Légendes pour les enfants

Chapter 3

Chapter 33,964 wordsPublic domain

Délivré d'un mauvais maître, conseillé par Éloi, et sans cesse soutenu par les paroles de saint Denis, Dagobert fit commencer les travaux nécessaires à la restauration de la chapelle, et montra, par toutes ses actions, qu'il avait une âme royale. Chlother détacha de ses États le royaume d'Austrasie et le lui donna, après l'avoir marié à Gomantrude, cousine de sa seconde femme Sichilde. Les noces, faites à Clichy, furent célébrées par tous les poëtes gallo-romains.

Mais Dagobert était tout jeune encore. Il ne tarda pas à prouver qu'il était digne du trône. Les Saxons, le croyant timide, franchirent l'Elbe et le Véser, pour s'emparer de ses meilleures villes de Germanie. Sans hésiter, Dagobert réunit à Metz une petite armée, franchit le Rhin et marche à l'ennemi. Il était à la tête de ses soldats. L'armée austrasienne, trop peu nombreuse, fut forcée à la retraite; mais Dagobert se signala par son indomptable courage: l'épée nue à la main, il enfonçait le poitrail de son cheval dans les rangs les plus épais de l'ennemi et les rompait. Un des soldats saxons, s'approchant de lui pendant qu'il repoussait les attaques de tout un escadron, lui déchargea sur la tête un coup retentissant: l'épée du soldat fendit le casque; la peau fut atteinte, et une boucle de cheveux tomba sous le fer. Dagobert se retourne, fond sur le soldat, le saisit d'une main que la colère faisait forte, le place derrière lui sur son cheval et rentre avec son prisonnier dans les rangs de son armée. En un instant sa colère s'était apaisée: «C'est toi, dit-il au prisonnier, qui auras soin désormais de ma barbe et de ma chevelure.» Et il le retint pour son service.

La boucle de cheveux, envoyée aussitôt à Chlother, l'avertit et du danger où était l'armée d'Austrasie et du courage de son fils. Il accourt, il trouve les deux armées ennemies placées chacune sur une rive du Rhin. A son arrivée, les soldats de Dagobert font retentir les airs de joyeuses clameurs. Berthoald, le chef des Saxons, s'avance et cherche à deviner la cause de cette fête. On lui crie: «C'est que le roi Chlother est avec nous.» Berthoald, pour encourager les Saxons, avait dit que Chlother était mort; il se sentit le coeur mordu par la rage et affecta de rire en regardant ses soldats. Mais Chlother arrive à cheval, il ôte son casque de dessus sa tête; ses cheveux blanchis avant l'âge et ses traits bien connus apparaissent aux yeux des Saxons. Berthoald lui lance de loin une grossière injure. Chlother pousse son cheval dans le fleuve, le traverse, atteint son ennemi et combat. Dagobert le suit à la tête des plus intrépides cavaliers franks; mais déjà Chlother a mis à mort Berthoald, et Dagobert n'a qu'à fondre sur les Saxons pour les mettre en pleine déroute.

X

Dagobert est roi des Franks et bon justicier.

Ce fut sa première victoire. Deux années après, Chlother mourait et lui laissait la Neustrie et la Bourgogne. Haribert, frère de Dagobert, héritait du royaume d'Orléans et de l'Aquitaine. C'était un prince d'un esprit très-simple.

Dagobert, investi du pouvoir, s'occupa tout de suite de l'avancement des travaux entrepris à Saint-Denis, et aussi du soin de visiter ses États et d'y faire fleurir lui-même la justice. Les rois ne savent pas, d'ordinaire, combien ils auraient de facilité, s'ils le voulaient, à gagner le coeur de leurs peuples. Il ne s'agit pour eux que de ne pas se croire d'une autre essence que le reste des hommes, de comprendre qu'ils ont reçu du hasard le rang qu'ils occupent, et que celui qui est né roi doit toute sa vie aux fonctions tutélaires du trône. Il faut qu'il ne plaigne pas sa peine, qu'il aille par les chemins, qu'il voie les choses par ses yeux, qu'il s'assure par soi-même de tout ce que ses émissaires lui racontent, et qu'il écoute parler les plus humbles de ses sujets. Ainsi faisait Dagobert, aidé des conseils de l'évêque Arnoul, de saint Éloi et de saint Ouen, l'ami de saint Éloi. La simplicité sied bien aux chefs des peuples. C'est pour donner un prétexte à leurs goûts de luxe, qu'ils parlent quelquefois de la nécessité où ils sont d'avoir autour d'eux une cour pompeuse. La vérité est que les rois qu'on aime et qui sont vraiment puissants, se passent bien de tous ces colifichets. Dagobert fut d'abord un roi tout simple. Sa force éclatait dans sa colère, lorsqu'il avait à punir un rebelle ou à réprimer les injustices de quelque officier qui avait vexé les populations.

XI

Portrait du roi Dagobert.

Le bon roi Dagobert, qu'il ne faut pas nous figurer sous les traits d'un vieillard à cheveux blancs, était, vers sa trentième année, un haut et gros gaillard plein de la plus florissante santé. Grand cavalier, grand jouteur, grand chasseur, grand nageur, grand buveur, grand mangeur, grand rieur, il avait les joues pleines et richement enluminées, la barbe rouge, les cheveux longs, si longs même qu'ils lui couvraient le dos jusqu'à la ceinture. Sa bouche était large et bordée de deux lèvres épaisses; sa moustache retroussée formait deux panaches sur les coins de cette bouche formidable. Son visage n'était éclairé que par deux petits yeux gris qui ne connaissaient que deux manières de traduire aux gens sa pensée: par d'impétueux éclairs de fureur ou par de longs rires de gaieté.

Quant au costume, les jours de fête, c'était celui des Franks qu'il portait. Et ce costume, un historien du vieux temps, le moine de Saint-Gall, l'a décrit à peu près de cette manière: les ornements des anciens Franks, quand ils se paraient, étaient des brodequins dorés, garnis de courroies longues de trois coudées. Des bandelettes de plusieurs morceaux leur couvraient les jambes. Sous ces brodequins ils portaient des chaussettes et des hauts-de-chausses de lin d'une même couleur, mais d'un travail précieux et varié. Par-dessus les chausses et les bandelettes, les longues courroies des brodequins se croisaient et serraient la jambe de tous côtés. Sur le corps se plaçait une chemise de toile très-fine. Un baudrier soutenait l'épée qui était placée dans un fourreau et entourée d'une lanière et d'une toile très-blanche qu'on fortifiait en la frottant de cire. Le vêtement que les Franks mettaient le dernier, et par-dessus tous les autres, était un manteau blanc ou bleu de saphir, à quatre coins, double, et tellement taillé que, quand on le plaçait sur ses épaules, il tombait par devant et par derrière jusqu'aux pieds, tandis que sur les côtés il s'arrêtait au-dessus du genou. Dans la main droite se portait un bâton de pommier à noeuds symétriques, droit, et garni d'une pomme d'or ciselée avec art et enrichie de pierres précieuses.

J'oublie les bracelets, les colliers, le bonnet et le manteau de fourrure pour l'hiver.

Mais Dagobert, qui aimait ses aises, ne s'affublait de ces vêtements que pour les cérémonies; d'ordinaire il avait de grandes bottes, la braie ou culotte gauloise, et une veste plastronnée de cuir velu; une ceinture de peau de daim, bouclée par devant, et à laquelle s'attachait son épée, retenait cette veste; un chapeau fourré lui couvrait la tête. Ainsi vêtu, il montait à cheval et allait à l'église, à la chasse, à la guerre. Il chantait volontiers, et même sur les grands chemins, à la tête de ses compagnons. Saint Éloi ne le quittait guère. On pense bien que lorsque le roi entonnait sa chanson, les hôteliers, les cabaretiers, les cuisiniers et autres gens sortaient de leurs maisons et lui offraient le vin du seigneur. Dagobert vidait lestement son verre, et continuait son chemin. Il n'avait de gardes ni visibles, ni invisibles, et quelqu'un lui ayant dit qu'il ferait bien de placer sous sa veste de buffle une fine cotte de maille d'acier, il répondit en frappant sur sa poitrine: «Crois-tu donc qu'il y ait un bras assez solide pour traverser cela d'un coup d'épée? Va, mon ami, on ne peut pas me tuer tout entier en un seul jour.»

Si ce n'était pas retarder la marche de cette histoire, il faudrait citer ici quelques-uns des mots de Dagobert. Les mots peignent les hommes. Nous n'en rappellerons qu'un ou deux. On lui apprit un jour qu'un des principaux chefs de bandes franques, retiré dans ses domaines, y faisait de la fausse monnaie. C'était un homme qui devait de l'argent à tout le monde. «Je sais, dit Dagobert à ceux qui lui en parlaient, ce qu'il fabrique là-bas; il ne fait que ce qu'il doit.»

Souvent il avait de belles paroles pour enflammer le courage de ses soldats. Dans un combat d'avant-garde, il se trouva tout à coup environné par un grand nombre d'ennemis; on l'entoure, on l'arrête, on lui montre le long de toutes les collines des flots de soldats, qui descendent et marchent contre lui. «Nous sommes ici, s'écria-t-il d'une voix tonnante, non pour les compter, mais pour les vaincre,» et aussitôt il s'élance sur l'ennemi, qui est vaincu.

Tant il y a que par ses victoires, ses bonnes manières de vivre, sa gaieté et sa sévère justice, il devint promptement populaire.

Le roi Dagobert était surtout cher aux Parisiens auprès desquels il vivait et qu'il visitait souvent.

Il demeurait le plus souvent à Clichy, le pauvre sire, et s'y ennuyait volontiers de temps en temps. Clichy avait alors un nom latin: _Clippiacum_[4]. Je parle de Clichy-la-Garenne, de ce vilain village qui, aujourd'hui, grille au soleil dans une plaine blanche et nue, le long de la Seine, entre Neuilly et Saint-Denis, de Clichy qui est en face d'Asnières et qu'entourent à perte de vue des plantations de betteraves. Dagobert y vivait donc.

[Note 4: Il faut se rappeler que les Franks n'étaient pas installés dans les Gaules depuis plus de cent cinquante ans, et que la langue latine n'était pas encore tout à fait morte.]

Pour ne pas mentir, son Clichy à lui était alors un peu moins laid que le Clichy qui nous appartient. Les chemins de fer qui passent par là n'envoyaient pas leur fumée dans les arbres et ne faisaient tousser personne sur les bords de la rivière; la plaine, moins exclusivement couverte de betteraves, ne s'arrêtait pas court devant les maisonnettes de Batignolles; elle s'élevait peu à peu et formait un plateau boisé qui descendait en collines du côté de Paris. De la Seine à la Seine il y avait une forêt touffue; les prés l'entouraient d'un tapis moelleux qu'émaillaient les pâquerettes et les fleurs de la luzerne. Là où est la chaussée d'Antin et où piaffent dans leurs écuries de marbre les chevaux des banquiers, il se trouvait un délicieux ruisseau bordé de cresson, abrité par les saules et les osiers, çà et là paré de touffes de myosotis. Les biches erraient sur la rive. Du côté de Montmartre, de plus grands arbres élevaient leurs rameaux; les buttes, ces affreux amas de plâtre dont l'aspect aujourd'hui blesse les yeux, ces buttes-là étaient toutes vertes: les lièvres y faisaient leurs gambades dans le thym. Il fallait aller jusqu'aux coteaux de Saint-Chaumont, où est Belleville, pour trouver un petit village. Tout le reste du pays était prairie et bois, bois et prairie, et la plaine de Saint-Denis, qui a dix fois plus de choux que la plaine de Clichy n'a de betteraves, était encore bois et prairie, prairie et bois jusqu'à Aubervilliers et bien au delà.

Il y a aujourd'hui près de Clichy, toujours sur la rivière et en suivant le cours de l'eau, un village qui s'appelle Saint-Ouen. On y a devant soi une île assez gentille, quelque peu ombragée, pourvue de cabarets, et fréquentée par les gens qui aiment à attendre trois heures, la ligne à la main, un barbillon de Seine. Voilà le vrai pays de Dagobert du temps de sa simplicité. Le village de Saint-Ouen n'existait pas; mais le saint homme dont le nom a été donné à ce village était l'ami intime de saint Éloi, et, par conséquent l'un des amis intimes de Dagobert. La métairie du roi s'étendait de Clichy à Saint-Ouen, tout le long du fleuve. Oui, la métairie; de palais, de château, pas même l'ombre.

Une porte telle quelle, comme il y en a à l'entrée de toutes nos fermes. Point de fossés, point de tourelles, pas de pont-levis, pas de créneaux, de mâchicoulis, de fauconneaux; à peine une sentinelle. Dagobert, il faut l'avouer, ne s'arrangea pas longtemps de la simple métairie de ses pères.

XII

Dagobert devient gourmand, orgueilleux et cruel.

On parlait de Dagobert dans toute la Germanie, en Italie et en Espagne. Sa renommée était allée bien plus loin: on parlait de lui à Constantinople comme du modérateur suprême des destinées du monde; on lui envoyait, par respect, mille présents venus de l'Orient, de la Chine et de l'Inde: de l'or en poudre, du corail, des étoffes de crêpe, des châles, de l'ivoire, du baume, du thé, des perles et des éléphants.

Le bruit de sa renommée l'enivra, la splendeur des tributs qu'on lui envoyait l'éblouit. Dagobert tomba tout à coup dans le vice. Il oublia les grands saints Denis, Rustique et Éleuthère; il ne donna plus d'argent pour la continuation des travaux de leur chapelle, que les ronces et le lierre envahirent de nouveau. Il n'écouta ni Arnoul, ni Éloi, ni Ouen. Il prit goût aux étoffes d'or, aux pierres précieuses, aux animaux rares, aux luxueuses curiosités de l'Orient. Tout l'argent du trésor servit à l'achat de marbres et d'ivoire, pour qu'il y eût un palais magnifique à la place de la métairie de Clichy. Dagobert équipa des vaisseaux qui allèrent chercher en Syrie des soieries et des parfums; il changea son costume et celui de ses officiers; il n'employa plus saint Éloi au règlement des affaires de l'État, mais à la fabrication des meubles les plus riches. Ses moeurs se corrompirent: il devint très-gros mangeur, puis mangeur insatiable; il s'adonna enfin à l'ivrognerie; il prit plusieurs femmes; il cessa d'aller visiter les églises; il passa presque toutes ses journées à la chasse avec trois chiens favoris, qui étaient fils du bon chien Souillart et qui s'appelaient César, Hercule et Bellérophon. Pour peu qu'on lui eût déplu, il ne parlait que de fers, de cachot et de décollation. Ce qui lui restait de belle humeur ne reparaissait qu'au milieu des festins, et lorsqu'il avait à sa table quelque pauvre hère.

Aussi entra-t-il dans le chemin des iniquités. Il commença par envahir les États de son frère, le simple Haribert, qui mourut; puis il s'arrangea pour que Hilpérik, fils de Haribert, disparût tout à coup. Un pareil crime excita l'indignation de saint Éloi, qui se retira dès lors à Rueil. Saint Ouen alla à Rouen, sur l'ordre du roi.

Une guerre s'étant élevée vers les frontières de l'Est, Dagobert fut vaincu par les Vénèdes, qui avaient pour roi un ancien marchand frank, nommé Samo. Cette défaite enflamma son courroux et le poussa à commettre la plus criminelle de ses mauvaises actions. Neuf mille familles bulgares, chassées de l'Orient par les Avares, s'étaient réfugiées en Germanie et avaient demandé asile à Dagobert. Il leur avait assigné pour résidence le pays des Bavarois, et ces neuf mille familles, s'y étant disséminées, y vivaient tranquillement de l'agriculture. Vaincu par les Vénèdes, Dagobert se rappela que les Bulgares avaient la même origine que ses vainqueurs, et quoiqu'il n'eût pas même un soupçon à concevoir sur leur conduite, dans un moment d'ivresse, il donna l'ordre de les faire tous massacrer. On reconnaissait là le petit-fils de Frédégonde. L'ordre épouvante ceux qui le reçoivent; ils se le font répéter avant de le transmettre. La stupeur peinte dans les yeux de tous ceux qui l'environnaient ne détourna pas Dagobert de sa résolution effroyable. Un corps de cavalerie envahit le pays des Bavarois, et fondit à l'improviste sur les villages des Bulgares. Il ne s'échappa que sept cents personnes de ce carnage.

XIII

Le dernier festin joyeux de Dagobert.

Pour ne plus s'exposer à un échec semblable à celui que les Vénèdes lui avaient fait subir, Dagobert redoubla de sévérité dans son royaume; il rendit la discipline de ses troupes aussi rigoureuse qu'il le put, et il se décida à réduire à l'obéissance deux contrées des Gaules, qui dans leurs âpres retraites avaient conservé leur indépendance. Les Bretons, conduits par Judicaël, et les Vascons des Pyrénées, sous divers chefs, ne reconnaissaient pas son autorité, et, de temps en temps, lorsque les moissons étaient mûres ou que la vendange était prête, ils fondaient, pour les dépouiller, sur les plaines de l'Anjou et de la Touraine, ou dans les vallées de la Garonne. Dagobert lance deux armées; les Bretons et les Vascons, après une lutte opiniâtre, passent sous le joug du vainqueur. Dagobert ordonne que Judicaël et les chefs des Pyrénées viennent dans son palais neuf de Clichy, et il leur fixe un même jour pour les y recevoir en suppliants.

C'était à l'heure la plus chaude du jour. Une grande table est dressée, couverte de nappes de pourpre et de vaisselle d'or, dans une salle de marbre. Les mets fument; le gibier même du roi repose sur un grand plat d'émeraude, les vins les plus fameux étincellent dans des vases de cristal. Les murs sont tapissés de peaux de lion; des parfums choisis sont allumés dans des réchauds; des guirlandes de roses s'enlacent autour des colonnes. Judicaël et les chefs vascons, dans une humble posture, attendent à la porte de la salle la venue de Dagobert. Il entre suivi de sa cour. Éloi et Ouen, rappelés, l'accompagnent; ses trois chiens favoris, César, Hercule et Bellérophon, aboient autour de lui. Dans la foule des courtisans on aperçoit un pauvre paysan, que le roi a depuis quelques jours fait son commensal.

Judicaël et les Vascons se prosternent. D'une voix de tonnerre le roi leur dit: «Ah! ah! vous voici à mes pieds; nous verrons tout à l'heure ce que nous ferons de vous. Cependant mettons-nous à table?» Certes, Judicaël était brave; il n'osa pourtant pas se placer à la droite de Dagobert, sur le siége qu'on lui avait préparé, et il alla s'asseoir à l'extrémité de la table. Dagobert, tout glorieux, fit commencer le repas, qui fut long et bruyant. L'ivresse s'étant emparée de lui, il se mit à chanter et à railler les convives. Toutefois il était ce soir-là d'une humeur assez joyeuse, et il dit qu'il recevait la soumission des Vascons et de Judicaël, et que les reconnaissant pour de braves capitaines, il les chargeait de gouverner leur pays sous son nom. Puis, s'adressant à Babolein, son commensal, qui était vis-à-vis de lui: «Et toi, dit-il, l'homme aux discours simples, voyons si tu es digne que je te confie aussi quelque gouvernement.» Tout le monde fit silence, parce qu'on attendait avec beaucoup d'anxiété les questions de Dagobert et les réponses de Babolein. Babolein, il faut le dire, était un paysan sans finesse qui, plein de bon sens, disait toujours tranquillement sa pensée, et dont Dagobert paraissait entiché depuis quelque temps. Voici quel fut leur dialogue.

«Le Roi: De quoi les peuples ont-ils le plus grand besoin?

Babolein. De la paix.

--Et que pensent-ils de la gloire?

--Ils pensent que, s'ils l'aiment, ils la payent trop cher!

--Ils n'estiment donc pas les grands guerriers?

--Ils les craignent. D'ailleurs si l'on se battait la nuit, il n'y aurait pas tant de grands guerriers.

--Quel est pour eux le plus grand des maux?

--La guerre.

--Mais quand la guerre est juste....

--Il n'y a pas souvent de juste guerre.

--Allons, petit Babolein, vous ne savez ce que vous dites.

--Je sais que ce que je dis n'entre pas loin dans une oreille royale.

--Eh quoi! ne respecterais-tu pas tes maîtres?

--Je n'ai de maître que Dieu.

--Et le roi?

--Le roi fait son métier, moi le mien; je lui obéis avec plaisir quand il m'ordonne d'être heureux.

--Ce Babolein, dit Dagobert en se tournant vers saint Éloi, a la langue bien pendue.»

Saint Eloi crut que Dagobert allait se mettre en colère; il jugea prudent d'intervenir.

«Mais, mon ami, dit-il à Babolein, n'y a-t-il pas quelque distance entre le roi et toi?

--Il y a en ce moment entre lui et moi la largeur d'une table.

--Bien, dit Dagobert. Voilà un gaillard qui fait peu de cas de ma puissance et de moi-même. Babolein, que ferais-tu si tu étais roi?

--Je ferais bonne justice et bonne chère.

--Aurais-tu une belle cour?

--J'aurais une basse-cour seulement.

--Aurais-tu des ministres?

--J'épouserais une femme douce, active et jolie.

--Des favoris?

--Mon favori serait le plus habile cuisinier.

--Et voilà ton rêve?

--C'est le rêve du bonheur universel. Je ferais la paix partout. Dès que les hommes n'auront plus la guerre à craindre, ils seront heureux tout seuls.»

Dagobert se leva brusquement et dit: «Babolein, tu as des idées qui me conviennent tout de même, quoiqu'elles soient absurdes. Je veux faire quelque chose pour toi; buvons ensemble.»

Toute l'assemblée enviait l'heureuse fortune du pauvre Babolein. Il faut dire que ce n'était pas seulement à cause de ses discours que le roi l'estimait; il faisait aussi le plus grand cas de la manière aisée et toute naturelle avec laquelle cet homme des champs buvait sans sourciller une dizaine de grandes mesures de vin. Dagobert, quand il était ivre, faisait un bruit de diable; Babolein ne rougissait même pas et ne remuait pas sur sa chaise.

«A la mémoire de l'empereur Probus! dit Dagobert. Voilà un prince qui a eu soin de ce pays-ci! Il a planté les vignes de Bourgogne. Allons, Babolein, et vous autres tous, encore une belle coupe en l'honneur de Probus, l'empereur de Rome!»

A ce moment, il n'y avait plus guère qu'une dizaine de Franks assez braves en boisson pour tenir tête au roi et accompagner Babolein; les autres étaient déjà vaincus par l'ivresse et restaient silencieux. «Qui sera roi du festin aujourd'hui? s'écrie Dagobert. Qui est-ce qui a encore soif?» Babolein seul, sans un geste inutile, montra qu'il pouvait boire. «Et quel vin veux-tu?» Babolein, du doigt, montra une jarre de grès qui contenait bien trois bons litres, et qui était pleine d'un vin de Narbonne parfumé d'une odeur de violette. On mit la jarre près de lui, et, à petits coups, sans mot dire, il la vida.

«C'est toi, dit Dagobert, qui es le roi.» Et se relevant avec effort: «Cet homme-là, je le proclame roi; je lui donne le pays d'Yvetot en Neustrie; il y fera fleurir les préceptes de sa sagesse; on verra dans quelques siècles ce que la postérité en pensera.» Voilà comment Babolein 1er devint roi d'Yvetot.

La postérité n'a pas dit de mal de ce monarque.

«Et maintenant, ajouta Dagobert, que justice a été rendue à messire Babolein, enlevez ces plats et apportez le vin de Chypre. De toute la nuit nul ne sortira de cette salle. Le roi ordonne de grandes libations.»

Les grandes libations commencent. Sur l'ordre du roi, on réveille ceux qui dorment, on force à se tenir droits ceux qui sont tombés à terre; ce n'est plus une fête, ce n'est pas même une débauche, c'est un supplice que Dagobert inflige à ses amis. Saint Éloi et saint Ouen se promènent avec anxiété à l'un des bouts de la salle; leur visage est empreint d'un sentiment de tristesse extraordinaire. Autour du roi cinq ou six leudes à peine font mine de comprendre ce qu'ils font, de parler, de chanter et de choquer des verres vides. Le vin ruisselle sur la table. Dagobert lui-même ferme déjà les yeux. Judicaël frémit de colère et d'indignation sur son siége reculé.

L'air est comme chargé de vapeurs pesantes.

«Qu'on ouvre les fenêtres, dit le roi en balbutiant; qu'on les ouvre, ou nous périrons étouffés.» Les fenêtres sont ouvertes; mais quel spectacle! De toutes parts le ciel est envahi par des nuages noirs; on dirait qu'un voile épais en cache la figure; des torrents de pluie tombent, comme des cascades, sur toute la campagne. Les vents hurlent dans les bois; les ruisseaux, débordés, heurtent les arbres et les renversent; le ciel noir est à chaque instant traversé par les flèches rapides de la foudre. Un bruit de tonnerre formidable et incessant domine tous ces fracas. Jamais plus horrible tempête n'est venue fondre sur la terre; il est impossible qu'on tienne ses yeux ouverts en face de ces éclairs qui les pénètrent et les déchirent.