Légendes pour les enfants

Chapter 2

Chapter 24,043 wordsPublic domain

Ce qui prouve qu'il y a ressource à tout mal et que tel qui a commencé par être d'un naturel présomptueux s'amende à la fin, c'est l'exemple de saint Éloi qui, en sa jeunesse, avait beaucoup d'orgueil. Voici à quelle occasion et de quelle éclatante manière il fut remis dans les voies de la sagesse.

Éloi venait de quitter l'orfévre son maître; mais comme il n'avait pas assez d'argent pour ouvrir une boutique d'orfévrerie, en attendant mieux, il se fit maréchal ferrant.

Jamais on n'avait vu maréchal qui fût digne de dénouer les cordons de ses souliers.

Avec son marteau, sa tenaille et son enclume, il faisait des merveilles incomparables. Les fers qu'il forgeait (et il les forgeait sans les chauffer plus de trois fois) avaient exactement le brillant de l'argent poli et ils étaient d'un dessin plein d'élégance. Les clous qu'il préparait pour clouer ses fers étaient taillés comme des diamants. Un fer à cheval fabriqué et placé par Éloi était un véritable bijou qu'on admirait dans toute l'étendue des divers royaumes des Francs. L'orgueil le saisit lorsqu'il vit que son nom jouissait d'une si grande renommée; il se fit peindre sur sa porte ferrant un cheval et il fit écrire au-dessus de l'enseigne: _Eloi, maître sur maître, maître sur tous_.

On fut bien étonné un beau matin de voir cette enseigne; peu après on s'en plaignit; les maréchaux ferrants de toute l'Europe murmurèrent; enfin le bruit de ces plaintes et de ces murmures monta jusqu'au ciel. Dieu n'aime pas les gens qui ne savent pas dominer leur orgueil, et il se plaît souvent à les humilier.

Un matin, pendant que saint Éloi achevait un fer, le plus élégant et le plus brillant de tous ceux qu'il avait fabriqués, il vit un jeune homme, vêtu d'un costume d'ouvrier, qui se tenait sur le seuil de sa porte et le regardait travailler. La matinée était belle et fraîche; le soleil éclairait de grandes pièces d'avoine devant la maison de saint Éloi; il y avait encore un peu de rosée dans les touffes d'herbes qui couvraient la chaussée. Tout cela fit que saint Éloi se trouva de bonne humeur et demanda à l'inconnu d'un ton assez aimable ce qu'il voulait de lui. «Je voudrais voir si tu es un maître sans égal, comme le disent ta renommée et ton enseigne.

--A quoi te servira de le savoir?

--A cela que, si je vois que tu es plus habile que moi, je me mettrai à ton école.

--Tu es donc bien habile?

--Je le suis assez pour croire qu'on ne peut l'être davantage.

--Tu n'as donc jamais vu ce que je fais?

--Je viens ici pour te voir à l'oeuvre.

--Alors c'est un défi?

--Sans doute.

--Et combien de fois chaufferas-tu un fer comme celui-ci? Tu sais que je n'ai besoin que de trois chaudes.

--Trois chaudes! c'est deux de trop.

--Pour le coup, mon ami, je crois que tu es un peu fou.

--Eh bien, laisse-moi entrer.»

L'inconnu prend un morceau de fer, le met dans la forge, souffle le feu, tourne et retourne son fer, l'arrose, le retourne encore, le retire, le porte sur l'enclume. C'est un morceau d'argent irisé de veines bleues, de veines jaunes, de veines roses, doux et souple comme une cire; il le prend, et, de la main, du marteau, il le façonne sans le remettre dans la forge. En un instant le fer à cheval est achevé et cambré, ciselé comme un bracelet.

Éloi n'en peut croire ses yeux.

«Il y a, dit-il, quelque sortilége.

--Non; mais je suis, comme tu le vois, passé maître dans le métier.

--Mais ce fer ne peut être solide.

--Examine-le.»

Éloi prit le fer et l'examina; il n'y vit aucun défaut.

«Allons, dit-il, je n'y comprends plus rien, mais sais-tu ferrer la bête?

--Donne-moi un cheval.»

Éloi appela un charretier du voisinage qui amena son cheval, et le voulut, comme c'est la coutume, placer au travail, c'est-à-dire dans l'appareil de bois qui retient le cheval pendant qu'on le ferre.

«A quoi bon? dit le jeune maréchal.

--Comment! à quoi bon? mais l'animal ne se laissera pas faire sans cela.

--Je sais le moyen de le ferrer proprement et promptement.»

Éloi, au comble de l'étonnement, ne savait que dire; son rival s'approcha de la bête, lui prit la jambe gauche de derrière, la coupa d'un coup de couteau sans qu'aucune goutte de sang fût versée, mit le pied coupé dans l'étau, y cloua le fer en une seconde, desserra le pied ferré, le rapprocha de la jambe, le recolla d'un souffle, fit la même opération pour la jambe droite, et la fit encore pour les deux jambes de devant. Tout cela en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire.

«Tu vois, dit-il en finissant, que je m'en tire bien.

--Oui; mais je connaissais ce moyen-là; seulement....

--Seulement?

--Je préférais la méthode ordinaire.

--Tu avais tort,» ajouta en riant l'inconnu.

Éloi ne pouvant se résoudre à s'avouer vaincu, dit à ce singulier maréchal de passage: «Reste avec moi; je t'apprendrai quelque chose tout de même.»

L'autre consentit. Éloi, l'ayant installé, l'envoya presque aussitôt dans un village voisin sous prétexte de le charger d'un message, et attendit qu'il passât un cheval à ferrer pour faire ce qu'il avait vu faire et soutenir sa renommée.

Cinq minutes après, un cavalier armé de toutes pièces s'arrêta devant la boutique et dit à Éloi de ferrer son cheval, qui s'était déferré d'un pied de derrière. Éloi, au comble de la joie, s'approcha du cheval après avoir affilé son couteau. Le cavalier sourit; mais Eloi ne s'en aperçut pas; il prit la jambe déferrée et la coupa. La bête pousse sur-le-champ des hennissements pleins de douleur, le sang coule à flots, le cavalier s'emporte. Éloi, bien que surpris, ne voulut pas montrer sa honte. «Attendez, dit-il, cela ne sera pas long, et c'est la méthode la meilleure.»

Puis il mit le pied coupé dans l'étau, cloua le fer, et voulut recoller le pied ferré.

Le cheval était en fureur; le sang coulait toujours; déjà l'on voyait que la pauvre bête allait mourir.

«Ah! s'écriait le cavalier en colère, voilà une plaisante enseigne: Eloi, maître sur maître, maître sur tous. Si c'est là ta science, elle ne vaut pas grand chose et te coûtera cher.»

Éloi, désespéré, ne savait à quel saint se vouer, lorsque son nouveau compagnon revint du village où il l'avait envoyé.

«Vois, lui dit-il d'un ton triste, vois la besogne que j'ai faite. Je suis puni pour m'être cru aussi habile que toi.

--Ce n'est rien, répondit l'autre; je vais réparer le mal.»

En un instant, la jambe coupée fut remise en bon état, et le cheval rétabli. Ce que voyant, Éloi avait pris une échelle et un marteau; sur l'échelle il monta jusqu'à son enseigne; avec le marteau, il la brisa en mille pièces et dit: «Je ne suis pas maître sur maître; je ne suis plus qu'un compagnon.»

Le cavalier était à cheval; l'ouvrier inconnu, transfiguré soudainement, jeune, beau, brillant, la tête ceinte d'une auréole, monta en croupe, et dit à Éloi d'une voix qui répandait des parfums dans les airs et chantait comme la douce musique des orgues: «Éloi, tu t'es humilié; je te pardonne. Dieu seul est le maître des maîtres. Marche dans les sentiers de l'Évangile; sois doux et juste; je ne t'abandonnerai pas.»

Éloi voulut se jeter à genoux. L'ange et saint Georges, qui était le cavalier armé de toutes pièces, avaient déjà disparu.

A partir de ce jour, Eloi n'eut plus d'orgueil.

IV

Suite de l'histoire de saint Éloi.

Éloi, devenu orfévre au bout de peu de temps imagina et fabriqua, comme par enchantement, les plus belles parures. Dieu, qui l'avait corrigé, guidait et faisait réussir ses efforts. En même temps qu'il étonnait tout le monde par son habileté, Éloi consacrait une grande part de son temps à des oeuvres de piété et de charité. Dans tous le pays du Limousin on ne parlait que de ses vertus, de sa générosité, de sa patience et aussi de sa douce gaieté qui, plus que tout le reste, consolait les malheureux.

Un officier du roi Chlother II, émerveillé de ce qu'il lui voyait faire, parla de lui et le décida à se rendre dans le nord de la Gaule franque. Il avait alors vingt-neuf ou trente ans. Eloi partit et fut présenté au roi, qui l'employa d'abord à la fabrication de ses monnaies. Chlother eut un jour envie d'un fauteuil d'orfévrerie fine; il fit appeler Éloi et fit peser devant lui une grande quantité d'or à côté duquel on plaça un grand nombre de pierres précieuses. Éloi emporta ces riches matières dans son atelier. Au bout d'un mois il demanda à Chlother la permission de lui montrer ce qu'il avait fait. «Si vite! dit le roi; il paraît que tu ne t'es pas fort appliqué à ton ouvrage et que tu as oublié que c'est pour moi que tu travaillais. Enfin, voyons cela.» Un fauteuil, d'un travail très-ingénieux, est alors dépouillé de son enveloppe; tout le monde pousse des cris d'admiration; le roi est ravi. «Seigneur, dit Éloi, ne ferez-vous point peser le fauteuil, afin de savoir si j'ai employé toute la matière?--Oh! dit Chlother, je vois bien que tu as une bonne conscience et que tu n'as rien gardé pour toi.» Sur un signe d'Eloi, deux ouvriers apportent un second fauteuil aussi beau, si ce n'est plus beau que le premier. «Voilà, dit Eloi, ce que votre serviteur a pu faire avec l'or et les pierreries qui lui restaient.» Les Francs qui étaient là n'en voulaient pas croire leurs yeux; le roi lui prit la main en disant: «Mon ami, à partir de ce jour tu logeras avec moi. Fais venir à Rueil [3] tes outils et tes serviteurs: j'irai de temps en temps m'amuser à voir comment tu t'y prends pour créer toutes ces merveilles.» En effet, à partir de ce jour, Éloi fut l'ami de Chlother II, de sa femme, de son fils Dagobert et généralement de tout le monde.

[Note 3: Rueil est un des plus anciens villages des environs de Paris. Grégoire de Tours en a parlé. On l'appela successivement Rotolajum, Rotolajensis Villa, puis Riolium ou Ruoilum et enfin Ruellium. Les rois de la première race y avaient une grande métairie et des ateliers de toute sorte.]

V

Comment Dagobert aimait la chasse passionnément.

Il n'est pas difficile d'imaginer quelle fut la première jeunesse de Dagobert. La vie des grands personnages du septième siècle ne ressemblait pas beaucoup à la nôtre. Ils passaient la moitié de leur journée à la chasse, accompagnés d'une foule de serviteurs qui leur faisaient comme une armée, et le reste du temps devant leur table, sur laquelle fumaient à la fois les grands quartiers de venaison rôtis et les larges vases pleins de cervoise et d'hydromel. Dagobert, de très-bonne heure, prit goût à ces longs repas et à ces robustes exercices. Il n'était encore qu'un jeune enfant qu'il montait à cheval et suivait son père à la poursuite des daims, des élans, des sangliers et des cerfs qui remplissaient nos forêts.

Avec les années les forces lui vinrent vite et ce fut l'un des plus déterminés chasseurs parmi les Francs. Les plus lointaines retraites de la grande forêt de Cuisy, qu'on appelle aujourd'hui la forêt de Compiègne, retentissaient du matin au soir du bruit qu'il y faisait en chassant. Il avait un bon chien qui se nommait Souillart comme le chien de saint Hubert. Ce chien-là, Dagobert l'estimait grandement parce que c'était l'animal à la fois le plus hardi et le plus sage. Si jamais il y eut bête à laquelle il ne manquât que la parole pour qu'on la pût considérer comme l'égale de l'homme, ce fut bien ce bon chien-là, qui d'avance, le matin, indiquait le temps qu'il allait faire, et par des signes non équivoques disait: «Il fera chaud» ou «Il pleuvra» ou même «il y aura défaut». Pour dire «Il fera chaud,» il tirait la langue longue d'un demi-pied et regardait Dagobert fixement; pour dire: «Il pleuvra,» il se courbait en pliant les jambes et les cachait sous lui; pour dire: «Il y aura défaut,» c'est-à-dire «les chiens perdront la trace du gibier,» il courait dix ou douze fois autour de la chambre en changeant de direction à chaque tour. C'était un ami précieux, d'autant qu'il avait une valeur grande et ne craignait pas le danger.

VI

Comment Dagobert se vengea de Sadragésile.

Sadragésile ne cessait de dire à Chlother que son fils perdait tout son temps à la chasse et qu'il fallait l'empêcher de vivre dans les forêts. Si le gouverneur de Dagobert n'avait eu, en parlant ainsi, que le désir de ramener son élève à l'étude, il ne serait pas trop coupable; mais c'était, de tout point, une fort vilaine et fort méchante personne. Il ne manquait pas d'esprit toutefois, et, né dans un rang peu élevé, il avait su faire vite son chemin. Sadragésile était évêque lorsque le roi lui fit quitter l'Église, ainsi que cela se pratiquait quelquefois en ce temps-là, et lui confia l'éducation de son fils en lui recommandant bien de lui enseigner tout ce qu'il convient que sache un grand prince. Sadragésile, afin d'avoir plus de crédit, s'était fait investir du duché d'Aquitaine. Cette élévation rapide lui avait tourné la tête, et il nourrissait en soi le désir de renverser du trône le roi son maître, ou tout au moins, lorsque l'heure en serait venue, le jeune prince son élève.

Il cachait bien ses secrètes pensées devant le roi, mais il n'épargnait pas à Dagobert les marques de sa haine; il imaginait chaque jour quelque mauvais traitement, sous le prétexte qu'il fallait humilier sa jeunesse orgueilleuse; il le punissait durement dès qu'il le surprenait en péché de paresse ou d'intempérance. Ce personnage à double face accablait le roi Chlother de flatteries continuelles: il vantait son courage, sa générosité, même sa rudesse, et il finissait toujours ses compliments par un soupir. Le roi lui demandait régulièrement quelle était la raison pour laquelle il soupirait, et il disait que c'était parce qu'il ne voyait que trop visiblement l'inutilité de ses soins pour lui assurer un digne successeur. Chlother II aimait assez ce genre de discours et il donnait à Sadragésile maintes preuves de son affection. C'est ce qui le rendit assez osé pour enfermer Dagobert lorsqu'il faisait de beaux temps de chasse. Sa méchanceté alla même jusqu'à blesser le bon chien Souillart pour que Dagobert fût bien malheureux. Celui-ci supportait son mal sans se plaindre haut, parce que l'amitié que Chlother avait pour le duc d'Aquitaine l'intimidait; mais il sentait qu'il ne pourrait pas toujours contenir sa colère.

Un jour que Chlother était allé au loin à la chasse et que Dagobert était resté au logis avec son gouverneur, Sadragésile, voyant le roi parti, accabla Dagobert des plus sanglants reproches, l'appelant méchant garçon et détestable écolier; il lui ordonna de s'accuser à haute voix de toutes ses fautes devant quelques domestiques de la maison royale et lui défendit de s'asseoir sur un siége aussi élevé que le sien. Dagobert, à l'âge qu'il avait alors, n'était plus un adolescent; c'était presque un homme; il sentit son sang bouillir dans ses veines, il se rappela ce qu'il avait enduré de mauvais traitements, il ne put cacher entièrement son émotion. Comme il ne quittait pas son siége, Sadragésile voulut le prendre par un bras; Dagobert se lève, prompt comme l'éclair, menaçant comme la foudre, et, marchant vers Sadragésile, se jette sur lui. Sadragésile, pâle de surprise et de rage, fit un faux pas et tomba. Comme il était grand et fort, il se releva, saisit Dagobert et fut sur le point de le renverser. A ce moment, le bon chien Souillart, qui était accouru au bruit de la voix de son maître, entra dans la salle. Il saute à la gorge du gouverneur. Dagobert, profitant de la diversion faite par son chien, se redresse entre les bras de Sadragésile, le maîtrise à son tour, lui lie les mains derrière le dos, et lui coupe les cheveux et la barbe; c'était la plus grande honte qu'il lui pût faire en ce temps-là. Puis il ordonne qu'on le fouette comme un esclave et se retire.

VII

Où il est question de Chlother II et de son humeur farouche.

Chacun était frappé d'épouvante en songeant à ce que Chlother allait dire lorsqu'il serait de retour. On savait que Sadragésile jouissait de toute sa faveur et on avait tout à redouter de sa colère. Chlother II était en effet un roi sans miséricorde. C'est ici le lieu de rappeler deux traits de son histoire. Quelle ne fut pas sa fureur le jour où il apprit que ses lieutenants avaient été battus du côté de la forêt Noire par le farouche Acrol, roi des Boiares ou Bavarois! Jamais tempête ne se leva plus impétueuse. En un instant les jeux sont suspendus dans la métairie royale à Clichy; la corne appelle cavaliers et fantassins; on part; sur toute la route l'armée remuante et bruyante voit ses rangs se grossir: bientôt l'ennemi est atteint, il est vaincu. Ivre de joie, Chlother oublie Dieu qui lui a permis de vaincre; il n'a qu'une pensée, il veut que le bruit de sa vengeance retentisse à jamais dans la postérité. On amène devant lui trente mille prisonniers; il leur annonce qu'ils méritent la mort et qu'il ne fera grâce qu'à ceux d'entre eux dont la tête ne s'élèvera pas au-dessus de son épée.

Sur un signe du roi, les prisonniers sont amenés un à un devant l'épée terrible, que maintient à sa droite un des principaux leudes. Le chef de l'armée vaincue s'avance le premier; il est d'une taille élevée; sa belle tête attire les yeux; son regard plonge fièrement dans les rangs de ses vainqueurs; il va, d'un bond rapide, se placer à côté de l'épée qui, haute de cinq pieds six pouces, n'atteint guère que ses lèvres: il sourit; un soldat lui tranche la tête et Chlother reste immobile. Un à un, mille prisonniers passent; trois cents vaincus sont décapités. Quand la nuit vint, dix mille prisonniers avaient été mesurés; trois mille vaincus, d'une taille élevée, avaient été frappés de la hache.

Un seul, entre tous, arrivé devant l'épée, s'agenouilla. Chlother, avec un sourire de mépris, accorda la vie à cet homme sans coeur.

Le lendemain, la fête sanglante se prolonge. Dès la première heure du jour, les vingt mille prisonniers qui restaient défilèrent un à un, le front haut, devant Chlother et devant l'épée. Six mille têtes tombèrent, pas un homme ne fut lâche. Voilà quelles étaient, après la victoire, les réjouissances du fils de Frédégonde. On sait aussi quelle est la manière dont il punit Brunehauld, reine d'Austrasie fille, femme, mère, aïeule de tant de rois, du crime d'avoir été la rivale et l'ennemie de Frédégonde sa mère. Brunehauld fuyait devant son armée. On la découvre, on l'arrête, on l'amène devant lui. Ni les soixante-treize ans de cette reine, ni ses cheveux blancs, ni sa faiblesse, ni son courage, ni sa gloire n'obtiennent grâce. Trois jours durant, placée sur un chameau venu d'Asie, on la promène dans son camp au milieu des huées et des outrages. Trois jours entiers la vieille Brunehauld supporte sans murmurer son supplice. Au matin du quatrième jour, Chlother fait amener un cheval fougueux: par son ordre on saisit la malheureuse reine d'Austrasie; on l'attache à la queue du cheval par les cheveux, par un bras et par un pied. Puis, d'un coup de fouet, Chlother chasse le cheval dans la plaine. Il part traînant le fardeau qui l'irrite, et, dans sa course furieuse, il traverse bientôt les champs; il franchit les buissons qui l'arrêtent, il disparaît. C'est ainsi que Brunehauld avait péri. Chlother n'avait cessé de suivre de l'oeil son cadavre ensanglanté que lorsque le cheval avait disparu entièrement. On se rappelait ce tableau terrible, et on tremblait.

VIII

L'asile des saints.

Chlother, étant revenu de la chasse, vit à la porte de sa maison Sadragésile qui, les mains jointes et les yeux mouillés de larmes, demandait justice. Comme on craignait d'être victime de sa malignité, les témoins de son châtiment n'osèrent le démentir lorsqu'il eut raconté, à sa manière, tout ce qui venait de se passer. Chlother, transporté de fureur, déclara qu'il tirerait de son fils une éclatante vengeance, et ordonna à ses gens de le lui amener.

Éloi, qui avait assisté à la punition de Sadragésile et au retour du roi, s'empressa de prévenir Dagobert de ce qui le menaçait, et, le faisant monter sur-le-champ à cheval, il le conjura de se dérober à la colère paternelle. Dagobert, l'ayant remercié, se mit en route précipitamment. C'était à Rueil que tout ce qui vient d'être raconté avait eu lieu. Où aller? de quel côté chercher un asile sûr? Éloi, qui l'aimait beaucoup, courut derrière lui et lui cria de loin le nom de saint Denis. Dagobert songe aussitôt au hameau de Cattuliac qui n'était qu'une petite réunion de chaumières. Là se trouvait une humble chapelle que sainte Geneviève avait fait construire pour honorer le tombeau de saint Denis et de ses compagnons Rustique et Éleuthère, martyrs du temps de l'empereur Domitien. La chapelette tombait en ruine; on y entrait comme dans un bois; les ronces et le lierre couvraient l'autel. Dagobert connaissait cette chapelle.

En peu de temps il eut franchi la rivière à Chatou et, par Argenteuil, tout le long de la Seine, il arriva à Cattuliac. Ceux qui le poursuivaient étaient sur le point de l'atteindre lorsqu'il arrêta son cheval au bas de l'escalier ruiné qui conduisait à la vieille chapelle.

Dagobert n'eut pas plutôt mis le pied sur le sol sacré, qu'il sentit une sérénité délicieuse qui se répandait dans toute sa personne. Je ne sais quel instinct le poussait vers les tombes couvertes de lierre et lui donnait le conseil de se coucher sur ces tombes comme sur un lit de doux repos. Les satellites de Chlother, sur les degrés de l'escalier, voyaient ce spectacle: ils s'élancent; une barrière invisible les arrête; ils veulent pousser des cris de fureur; leur voix s'éteint avant d'arriver à leurs lèvres. Vingt efforts furent inutiles. La même force empêcha ces hommes avides de saisir celui qu'ils étaient venus chercher; ils ne pouvaient s'avancer d'un pas dans le sanctuaire, et tous leurs efforts se brisaient contre une muraille qu'ils n'apercevaient point. Dagobert, couché sur les tombeaux, remerciait Dieu dans son coeur et ne s'occupait pas de ses ennemis. Ceux-ci revinrent à Rueil et racontèrent au roi ce qui leur était arrivé. Dagobert s'endormit d'un doux sommeil.

Comme il dormait, il vit trois hommes s'élever devant lui dans les airs, vêtus de robes resplendissantes, couronnés d'une auréole et tenant à la main de longues palmes vertes. Celui qui était au milieu lui dit: «Jeune homme, sache que nous sommes ceux dont tu as entendu parler, Denis, Rustique et Éleuthère, qui avons souffert le martyre pour l'amour de notre Seigneur Jésus-Christ et avons prêché la foi chrétienne en ce pays. Nos corps gisent dans le sépulcre sur lequel tu t'es couché, et c'est nous qui protégeons ton repos. Vois l'abandon dans lequel on a laissé cette sépulture; regarde en quelle misère est humiliée cette chapelle; si tu veux nous promettre de la restaurer, de l'embellir et de prendre soin de nos tombes, nous te sauverons du péril où tu es tombé, et nous aurons soin de rendre ta vie et ta mort agréables à Dieu.»

Cette vision réveilla Dagobert, qui se promit de ne pas oublier ce que les saints lui avaient dit.

Chlother II, pendant ce temps, s'était mis en route sur le récit des amis de Sadragésile, et il s'approchait avec une grande multitude de cavaliers. Il arrive au pied de l'escalier; il s'élance à son tour: la même force l'arrête. Sa fureur veut éclater en menaces: les menaces meurent dans son gosier. Cependant Dagobert se tenait à genoux au pied des tombes et priait. Chlother recule de quelques pas, appelle à lui les plus braves de ses satellites et ordonne de mettre le feu à la chapelle. Ainsi Chlother Ier avait fait périr son fils Chramm dans les flammes. Mais aucune torche ne s'allume. Chlother saisit un javelot et le lance: le javelot tombe inoffensif aux pieds de Dagobert qui se retourne, voit son père et sourit doucement. A la fin le coeur du roi s'apaisa; il comprit que son fils était placé sous le patronage de saints redoutables, et lui accorda son pardon. Sadragésile fut écarté de Rueil et Dagobert y revint, songeant dès lors à restaurer la chapelle des saints auxquels il devait son salut.

IX

Dagobert sur le champ de bataille.