en tomba une grande partie sur le sol. Les seigneurs et les dames qui étaient là croyaient qu'ils allaient mourir, vu les terribles tempêtes qui couraient dans le ciel; mais à la fin Dieu voulut que le temps s'apaisât, et le calme reparut.

On porta l'enfant vers les fonts baptismaux[25], il fut nommé Robert, et tous ceux qui le voyaient s'émerveillaient de ce qu'il était si grand: car on eût dit qu'il avait déjà un an. Du temps qu'on le portait à l'église et qu'on le ramenait au logis, il ne cessa de pleurer et de gémir. Incontinent les dents lui vinrent, et il s'en servit pour mordre les nourrices qui l'allaitaient, tellement que nulle femme ne le pouvait plus allaiter; et force fut qu'on lui donnât à boire dans un cornet qu'on lui mettait en la bouche. Avant qu'il eût un an, il parlait aussi bien que parlent les autres enfants à cinq. Plus il croissait, plus il prenait plaisir à mal faire; car, depuis qu'il pouvait aller tout seul, il n'était ni homme ni femme qui le pussent tenir; et, quand il trouvait les autres petits enfants, il les battait, leur jetait des pierres et les frappait de gros bâtons. En quelque lieu que ce fût; il ne cessait de mal faire. Il commença bien jeune à mener une mauvaise vie; il rompait les bras à l'un et les jambes à l'autre.

[Note 25: _Fonts baptismaux_, fontaines baptismales, sources d'eau qui servent au baptême.]

Les barons qui le voyaient disaient que c'était jeunesse et prenaient plaisir à ce que faisait l'enfant. Plus tard ils s'en repentirent.

V

Comment tous les enfants, d'un commun accord, le nommèrent Robert le Diable.

Bientôt après l'enfant grandit, non en bon coeur, mais seulement de corps: ne dit-on pas communément que la mauvaise herbe croit vite? Il allait par les rues, frappant et heurtant ce qu'il rencontrait, comme s'il eût été enragé; et nul n'osait se trouver devant lui.

Quelquefois les enfants s'assemblaient contre lui et le battaient, et, quand ils le voyaient, la plupart disaient: «Voici le Diable!» et ils s'enfuyaient devant lui comme les brebis devant le loup. Cette méchanceté fit qu'ils le nommèrent tous Robert le Diable. Cela fut connu bientôt dans le pays, de sorte que le nom lui resta; et il lui restera tant que durera le monde.

Quand l'enfant eut sept ans, le duc, voyant ses mauvaises manières, le fit venir pour lui faire des remontrances et lui dit: «Mon fils, il est temps que vous ayez un maître pour qu'il vous instruise et vous mène à l'école; car vous êtes assez grand pour apprendre ce qu'il faut apprendre, comme à lire et à écrire[26], et aussi pour vivre en bonnes moeurs.» Et il lui donna un maître pour l'instruire et le gouverner.

[Note 26: En ce temps-là les plus savants ne savaient guère autre chose.]

VI

Comment Robert le Diable tua le maître d'école d'un coup de couteau.

Ainsi qu'on le sait, le maître voulant un jour corriger Robert de plusieurs fautes qu'il avait commises, Robert tira son couteau et l'en frappa tellement qu'il en mourut. Puis Robert dit à son maître en lui jetant son livre par dépit: «Maître, voilà votre science; jamais prêtre ni clerc[27] ne sera mon maître; je vous l'ai assez fait connaître.»

[Note 27: Homme de science.]

Et depuis, il n'y eut maître si hardi qui osât entreprendre de l'instruire et châtier en quelque manière que ce fût; force fut donc au duc de le laisser vivre à sa fantaisie.

Il ne se plaisait qu'à mal faire; il n'avait aucun respect pour Dieu et l'Église, et ne gardait en rien ni raison ni mesure. Il était enclin à tous les vices. Quand il allait à l'église et qu'il voyait que les prêtres et les clercs voulaient chanter, il avait des poudres et autres ordures qu'il jetait par grande dérision. S'il voyait des gens prier Dieu, il les frappait par derrière. Chacun le maudissait donc pour le mal qu'il faisait; et le duc, voyant son fils si méchant et si mal morigéné, en était assez peiné pour désirer sa mort. La duchesse en était si inquiète que c'était merveille. Un jour elle dit au duc: «L'enfant a beaucoup d'âge et est assez grand; il me semble qu'il serait bon de le faire chevalier; il changera peut-être de vie.» Le duc approuva ces paroles de la duchesse. Robert n'avait que dix-sept ans.

VII

Comment Robert fut fait chevalier.

Quelques jours avant la Pentecôte, le duc ordonna par tout son pays que les principaux de ses barons s'assemblassent. En leur présence, il appela Robert et lui dit (après avoir eu l'avis de tous les assistants): «Mon fils, entendez ce que je veux dire par le conseil de nos barons. Vous serez chevalier, afin que vous puissiez hanter les autres chevaliers et prud'hommes[28], et changiez vos habitudes; et ayez de meilleures manières de vivre, car les vôtres sont déplaisantes; soyez donc courtois, humble et bon, ainsi que sont les autres chevaliers, car les honneurs changent les moeurs.»

[Note 28: Hommes sages.]

Alors Robert répondit à son père: «Je serai donc chevalier; mais il ne m'importe que je sois en haut ou en bas; je suis décidé à faire entièrement ce qu'en mon coeur je pense, et à agir ainsi que mon esprit me conduira, d'où il suit que je n'ai pas à changer mes manières de vivre.»

La veille[29] de la Pentecôte fut bien veillée; mais, en cette nuit, qui eût dû être toute de recueillement, Robert ne cessa de frapper l'un et de heurter l'autre, ne se souciant guère de prier Dieu. Le lendemain, jour de la Pentecôte, Robert fut fait chevalier. Le duc fit crier une joute à laquelle fut Robert, qui ne craignait nul homme, tant hardi fût-il. Il attaquait quiconque se trouvait là. Les joutes commencèrent, et, si vous vous y étiez trouvé, vous auriez vu beau carnage: car Robert, qui était tout plein de cruauté, n'épargnait personne; tous ceux qui étaient devant lui, il les faisait tomber de cheval à terre; à l'un il rompait le col, à l'autre la cuisse. Il attendait tout homme qui venait jouter contre lui; mais nul n'échappait de ses mains sans en porter la marque ou aux reins ou aux cuisses; tous étaient marqués quelque part. Il gâta dix chevaux en ces joutes. Les nouvelles en furent portées au duc, qui en fut bien fâché; il y alla et voulut faire cesser les engagements; mais Robert, qui semblait enragé et hors de sens, ne voulut pas obéir au duc son père; il commença à frapper de côté et d'autre et à abattre chevaux et chevaliers, tellement qu'en ce jour-là il tua trois des plus vaillants chevaliers. Tous ceux qui étaient à lui demandèrent quartier; mais c'était en vain, et nul n'osait se trouver devant lui, tant il était fort, et parce qu'il était si inhumain que chacun le haïssait. On lui disait: «Pour la grâce de Dieu, Robert, laissez la joute; car monseigneur votre père a fait dire que chacun cesse, et il est courroucé de ce que plusieurs personnes de qualité ont perdu la vie.» Mais Robert, qui était échauffé et quasi hors de sens, ne tenait aucun compte des choses qu'on lui disait; il faisait de pis en pis, tuant tous ceux qu'il rencontrait. Robert fit tant que le peuple s'émut et vint vers le duc, disant: «Seigneur duc, c'est grande folie de souffrir que votre fils Robert fasse ce qu'il fait; pour Dieu, veuillez y porter remède.»

[Note 29: Veille, ici, ne veut pas dire _le jour qui précède_, mais _le temps où l'on veille_.]

VIII

Comment Robert allait par le pays de Normandie, désolant et prenant tout, et blessant chacun.

Quand Robert vit qu'il n'y avait plus personne aux joutes, il s'en fut par le pays, où il fit des maux bien plus grands que ceux qu'il avait faits jusqu'alors. Il tua tant de gens que ce fut pitié. Et il n'y avait nul homme en Normandie qui ne fût outragé par lui; mêmement il pillait les églises et leur faisait guère incessamment. Il n'y avait abbaye qu'il ne fît dépouiller et détruire.

Tous ceux qu'il avait battus, blessés et volés, venaient se plaindre au duc et lui racontaient le désordre que faisait Robert par tout le pays de Normandie. L'un disait: «Monseigneur, votre fils m'a pris ma femme;» l'autre disait: «Il a enlevé ma fille;» l'autre disait: «Il m'a volé;» l'autre disait: «Il m'a battu et blessé.»

Le duc, qui entendait dire ces choses de son fils, se prit à pleurer et dit: «J'ai eu une grande joie en voyant qu'il me naissait un fils; mais j'en ai un qui me fait tant de peine que je ne sais ce que je dois faire.»

IX

Comment le duc de Normandie envoya des gens pour prendre son fils Robert qui leur creva les yeux.

Un chevalier qui était là, voyant le duc en cette grande douleur, lui dit: «Monseigneur, je vous conseille de mander Robert et de le faire venir devant vous, en la présence de toute votre cour. Vous lui défendrez de faire dorénavant le moindre mal, lui disant que, s'il désobéit, vous le ferez emprisonner et ordonnerez justice.»

Le duc écouta volontiers ce conseil et dit que le chevalier avait parlé sagement. Il envoya aussitôt des gens par le pays pour chercher Robert, et leur commanda de l'amener devant lui.

Robert, qui était dans les champs, apprit que le peuple s'était plaint à son père et que le duc avait commandé qu'il fût pris et mené devant lui. Sa colère fut grande; et à tous ceux qu'il rencontrait, même aux messagers de son père, il creva les yeux. Quand il les eut ainsi aveuglés, il leur dit par moquerie: «Mes amis, vous en dormirez mieux; allez dire à mon père que je ne fais guère attention à ses ordres, puisque, en dépit de lui et de ce qu'il me mande, je vous ai crevé les yeux, comme vous devez le savoir.»

Les messagers qui avaient été envoyés pour amener Robert retournèrent en pleurant vers le duc et lui dirent: «Voyez, seigneur, comme votre fils nous a aveuglés et mal accommodés.» Le duc fut fort fâché des nouvelles qu'il avait apprises, et il commença à songer à ce qu'il devait faire pour venir à bout de son fils.

X

Comment le duc de Normandie fit faire commandement par tout son pays que Robert fût pris et mené en prison, lui et ses compagnons.

Il réunit son conseil et dit: «Seigneurs, ne pensez plus à cela; car je vous certifie, vu la grande rébellion de Robert et ce qu'il a fait aux messagers, que jamais il ne reviendra vers nous; mais il est nécessaire de punir les maux qu'il a faits, comme le veulent la raison, les lois et la justice.»

Ayant ainsi parlé, il envoya incontinent, par toutes les villes du duché, crier, publier et commander, de par lui, à tous les sergents, justiciers et officiers, qu'ils fissent diligence pour prendre Robert et l'enfermer, et avec lui tous ceux qui étaient de sa bande et qui l'aidaient à mal faire. Cet édit fait et publié par le duc vint à la connaissance de Robert le Diable, et peu s'en fallut qu'il ne perdît la raison. Il grinçait des dents et jurait qu'il ferait la guerre au duc son père, et qu'il le mettrait à mal: en quoi le diable le conseillait.

XI

Comment Robert le Diable établit une maison dans un bois ténébreux et obscur, et là, fit des maux sans nombre.

Robert fit faire une maison forte dans un grand bois, en un lieu obscur et ténébreux, où il alla établir sa résidence. Or ce lieu était presque inhabitable et plus périlleux qu'on ne saurait dire. Robert fit assembler avec lui tous les mauvais garçons du pays et les retint pour le servir; car il y en avait de mauvais et de diverses sortes, comme larrons, meurtriers, gens pervers et mauvais, épieurs de chemins, brigands de bois, et gens bannis, gens excommuniés, désireux de mal faire, gens gloutons et orgueilleux, et les plus terribles de ceux qui vivaient alors sous les cieux; Robert en fit une grande troupe, dont il était capitaine.

En ce bois, Robert et ses compagnons faisaient des maux innombrables et sans honte aucune. Ils coupaient la gorge des voyageurs et détruisaient les marchands; nul n'osait aller dans les champs à cause de la crainte qu'on avait d'eux; chacun tremblait de peur; tout le pays était pillé par Robert et ses compagnons; nul n'osait sortir de son logis: car aussitôt on était pris et enlevé par eux, et les pauvres pèlerins qui passaient par le pays étaient saisis et mis à mort.

Tout le peuple les craignait donc et les redoutait, comme les brebis craignent les loups; car, à la vérité, ils étaient tous des loups, ravissant et dévorant ce qu'ils pouvaient rencontrer. Robert le Diable mena en ce lieu une très-mauvaise vie avec ses compagnons; à toute heure il voulait manger et gourmander, et jamais il ne jeûna, que ce fût grande vigile, carême ou quatre-temps. Tous les jours il mangeait de la chair, le vendredi comme le dimanche. Mais après que lui et tous ses gens eurent commis une foule de crimes, il eut lui-même à souffrir beaucoup, comme vous verrez ci-après.

XII

Comment Robert le Diable tua sept ermites en un bois.

Or, durant le temps où Robert le Diable était en ce bois avec ses meurtriers et pilleurs d'églises, pires que dragons, loups et larrons, il n'avait pas son pareil au monde pour le mal, car il ne craignait ni Dieu ni diable. Un jour qu'il avait grande volonté de mal faire, il s'en alla hors de sa maison pour chercher quelque mauvaise aventure ou quelqu'un qu'il pût tourmenter, comme il avait accoutumé; quand il fut dans le bois, il rencontra sept ermites et les tua avec son épée. Ils ne lui voulurent opposer aucune résistance; mais ils souffrirent et endurèrent pour l'amour de Dieu tout ce qu'il leur voulut faire; puis, quand il eut tout tué, il dit en se riant d'eux: «J'ai trouvé une belle nichée.»

Ainsi Robert le Diable commit un grand meurtre en dépit de Dieu et de la sainte Église. Il voulait mettre tout le monde en sa sujétion. Après qu'il eut fait cette méchanceté, il sortit de la forêt comme un diable forcené et pire qu'un enragé; et ses vêtements étaient tout rouges et teints du sang de ceux qu'il avait tués.

XIII

Comment Robert s'en alla au château d'Arques vers sa mère, qui y était venue dîner.

Une fois Robert arriva dans le voisinage du château d'Arques[30]; en chemin il tua un pauvre petit berger qui lui avait dit que la duchesse sa mère devait venir dans le château. Quand il fut tout à fait près de la porte, les hommes, les femmes et les petits enfants s'enfuyaient devant lui; les uns s'enfermaient dans leurs maisons et les autres se retiraient dans l'église. Alors Robert, voyant que chacun fuyait devant lui, commença à penser en lui-même, et dit en pleurant: «Mon Dieu, d'où vient donc que chacun s'enfuit devant moi? je suis bien malheureux et le plus infortuné homme de ce monde; il semble que je sois un loup. Hélas! je conçois bien maintenant que je suis le plus mauvais de tous les hommes. Je dois maudire ma vie, car je crois que je suis haï de Dieu et du monde.»

[Note 30: Sur la rivière d'Arques, près de Dieppe (Seine-Inférieure). Henri IV y a gagné une bataille contre les Espagnols et les Ligueurs.]

Dans ces sentiments, Robert vint jusqu'à la porte du château et descendit de son cheval; mais personne n'osait approcher de lui pour le prendre, et il n'avait point de page pour le servir. Il laissa le cheval à la porte du château, et s'en alla à la salle où était sa mère; et, quand elle vit son fils, duquel elle savait la cruauté, elle fut tout épouvantée et voulait s'enfuir. Alors lui, qui avait vu que les gens s'étaient enfuis devant lui et qui en avait grande douleur, s'écria: «Madame, n'ayez pas peur de moi et ne bougez jusqu'à ce que je vous aie parlé.» Il s'approcha d'elle et lui parla en cette manière: «Madame, je vous supplie qu'il vous plaise de me dire d'où vient que je suis si terrible et si cruel; car il faut que cela procède de vous ou de mon père: ainsi je vous prie de me dire la vérité.»

La duchesse fut étonnée d'ouïr ainsi parler Robert, et, reconnaissant son fils, se jeta à ses pieds et lui dit en pleurant: «Mon fils, je veux que vous me coupiez la tête.» Car elle savait bien que c'était par elle que Robert était si méchant, à cause des paroles qu'elle avait dites autrefois.

Robert lui répondit: «Hélas! madame, pourquoi vous ferais-je mourir, moi qui ai tant fait de maux? Je serais pire que jamais, et je ne ferai cela pour rien au monde.»

Alors la duchesse lui raconta comment elle l'avait donné au diable; elle se croyait la plus malheureuse femme qui fut jamais, et peu s'en fallait qu'elle ne se désespérât. Quand Robert entendit ce que sa mère lui disait, il tomba évanoui de la douleur qu'il eut au coeur, puis il revint à lui, pleura amèrement, et dit: «Les diables ont grande envie d'avoir mon corps et mon âme; mais dorénavant je veux cesser de mal faire, renonçant à toutes les oeuvres du démon.»

Puis il dit à sa mère: «Ma très-honorée dame et mère, je vous supplie humblement que ce soit votre bon plaisir de me recommander à mon père, car je veux aller à Rome, où présentement est le pape avec l'empereur[31], pour me confesser des péchés que j'ai faits, ne pouvant plus dormir en repos jusqu'à ce que j'aie été vers le pape, qui absout les pécheurs. Mon père m'a fait bannir de son pays et toujours m'a fait grande guerre; mais de tout cela je ne me soucie. Je n'ai jamais voulu amasser de richesses; je suis décidé tout à fait à travailler au salut de mon âme, et dorénavant j'y emploierai tout mon temps et mon entendement.»

[Note 31: L'empereur d'Allemagne, successeur de Charlemagne et roi d'Italie.]

XIV

Comment Robert quitta sa mère, qui en eut grande douleur.

Robert monta à cheval et retourna vers ses gens, qu'il avait laissés dans la forêt, et la duchesse demeura en son hôtel, s'affligeant et se tourmentant pour l'amour de son fils qui avait pris congé d'elle. Souvent elle s'écriait à haute voix: «Hélas! que j'ai de douleur! Que ferai-je? mon fils Robert n'a pas tort s'il n'accuse que moi; car il me hait; et je me veux du mal, moi qui suis cause de tant de maux qu'il a faits.»

Tandis que la duchesse se désolait ainsi, le duc arriva, et, quand il fut auprès d'elle, elle lui répéta tristement ce que Robert avait dit; le duc lui demanda si son fils se repentait du mal qu'il avait fait. «Ce que Robert veut entreprendre ne saurait jamais réparer les grands dommages qu'il a faits par le pays; et toutefois je prie Dieu de le vouloir conduire de telle façon qu'il arrive à bonne fin: car je ne crois pas que jamais il puisse revenir, s'il ne se met en chemin pour aller à Rome, et il mourra si Dieu n'a pitié de lui.»

Lorsque Robert fut parti d'Arques, il chemina si longtemps qu'il arriva dans le bois où il avait laissé ses compagnons, qui étaient à table et dînaient. Quand ils virent Robert, ils se levèrent tous pour lui faire honneur; mais Robert commença à leur remontrer leur vie perverse et mauvaise, en les voulant corriger, et il leur dit: «Pour l'honneur de Dieu, compagnons, entendez bien ce que je veux vous dire: vous savez et connaissez la détestable vie que nous avons menée le temps passé, très-dangereuse pour nos corps et nos âmes; vous savez combien d'églises nous avons détruites et ruinées, combien de marchands nous avons volés et tués. On aurait peine à compter les gens d'Église et les vaillants hommes qui ont été mis à mort par nous: aussi sommes-nous tous en danger d'être damnés, si Dieu n'a pitié de nous. Je vous supplie, pour l'amour de Dieu, de renoncer à cette dangereuse vie, et de faire avec moi pénitence des péchés que nous avons commis. Quant à moi, je suis décidé à me rendre à Rome, où présentement est le pape avec l'empereur, pour confesser mes péchés, espérant obtenir mon pardon; et je ferai pénitence de tous les crimes que j'ai commis.»

Alors un des larrons se leva comme un fou et dit à ses compagnons: «Avisez le renard; il deviendra ermite. Robert se moque bien de nous; il est notre capitaine et notre maître; c'est lui qui fait la pire besogne de nous tous et qui nous montre le chemin. Que vous semble de ceci? durera-t-il en cette résolution?

--Seigneurs, dit Robert, je vous supplie de bon coeur, ne dites pas ces choses; mais pensez au salut de vos âmes et de vos corps; demandez pardon à Dieu tout-puissant; il aura pitié de vous. Ce serait une grande erreur que de demeurer en cet état. Employez vos oeuvres à honorer et à servir Dieu.»

Quand Robert eut dit cela, un des larrons lui dit: «Notre maître, laissez ces choses, car vous parlez pour rien: quoi que vous puissiez dire ou faire, nous ne vivrons jamais autrement, et soyez assuré que telle est notre intention. A cela nous sommes obstinés; nous ne demeurerons jamais en paix ni ne cesserons de mal faire; car nous ne changerons jamais.»

Tous les autres qui étaient là dirent d'un commun accord: «Il est vrai; car ni pour vie ni pour mort, nous ne changerons point; nous l'avons ainsi conclu entre nous: c'est notre volonté.»

XV

Comment Robert le Diable assomma ses compagnons.

Robert, ayant entendu ce que les larrons disaient, en fut courroucé et dit: «Si ces ribauds demeuraient dans cette opinion, ils feraient encore beaucoup de mal.» Il se retira vers la porte de la maison, la ferma, prit une grosse massue et en frappa un des vagabonds de telle sorte qu'il tomba mort, et travailla tellement sur les larrons que l'un après l'autre il les assomma tous.