Légendes pour les enfants

Chapter 5

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Il est peu de sages filles qui ne soient inquiètes quand on leur parle de contracter mariage et de quitter le toit paternel. Geneviève fut bien troublée; mais ses parents accueillirent Sifroy, et par obéissance elle devint dame palatine[8].

[Note 8: Les anciens seigneurs du Palatinat s'appelaient palatins. Le Palatinat, divisé en bas et haut Palatinat, s'étendait autrefois sur les deux rives du Rhin, entre la Souabe, Bade et la Westphalie. Primitivement, les comtes palatins étaient des officiers chargés de rendre la justice dans les palais de l'empereur. Le Palatinat devint peu à peu leur domaine héréditaire.]

IV

Noces de Geneviève.

Rien ne fut oublié de toutes les réjouissances qui pouvaient honorer une noce si belle.

Tous ceux qui virent le bonheur de ce mariage le crurent éternel. Mais hélas! il y a beaucoup d'épines pour une rose!

Après que les jeunes époux eurent passé quelques mois à la cour de Brabant, il fallut partir pour aller à Trêves[9]. Les parents de Sifroy reçurent Geneviève avec tout le respect que sa naissance et son mérite devaient attendre. Saint Hidulphe, qui était alors pasteur de cette grande ville, fut bien aise de voir sa bergerie accrue d'une innocente brebis.

[Note 9: Ancien électorat et archevêché célèbre de l'Allemagne, sur la Moselle, dans la Prusse rhénane.]

Bientôt Geneviève quitta la ville pour aller habiter une de ses maisons de campagne. Cette campagne était un fort joli château, entouré d'un grand parc vert où il semblait que le printemps régnait toujours. Ce fut dans ce lieu plein de délices que Sifroy et Geneviève vécurent quelque temps de la plus douce et innocente vie.

V

Les Sarrasins arrivent d'Espagne.

Il eût fallu que ce bonheur durât toujours. À peine deux ans s'étaient écoulés, lorsque Abdérame[10], roi des Maures, qui avait passé d'Afrique en Espagne, songea à satisfaire son ambition par la conquête de l'Europe entière. La France, pays voisin de ses campements, lui parut un friand morceau à prendre tout d'abord; comme il craignait d'y trouver d'autres ennemis plus rudes que les Wisigoths[11] d'Espagne, il leva la plus formidable armée que l'Occident eût jamais vue. La renommée d'une telle armée, jointe à la vivacité des intérêts engagés dans la lutte, amena auprès de Charles Martel[12] une noblesse nombreuse qui était fière d'avoir à combattre des ennemis aussi terribles, et de les combattre sous le commandement d'un si glorieux capitaine.

[Note 10: Abdoul-Rahaman-Ben-Abdoullah-el-Gbafiki, vice-roi d'Espagne sous le calife Yésid, fut battu près de Tours, au mois d'octobre 733.]

[Note 11: Les Wisigoths, venus avec Ataulf, occupaient l'Espagne depuis le cinquième siècle, après l'avoir enlevée aux empereurs de Rome.]

[Note 12: Maire du palais sous les premiers rois fainéants; il était fils de Pépin d'Héristal, et, comme lui, chef des seigneurs de la Gaule franque. Martel ou Marteau est le surnom qui lui fut donné lorsqu'il eut vaincu et pour ainsi dire écrasé l'armée des Arabes ou Sarrasins.]

Sifroy, en sa qualité de puissant chevalier, aurait eu honte de se reposer dans son bonheur pendant que d'autres songeaient au salut public. Mais comment quitter Geneviève? Comment la résoudre à une séparation? Ils pleurèrent longtemps avant de pouvoir s'y décider l'un et l'autre; et, lorsque Dieu eut enfin envoyé à Geneviève une forte résolution, lorsque Sifroy quitta sa jeune et belle et bonne Geneviève, ils pleurèrent bien plus encore.

VI

Départ de Sifroy.

Les préparatifs étant terminés et le jour du départ venu, le comte appela tous ses domestiques, et, après leur avoir recommandé l'obéissance envers sa chère femme, il prit son favori par la main et, le présentant à Geneviève, il dit: «Madame, voici Golo à qui je laisse le soin de vous consoler. L'expérience que j'ai de sa fidélité me fait espérer que l'ennui que va vous causer mon absence sera en quelque façon tempéré par le zèle de ce bon serviteur.»

Mais Geneviève ne songea guère à Golo; elle se pâma en voyant venir l'heure du départ; on la releva, elle retomba par trois fois. Tous les domestiques coururent aux remèdes pour rappeler son âme qui semblait s'enfuir, soit douleur de voir partir Sifroy, soit crainte de demeurer sous la conduite de Golo.

Le comte, qui avait aperçu le changement qui s'était fait sur le visage de la comtesse lorsqu'il lui avait parlé de la fidélité de son favori, baissa les yeux et dit: «C'est à vous seule, reine du ciel, glorieuse mère de mon Sauveur, que je laisse le soin de ma chère Geneviève.

--Allez, Sifroy, reprit Golo; allez hardiment où vous appelle l'honneur. Ne craignez pas qu'il arrive aucune disgrâce à votre femme; vous ne pouvez la mettre en de plus sûres et en de plus fidèles mains que les miennes.»

VII

Premiers jours de tristesse.

Sifroy partit et arriva à l'armée, où il fut reçu avec joie par le grand Charles Martel, et presque aussitôt la campagne commença.

Geneviève recevait des messages fréquents qui lui faisaient part des marches et des travaux de l'armée. Ces nouvelles lui causaient une grande peine; car les Francs étaient fort en péril.

Charles Martel conduisit ses troupes vers la Loire, à peu de distance de la grande ville de Tours. Il ordonna aux habitants de n'ouvrir leurs portes qu'aux vainqueurs, et, pour ôter aux lâches tout espoir de fuite, il mit sur les ailes de son armée des corps de cavalerie chargés de couper les jarrets à ceux qui se retireraient des rangs pour prendre la fuite.

VIII

Bataille de Tours.

Avant de commencer la bataille, Charles parla ainsi à ses soldats:

«Compagnons, je vois bien que vous brûlez d'en venir aux mains et qu'il ne vous faut point faire de longs discours.

«Ne cherchons pas dans les siècles passés des exemples de courage et de vertu; donnons-en plutôt à la postérité. Et cela nous est facile aujourd'hui; il faut vaincre, amis, il faut vaincre. Quand nous aurions résolu de rester insensibles à nos intérêts, à la ruine de nos maisons, au carnage fait dans nos villes, à la désolation de nos femmes, l'injure faite à Dieu et à la religion chrétienne[13] suffirait.

[Note 13: Les Arabes voulaient conquérir le monde au nom du dieu de Mahomet.]

«Compagnons, il s'agit de défendre ce Dieu que nous adorons, ces saints que nous honorons, cette religion que nous professons. Permettrez-vous à ces Maures[14] d'outrager chez nous notre Église?

[Note 14: On appelait les Arabes du nom de Maures, parce qu'avant d'occuper l'Espagne, ils s'étaient d'abord établis, sur les côtes de l'Afrique, dans l'ancienne province de Mauritanie, qui comprend aujourd'hui l'Algérie, Tunis, Tripoli et une partie du royaume de Maroc.]

«Allez, chers compagnons, allez combattre pour la gloire de la France. Le glorieux saint Martin[15] est avec vous; c'est sous les murs de sa ville que nous allons vaincre. En avant! Pour notre Dieu et pour notre patrie qui doit un jour gouverner le monde!»

[Note 15: Patron de Tours.]

Le frémissement des soldats s'était accru à chaque phrase. Ils s'écrièrent: «En avant!» avec leur chef, et coururent au combat. Comme des lions ils écrasèrent l'armée des infidèles. Les Sarrasins s'enfuirent, laissant sur le carreau leur roi et trois cent soixante-quinze mille morts.

IX

Gloire de Sifroy.

Après cette heureuse journée, on présenta à Martel un grand nombre de genettes[16] qui sont de petits animaux noirs mouchetés de rouge; Charles Martel voulut les faire servir de trophée à sa victoire, et il institua l'ordre de la Genette. Il y eut seize chevaliers de l'ordre, et Sifroy fut l'un d'eux. Aussi envoya-t-il un de ses gentilhommes à Geneviève avec une lettre que voici:

[Note 16: Groupe de mammifères carnassiers, démembré récemment du genre des civettes. La genette vulgaire se rencontre dans le midi de la France.]

«Madame, je puis bien dire que je n'avais jamais connu les amertumes de la vie. C'est depuis que je suis séparé de vous qu'il m'a été donné de les connaître. Au souvenir de notre commune félicité, les regrets de l'absence deviennent bien cuisants, et je ne puis me rappeler que j'ai été le compagnon de votre existence sans me trouver présentement le plus malheureux des hommes.

«Si l'assurance que j'ai de vivre dans votre coeur ne flattait ma douleur, il y a longtemps qu'elle serait tout à fait maîtresse de mes sens et qu'elle ne trouverait plus de remède dans ma raison.

«C'est la confiance que vous avez dans les joies de notre avenir qui m'a enhardi au milieu des périls que je viens de courir. Grâce au ciel, je n'ai reçu aucune blessure, et je pourrai bientôt me consacrer tout entier au bonheur de ma femme chérie.

«Je vous en conjure donc, aimable épouse, essuyez vos larmes et arrêtez ces soupirs dont l'écho vient jusqu'à moi et me trouble. Prenez part à ma bonne fortune, réjouissez-vous de la grande victoire qui a glorifié nos drapeaux. Et, afin que vous ayez quelque sujet de le faire, je vous offre le présent dont il a plu à notre chef d'honorer mon courage et ma hardiesse.

«Je ne puis le présenter à une personne qui me soit plus chère, et, si vous le recevez avec la joie que je me promets, j'en tirerai autant de satisfaction que si l'on m'érigeait des statues, et que si toutes les bouches de la renommée étaient employées à parler au monde de mon mérite. Adieu, madame.»

C'était le chevalier Lanfroy qui était chargé de porter à Geneviève la lettre de son mari; la diligence qu'il fit fut très-grande et bientôt il arriva auprès d'elle. Quand on vint lui dire qu'il était venu un gentilhomme de la part de Sifroy, elle ne put contenir sa joie et sur-le-champ demanda de ses nouvelles. «Madame, dit le chevalier, voici des lettres qui vous en instruiront de meilleure grâce que moi.»

Elle les ouvrit et les lut plusieurs fois de suite. Néanmoins sa joie ne fut pas aussi grande que si elle eût appris le prochain retour de celui qu'elle aimait. Elle interrogea Lanfroy, qui lui apprit que son maître allait quitter Tours, avec Charles Martel, pour se mettre à la poursuite des Sarrasins et faire le siège d'Avignon. Tous ces discours ne plaisaient en aucune façon à la comtesse, qui voyait que la guerre allait retenir son mari pour longtemps.

X

Réponse de Geneviève.

Elle pleura, et, lorsque le gentilhomme de Sifroy dut repartir, elle lui remit cette réponse:

«Cher Sifroy, si la lettre que vous m'avez écrite m'a donné quelque consolation, je n'en veux d'autre témoin que celui qui me l'a remise; mais si elle m'a laissé concevoir de nouvelles craintes, il n'y a que mon amour qui vous puisse le dire. Je vous croyais sur le point de revenir au milieu de ces lieux qui étaient si joyeux naguère, et qui maintenant sont pleins de tristesse. Vous ne revenez pas, votre absence se prolonge, et peut-être mon malheur ira-t-il si loin que le temps de cette absence sera plus long que ma vie.

«Quand les nouvelles de cette grande bataille de Tours me furent apportées, je ne vous puis exprimer de combien de craintes mon coeur fut saisi: cette tempête est passée, cet orage est dissipé, et vous me jetez dans un autre désespoir.

«Hélas! que vous avez l'air de peu appréhender ce qui m'expose au hasard cruel de perdre mon époux! Considérez, cher Sifroy, que la fortune n'a pas de moyen plus extraordinaire pour faire sentir ses félicités que leur peu de durée. Sa constance, ne pouvant être assurée, doit être suspecte.

«Ne m'estimez pas ignorante à ce point des retours de la prospérité. Je les redoute, et je sais d'ailleurs que des ruisseaux de sang ennemi ne valent pas une goutte du sang de mon cher époux. Cette seule pensée me fait espérer que vous saurez modérer votre courage, qui est le plus redoutable de vos ennemis, de peur d'exposer aussi votre Geneviève à la mort. Si vous avez résolu de chercher les occasions de mourir, et si vous oubliez ma douleur, songez au moins à l'enfant dont je vais être bientôt mère.»

La douleur avait commencé cette lettre et la douleur la finit. Notre palatin était au siège d'Avignon[17] quand il la reçut. Vous dire le trouble que les dernières paroles jetèrent dans son âme, je ne l'essayerai pas.

[Note 17: Les Arabes avaient occupé l'ancien territoire que les Wisigoths avaient conquis dans le midi des Gaules, et qui s'étendait des Pyrénées au Rhône.]

XI

Golo médite ses méchancetés.

Golo, à qui Sifroy avait donné plus d'autorité que Joseph n'en reçut de Pharaon, avait d'abord traité Geneviève avec le respect qu'il devait à sa vertu. Mais lorsque Sifroy fut parti depuis quelque temps, il trouva que sa douleur la rendait plus belle, et il sentit naître en lui une grande envie du bonheur de Sifroy. Il se permit de désirer la comtesse pour femme et il ne sut pas contenir sa passion naissante, de sorte qu'il tomba dans l'iniquité et conçut l'idée du crime le plus cruel.

Son rêve fut d'empêcher le retour du comte, et de persuader à Geneviève que lui, Golo, était digne de devenir son époux. Toutefois, comme il fallait du temps pour arriver à l'accomplissement de ce rêve il commença par sonder le coeur de la comtesse. Un jour qu'elle regardait quelques tableaux qu'elle avait fait faire, il se rendit vers elle et s'occupa en apparence de ces peintures. Elle l'interrogea sur l'un des tableaux, qui était son propre portrait. Golo, qui ne cherchait qu'une occasion d'exprimer ce qu'il sentait, voyant que les demoiselles et les domestiques de la comtesse étaient trop éloignés pour l'entendre, lui dit: «Vraiment, madame, il n'est point de beauté qui approche de cette figure; pour moi, je m'estime heureux d'y attacher à jamais toutes mes affections.»

En parlant ainsi, il tenait son regard arrêté sur Geneviève, qui s'en apercevait bien, mais qui fit semblant de ne rien comprendre aux paroles équivoques de son intendant. Golo devina la secrète pensée de Geneviève, et voyant qu'elle entendait, quoiqu'elle s'en cachât, ce qu'il voulait lui dire, prenant d'ailleurs la sage dissimulation de sa maîtresse pour un consentement réel, il montra son visage plus à découvert, et ses soupirs se mêlèrent à ses paroles.

«Madame, dit-il, je ne vois rien d'aimable que vous; j'ose croire que vous me jugez digne de votre amitié, et, s'il vous plaît, au cas que Sifroy meure, de m'accepter un jour pour époux, je ne me plaindrai pas.»

XII

Épouvante de Geneviève.

Ces mots furent un coup de foudre pour Geneviève; néanmoins, lorsqu'elle eut repris ses sens, sa colère et son indignation s'exhalèrent librement; elle représenta à Golo la honte de son infidélité avec des reproches si amers, que, s'il avait véritablement aimé Geneviève, il aurait eu bien de la douleur en l'entendant lui exprimer son mépris.

Elle disait: «Misérable serviteur, est-ce ainsi que vous gardez la fidélité promise à votre maître? Avez-vous bien osé former le désir de la mort de mon époux? Avez-vous osé croire que je consentirais à devenir jamais votre femme, moi qui ai autant d'horreur de votre crime que d'envie de le punir? Et comment avez-vous cru que mon silence devait vous encourager? Gardez-vous désormais de me tenir de pareils discours: j'ai le moyen de vous faire repentir de votre folie.»

Que pouvait faire Golo en entendant ces paroles? Il n'était plus temps de répondre, et déjà les serviteurs de la comtesse s'étaient aperçus de son émotion. Il comprit qu'il fallait dissimuler, et il s'excusa de cette façon ambiguë: «Madame, s'il y a de ma faute en ce que vous me reprochez, j'espère vous donner telle satisfaction qu'il y ait lieu de m'accorder mon pardon et de me faire miséricorde.»

Ceux qui entendirent ces paroles crurent que l'intendant l'avait offensée dans le service de la maison et qu'il promettait de réparer son offense.

XIII

Perfidie du traître Golo.

Il y avait au service de Sifroy un pourvoyeur qui avait gagné les bonnes grâces de Geneviève à cause de sa grande vertu et de son zèle. L'intendant, s'en étant aperçu, partit de là pour imaginer une trahison nouvelle et plus infâme. Il résolut de demander encore à Geneviève de consentir à l'exécution de ses projets, et se promit, si elle refusait, de l'accuser d'aimer son vertueux pourvoyeur et de songer avec lui à empêcher le retour de son époux. Sifroy apprendrait par lui que ce serviteur avait osé prétendre en secret à l'amitié et à la main de la comtesse, et que celle-ci ne lui avait pas témoigné d'aversion.

Geneviève portait alors en son sein l'enfant dont elle avait parlé dans sa lettre.

Un soir que la fraîcheur du temps invitait à la promenade, Geneviève sortit et se promena dans le jardin. Golo, feignant d'avoir quelque affaire à lui communiquer, s'approcha d'elle et, après plusieurs paroles lancées à dessein, il lui dit: «Madame, si je vous parle, ce n'est pas pour vous contraindre à m'aimer contre votre inclination, mais seulement pour vous disposer à être moins cruelle et à m'accorder la demande que je vous fais d'avancer ma mort avec ce fer, et de me punir du crime que j'ai commis.» En même temps il lui tendait un poignard.

Geneviève ne répondit pas. Piqué de ce silence, Golo se retira plein de rage. Quelques jours après, il fit appeler deux ou trois des plus anciens serviteurs de la maison, et, laissant couler de ses yeux des larmes perfides, il leur parla de la sorte:

«Mes amis, je ne saurais vous faire comprendre le déplaisir avec lequel je me trouve dans la nécessité de vous découvrir une chose que j'ai longtemps cachée. Je me tairais s'il ne s'agissait de notre maître, que Madame la Palatine a trahi.

«Oui, j'ai honte, et je n'ose qu'en me contraignant dire ce que j'ai vu. Mais quel moyen de vous cacher ce qu'à la fin vous-mêmes vous découvririez!

«Vous connaissez Raymond, le pourvoyeur. Eh bien! cet hypocrite serviteur a conseillé à Geneviève une résolution criminelle. Ils ont formé le projet d'empêcher le retour de notre maître et de s'unir par le mariage. Déjà ils préparent les moyens nécessaires à l'exécution de ce projet coupable. J'ai surpris leur secret, moi en la fidélité de qui s'est reposé Sifroy.

«Ah! traître et perfide pourvoyeur! est-ce ainsi que tu couvrais tes pensées du voile de la vertu? C'était donc là ce que promettait le zèle de ton service! Il faut que ce monstre ait employé la magie et les sortilèges pour aveugler ainsi l'esprit de Geneviève.

«Voilà, mes amis, ce qui est. J'ai cru que je devais prendre vos avis sur une si triste affaire, afin de cacher l'infamie de cette maison autant que cela sera possible. Néanmoins, je dois et je vais donner avis à notre seigneur de la déplorable situation dans laquelle nous nous trouvons tous.»

XIV

Geneviève est menée dans la Tour.

Un jour que Geneviève était encore couchée; Golo appela le pourvoyeur et, avec des paroles qui avaient le son du tonnerre, il lui reprocha d'avoir employé la magie pour égarer l'esprit de la comtesse et l'amener à des résolutions voisines de la folie. Le pauvre Raymond eut beau protester de son innocence, prendre le ciel et la terre à témoin du respect qu'il avait pour la femme de son maître, il fallut qu'il se laissât conduire dans la prison que Golo lui avait fait préparer. Ce fut une chose bien triste que de voir le traître, après avoir fait enfermer le pourvoyeur, se rendre dans la chambre de Geneviève et lui dire que Raymond avait avoué sa part de leur crime commun. La sainte femme eut besoin de toute sa vertu en cette rencontre; encore sa patience eut-elle quelques moments d'oubli: elle se plaignit. Mais Golo avait séduit ou convaincu tous les gens de la maison; et personne ne l'écouta, personne ne fut ému de sa misère. Golo, l'ayant bien atterrée, la fit prendre et conduire en une tour voisine de celle où était renfermé Raymond. De là elle entendait ses cris.

Tant de peines pouvaient la faire mourir en l'état où elle se trouvait; mais Dieu prit un soin particulier de la mère et de l'enfant qui allait naître.

Pauvre Geneviève, de quelles angoisses ses jours et ses nuits ne furent-ils pas remplis en cette prison cruelle! Elle priait, elle pleurait, elle gémissait.

«Hélas! mon Dieu, disait-elle, est-il possible que vous permettiez les maux que je souffre, vous qui avez une parfaite connaissance de mon innocence? Que vous ai-je fait pour que vous me rendiez le triste sujet de tant de douleurs? Ah! Dieu plein de pitié, n'avez-vous pas de châtiments plus doux et moins honteux pour moi? Au moins sauvez l'enfant qui m'est promis; protégez-le lorsqu'il sera venu au monde; ne l'enveloppez pas dans ma ruine. Je consens à mourir, mais qu'il vive! Je consens à périr déshonorée, mais qu'il grandisse en gloire! Frappez-moi sans que les coups retombent sur lui. Peut-être un jour votre miséricorde fera-t-elle que justice soit rendue à la mère misérable, affligée, mais innocente.»

C'est dans ces lamentations que Geneviève exhalait sa douleur nuit et jour, sans espérer aucun soulagement.

Golo veillait sur ce trésor; il venait la visiter souvent, et alors, dans l'ombre et le silence de la tour, il lui parlait un langage coupable; il essayait de la faire consentir au crime qu'il avait conçu et dont il accusait le pourvoyeur; il usait à la fois des exhortations et des menaces. Si elle ne fléchissait pas, disait-il, nulle voie de salut ne lui était ouverte, et Sifroy ne la croirait jamais innocente. Elle n'avait donc qu'à l'écouter, lui, Golo, qui s'était fait son accusateur et son geôlier parce qu'elle refusait de devenir sa femme. Toutes ces importunités affligeaient Geneviève bien autrement que les maux de la prison.

Golo fit de nombreuses tentatives sans se laisser décourager par l'obstination des vertus de sa victime. Enfin il résolut d'employer une autre manoeuvre; il parla du retour prochain du comte, et annonça que Sifroy s'était embarqué et revenait par mer. Peu après, il dit que le vaisseau avait fait naufrage et que Sifroy était mort.

XV

Nouveaux artifices du traître Golo.

Sur cette nouvelle il supposa des lettres qu'il fit arriver jusqu'à Geneviève, afin de la convaincre de la mort de son mari. Mais la bienheureuse Vierge Marie, mère de Dieu, révéla dans un rêve à la comtesse l'artifice de Golo.

Golo essaya d'employer la femme qui portait à Geneviève sa nourriture; il la conjura de gagner le coeur de sa maîtresse et d'adoucir son esprit par tous les artifices dont elle pourrait s'aviser. Il espérait réussir par ce moyen; mais il se trompa, car il trouva que la vertu de Geneviève ressemblait à un rocher. Si les vents le battent, c'est pour l'affermir; si les flots le frappent, c'est pour le polir. Ni menace, ni flatterie, ni douceur, ni cruauté, rien ne la fit succomber.

XVI

Naissance de Bénoni dans la tour.

Cependant le terme arriva auquel Geneviève eut un fils. Abandonnée de tous, Geneviève devint mère au milieu d'une grande désolation. «Hélas! mon pauvre enfant, dit-elle, en quel triste moment viens-tu prendre ta part de la vie? Tu ne sais pas combien ta mère souffre de douleurs! Tu ne sais pas que mes misères seront les tiennes!» Et elle l'embrassait, et elle mouillait de larmes ses petites joues tremblantes.

Craignant que le besoin ou la rigueur de Golo ne le fit mourir bien vite et hors de la grâce de Dieu, elle l'ondoya et le baptisa du nom de Bénoni; puis elle lui fit des langes avec de vieux linges qu'on lui avait laissés.

XVII

Lettre de Golo à Sifroy.

Sifroy ignorait toutes ces choses. Golo, voyant qu'un fils était né à Geneviève et appréhendant le retour prochain de son maître, résolut de ne plus retarder l'achèvement du malheur de la comtesse. Deux mois environ après la naissance de Bénoni, il appela un des serviteurs qu'il avait trompés, et le chargea, après lui avoir donné ses instructions, de porter au comte palatin une lettre ainsi conçue: