Légendes pour les enfants

Chapter 4

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Dagobert et les siens se réveillent; l'effroi a chassé l'ivresse; le roi fait un signe pour qu'on ferme les fenêtres, mais tous les efforts sont impuissants: le vent brise les volets qui volent en éclats. L'eau de cette pluie affreuse entre dans la salle. Tout à coup un coup de tonnerre gigantesque retentit: les plus émus se mettent à genoux; tous gardent le silence.

Trois coups frappés sur la porte se font entendre; la porte s'ouvre comme d'elle-même. C'est un ermite à longue chevelure et à longue barbe blanche. Il s'avance vers le roi, que sa vue étonne et qui reste muet. Ses vêtements sont déchirés par les ronces; le sang coule de ses mains déchirées; de ses cheveux coule l'eau de la pluie; il s'avance encore, il arrive au pied du trône. Une crainte involontaire a saisi toutes les âmes. Cependant l'orage s'est calmé, et il s'est fait dans les airs un silence qui va donner à la voix de l'ermite une vibration terrible.

A la fin, le voyant si près venu et se croyant obligé à parler en roi, Dagobert lui dit: «Qui es-tu et que viens-tu faire ici?

--Je suis un humble ermite des bois; je viens t'avertir....

--Tu choisis mal ton temps pour te mettre en route.

--Ne ris pas de ton serviteur; la colère de Dieu t'en ferait repentir vite.

--Tu as la voix bien fière et bien sonore.

--Je t'ai dit que je suis le clairon de la justice de Dieu.

--Que viens-tu donc faire ici?

--T'avertir de tes iniquités.

--Reviens un autre jour.

--Eh quoi! tu me chasseras de ton palais par cette nuit d'orage?

--L'orage a fui loin de nous. Prête l'oreille, ermite des bois; entends-tu comme l'eau tombe maintenant goutte à goutte; les feuillages mouillés se redressent; dans un quart d'heure la lune éclairera ta route. Tu t'es trompé; tu as peur de tout ce vacarme; tu as pris ce tapage pour la voix de Dieu.

--Non, je ne me suis pas trompé; je viens de loin. Sulpice, évêque de Bourges, m'envoie pour que je te dise que tu es coupable. J'ai mis cinq jours à venir; mais je te parlerai. Tu dépouilles les églises, tu fais gémir le peuple sous les impôts. Sulpice espère que tu écouteras sa prière et que tu feras cesser ces maux. O roi! reviens aux voies de la justice par lesquelles tu es entré dans ta puissance et dans ta renommée; soulage le peuple et ne dépouille plus l'Église, qui a besoin d'être riche pour les pauvres.

--Voilà un beau parleur, décidément, dit Dagobert, et qui vient dans un moment choisi à merveille. Puisqu'il ne veut pas s'en aller, mettez-le dehors; les chemins s'essuieront bientôt.»

On chasse l'ermite, on referme à demi les fenêtres qui ont gardé leurs volets, et le vin coule de nouveau dans les coupes. Mais Éloi, Ouen et Babolein ne cachent pas le pressentiment qu'ils ont de quelque vengeance divine.

A peine cinq minutes se sont écoulées que les fenêtres s'ouvrent avec fracas; le toit même gémit; les murs tremblent. L'orage, avec plus de fureur encore, est venu s'abattre sur la maison royale, sur les jardins, sur les forêts qui l'entourent. Un éclair siffle dans la salle; en même temps le fracas de la foudre retentit; la foudre passe, tonne, renverse les coupes, brûle les lambris dorés, et s'échappe. Trois nouveaux coups frappés sur la porte se font entendre; la porte s'ouvre. C'est saint Amand, l'évêque des campagnes, le pieux et vénéré Amand, qui, en robe blanche, le crucifix à la main, s'avance vers le roi et, au milieu d'un silence effrayant, lui dit: «Roi Dagobert, la fin de ta vie approche. Tu as été juste: pourquoi as-tu cessé de l'être? Rappelle-toi Haribert ton frère, Hilpérick ton neveu, et les Bulgares, les hôtes désarmés. Quel compte rendras-tu à Dieu de leur mort? Roi Dagobert, tu bois aujourd'hui pour la dernière fois le vin de la prospérité. Saint Denis te parle et te condamne par ma bouche.» Et saint Amand se retire sans que personne ait fait un geste, ni soufflé un mot.

Mais Dagobert se réveille de son étonnement, remplit son verre et, avant de boire: «Allons, allons, dit-il; je mettrai demain tous ces gens-là à la raison. Vous autres, vous avez donc eu peur? Ne voyez-vous pas que c'est une scène de comédie que j'ai montée pour éprouver vos esprits?»

Babolein osa l'interrompre.

«Et l'orage, dit-il, est-il aussi de votre invention?

--Babolein, mon compère, va régner à Yvetot et ne te mêle plus de ce qui se passe ici. L'orage est venu parce que j'en avais besoin. Or çà, buvons bien.» Et il but toute la nuit.

XIV

Repentir de Dagobert.

Le lendemain, couché sur son lit, Dagobert gémissait. Une fièvre ardente s'était emparée de lui. Dans ses rêves agités il avait revu saint Amand; il avait entendu, une fois encore, l'implacable arrêt qui l'avait frappé. Le repentir entra peu à peu dans son âme. Saint Éloi, averti de l'état du roi, demanda à être admis auprès de lui, et, ayant été reçu, lui tint les discours les mieux faits pour le ramener au bien.

Dagobert écouta en silence son fidèle ami; puis il jura devant lui de renoncer à ses chasses et à ses banquets, de reprendre le chemin qu'il avait suivi d'abord, d'être roi paternel et bon justicier. Saint Éloi lui promit que Dieu n'appesantirait pas sa main sur sa tête, s'il avouait ainsi et réparait ses fautes.

A partir de cette heure, Dagobert changea de vie; il aima moins la chasse; il songea à se placer, contre les colères de Dieu, sous le patronage du grand saint Denis. Néanmoins sa gaieté, pour devenir plus douce, n'en fut pas moins agréable à ses sujets. Les grâces du roi se répandirent sur ceux qui les méritaient; les bénédictions de la multitude montèrent au ciel pour désarmer Dieu.

XV

La basilique de Saint-Denis.

Nous avons vu comment, dès les premiers jours de son règne, Dagobert avait voulu commencer les travaux qu'il avait promis d'exécuter pour la gloire de saint Denis; mais il n'avait été fait jusque-là que fort peu de réparations dans la chapelle. L'activité des ouvriers ne dut plus désormais se ralentir.

Il orna, dit la chronique, d'or pur et de pierres précieuses les monuments des martyrs, et, après avoir merveilleusement décoré le dedans de l'église, il couvrit aussi d'argent pur l'extérieur de la voûte sous laquelle étaient déposés les corps de saint Denis et ses compagnons. Il assigna pour les luminaires de l'église cent sous d'or, pris sur les droits de douane que lui payait chaque année la ville de Marseille. Les agents du roi, à mesure que le payement se faisait, devaient acheter de l'huile et la remettre aux envoyés de l'église. Il fit placer, en face de l'autel, une cassette d'argent pour recevoir les aumônes offertes par les fidèles, et qui devaient être ensuite distribuées aux pauvres de la main même des prêtres, afin que, selon le précepte de l'Évangile, ces aumônes demeurassent secrètes, et que le Dieu tout-puissant, qui voit toutes les choses cachées, les rendît au centuple dans le ciel. Il ordonna qu'annuellement, d'un mois de septembre à l'autre, il enverrait lui-même à cette cassette cent sous d'or, et voulut que ses fils et tous les rois francs ses successeurs n'oubliassent jamais d'y faire porter chaque année le même nombre de sous d'or. C'était aux pauvres seuls que ces cent sous devaient être distribués, et nul n'en devait rien détourner; car il voulait que, tant que durerait le royaume, moyennant cette offrande des rois et ce qu'il plairait à Dieu d'y faire ajouter par d'autres personnes, les pauvres et les voyageurs trouvassent toujours là de quoi se soulager. Outre de nombreux et riches domaines qu'il donna à la basilique des bienheureux martyrs, il concéda aux moines qui priaient Dieu dans cette église le tribut annuel de cent vaches que lui payait le duché du Mans, afin qu'ils prissent plaisir à invoquer pour lui le Seigneur et les saints martyrs.

Il commanda en même temps à saint Éloi qu'il forgeât une grande croix pour mettre derrière le maître autel de l'église, la plus riche et la plus habilement faite qu'il pût l'imaginer. Le saint homme la fit telle, avec l'aide de Dieu, de pur or et de pierres précieuses, que l'oeuvre fut regardée comme la plus rare des merveilles.

Saint Éloi qui, dit toujours la chronique, était entouré de mendiants comme une ruche de mouches, ne s'était jamais éloigné des voies du Seigneur; mais il avait quelquefois sacrifié au monde: dans les derniers temps de la vie de Dagobert, il s'était tout à fait séparé, et saint Ouen aussi, de ce monde si dangereux. Ils vivaient dans la retraite en attendant qu'ils devinssent, saint Éloi, évêque de Noyon, et saint Ouen, évêque de Rouen, ce qui arriva après la mort de Dagobert. Saint Éloi, en cette retraite, vit son habileté croître chaque jour, et il en consacra toutes les ressources aux travaux de l'orfévrerie religieuse. C'est par ce moyen qu'il donna à la basilique de Saint-Denis une parure sans pareille. Il faut voir dans les livres de ceux qui ont raconté l'histoire de la basilique quelles furent les belles choses qu'il imagina, comme le tombeau des saints, un dôme à colonnes, tout de marbre, d'or et de pierreries, comme l'autel avec sa boiserie rehaussée de feuillage d'or, et décorée de fruits de perles.

XVI

Mort de Dagobert.

Dagobert avait trois fils qui, tous les trois, après lui, sont montés sur le trône: Sigebert, né en 630, Chlodowig II, né en 634, et Thierry III. Le nom de Dagobert, en langue franque, signifie brillant comme le jour; Sigebert signifie brillant par la victoire; Chlodowig signifie illustre guerrier, et Thierry brave parmi le peuple.

A la suite du grand festin durant lequel l'ermite et saint Amand avaient parlé, une maladie de langueur s'était emparée de Dagobert; mais les soins de ses amis prolongèrent sa vie de quelques années. Il était rentré tout à fait dans les chemins de sagesse et de justice. Le royaume était heureux. Tout à coup on vit dépérir le roi: il s'arrêta, à cause de sa faiblesse, dans sa métairie d'Épinay-sur-Seine, et, le 19 janvier 638, il rendit l'âme à Saint-Denis où il s'était fait transporter.

Un peu avant de mourir, lorsqu'il eut congédié ses amis, Dagobert avait fait venir ses chiens et les avait caressés doucement: «Il n'y a si bonne compagnie qui ne se quitte,» leur dit-il. Par un article de son testament, Dagobert les léguait à saint Éloi, avec prière de les soigner toute leur vie et de ne les plus mener à la chasse. Saint Éloi accomplit religieusement la volonté du roi.

XVII

Funérailles de Dagobert.

Aussitôt que le roi fut mort, commença la cérémonie des funérailles. On avait coutume, en ce temps-là, de tenir prête pour l'heure de la mort une statue du roi, faite de bois et de cire, parfaitement bien peinte, de grandeur naturelle, et vêtue de la même manière que le roi s'habillait en santé. Cette effigie, pendant trois jours et trois nuits, représentait le roi défunt et recevait les hommages de ses serviteurs. On prit donc la statue royale, on la leva le matin, on la mit dans la chambre du Conseil, on la promena dans le chariot du roi, et on lui servit les plats qu'aimait Dagobert.

César, Hercule et Bellérophon, qui se faisaient vieux, mais qui portaient bien leur vieillesse, furent induits en erreur lorsqu'ils virent cette effigie de leur maître; ils jappèrent joyeusement. Ce spectacle fit pleurer les serviteurs du roi.

A quoi bon essayer de peindre la douleur des Parisiens lorsqu'ils apprirent la mort du roi, la douleur des moines de Saint-Denis, et celle des porteurs de sel qui, suivant le droit de leur corporation, portèrent le corps du roi de son lit de mort jusqu'en sa tombe? Sur cette tombe, on a longtemps admiré un bas-relief qui représentait une scène miraculeuse. C'est ici le lieu de rappeler ce qui se passa peu de temps après la mort de Dagobert, et d'invoquer le témoignage des Grandes Chroniques de France, conservées avec l'oriflamme dans le trésor de la basilique de Saint-Denis.

XVIII

La vision de messire Jean le solitaire.

En ce temps-là Ansouald, évêque de Poitiers, était allé en Sicile. Sur sa route, il rencontra une île qu'habitait un saint homme nommé Jean. Ce saint homme le reçut avec une grande charité. Quand ils eurent longtemps parlé de la joie du paradis, le saint homme ermite lui demanda, puisqu'il venait de France, de l'instruire de la vie et des moeurs de Dagobert, roi des Franks. Quand le bon vieillard eut entendu ce que l'évêque lui dit, il commença à témoigner une grande joie, disant que ce n'était donc pas une folle vision qu'il avait eue, et il lui raconta la merveilleuse scène dont il avait été témoin. «Un jour, dit-il, que je m'étais couché sur le bord de la mer, à côté d'un tamarin, pour reposer mes membres fatigués par l'âge et le travail, un homme qui avait une chevelure blanche vint à moi, me dit de me lever sur-le-champ et d'implorer la miséricorde de Notre-Seigneur Dieu pour l'âme de Dagobert, roi des Franks, qui, à cette heure même, trépassait. Comme je me préparais à lui obéir, je vis en la mer, assez près de moi, une troupe tumultueuse de diables qui emmenaient dans une nacelle l'âme du roi Dagobert qui venait de trépasser; ils la battaient, la tourmentaient et la menaient droit vers la chaudière qui est cachée dans les flancs sulfureux du mont Etna. L'âme criait et appelait sans cesse trois saints du Paradis: saint Denis de France, saint Maurice et saint Martin. Presque aussitôt je vis des foudres jaillir du ciel, et descendre les trois glorieux saints, vêtus de robes blanches.

«Je leur demandai avec grand'peur qui ils étaient; et ils me répondirent qu'ils étaient ceux que Dagobert avait appelés, Denis, Martin et Maurice, qu'ils venaient pour le délivrer des tourments de l'enfer et qu'ils allaient le porter dans le sein d'Abraham. En effet, ils se jetèrent sur les démons qui disparurent; ils prirent l'âme délivrée et la portèrent dans le royaume de la joie éternelle.»

Ainsi fut accomplie la promesse de monseigneur saint Denis le martyr.

Nous croyons sans peine que si saint Denis a fait une promesse à Dagobert, il l'a tenue; et, ravi de savoir l'âme du roi en jouissance des voluptés du ciel autant que désireux de clore cette histoire qui, aujourd'hui encore, est attestée par les vieilles chroniques, par la sculpture du tombeau de Dagobert à Saint-Denis et par un fauteuil du Musée des Souverains, nous dirons seulement ce qui suit:

Dagobert, de noble mémoire, Était un prince généreux. C'est quelque chose pour sa gloire Que son nom, qui se fait si vieux, Reste si jeune, et que l'on chante Encore aujourd'hui ses exploits.

D'où vient cette gloire éclatante? D'où vient que Franks et que Gaulois De ce monarque redoutable Ont conservé bon souvenir? Il aimait la chasse et la table Et ne pouvait se soutenir Le soir, au sortir de l'orgie. Il fut impie et fut cruel. Est-ce que c'est déplaire au ciel Que de boire de l'eau rougie? Que d'être sobre en ses festins Et de n'aller tous les matins Chasser le cerf ou bien la biche? Faut-il enfin, pour être riche De renommée en l'avenir, Dans les mêmes erreurs venir, Imiter en tout ce sauvage Et très-emporté Dagobert? Non; mais il faut être assez sage Quand on est roi (ce qui vous perd) Pour croire qu'un prince peut rire En même temps que gouverner, Qu'on double souvent son empire Lorsqu'en riant l'on sait régner, Qu'un sceptre rude par soi-même Sur les petits frappe trop tôt, Et que tout roi qui veut qu'on l'aime Doit être un peu roi d'Yvetot.

Le peuple vous en tient grand compte Et sa voix jusques au ciel monte.

Et puis Dagobert eut l'esprit (Voyez un peu comme il finit) De faire à temps sa pénitence. Le tout n'est pas comme on commence; Le principal est de finir. C'est ainsi que le repentir Est la vertu par excellence Et celle qui dans la balance Doit le plus de place tenir.

GENEVIÈVE DE BRABANT

NOTICE.

Sachez bien, petits enfants, que vos pères et que vos mères ont pleuré en lisant autrefois l'histoire que vous allez lire, et qu'avant eux leurs parents avaient pleuré aussi. Je ne crois pas qu'il y ait au monde un récit plus connu, et vous allez voir qu'il n'y en a pas beaucoup qui soient aussi intéressants.

Il faut que vous sachiez que, s'il n'y a pas de fumée sans feu ou de feu sans fumée, il n'y a pas non plus de légende qui ne découle de quelque histoire véritable.

Un savant d'Allemagne, Freher, a composé un recueil pour servir à l'histoire des origines des comtes Palatins. Eh bien, dans ce recueil, il y a, en latin, un récit qui n'est autre chose que le récit des aventures de notre belle et infortunée Geneviève. Freher prétend que ce récit a été écrit dès le huitième siècle; il n'est pas nécessaire de lui assigner une date aussi ancienne, et il suffit de croire avec un autre savant d'Allemagne, Brower, qu'il remonte à l'année 1156.

Voilà donc une antiquité assez vénérable acquise à l'histoire lamentable des méchancetés du traître Golo.

Toutes les nations d'Europe, depuis que Geneviève a souffert, ont rendu un culte à sa mémoire. D'abord ç'a été la tradition qui, pendant longtemps, s'est chargée du soin d'instruire les générations de ses aventures; puis l'imagination des enfants et des habitants de la campagne n'a pas été seule émue au récit de tant de misères, et les poëmes, les chansons, quelquefois même les pièces de théâtre ont choisi Geneviève pour leur héroïne. Bien plus, il y a eu des écrivains ecclésiastiques qui l'ont considérée comme une sainte, et on place sa fête au 2 avril.

Toutefois, on ne connaît pas sur Geneviève de légende populaire en prose qui ait été écrite dans le style des romans du moyen âge.

Le récit que vous allez lire ici est, à peu de chose près, l'oeuvre du Père de Cerisiers, qui vivait sous Louis XIII et sous Louis XIV, et qui a publié en 1646 l'Histoire de Geneviève ou l'Innocence reconnue. En faisant disparaître quelques longueurs, en ajoutant quelques détails qui jettent un peu de clarté sur les parties les plus obscures de cette histoire, et enfin en retouchant un peu le style de l'auteur, on n'a pas altéré la couleur de son récit, et on n'a, au fond, rien changé que pour mieux conserver l'ensemble.

Petits enfants, apprenez donc à la fois, en lisant la vie de Geneviève de Brabant, à savoir souffrir sans cesser d'être vertueux et sans vous décourager, et aussi à raconter simplement les belles actions.

GENEVIÈVE DE BRABANT.

I

Naissance et premières années de Geneviève.

Vers le temps où la gloire du grand Clovis commençait à s'obscurcir, et où les enfants de ce monarque dégénéraient en courage, dans une des provinces de la Gaule Belgique, qui fut autrefois le pays de Tongres[5], naquit une fille des princes de Brabant. A peine cette petite créature vit-elle les rayons de la lumière, que ses parents la firent baptiser. Elle devint ainsi fille du ciel, et, par la grâce divine, elle reçut le doux nom, le beau nom de Geneviève.

[Note 5: Il existe encore une petite ville de Tongres, en Belgique, dans le Limbourg, entre Liége et Maestricht.]

Tout de suite de gracieuses vertus lui vinrent, et, avant toute autre vertu, une dévotion pleine de délicatesse. C'était assez d'être raisonnable pour n'être plus pécheur après l'avoir admirée. Le plus doux plaisir qu'elle connût, c'était l'amour de la retraite et de la solitude.

Cette inclination lui fit bâtir un ermitage au coin d'un jardin; elle y dressait de petits autels de mousse et de ramée, et y passait en prière les belles journées de printemps, entre les lilas fleuris et les roses. Quand sa mère lui disait qu'il était temps d'avoir d'autres pensées, elle répondait: «C'est là que les plus grands saints sont allés chercher les traces du Seigneur.»

Ah! Geneviève, vous ne savez pas d'où vous est venue cette inclination, et pourquoi Dieu vous l'a donnée! Un jour viendra où vous suivrez l'exemple de cette grande pénitente[6] à laquelle l'Égypte a donné son nom; vous prierez Dieu dans le désert. Ce sera alors que vous reconnaîtrez la Providence divine, qui dispose de vous par des moyens saints, inconnus à tout autre qu'à elle. Dieu a coutume de nous donner à la naissance des qualités qui font nos fortunes diverses et l'ordre entier de notre vie. Le grand archevêque de Milan, saint Charles Borromée[7], tout petit enfant qu'il était, bénissait ses camarades en leur imposant les mains.

[Note 6: Sainte Marie l'Égyptienne. Cette sainte, après s'être convertie, vécut pendant près de cinquante ans dans le désert, priant et pleurant ses fautes passées. Il y avait à Paris, dès le quatorzième siècle, une chapelle placée sous l'invocation de sainte Marie l'Égyptienne. La chapelle a disparu; mais le nom de la sainte a laissé sa trace dans le nom de la rue de la Jussienne, où la chapelle était bâtie.]

[Note 7: Saint Charles Borromée, archevêque de Milan, né en 1538, mort en 1584, canonisé en 1610 par Paul V.]

Mais tous ceux qui remarquaient les dévotions de notre petite vierge ne pénétraient pas dans les desseins de Dieu, et ne voyaient pas ce qui ne parut que longtemps après.

II

Adolescence de Geneviève.

Ne nous arrêtons pas à décrire les perfections de la jeunesse de cette grande et chère sainte, et arrivons tout d'un coup à la dix-septième année de l'incomparable Geneviève de Brabant. Disons seulement qu'il semblait que la nature eût fait des coups d'essai dans toutes les autres beautés de son siècle, pour donner dans la sienne un ouvrage accompli de sa puissance. Geneviève n'avait garde, dans le désir d'accroître cette beauté, d'y vouloir ajouter par les artifices qui sont faits pour embellir la laideur. Elle n'avait point d'autre vermillon que celui qu'une honnête modestie mettait sur ses joues, point d'autre blanc de fard que celui de l'innocence, et point d'autre senteur que celle d'une bonne vie. Aussi n'y avait-il point sur son visage de rides à réparer par le pinceau.

III

Geneviève est demandée en mariage.

Bien que Geneviève apportât fort peu de soin à faire ressortir sa beauté naturelle, cela n'empêcha pas qu'elle ne fût recherchée par un nombre infini d'admirateurs. Parmi ceux qui la demandèrent en mariage, Sigifrius, ou Sifroy, ne fut pas le plus malheureux, puisqu'il obtint ce que tant d'autres avaient désiré.

Le jeune seigneur, ayant appris de la renommée une partie des perfections de la princesse, en voulut plutôt croire ses yeux que le bruit commun.

Le voilà en chemin avec un équipage si magnifique, qu'il ne laissa à aucun de ses rivaux la possibilité de soutenir la comparaison.

Étant arrivé, il alla tout aussitôt faire la révérence au prince et à la princesse sa femme, qui lui permirent de saluer leur fille Geneviève, à laquelle il fit toutes les offres de services qu'on pouvait attendre d'un attachement sincère. «Je n'ai jamais rien contemplé de si suave!» s'écria-t-il après l'avoir vue.

D'abord, il n'était attentif qu'aux charmes de sa figure; mais il ne l'eut pas entretenue deux fois qu'il la trouva remplie de tant de douceur et d'une telle modestie, que son affection en fut doublée. Il alla donc trouver le prince et la princesse de Brabant, auxquels il déclara le motif de son voyage.

«Si vous êtes, leur dit-il, aussi favorable à mes projets que votre douceur me le fait espérer, je m'estimerais le plus heureux des hommes. Je ne suis point, grâce à Dieu, sorti d'une maison dont le nom ne puisse être cité avec honneur; et, quand la gloire de mes ancêtres n'ajouterait rien à mon mérite, je ne suis pas, par moi-même, un parti à dédaigner. La fortune m'a donné assez de biens pour que je puisse soutenir la dignité de votre race; et, quand ces biens seraient moindres, je ne pourrais vous taire la vive affection que j'ai pour la princesse votre fille, non pas tant à cause de sa beauté, qui est incomparable, qu'à cause de ses vertus qui sont sans exemple. C'est donc à vous de faire ma joie ou ma peine.»