Chapter 7
C'était une chose ordinaire, dès son entrée dans la forêt, qu'une biche vînt allaiter l'enfant et se coucher toutes les nuits dans la caverne avec la mère et le fils, afin de réchauffer leurs membres glacés; mais, depuis cette dernière faveur, les renards, les lièvres, les louveteaux venaient jouer avec le petit Bénoni; la caverne de Geneviève était un lieu où les sangliers n'avaient pas de méchanceté et où les cerfs n'avaient pas de crainte: au contraire, on eût dit que notre sainte comtesse avait changé leur nature par la compassion qu'elle inspirait et qu'elle avait donné quelque sentiment de raison aux bêtes pour comprendre ses malheurs.
Un jour qu'elle habillait son fils d'un vieux haillon fait de feuillage, un loup l'aperçut: il partit aussitôt et alla égorger une brebis dont il apporta la peau à Geneviève, comme s'il eût eu assez de jugement pour voir qu'il fallait un vêtement chaud à Bénoni.
XXVII
Geneviève se voit dans une fontaine.
Voici un autre trait qu'on ne saurait passer sous silence. Il y avait auprès de cette retraite une fort belle fontaine qui fournissait de l'eau à Geneviève et à son fils. Je ne sais si la comtesse s'était jamais regardée dans le cristal de cette fontaine; mais quand elle y eut une fois fixé les yeux, soit à dessein, soit par hasard, et qu'elle eut aperçu les rides de son front, elle eut de la peine à se reconnaître, le souvenir de ce qu'elle avait été lui ôtant la croyance d'être ce qu'elle était.
«Est-ce là Geneviève! disait-elle. Non, sans doute: c'est quelque autre que moi. Comment se pourrait-il que ces yeux abattus et languissants eussent été pleins de flammes? Ce front coupé de mille rides me dit que ce n'est pas lui qui faisait honte à l'ivoire; ces joues flétries n'ont rien de pareil à celles qui étaient faites de roses et de lis.
«O cruelles douleurs! ô misères de ma vie! quelle étrange métamorphose vous avez faite! Répondez-moi, impitoyables maux: où avez-vous mis la neige de mon teint? Geneviève, Geneviève, pauvre Geneviève, tu n'es plus que la vaine ombre de toi-même!»
Tandis que la comtesse se plaignait ainsi et qu'elle tâchait de se reconnaître dans le miroir de la fontaine, elle y vit une divinité toute semblable à ces nymphes qui, selon les discours des poëtes, habitent sous les eaux. Son esprit fut ravi d'admiration pour tant de majesté. Flottant entre la crainte et la confiance, elle entendit une voix et se retourna: elle vit alors la reine des anges, Marie, sa bonne avocate, qui lui dit:
«Vraiment, ma fille, tu as bonne grâce à te plaindre de la perte d'un bien qui est extrêmement désirable, n'est-ce pas, à cause des avantages qu'il procure? Tu n'es plus belle. Ah! Geneviève, si tu ne l'avais jamais été, tu serais encore heureuse: c'est ta seule beauté qui a été ton crime. Et quand même elle ne t'eût pas coûté de larmes, devrais-tu te plaindre de sa perte, lorsqu'il n'est pas bien de la désirer? Si tu savais combien la noirceur de ton teint te rend agréable à mon fils, tu aurais honte d'avoir été autrefois d'une couleur différente. Reviens donc à toi, ma fille; ne te plains plus de tes misères, puisque c'est de ces épines que tu peux composer ta couronne de gloire.»
A peine la reine du ciel eut-elle achevé sa remontrance, qu'une nuée plus belle et plus luisante que l'argent la déroba aux yeux de la sainte qui demeura pleine de confusion et de joie: de joie, pour avoir vu celle qui sera une partie de la béatitude des élus dans le paradis; de confusion, pour avoir donné des regrets à sa beauté passée.
Elle murmura ces paroles:
«Mon aimable époux, vous voulez que Geneviève souffre jusqu'à la fin. Eh bien! j'en suis contente: je prétends demeurer aussi fidèle à vos divines volontés dans les plus fortes angoisses de ma douleur que dans les prospérités de ma fortune. Hélas! où serais-tu, mon pauvre coeur, si Dieu t'eût abandonné à tes propres inclinations? Sans doute la vanité te posséderait maintenant. Oh! que j'ai un juste sujet de vous remercier de m'avoir fait tant de grâces! Que pouvais-je espérer dans la maison de mon mari, sinon un esclavage volontaire, une honnête servitude? Ah! mon Dieu, je connais bien maintenant la douceur de votre providence. Que votre saint nom soit béni d'avoir sauvé cette pauvre créature qui n'eût jamais suivi vos attraits s'ils n'eussent été charmants, vos mouvements s'ils n'eussent été pleins de séduction. Je vous suis infiniment redevable de m'avoir fait cette faveur: toutefois, mon obligation me paraît encore plus grande si je considère que vous m'avez contrainte d'être si heureuse contre ma volonté, me faisant dans la solitude une image du ciel.»
XXVIII
Inquiétudes et douleurs de Sifroy.
Pendant que Geneviève s'abandonnait à ces pieuses et innocentes joies, Sifroy n'avait ni contentement ni repos. La nuit ne lui présentait que de tristes fantômes; le jour ne l'éclairait que pour lui faire remarquer l'absence de Geneviève. Son esprit avait sans cesse des pensées mélancoliques, et son unique plaisir était dans la plus austère solitude.
Souvent on le voyait rêver en silence sur le bord des eaux, remarquant dans leur inconstance une image de l'agitation de son esprit. Et puis, comme si son humeur l'eût rendu sauvage, il se dérobait à ses serviteurs pour donner plus de liberté à ses soupirs dans l'horreur d'un bois. Sa conscience lui disait: «Tu as fait tuer ta pauvre Geneviève; tu as fait massacrer ton fils et ôter la vie à ton serviteur.» Et il s'écriait: «Geneviève, où es-tu?»
Cependant Golo fuyait la colère du comte; dès qu'il s'aperçut des vapeurs sombres qui chargeaient l'esprit de Sifroy, il partit pour un long voyage.
XXIX
Vision.
Un soir que le palatin était couché, il entendit quelqu'un qui marchait à grands pas dans sa chambre. Aussitôt il tira les rideaux de son lit, et, n'ayant rien aperçu à la lueur d'un peu de lumière qui restait dans la chambre, il tâcha de s'endormir; mais, un quart d'heure après, le même bruit recommença, si bien qu'il vit au milieu de la chambre un grand homme, pâle et défait, qui traînait un gros fardeau de chaînes avec lesquelles il paraissait lié. Cette terrible apparition était capable de faire peur à un homme moins hardi que Sifroy; mais le comte, inaccessible à la crainte, demanda au fantôme ce qu'il voulait. L'esprit lui fit signe de venir à lui. Sifroy se sentit aussitôt mouiller d'une sueur froide. Il se leva néanmoins et suivit l'esprit jusqu'en un petit jardin où le fantôme disparut tout à coup, et le laissa seul. La lune se cacha et il se trouva dans les ténèbres. Ne sachant ce que cela voulait dire, il regagna son lit à tâtons. A peine couché, il s'imagina qu'il avait ce grand homme, tout de glace, étendu à côté de lui. Puis le spectre le serra entre ses bras. Sifroy, épouvanté, appela ses serviteurs. On accourut, mais on n'aperçut rien.
Mais, dès le point du jour, Sifroy se leva et retourna dans le jardin; il fit creuser le sol. Au lieu où avait disparu le fantôme, on trouva les os d'un homme chargé de fers. Quelqu'un des domestiques dit que c'étaient là les restes de Raymond le pourvoyeur. Sifroy ordonna qu'on le fit enterrer et qu'on dît des messes pour son repos. Depuis ce temps-là on n'entendit plus de bruit, la nuit, dans le château; mais Sifroy n'en eut pas l'esprit plus tranquille.
Il reconnut enfin que ces frayeurs étaient l'effet de quelque crime approuvé par lui. On entendit ces mots sortir de sa bouche: «Ah! Geneviève, que de tourments tu me causes!»
XXX
Geneviève et Bénoni dans les bois.
Cependant Bénoni, arrivait à sa septième année. Sa mère n'oubliait rien de ce qui pouvait servir à son instruction. Le matin et le soir elle le faisait mettre à genoux devant la croix, et jamais ne lui permettait de téter sa biche qu'après avoir prié Dieu à genoux. Une fois il lui dit: «Ma mère, vous me commandez souvent de dire: Notre père qui êtes aux cieux. Qui donc est mon père?
--Ah! mon cher fils, cette demande est capable de faire mourir votre pauvre mère.»
Elle se pâma en effet; puis se relevant, elle l'embrassa et dit: «Mon enfant, votre père, c'est Dieu: le ciel est le lieu où il demeure.
--Me connaît-il bien? reprit l'enfant.
--Mon fils, n'en doutez pas; il vous connaît et vous aime.
--D'où vient donc qu'il permet toutes les misères dont vous vous plaignez?
--Ces misères-là sont le plus grand signe de sa faveur. Les richesses ne sont que des moyens de se perdre, et qui souffre ici-bas est récompensé là-haut. Dieu est un grand et riche père de famille dont nous sommes tous les enfants. Il a des trésors infinis à donner à ceux qui restent purs de tout crime dans la vie qu'il leur donne à remplir. Ceux qui l'offensent, il les fait châtier dans l'enfer, qui est un lieu plein de fournaises et de tourments. Le lieu où sont récompensés ceux qui ont souffert, c'est le paradis.
--Et quand irons-nous, ma mère? Je voudrais y être déjà.
--Cher enfant, nous irons après notre mort.»
XXXI
Geneviève en danger de mort.
L'innocent Bénoni était bien éloigné de comprendre tout ce que sa mère lui avait dit, si la bonté de Dieu ne lui eût servi de maître. L'expérience ne lui avait jamais appris ce que c'était que la mort; mais peu s'en fallut qu'il n'en eût un triste et funeste exemple en la personne de sa mère, quelques jours après.
Enfin, Geneviève étant revenue d'une longue pâmoison, elle arrêta quelque temps ses yeux sur l'aimable sujet de ses douleurs, et, après lui avoir appris qu'il était le fils d'un grand seigneur, elle lui dit en pleurant:
«Je quitte le monde sans regret, ainsi que j'y ai demeuré sans désir. Si j'étais capable de quelque déplaisir, ce serait de te laisser sans ressource et sans appui, souffrant des peines et des misères que tu n'as pas méritées.
«A ne point mentir, cette considération me toucherait sensiblement le coeur, si je n'en avais une plus haute qui me contraint de mettre tes intérêts entre les mains de celui qui est le père des orphelins et le soutien des innocents. Je ne veux pas que tu aies souvenance d'une mère qui ne t'a mis au monde que pour que tu en souffres les maux et les douleurs.
«Je te conjure néanmoins, mon cher Bénoni, d'ensevelir avec mon corps les ressentiments de mes malheurs. J'espère que la miséricorde de Dieu nous fera justice et qu'elle donnera à connaître à tout le monde que tu es le fils d'une femme sans reproche.
«Au reste, mon cher fils, après avoir mis ce corps en terre, fais ce que Dieu t'inspirera. S'il veut que tu retournes vers ton père, obéis-lui. Tu as des qualités qui te feront reconnaître. Tu es son image; en te voyant, il saura que tu es son fils.»
En disant ces mots, Geneviève fit mettre son Bénoni à genoux et mouilla son petit visage du reste de ses larmes. Représentez-vous la pitié que donnait ce spectacle: Geneviève, malade, mourante, attend la fin de ses misères, et elle est épouvantée de l'abandon où va être son fils.
La mort allait lui donner le dernier coup, mais Dieu l'arrête; il veut que la justice commence pour elle.
Deux anges, brillants comme le soleil, entrent dans sa retraite et la remplissent de rayons et de parfums. «Vivez, Geneviève! lui disent-ils, vivez, Dieu le veut.» Et ils disparaissent. Geneviève se relève guérie, heureuse, transfigurée.
XXXII
Sifroy va à la chasse dans la forêt.
En ce moment, par un arrêt de Dieu, la mauvaise sorcière qui avait trompé Sifroy fut mise dans les mains de la justice. Condamnée à être brûlée et attachée au poteau infâme, elle demanda à faire des aveux; on la détacha un instant; alors elle confessa le plus grand de ses crimes, et déclara que rien n'était vrai dans ce que les charmes de sa magie avaient fait voir au comte.
Sifroy, instruit en diligence de cette confession, sentit son coeur traversé par les aiguillons ardents du remords.
Il y avait déjà deux ans que Golo, craignant un châtiment, avait quitté son service et qu'il vivait chez lui. Sifroy le fit prier d'être d'une grande chasse. Golo arrive sans défiance; on le saisit, on l'enchaîne, on le jette dans la tour.
C'était le temps de la fête des rois. Sifroy voulut réunir toute sa famille à un grand banquet, et pour qu'il y eût bonne et belle venaison sur la table, il résolut d'aller à la chasse dans le bois.
Le jour qu'il avait choisi pour cette chasse étant arrivé, Dieu prépara les choses d'une façon pleine de douceur. Et voici comment Sifroy reconnut Geneviève.
XXXIII
Sifroy reconnaît Geneviève.
Le palatin entre dans la forêt; bientôt il aperçoit la biche qui était la nourrice de Bénoni; effrayée par le cheval de Sifroy, la biche disparaît dans les fourrés. Sifroy, voyant un si beau gibier, s'élança sur ses traces, et la rejoignit au moment où elle se retirait dans la caverne de Geneviève. Sifroy allait lancer son javelot; il aperçoit un fantôme de femme nue; il s'arrête.
Geneviève, interdite et défaillante, se jette à genoux et rassasie ses yeux du plaisir de voir son mari, qui ne la reconnaît pas. Toutefois, Sifroy, étonné de cette rencontre, la prie de s'approcher, et, sur sa demande, lui jette son manteau. Elle couvre sa nudité et s'approche.
«Qui êtes-vous? lui dit le comte.
--Qui je suis! une pauvre femme du Brabant que la nécessité a contrainte à se retirer dans ce désert. Je n'ai aucun autre asile. Il est vrai que j'étais mariée à un grand seigneur; mais un soupçon qu'il eut trop légèrement le fit consentir à ma ruine et à celle d'un enfant qui n'avait pas reçu le jour dans le péché. Si les serviteurs qui avaient l'ordre de nous faire mourir avaient mis à exécuter cette sentence la précipitation qu'il avait mise à me condamner, je n'aurais pas, depuis sept longues années, vécu en cette solitude avec mon fils, sans autre nourriture que de l'eau et des racines. Je serais morte; aussi bien nous allons mourir prochainement, mon fils et moi.
--Mais, mon amie, fit le comte, dites-moi votre nom.
--Geneviève.
--Geneviève!»
A ces mots le comte se laissa tomber de cheval et courut l'embrasser. «C'est donc toi, c'est toi, ma chère Geneviève! toi que je pleure depuis si longtemps! Ah! d'où me vient ce bonheur d'embrasser celle que je ne mérite pas de voir? Et comment puis-je demeurer en présence de celle que j'ai tuée dans mon aveuglement? Chère épouse, Geneviève, ma douce amie, pardonne à un criminel qui confesse son crime et connaît ton innocence.»
Aussitôt que l'extase et le ravissement lui donnèrent la liberté de continuer, il reprit: «Où est mon fils, où est ce misérable enfant d'un père qui a été moins méchant que malheureux?»
La comtesse, émue de ces regrets, voulut rendre le calme à l'esprit de Sifroy, et elle usa des mignardises dont elle avait autrefois coutume de le flatter. «Mon cher époux, dit-elle, effacez de votre esprit le souvenir de mes maux, puisque nous n'avons de pouvoir sur le passé que par l'oubli. N'ajoutons pas à nos misères par des paroles impuissantes à les guérir. Vivez satisfait, puisque Geneviève vit, et votre fils également.»
XXXIV
Bénoni dans les bras de Sifroy.
Certes, Sifroy eut besoin d'une grande force pour modérer sa joie, lorsqu'il vit Bénoni qui apportait des racines à sa mère. Combien de douces et amoureuses larmes ne répandit-il pas? combien de caresses et de baisers les suivirent!
Puis, soufflant dans sa trompe, il appelle les chasseurs. Toute la forêt retentit de sa voix. Enfin la chasse arrive jusqu'à lui. On s'arrête devant cette femme, devant cet enfant qui est suspendu au cou du palatin, et devant cette biche qui joue avec les chiens de la meute. Quelle admiration lorsqu'ils reconnurent Geneviève!
Tous les parents et amis du palatin ne manquèrent pas de se rendre au festin de la fête des Rois, et ils se réjouirent en revoyant la belle et bonne comtesse qui présidait à ce repas et qui était plus belle encore qu'autrefois. La fête dura une semaine entière. Ce qui étonna tout le monde c'est que Geneviève ne pouvait plus goûter ni chair ni poisson.
XXXV
Geneviève, rétablie dans ses honneurs, pardonne au traître Golo.
Quelques jours s'étant ainsi écoulés dans les plaisirs et les délices, le palatin commanda que l'on tirât Golo de prison. On l'amena dans la chambre où se trouvait la comtesse avec toute sa cour, qui était venue féliciter Sifroy. Là, ce traître fut saisi de toutes les frayeurs d'une mauvaise conscience. Les artifices ne lui servent plus de rien; il ne peut nier un crime qui a les hommes, les animaux et les poissons pour témoins. Sans oser même arrêter la vue sur celle qu'il avait autrefois si indignement trahie, il tomba de peur et de faiblesse. Geneviève, ne pouvant sans pitié voir un misérable, tâche de faire révoquer la sentence de mort et dit à Sifroy:
«Mon seigneur, permettez-moi, je vous prie, de vous demander la vie de Golo. En un mot, mon cher Sifroy, je veux qu'il vive et qu'il doive à ses larmes le salut qu'il a refusé aux miennes.»
XXXVI
Punition de Golo, qui est mis à mort.
Golo, voyant que Geneviève, au lieu de le condamner, intercédait pour lui, en fut tellement touché qu'il s'écria:
«Madame, c'est maintenant que je vois mieux que jamais la bonté de votre coeur et la malice du mien. Hélas! qui eût osé l'espérer? celle que tant de justes raisons devraient animer à ma perte désire mon salut! Misérable Golo, c'est à cette heure que tu es indigne de la vie, puisque tu as voulu ravir celle de cette sainte princesse. Non, ma chère maîtresse, laissez-moi mourir; il faut que la rigueur d'une honteuse mort venge la cruauté de mon crime.»
Golo prenait Geneviève par le côté le plus sensible; mais, si elle avait beaucoup de pitié, Sifroy n'avait pas moins de colère: car Dieu, voulant faire pour ce coup un exemple aux hommes, roidit si fort l'esprit du comte qu'il n'y eut aucun pardon pour le malheureux Golo.
Sa condamnation confirmée, on le ramena en prison pour attendre l'exécution de sa sentence. Il y avait dans le troupeau du palatin quatre effroyables boeufs sauvages que la forêt Noire[21] nourrissait; on les amena par son commandement, on les accoupla queue à queue, et le misérable y fut attaché par les bras et par les jambes, qui furent bientôt séparés de son corps et exposés à la voracité des corbeaux.
[Note 21: La forêt Noire, dans le Wurtemberg, a plus de vingt lieues de long. Elle est célèbre dans les légendes de l'Allemagne. On y voit des sites d'une sévérité magnifique.]
Ceux qui furent trouvés complices de Golo subirent des châtiments proportionnés à leur faute, et ceux qui s'étaient montrés favorables à l'affliction de Geneviève ne rencontrèrent pas moins de gratitude en elle que les autres de sévérité dans le palatin.
Non, jamais la douce innocence, Si par hasard elle est victime d'une erreur, Ne doit perdre la confiance Que Dieu comme un parfum a versée en son coeur. Les méchants sont punis, en ce monde ou dans l'autre. Et les bons sont récompenses. S'il vous faut un modèle, enfants qui grandissez, Que Geneviève soit le vôtre.
ROBERT LE DIABLE
NOTICE.
Ce n'est pas non plus une histoire inventée à plaisir et imaginée par passe-temps que celle du terrible Robert le Diable, qui, après avoir fait tant de mal, fit pénitence et fut homme de bien.
Guillaume le Conquérant, celui-là même qui, étant duc de Normandie, conquit l'Angleterre et s'y établit avec ses barons, avait un fils nommé Robert Courte-Heuse qui fut un bien mauvais sujet, fit mille tours méchants et finit par rester vingt-sept ans dans les prisons de l'Angleterre. Peu importe que ce Robert Courte-Heuse n'ait pas exactement vécu comme nous allons voir que s'est conduit Robert le Diable; ce qui est certain, c'est que le peuple, en France et en Angleterre, a gardé le souvenir d'un Robert de Normandie qui s'était rendu redoutable aux gens de son époque. On prononce encore son nom en certains lieux, et ce ne sont pas seulement des historiens comme Guillaume de Jumiéges et Orderic Vital qui en parlent.
Du reste, la légende de Robert le Diable est extrêmement vieille. Il y a à la Bibliothèque impériale[22] deux manuscrits d'un roman en vers du treizième siècle qui a été imprimé en 1837 sous ce titre: _Le Roman de Robert le Diable, en vers du treizième siècle, pour la première fois, d'après les manuscrits de la Bibliothèque du roi, par G.S. Trébutien. Paris, Silvestre, in_-4° (en caractères gothiques).
[Note 22: Fonds la Vallière.]
Rien n'empêche de penser qu'il y a eu une légende antérieure à ce roman en vers du treizième siècle.
En tout cas, du treizième siècle au temps où vivait Robert Gourte-Heuse, la distance n'est pas très-grande. Après le roman vient un poëme dramatique, ou mystère qui a été trouvé parmi les _Mystères de Nostre-Dame_ sous ce titre: _Cy commence un miracle de N.D. de Robert le Dyable, fils du duc de Normandie, à qui il fut enjoint pour ses meffaiz qu'il feist le fol sans parler; et depuis ot noitre sire mercy de li et espousa la fille de l'empereur._ On l'a publié en 1836.
Mais à quoi bon les renseignements d'érudition? Contentons-nous de savoir qu'au treizième siècle, sous saint Louis probablement, en tête des Chroniques de Normandie[23], a été écrit en prose le récit des aventures de Robert le Diable.
[Note 23: Première édition en 1487, gothique.]
Une fois écrite, l'histoire s'est vite répandue. En 1496, paraît la _Vie du terrible Robert le Diable, lequel après fut nommé l'homme Dieu_. (Lyon, P. Mareschal, in-4°.) C'est là le livre qui a servi de modèle au narrateur dont la Bibliothèque bleue a imprimé l'oeuvre. Nous avons eu fort peu de chose à faire pour que le style ancien, qui a amusé et instruit nos pères, pût instruire aujourd'hui et amuser encore leurs enfants, sans qu'il y eût rien d'obscur ou d'inusité dans les formes du langage.
Ce n'est pas précisément la vieille légende telle qu'elle était il y a trois ou quatre cents ans; mais ce n'est pas un récit qui en diffère beaucoup.
Quel qu'il soit, l'auteur de cette _Vie du terrible Robert le Diable_ était un habile homme qui entendait l'art de composer une histoire.
ROBERT LE DIABLE.
I
Commencement de l'histoire de Robert le Diable.
Dans la ville de Rouen, au pays de Normandie, naquit un enfant qui fut nommé Robert le Diable, ce qui est un nom fort épouvantable; et la cause pour laquelle il fut ainsi nommé, je vais vous la faire connaître.
En ce temps il y avait un duc en Normandie, vaillant et valeureux, doux et courtois, lequel craignait Dieu et faisait faire bonne justice à chacun; pieux, plaisant à Dieu et au monde: on l'appelait Hubert. Il fut fait mention de ses exploits et de sa vaillance en plusieurs chroniques anciennes, et il y avait en lui tant de bonnes qualités et de vertus que ce serait quasi chose impossible à raconter. Or il advint un jour de Noël que le duc tint sa cour à Vernon-sur-Seine[24], où se rendirent tous les barons et chevaliers de Normandie. Comme il n'était pas encore marié, les barons le prièrent de prendre femme afin d'augmenter sa lignée et d'avoir des successeurs.
[Note 24: Dans le département de l'Eure.]
Le duc voulut obtempérer à la prière de ses barons, et il leur répondit qu'il ferait volontiers ce qui leur plaisait, mais qu'il ne pouvait trouver une femme qui lui convînt «Il ne m'appartient pas, disait-il, de prendre femme de plus haut lieu que je ne suis, et je ne dois pas non plus m'abaisser, car je ferais déshonneur à ma famille. C'est pourquoi il me semble qu'il vaut mieux rester ce que je suis que de faire une chose qui ne convient pas et de laquelle je pourrais me repentir.»
Lorsqu'il eut prononcé ces paroles, le plus sage et le plus ancien de la compagnie se leva et dit: «Seigneur duc, vous avez parlé sagement; mais, si vous voulez me croire, je vous dirai une chose dont vous serez joyeux. Le duc de Bourgogne a une belle fille, sage et honnête, qui vous convient à merveille. En l'épousant, vous pourrez accroître votre honneur, votre puissance et vos alliances; et, si votre plaisir était de la faire demander, je suis certain qu'on ne vous la refuserait point.»