Chapter 6
«Mon noble seigneur, si je ne craignais de publier une infamie que je veux cacher, je confierais un grand secret à ce papier. Mais tous vos domestiques, et particulièrement celui-ci, ayant vu le zèle dont j'ai usé et les artifices qui ont trompé ma prudence, je n'ai besoin que de leur témoignage pour mettre ma fidélité en lumière et mon service en estime. Croyez tout ce que vous dira Herman le jardinier, et mandez-moi votre volonté pour que j'y obéisse.»
Nous avons dit que le comte était au siége d'Avignon quand il reçut les premières nouvelles de sa femme. Jamais on ne vit étonnement pareil à celui que montra le palatin en lisant la lettre de Golo et en entendant le discours du messager. Il ne méditait que de hautes et cruelles vengeances. De la stupéfaction il tombait dans la colère, de la colère dans la fureur, de la fureur dans la rage.
«Ah! maudite femme! fallait-il si malheureusement attrister la joie de mes triomphes, si honteusement souiller la gloire que j'ai tâché d'acquérir pour toi? Devais-tu employer tant d'artifices pour couvrir ta perfidie, et devais-tu feindre une âme si pieuse lorsqu'elle était si criminelle? Eh bien! puisque tu n'as tenu compte de moi, de toi je ne tiendrai compte. Je n'épargnerai ni ton sang ni celui de ton enfant.»
Après avoir bien pensé à la vengeance qu'il devait tirer du crime de sa femme (et sans songer à douter des assertions de Golo), il appela le messager, et lui ordonna de dire à son intendant qu'il fallait que Geneviève fût étroitement enfermée et que personne ne pût la voir. Quant à Raymond le pourvoyeur, on n'avait qu'à inventer le plus atroce des supplices pour punir le plus hideux des crimes. Golo reçut avec plaisir les ordres de son maître. Il commença par se débarrasser de Raymond, et, sans chercher un supplice public dont il craignait l'éclat, il le fit empoisonner. Ce fut le premier acte de la tragédie.
XVIII
Golo et la sorcière de Strasbourg.
Ayant appris que le comte devait revenir bientôt, Golo alla au-devant de lui jusqu'à Strasbourg[18]. Il y avait dans le voisinage de la ville une vieille sorcière, soeur de sa nourrice, dont il crut devoir se servir. Il alla en sa maison, et la pria d'user de ses artifices de façon à ce que Sifroy crût ce qui n'avait jamais été. Tout étant ainsi concerté, il se rendit au-devant du palatin son maître, qui le reçut avec mille témoignages de bienveillance. Sifroy le tira bientôt à l'écart et lui demanda des nouvelles de l'état déplorable de sa maison. Ce fut alors que Golo feignit une vive douleur et laissa couler de ses yeux des ruisseaux de larmes. Le comte louait infiniment la conduite de son intendant.
[Note 18: En Alsace, sur la rivière d'Ill, près du Rhin.]
Enfin Golo lui dit: «Monseigneur, je ne crois pas que vous doutiez d'une fidélité que je voudrais vous témoigner au préjudice de ce que j'ai de plus cher et au prix de ma vie elle-même; mais si vous voulez avoir d'autres preuves de cette mauvaise affaire, j'ai le moyen de vous faire voir comment se sont passées les choses. Il y a près d'ici une femme fort savante, qui vous instruira autant que le permettra Votre Seigneurie.»
A ces paroles, Sifroy se sentit surpris par une curiosité qui devait lui coûter des regrets; il pria Golo de le conduire dans cette maison.
Sur le soir, le comte et son confident se dérobèrent du milieu de leur suite et se rendirent secrètement au logis de la sorcière. Le palatin lui mit dans la main une assez bonne quantité d'écus, et la conjura de lui faire voir tout ce qui s'était passé en son absence. La vieille rusée, qui voulait accroître son désir par un refus, feignit d'y voir des difficultés, et essaya de l'en détourner par mille raisons. Elle lui disait, par exemple, qu'il verrait peut-être des choses dont l'ignorance lui serait plus utile que la connaissance n'en était désirable, et qu'un malheur qui n'est pas tout à fait connu et n'est que soupçonné se trouve être par là moins affligeant. Tout cela n'était dit que pour aiguillonner Sifroy et rendre le piège plus sûr. Il répondit qu'il était résolu à tout connaître, quoi qu'il pût lui en coûter. Alors elle le prit par la main, et Golo de même, et elle les mena dans une cellule voûtée, pratiquée au-dessous de sa cave. Rien ne donnait de lumière que deux grosses chandelles de suif verdâtre.
Après avoir marqué deux cercles sur le sol avec sa baguette, elle mit Sifroy au milieu de l'un des deux, et prononça sur lui certains mots dont le son épouvantable faisait dresser les cheveux; elle tourna trois fois à reculons autour de l'autre cercle, et arriva près d'un seau plein d'une eau noire et huileuse.
Elle souffla trois fois sur cette eau. Lorsque les rides formées par le souffle s'effacèrent, elle appela le comte, qui regarda. Il fit trois génuflexions sur son ordre, et après chacune des génuflexions un tableau se montra sur la face de l'eau. La première fois il aperçut sa femme qui parlait au pourvoyeur avec un visage riant et d'un air plein de douceur; la seconde fois, il la vit qui le recevait en son particulier, et lui promettait d'être sa femme lorsqu'on aurait empêché le retour du comte; la troisième fois, ils lui parurent complotant d'un bon accord et songeant aux moyens de se débarrasser de lui.
Quand un éléphant est en furie, c'est assez de lui montrer des brebis pour qu'il s'adoucisse. Golo, qui craignait que la colère de Sifroy ne fût pas assez grande, tâcha, en éloignant l'image de Geneviève et son souvenir même, de lui ôter toute occasion de pitié et de faiblesse, et il réussit: le comte maudit son innocente épouse. Alors Golo lui dit qu'il était à craindre qu'en voulant punir son crime d'une façon trop éclatante, il n'en rendît l'horreur trop publique, et il le pria de lui remettre, à lui Golo, son fidèle intendant, le soin de sa vengeance, tandis qu'il se rendrait en sa maison à petites journées.
XIX
Geneviève est condamnée à mourir.
Golo, de retour au château, eut la sottise de révéler tout ce mystère à la nourrice. Il avait eu le soin de lui défendre d'en parler; mais la providence de Dieu ne voulut pas permettre que cette femme fût plus discrète que les autres femmes, qui n'ont de silence que pour ce qu'elles ignorent. À peine eut-elle appris les détails des manoeuvres de Golo, qu'elle en fit part à sa fille. Celle-ci, qui n'était pas dépourvue de louables qualités, avait pitié des misères de Geneviève; elle pleurait lorsqu'elle se trouvait près d'elle. Un jour la comtesse lui demanda pourquoi elle était si triste.
«Ah! madame, répondit la pauvre fille, je suis triste à cause de votre malheur! Golo a reçu l'ordre de monseigneur de vous faire mourir.
--Eh bien, ma fille, dit la comtesse, il faut nous en réjouir; c'est une faveur que la mort, et je l'ai demandée à Dieu depuis bien longtemps. La seule chose qui m'inquiète, c'est le sort de mon enfant.
--Madame, il doit mourir avec vous.»
À ces mots, Geneviève resta comme frappée de la foudre; puis elle poussa un cri: «Ah! mon Dieu, dit-elle, souffrirez-vous que cette petite créature, qui n'a pas encore péché, soit frappée ainsi, et lui ferez-vous un crime du malheur de sa mère?»
En disant cela, elle baignait de larmes les joues de Bénoni. Lorsqu'elle se fut un peu remise, elle parla ainsi à la pauvre fille: «Ma mie, je ne sais si je te dois supplier de rendre un dernier service à la plus misérable de toutes les femmes. Tu peux m'obliger, cependant, et avec peu de peine et sans courir grand risque; tout ce que je te demande, c'est que tu m'apportes de l'encre et du papier; tu en trouveras dans le cabinet qui est près de ma chambre: tiens, voici ma clef, prends-y tout ce que tu désireras de mes joyaux.»
La fille ne manqua pas de faire ce dont elle avait été priée. Elle apporta le papier et l'encre: Geneviève écrivit un billet, que sa fidèle servante alla glisser dans le cabinet de la comtesse.
XX
Geneviève est conduite dans les bois.
Le lendemain, aussitôt que parut l'aurore, Golo fit venir auprès de lui les deux serviteurs qu'il croyait les plus dévoués à sa personne, et il leur commanda de conduire la mère et l'enfant dans un bois qui était à une demi-lieue du château, de les tuer en ce lieu écarté, puis de jeter leurs corps à la rivière. Les deux serviteurs, sur cet ordre, allèrent dans la prison, dépouillèrent Geneviève de ses habits, la vêtirent de vieux haillons et la conduisirent vers le lieu de son supplice.
Les deux innocentes victimes étant arrivées là où elles devaient mourir, l'un des ministres de cette barbare exécution levait déjà le bras en l'air et agitait le coutelas qui allait trancher la tête de Bénoni, lorsque la mère demanda à être frappée d'abord, afin de n'avoir point à mourir deux fois.
La vertu innocente et affligée, lorsqu'elle est parée des grâces du corps, a bien du pouvoir sur le coeur des hommes. Ceux que Golo avait choisis pour ôter la vie à la comtesse furent précisément ceux qui la lui conservèrent. Ses dernières paroles changèrent tellement leur courage en compassion, que l'un dit à l'autre: «Camarade, pourquoi tremperions-nous nos mains dans un si beau sang que celui de notre maîtresse? Laissons vivre celle à qui nous n'avons rien vu faire de digne d'une si cruelle mort, sa modestie et sa douceur sont des preuves infaillibles de son innocence. Peut-être un jour viendra-t-il qui mettra sa vertu en évidence et améliorera notre sort.»
Cela étant ainsi résolu, nos deux serviteurs commandèrent à la comtesse de s'enfoncer si avant dans la forêt que Sifroy ne pût jamais en avoir de nouvelles. Il était facile de se cacher dans un bois qui semblait n'avoir été fait que pour être la retraite des bêtes fauves. Son étendue effrayait ceux qui avaient à le traverser; son obscurité était la demeure du silence; on n'y entendait que le cri des hiboux et d'autres voix lamentables.
Allez hardiment, allez, Geneviève, dans ce lieu plein d'horreur, et remerciez Dieu qui autrefois vous apprivoisa au silence, à l'obscurité et à la solitude.
Quand les serviteurs furent arrivés à la maison, l'intendant crut qu'ils avaient exécuté son commandement, et il en ressentit une fort grande joie. Aussitôt il en donna avis au palatin, en la maison duquel il faisait le maître. Sifroy étant arrivé, on ne parla que de chasse, de récréations et de passe-temps, afin d'éloigner toutes les pensées qui pouvaient rappeler la mémoire de Geneviève.
XXI
Geneviève dans la forêt avec Bénoni.
Laissons le comte chercher des consolations dans l'oubli, et allons vers Geneviève, dans le bois où nous l'avons laissée. Aussitôt que les serviteurs l'eurent abandonnée, ses premiers pas la conduisirent sur le bord de la rivière[19] qui passait près du château. Ce fut là qu'elle prit la bague que Sifroy lui avait mise au doigt avant son départ, et qu'elle la jeta dans le courant des flots, disant qu'elle ne voulait plus voir cette marque d'une union qui lui avait causé tant de malheurs.
[Note 19: La légende veut sans doute parler ici de la Moselle.]
Deux jours s'écoulèrent dans ces extrémités, sans que rien vînt consoler sa douleur. Le jour ne semblait luire que pour lui montrer l'horreur du lieu où elle était; la nuit remplissait son esprit de sombres et noires pensées et ses yeux de ténèbres. Le soin de Bénoni augmentait de beaucoup ses craintes, et elle était bien triste de voir qu'il avait déjà couché deux nuits au pied d'un chêne, sans autre lit que l'herbe, sans autre abri qu'un peu de ramée.
Celui qui se rappellera que Geneviève était une princesse élevée parmi les délices d'une cour n'aura point de peine à s'imaginer ses ennuis. N'était-ce pas un spectacle bien digne de compassion, que de voir la femme d'un puissant palatin dans le manque même des choses dont les plus malheureux des malheureux ne sont pas privés? que de voir son palais changé en une horrible solitude? sa chambre en un taillis plein d'épines, ses courtisans en bêtes farouches, sa musique en hurlements de loups, ses viandes délicates en racines amères, son repos en perpétuelles inquiétudes, sa joie en larmes perpétuelles? Qui eût pu entendre, sans en avoir le coeur brisé, toutes les plaintes qu'elle confiait aux échos de ce bois? on eût dit que les arbres gémissaient avec elle, que les vents grondaient en courroux, et que tous les oiseaux avaient oublié leurs doux ramages pour pleurer son infortune.
Si les maux de cette pauvre princesse touchaient très-sensiblement son coeur, on ne saurait dire quels affreux tourments lui causaient ceux de son fils, surtout lorsque sa langue vint à se délier dans les premières plaintes de la douleur, et que ce petit innocent commença à sentir qu'il était malheureux. Geneviève le serrait quelquefois contre son sein pour réchauffer ses petits membres glacés, et puis, lorsqu'elle sentait que Bénoni se remuait, la pitié pressait si fort son coeur qu'elle en tirait mille sanglots, et que de ses yeux coulaient des larmes infinies. «Ah! mon cher enfant, disait-elle, ah! mon pauvre fils, mon ami, que tu commences de bonne heure à être misérable!»
A voir l'enfant, on eût dit qu'il avait l'âge de la raison; car, à ces tristes paroles, il poussait un cri si perçant que le coeur de Geneviève en demeurait sensiblement blessé.
XXII
Sifroy découvre la lettre que Geneviève lui avait écrite en quittant la tour.
Les années se passent. Pendant que Geneviève pleure et depuis vingt-quatre longs mois se désespère dans sa retraite, sortons un peu de ce bois et entrons pour quelque temps dans le château de son mari. Nous y voyons qu'il n'y a pas une servante qui ne soit contente, pas un laquais qui ne soit à son aise, pas un chien qui n'ait du pain plus que sa suffisance. Golo ajoutait tout ce qu'il pouvait d'artifices aux remèdes fournis par le temps lui-même pour guérir l'esprit de son maître. Il ne put néanmoins en faire disparaître tout à fait l'image des vertus de Geneviève. Sa modestie, son honnêteté, sa piété et sa constance, sa tendresse et son amour d'autrefois étaient autant d'agréables fantômes qui lui reprochaient sa dureté. Ce pauvre homme voyait incessamment l'ombre de Geneviève à ses côtés; et, bien que son intendant sût éloigner adroitement ces pensées pleines d'inquiétude, néanmoins elles faisaient toujours quelque impression sur son esprit.
Trois ans après le retour du comte (trois siècles de misères pour sa femme désolée), Sifroy entra dans le cabinet d'où la servante de Geneviève avait tiré le papier et l'encre; il se mit à parcourir les papiers qui s'y trouvaient, et tout à coup découvrit le billet que sa femme y avait fait glisser. Qui oserait décrire les regrets et les tristesses qui se répandirent dans son âme à la vue de cet écrit? Sa bouche proféraient mille malédictions contre Golo; ses larmes coulaient en abondance; il se frappait la poitrine, il s'arrachait les cheveux et la barbe; il faisait enfin tout ce qu'inspire la plus vive douleur. Et certes il eût fallu avoir une âme de tigre pour lire cette lettre sans regret: l'innocence l'avait conçue et la tristesse l'avait dictée. Voici ce qu'elle portait:
XXIII
Lettre de Geneviève.
«Adieu, Sifroy, je m'en vais mourir, puisque telle est votre volonté; je n'ai jamais rien trouvé d'impossible dans mon obéissance, quoique je trouve quelque injustice dans votre commandement. Je veux croire néanmoins que vous ne contribuez à ma ruine que par le consentement qu'on vous amène à donner à des projets que d'autres ont imaginés. Aussi puis-je vous affirmer que tous les motifs qui les déterminent, c'est la résistance que j'ai faite à des propositions criminelles, et mes efforts pour me conserver pure de toute tache. Tout le regret que j'emporte avec moi, c'est d'avoir eu un fils qui devient la victime de la cruauté de mes persécuteurs. Toutefois je ne veux pas que ce ressentiment m'empêche de vous souhaiter une heureuse et parfaite félicité.
«Je pardonne à l'homme qui m'a perdue.
«Adieu, Sifroy; adieu, n'oubliez pas tout à fait votre infortunée, mais innocente,
«Geneviève.»
XXIV
Habileté du traître Golo.
Golo, qui était aux écoutes, jugea qu'il fallait laisser passer cet orage et que la prudence devait l'éloigner pour quelque temps de Sifroy. Lorsqu'il crut le temps venu de reparaître, il se présenta et subit de la part de son maître une longue suite de reproches; mais, comme il ne manquait pas d'habileté, il répondit:
«Quoi, monseigneur, vous vous repentez d'avoir ôté la vie à celle qui vous a ôté l'honneur! Tous vos domestiques savent bien que votre action a été juste, et ils ne l'ont pas trouvée mauvaise. Toute la politique humaine ne vous peut blâmer de ce que vous avez fait. Voulez-vous être plus sage que les lois et condamner ce que la raison approuve?»
Ce discours était accompagné de feints témoignages d'affection; il se glissa doucement dans l'esprit du palatin, en sorte que ses remords ne furent que comme des oiseaux de passage qui donnent chacun un coup de bec à la dérobée et se retirent, chassés qu'ils étaient par les raisonnements de Golo ou par ses artifices.
Puisque Golo trouve moyen de se tirer d'un pas si difficile, plaignons la pauvre Geneviève, dont la misère va sans doute durer toujours.
XXV
Enfance de Bénoni.
Cependant le désert où elle vit avec son fils n'est plus un affreux repaire de bêtes fauves: c'est une école de vertus, un asile de pénitence, un temple de sainteté.
Après qu'elle y eut souffert trois années d'hiver (le soleil n'y paraissait pas à cause de l'épaisseur du feuillage), l'habitude lui rendit ses maux si familiers qu'elle n'en avait plus d'horreur, et sa patience la perfectionna jusqu'à ce point qu'elle regardait ses maux et ses souffrances comme des délices. L'habitude rend toute chose facile; ce qui semble au commencement plein d'effroi devient moins rude à la fin. Le poison tue, et néanmoins on a vu un grand roi[20] qui s'en nourrissait. Ne vous semble-t-il pas que Geneviève devait mourir au milieu de ces regrets et se noyer dans les larmes? et voilà que tous les jours, les recueillant de ses mains, elle les offre à Dieu en sacrifice; offrandes si agréables à sa bonté qu'il la veut récompenser autant de ces soupirs que si elle brûlait en son honneur tout l'encens de l'Arabie.
[Note 20: Mithridate, qui prenait certains poisons par petites doses, puis par doses plus considérables, pour n'en avoir pas à craindre les effets. Roi du royaume du Pont en Asie Mineure, il fut l'un des plus terribles ennemis de Rome et celui à qui elle fit la guerre la plus opiniâtre. Il vivait dans le premier siècle avant l'ère chrétienne.]
La première faveur qu'elle reçut du ciel, après ses trois ans de solitude, ce fut celle-ci. Un jour qu'elle était à genoux au milieu d'une cabane d'herbes sèches qu'elle s'était construite, les yeux fixés vers le ciel dont l'admiration servait ordinairement de nourriture à ses pensées, elle aperçut une figure étrange. Son esprit avait trop de lumière pour ne pas reconnaître que ce devait être quelqu'une des intelligences du ciel, en quoi certes elle ne se trompait pas; car c'était son ange gardien qui venait la visiter de la part de Dieu.
Il avait un visage où la beauté et la modestie demeuraient mêlées avec une majesté divine; il tenait en sa main droite une précieuse croix sur laquelle était représenté Jésus-Christ, le Sauveur du monde, et d'un ivoire si luisant qu'il était facile de voir que ce n'était pas l'ouvrage des hommes.
Lorsque Geneviève fut revenue de l'admiration de tant de merveilles, l'ange lui présenta la croix et lui dit: «Geneviève, je suis venu de la part de Dieu vous apporter cette croix qui doit désormais être l'objet de toutes vos pensées et le remède souverain à tous vos maux. C'est le bouclier qui fera tomber tous les coups de l'adversité à vos pieds; c'est la clef qui ouvrira le ciel à votre patience.»
Geneviève s'étant inclinée reçut cette croix pour y graver toutes ses victoires. Mais voici le prodige: ce crucifix, de lui-même, suivait notre pénitente partout. Si quelque nécessité l'appelait dehors, il sortait de la cabane avec elle; si elle cherchait des racines, c'était en sa compagnie. Dans sa pauvre retraite, jamais il ne s'écartait de ses côtés. Ce miracle dura quelques mois, jusqu'au moment où il s'arrêta dans un coin de la grotte où se trouvait un petit autel que la nature avait formé dans le rocher. Aussitôt que quelque déplaisir attaquait son pauvre coeur, elle s'adressait à celui qui ne pouvait l'ignorer.
Un jour que le souvenir de ses malheurs se présenta à son esprit avec une force extraordinaire, elle se jeta au pied de la croix et dit:
«Jusques à quand, mon Dieu, jusques à quand souffrirez-vous que la vertu soit si cruellement traitée? N'est-ce pas assez de cinq ans de misère pour être content de ma patience? Quand j'aurais renversé tous vos autels et brûlé vos temples, mes larmes devraient avoir éteint votre colère. Je croyais que mes malheurs vous donneraient lieu de faire paraître que vous êtes le protecteur de l'innocence aussi bien que le vengeur des crimes. Il y a cinq ans que j'endure un terrible martyre. On dirait que ma misère est contagieuse; personne ne m'approche. La faim, la soif, le froid et la nudité sont la moindre partie de mes maux. Ah! Seigneur, si vous voulez affliger la mère, que ne prenez-vous en main la protection de son enfant, puisque vous savez qu'il a été incapable de pécher? Pardonnez-moi, mon Dieu, si la douleur m'arrache ces plaintes; mais j'ai cru que, puisque j'ignorais la cause de tant de maux, je pouvais en chercher le soulagement dans le sein de votre miséricorde.»
Le petit Bénoni mêlant ses larmes à celles de sa mère, ils éclataient en gémissements si pitoyables que les rochers en semblaient touchés.
Enfin la pauvre Geneviève, continuant ses regrets et embrassant amoureusement la croix, disait: «Mon Dieu, que vous ai-je donc fait pour que vous me traitiez avec tant de rigueur?» Pendant que Geneviève parlait, elle entendit une voix, celle du crucifix, qui disait: «Eh! quoi! ma fille, quel sujet as-tu de te plaindre? Tu demandes quel crime t'a mise ici? hé! dis-moi quel crime m'a cloué sur la croix. Es-tu plus innocente que moi, ou tes maux sont-ils plus grands que les miens? tu es sans crime; j'étais sans crime. Tu n'as pas commis l'infamie dont on a voulu ternir ta réputation: peut-être que je suis un séducteur et un magicien, ainsi qu'on me l'a reproché? Tu ne trouves aucune consolation dans les créatures: n'est-ce pas assez de celle qui te vient du Créateur? Personne n'a eu compassion de tes maux: qui a eu pitié des miens? Les êtres inanimés ont eux-mêmes horreur de ton affliction; et le soleil n'a-t-il pas refusé de regarder la mienne? La misère de ton fils augmente tes regrets! crois-tu que la douleur de ma mère ait amoindri mes tourments? Console-toi, ma fille, et laisse-moi le soin de tes affaires. Pense quelquefois que celui qui a fait tous les biens du monde en a souffert tous les maux. Si tu compares ton calice avec le mien, tu le boiras avec plaisir et tu me remercieras de la faveur que je te fais de vivre dans les douleurs pour mourir dans les joies.»
Ce serait une chose superflue que de vous dire la confusion que ce petit reproche mit dans l'esprit de notre sainte; mais s'il la fit rougir, il lui donna tant de courage et de résolution que toutes les épines ne lui semblaient que des roses: aussi était-ce le dessein de Dieu de l'animer à la patience.
Pour témoigner que sa vertu ne lui était pas inconnue et que son innocence était bien proche de celle que le premier homme possédait dans le paradis, Dieu lui soumit entièrement les bêtes féroces et les oiseaux, qui lui obéirent avec joie.
XXVI
Les bêtes fauves sont soumises à Geneviève.